LUI.--Hein! Que voulez-vous dire?
ELLE.--Voulez-vous la vérité?
LUI.--En raison des circonstances, cela vaudrait peut-être autant.
ELLE.--Guy, j’ai peur.
LUI.--Je croyais que nous avions mis ordre à tout cela. De quoi?
ELLE.--De vous.
LUI.--Oh, nom de Dieu! La vieille histoire! C’est trop fort.
ELLE.--De vous.
LUI.--Et alors, quoi?
ELLE.--Que pensez-vous de moi?
LUI.--Cela n’a aucun rapport avec la question. Qu’avez-vous l’intention
de faire?
ELLE.--Je n’ose risquer le coup. J’ai peur. Si je pouvais seulement
tricher...
LUI.--A la Buzgago? Non, _merci_. C’est le seul point sur lequel j’aie
quelque notion de l’honneur. Je ne voudrais pas manger le sel d’un homme
que je volerais. Je pillerai ouvertement ou pas du tout.
ELLE.--Je n’ai jamais eu d’autre intention.
LUI.--Alors, pourquoi diable faites-vous semblant de ne pas vouloir
venir?
ELLE.--Je ne fais pas semblant, Guy. _J’ai_ peur.
LUI.--Expliquez-vous, je vous en prie.
ELLE.--Cela ne peut durer, Guy. Cela ne peut durer. Vous vous mettrez en
colère, et puis vous jurerez, et puis vous deviendrez jaloux, et puis
vous me soupçonnerez--vous me soupçonnez déjà--et vous serez vous-même
le plus puissant motif de doute. Et moi--que ferai-je? Je ne vaudrai pas
mieux qu’une Mrs. Buzgago dévoilée--pas mieux que personne. Et vous le
saurez. Oh, Guy, ne _voyez_-vous pas?
LUI.--Je vois que vous êtes affreusement déraisonnable, petite fille
d’Ève.
ELLE.--Là! Dès que je commence à faire des objections, vous vous fâchez.
Qu’est-ce que vous ferez quand je ne serai plus que votre chose--votre
chose volée? Cela ne peut être, Guy. Cela ne peut être! Je croyais que
cela se pouvait, mais cela _ne se peut_. Vous vous fatiguerez de moi.
LUI.--Je vous dis que non. Rien ne pourra-t-il arriver à vous le faire
comprendre?
ELLE.--Là, vous ne voyez pas? Du moment que vous me parlez comme cela
maintenant, comment me traiterez-vous plus tard, si je ne fais pas tout
comme vous voulez? Et si vous vous montriez cruel vis-à-vis de moi, Guy,
où irais-je?--où irais-je? Je ne peux pas me fier à vous. Oh, je _ne
peux pas_ me fier à vous!
LUI.--Vous voulez peut-être que ce soit moi qui vous dise que je _peux_
me fier à vous. J’en ai bon motif.
ELLE.--Je vous en prie, cher ami. Cela me fait autant de mal que si vous
me frappiez.
LUI.--Ce n’est pas précisément agréable pour moi.
ELLE.--Je n’y peux rien. Je voudrais être morte! Je ne peux me fier à
vous, et je ne peux me fier à moi-même. Oh, Guy, enterrons cela, et que
tout soit oublié!
LUI.--Trop tard, maintenant. Je ne vous comprends pas--je ne veux pas
vous comprendre--et je ne me fie pas suffisamment à moi-même, ce soir,
pour causer. Puis-je me présenter chez vous demain?
ELLE.--Oui. _Non!_ Oh, donnez-moi du temps! Après-demain. Je monte ici
dans mon rickshaw pour Le rejoindre chez Peliti[22]. Vous, continuez à
cheval.
[22] Pâtissier-glacier élégant de Simla.
LUI.--Je vais aller chez Peliti, moi aussi. J’ai besoin de boire quelque
chose. C’est comme si le ciel était tombé sur la terre, et tout me danse
dans la cervelle. Qui sont ces brutes qui hurlent dans la Vieille
Bibliothèque?
ELLE.--On répète les quadrilles-chantants pour le bal travesti.
Entendez-vous la voix de Mrs Buzgago? Elle a un solo. C’est une idée
toute nouvelle. Écoutez!
MRS. BUZGAGO (_dans la Vieille Bibliothèque, con molto espressione_):
See saw! Margery Daw!
Sold her bed to lie upon straw.
Wasn’t she a silly slut
To sell her bed and lie upon dirt[23]?»
[23]
Ding--dong! Margery Daw!
A vendu son lit pour coucher sur la paille.
Ne fut-elle sotte péronnelle
De vendre son lit pour coucher dans la crotte?
Capitaine Congleton, je vais mettre «flirt» à la place. Cela sonne
mieux.
LUI.--Non, j’ai changé d’idée pour ce qui est de boire. Bonsoir,
gentille dame. Je vous verrai demain?
ELLE.--Ou-ui. Bonsoir, Guy. Ne soyez pas fâché contre moi.
LUI.--Fâché! Vous savez que j’ai en vous une confiance absolue. Bonsoir
et--Dieu vous protège! (_Trois secondes plus tard. Seul._) Hum! Je
donnerais bien quelque chose pour savoir si derrière tout cela il n’y en
a pas un autre.