LUI.--Ma divine--vous êtes une femme--

ELLE.--Une femme bien ordinaire, je le crains, mais jusqu’ici,

respectable.--Comment vous portez-vous, Mrs. Middletich? Votre mari? Je

crois qu’il est en train de descendre à cheval à Annandale avec le

colonel Statters. Oui, y a-t-il rien de plus délicieux après la

pluie?--Guy, pour combien de temps suis-je encore autorisée à saluer

Mrs. Middletich? Jusqu’au 17?

LUI.--Cette Écossaise mal endimanchée! Quelle nécessité de la faire

intervenir dans la discussion? Vous disiez?

ELLE.--Rien. Avez-vous jamais vu pendre un homme?

LUI.--Oui. Une fois.

ELLE.--Pour quoi était-ce?

LUI.--Affaire de meurtre, naturellement.

ELLE.--De meurtre. Est-ce là un si grand crime, après tout? Je me

demande ce qu’il ressentit à la chute de la bascule.

LUI.--Je ne crois pas qu’il ressentit grand’chose. Quelle petite femme

macabre vous faites, ce soir! Vous frissonnez. Mettez votre manteau, ma

chérie.

ELLE.--Oui, c’est ce que je vais faire, Oh! Regardez le brouillard qui

s’en vient au-dessus de Sanjaoli; et moi qui croyais que nous aurions du

soleil sur le Mille des Dames! Retournons.

LUI.--A quoi bon. Il y a un nuage sur le Mont Elysium, et cela signifie

qu’il y a du brouillard tout le long du Mall. Nous allons continuer.

Peut-être cela va-t-il se dissiper avant que nous arrivions au Couvent.

Ma parole, il fait presque froid.

ELLE.--Vous le sentez, vous qui arrivez d’en bas. Mettez votre

pardessus. Que dites-vous de mon manteau?

LUI.--Ne demandez jamais à un homme son opinion sur la toilette d’une

femme lorsqu’il est désespérément, pitoyablement amoureux de celle qui

la porte. Laissez, que je voie. Comme tout ce que vous avez, c’est

parfait. D’où vient-il?

ELLE.--C’est Lui qui me l’a donné, mercredi--jour anniversaire de notre

mariage, vous savez.

LUI.--Diantre, il a fait cela! Il devient généreux sur ses vieux jours.

Est-ce que vous aimez toute cette histoire de ruches et de fanfreluches

au cou? Moi, pas.

ELLE.--Vraiment?

Beau sire, par courtoisie,

Quand traverserez le bourg,

Achetez-moi par amour

Quelque robe choisie[20].

[20] Adaptation d’une vieille ballade écossaise intitulée _My jo,

Janet_, et qui commence par cette strophe:

«O sweet sir, for your courtesy,

When ye come by the Bass, then

For the love ye bear to me,

Buy me a keeking glass then.»

--«Keek into the draw-well

Janet, Janet,

And ye’ll see your bonnie sel,

My jo, Janet.»

«Beau sire, par courtoisie

Quand viendrez du côté du Bass,

Pour l’amour que me portez

Achetez-moi un miroir»,

--«Mire-toi dans le puits,

Jeannette, Jeannette,

Et tu y verras ton joli minois,

Ma mie Jeannette.»

LUI.--Je ne répondrai pas: «Jeannette, Jeannette, mire-toi dans le

puits.» Attendez seulement un peu, mon ange, et vous aurez en pagaille

des robes choisies et tout le reste.

ELLE.--Et quand les robes seront usées, vous m’en aurez de nouvelles--et

tout le reste.

LUI.--Assurément.

ELLE.--Je me le demande.

LUI.--Écoutez, mon amour, je n’ai pas passé deux jours et deux nuits en

chemin de fer pour vous entendre vous le demander. Je croyais que nous

avions réglé tout cela à Shaifazehat.

ELLE (_rêveuse_).--A Shaifazehat? Est-ce que la station va toujours?

C’était il y a des siècles et des siècles. Elle doit tomber en ruines.

Tout... en ruines, tout sauf la route d’Amirtollah. Je ne crois pas que

celle-là puisse crouler, jusqu’au Jugement Dernier.

LUI.--Vous croyez? Qu’est-ce qu’il y a, maintenant?

ELLE.--Je ne saurais dire. Comme il fait froid! Dépêchons-nous.

LUI.--Il vaudrait mieux marcher. Arrêtez vos _jhampanies_ et descendez.

Qu’est-ce que vous avez, ce soir, ma chérie?

ELLE.--Rien. Il faut vous accoutumer à mes façons. Si je vous ennuie, je

peux rentrer. Voici que s’amène le capitaine Congleton. J’ose dire qu’il

ne refusera pas de m’accompagner.

LUI.--Petite folle. Et entre nous encore! Nom de Dieu de capitaine

Congleton! Là!

ELLE.--Parfait chevalier! Est-ce votre habitude de jurer comme cela en

parlant? C’est quelque peu choquant, et de là à jurer après moi...!

LUI.--Mon ange! Je ne savais pas ce que je disais, et vous avez changé

d’idée si vite que je ne pouvais pas vous suivre. Je me couvrirai de

poussière et de cendre.

ELLE.--Il y en aura bien assez plus tard... Bonsoir, capitaine? En route

déjà pour les quadrilles-chantants? Quelles danses vous dois-je pour la

semaine prochaine? Non! Vous devez les avoir inscrites de travers. Cinq

et sept, voilà ce que j’ai dit. Si vous vous êtes trompé, tant pis pour

vous! Il vous faut apporter des modifications à votre programme. Adieu,

capitaine.

LUI.--Je croyais vous avoir entendue dire que vous n’étiez guère sortie

cette saison?

ELLE.--Très vrai; mais, quand je sors, c’est avec le capitaine Congleton

que je danse. Il danse fort agréablement.

LUI.--Et quand vous ne dansez pas, vous allez vous asseoir avec lui, je

suppose?

ELLE.--Oui. Y trouvez-vous à redire? Faudra-t-il, à l’avenir, que je

reste debout sous le lustre?

LUI.--De quoi vous parle-t-il!

ELLE.--De quoi les hommes parlent-ils quand ils causent au lieu de

danser?

LUI.--Peuh? Je vous en prie! Enfin, maintenant que me voici revenu, il

faut vous dispenser pendant quelque temps du séduisant capitaine

Congleton. Il ne me revient guère.

ELLE.--(Après un instant de silence.)--Savez-vous ce que vous avez dit?

LUI.--Ne pourrais exactement le répéter. Je ne suis pas de très bonne

humeur.

ELLE.--C’est ce que je vois--et sens. Mon sincère et fidèle amant,

qu’avez-vous fait de votre «constance éternelle», de votre «inaltérable

confiance», et de votre «respectueuse dévotion»? Ce sont les phrases que

je me rappelle; vous paraissez les avoir oubliées. Je cite un nom

d’homme...

LUI.--Un peu plus que cela.

ELLE.--Eh bien, je lui parle d’une danse--peut-être la dernière que je

danserai jamais en ma vie avant--avant de m’en aller; et sur-le-champ

vous me soupçonnez et m’insultez.

LUI.--Je n’ai pas dit un traître mot.

ELLE.--Que n’avez-vous sous-entendu? Guy, ce degré de confiance est-il

celui qui va servir de base à notre nouvelle vie!

LUI.--Non, naturellement non. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ma

parole d’honneur, non, ce n’est pas cela. N’y pensons plus, ma chérie.

Je vous en prie, n’y pensons plus.

ELLE.--Cette fois-ci--oui--et une seconde fois, et encore et encore, des

années durant jusqu’à ce que je n’aie plus la force de m’en irriter.

Vous demandez trop, mon Roméo, et... vous en savez trop.

LUI.--Que voulez-vous dire?

ELLE.--Cela fait partie du châtiment. Il ne peut y avoir de confiance

entre nous.

LUI.--Au nom du Ciel, pourquoi pas?

ELLE.--Chut. L’Autre Lieu est tout à fait suffisant. Demandez-le-vous à

vous-même.

LUI.--Je ne suis pas bien le raisonnement.

ELLE.--Vous avez en votre for intérieur une confiance telle en moi que

si je regarde un autre homme... N’importe. Guy, avez-vous jamais été

amoureux d’une jeune fille--d’une _honnête_ fille?

LUI.--Quelque chose dans ce goût-là. Il y a des siècles..., au temps où

les bestes parloient, avant de vous avoir jamais vue, ma jolie.

ELLE.--Racontez-moi ce que vous lui disiez.

LUI.--Que dit un homme à une jeune fille? J’ai oublié.

ELLE.--Moi, je me rappelle. Il lui dit qu’il a confiance en elle et

baise le sol qu’elle foule, et qu’il l’aimera, l’honorera et la

protégera jusqu’à son dernier souffle; et c’est dans cette croyance

qu’elle se marie. En tout cas, moi, je parle d’une jeune fille qui, dans

la suite, ne se sentit pas protégée.

LUI.--Oui, et alors?

ELLE.--Et alors, Guy, et alors, la pauvre a encore besoin de dix fois

plus d’amour, de confiance et d’honneur--oui, d’_honneur_--qu’il n’en

suffisait lorsqu’elle n’était que simple épouse si--si--l’autre vie

qu’elle consent à mener doit se voir rendue même supportable.

LUI.--Même supportable! Ce sera le Paradis.

ELLE.--Ah! Pouvez-vous me donner tout ce que j’ai demandé là--pas

maintenant ni dans quelques mois, mais quand vous commencerez à penser à

ce que vous auriez pu faire si vous aviez conservé votre situation et

votre rang ici--quand vous commencerez à me regarder comme une entrave

et un fardeau. C’est alors que j’en aurai le plus grand besoin, Guy, car

il n’y aura plus que vous dans le vaste monde.

LUI.--Vous êtes un peu lasse, ce soir, mon amour, et vous prenez la

chose par son côté tragique. Après les formalités nécessaires devant les

tribunaux, la route est claire, qui mène au...

ELLE.--Au saint état de mariage! Ha! ha! ha!

LUI.--Chut! Ne riez pas de cette horrible façon.

ELLE.--Je--je-ne-ne-ne peux pas m’en empêcher! N’est-ce pas par trop

absurde! Ha! ha! ha! Guy, arrêtez-moi vite ou je vais--je vais r-r-rire

jusqu’à ce que nous soyons au porche de l’église[21].

[21] En Angleterre, l’église protestante admet le mariage religieux

après le divorce.

LUI.--Pour la grâce de Dieu, arrêtez-vous. Ne vous donnez pas ainsi en

spectacle. Qu’est-ce que vous avez?

ELLE.--R-r-rien. Cela va mieux, maintenant.

LUI.--Allons, c’est cela. Un moment, ma chère. Vous avez là une petite

mèche de cheveux qui s’est détachée derrière l’oreille droite et qui

vous frôle la joue. Là, comme cela!

ELLE.--_M... maissi._ J’ai peur que mon chapeau soit de travers aussi.

LUI.--Pourquoi portez-vous ces immenses glaives d’épingles à chapeau?

Elles sont de taille à tuer les gens.

ELLE.--Oh! Ce n’est pas une raison pour me tuer. Vous êtes en train de

me l’enfoncer dans la tête! Laissez-moi faire. Vous êtes si maladroits,

vous autres, hommes.

LUI.--Avez-vous eu beaucoup d’occasions de nous comparer--dans ce genre

d’opération?

ELLE.--Guy, quel est mon nom?

LUI.--Hein? Je n’y suis pas.

ELLE.--Voici mon porte-cartes. Pouvez-vous lire?

LUI.--Oui. Eh bien?

ELLE.--Eh bien, cela répond à votre question. Vous connaissez le nom de

l’autre homme. Suis-je suffisamment humiliée, ou allez-vous me demander

s’il n’y a pas personne autre?

LUI.--Je comprends, maintenant. Ma chérie, cela n’a pas été un instant

mon intention. Je ne faisais que plaisanter. Là, c’est heureux qu’il n’y

ait personne sur la route. On serait scandalisé.

ELLE.--On le sera davantage d’ici la fin.

LUI.--De grâce! Je n’aime pas vous entendre parler de la sorte.

ELLE.--Homme déraisonnable! Qui donc m’a demandé d’envisager la

situation et de l’accepter?--Dites-moi, ai-je l’air d’une Mrs. Penner?

Ai-je l’air d’une femme équivoque? _Jurez_ que non! Donnez-moi votre

parole d’honneur, mon _honorable_ ami, que je ne ressemble pas à Mrs.

Buzgago. C’est comme cela qu’elle se tient les mains croisées derrière

la tête. Aimez-vous cela?

LUI.--Ne jouez pas la comédie.

ELLE.--Je ne la joue pas. Je suis Mrs. Buzgago. Écoutez!

Pendant une année tout entière

Le régiment n’a pas r’paru:

Au ministère de la guerre

On le r’porta comme perdu.

On r’nonçait à r’trouver sa trace,

Quand, un matin, subitement,

On le vit r’paraître sur la place,

Le colonel toujours en avant.

C’est sa façon de rouler les r. Est-ce que je lui ressemble?

LUI.--Non, mais je n’aime pas, quand vous faites la cabotine et que vous

chantez des choses de ce genre-là. Où diable avez-vous pu pêcher la

_Chanson du Colonel_? Ce n’est pas une chanson de salon. Ce n’est pas

convenable.

ELLE.--C’est Mrs. Buzgago qui me l’a apprise. Elle est, Mrs. Buzgago, à

la fois salon et convenable, et dans un mois elle me le fermera, son

salon, et remerciera Dieu de ne pas être aussi inconvenante que moi. Oh,

Guy, Guy! Que je voudrais ressembler à certaines femmes et n’avoir pas

de scrupules--que dit Keenes?--«porter les cheveux d’un cadavre et

trahir jusqu’au pain qu’on mange».

LUI.--J’avoue que je ne suis pas un aigle et que pour le moment je n’y

vois que du feu. Quand vous aurez fini de passer d’un caprice à l’autre,

vous me le direz, et j’essaierai de comprendre le dernier.

ELLE.--Caprices, Guy! Je n’en ai pas. J’ai seize ans, et vous en avez

tout juste vingt, et vous êtes resté deux heures à m’attendre à la porte

de l’école dans le froid. Et voici que je vous ai rejoint et que nous

rentrons de compagnie à la maison. Cela vous va-t-il, Mon Impériale

Majesté?

LUI.--Non. Nous ne sommes pas des enfants. Pourquoi ne pouvez-vous pas

être raisonnable?

ELLE.--Il me demande cela, quand je suis sur le point de commettre un

suicide moral pour lui, et, et----je ne vais pas faire la Française et

délirer à propos de _ma mère_, mais vous ai-je jamais dit que j’en

avais, une mère, et un frère, lequel était, avant que je me marie, mon

enfant gâté? Il est marié, maintenant. Ne pouvez-vous pas imaginer le

plaisir que lui causera la nouvelle de la fuite? Et vous, Guy, avez-vous

des gens pour se réjouir de vos exploits?

LUI.--Un ou deux. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.

Le Chat Maltais · 第 18 / 24 题