Une société doit avoir pour objectif idéal l'égalisation _par en haut_

dans _l'égalité des devoirs_ et non l'égalisation _par en bas_ dans

_l'égalité des droits_.

Se plaçant au seul point de vue biologique, le traducteur et

commentateur du grand matérialiste Haeckel, Vacher de Lapouge l'a dit

très nettement et très logiquement: «à la formule célèbre qui résume le

christianisme laïcisé de la Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité,

nous répondrons: Déterminisme, Inégalité, Sélection»[87]. C'est ce

qu'exprime Jean Weber quand il écrit: «la raison du plus fort est

toujours la meilleure; cette proposition voudrait être une audace; ce

n'est qu'une naïveté»[88].

[87] ERNEST HAECKEL. _Le monisme, lien entre la religion et la

science. Profession de foi d'un naturaliste._ Préface et traduction

de VACHER DE LAPOUGE, 1897.

[88] JEAN WEBER. Citation d'ALFRED FOUILLÉE. _Le Mouvement idéaliste

et la réaction contre la science positive_, 1896, p. 267.

Voilà la loi biologique, si elle n'est pas corrigée, _humanisée_ par la

loi morale. C'est ce qui m'a fait toujours énergiquement soutenir[89]

que la Morale complète la Biologie, mais ne doit pas être ramenée et

identifiée à la Biologie. La morale biologique, défendue aujourd'hui par

tant de philosophes depuis Herbert Spencer, ne peut donner pour objectif

à l'homme que le plaisir, le bonheur, l'accroissement et l'expansion de

la vie de l'individu et de l'espèce. Or, cet objectif ne peut pas

comporter l'obligation et s'imposer à la liberté. Et le plaisir de la

vie accrue ne peut pas être donné comme sanction de l'acte bon; car trop

souvent la peine et la douleur sont la seule récompense actuelle du

devoir accompli.

[89] Voir: _Les Limites de la Biologie_. Bibliothèque de Philosophie

contemporaine, 2e édit. 1903, p. 23.

Une seconde loi biologique s'impose en effet au physiologiste humain à

côté de la loi de l'inégalité, c'est la _loi de la douleur_, la douleur

pouvant accompagner normalement l'acte physiologique le plus régulier,

le plus désirable au point de vue de la Biologie et pouvant être

épargnée à l'acte le plus antiphysiologique, pouvant être remplacée même

par le plaisir après un acte qui diminue la vie de l'individu et encore

plus la vie de l'espèce.

* * * * *

Ces deux grandes lois biologiques de l'inégalité et de la douleur sont

chères à Paul Bourget: nous en retrouvons partout la démonstration ou la

discussion.

Il cite et rapproche: d'un côté, Taine, qui «comme tous les philosophes

qui voient dans l'état un organisme, doit considérer et considère

l'inégalité comme une loi essentielle de la société»[90]; de l'autre,

Stendhal qui dit, par la bouche de Julien: «il n'y a pas de droit

naturel... avant la loi, il n'y a de naturel que la force du lion ou le

besoin de l'être qui a faim, qui a froid; le _besoin_ en un mot...»[91].

Et Bourget ajoute: «apercevez-vous, à l'extrémité de cette oeuvre, la

plus complète que l'auteur ait laissée, poindre l'aube tragique du

pessimisme?»

[90] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 188.

[91] _Ibidem_; _Stendhal_, p. 248.

Est-il besoin d'insister pour démontrer tous les combats livrés par Paul

Bourget contre ce _pessimisme_ et sa forme légère et plus dangereuse

encore, le _dilettantisme_.

Relisez tout le premier chapitre de _Cosmopolis_ et la dernière phrase

du marquis à Dorsenne: «je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car

au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le

plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M.

Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez,

j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune!»[92].

[92] _Cosmopolis_, p. 303.

C'est surtout dans _le Disciple_ qu'est exposée cette doctrine de la

morale biologique que je vous indiquais tout à l'heure. Robert Greslou

l'applique jusqu'à l'absurde dans ses expérimentations

psychologiques[93] qui le conduisent, non seulement au crime, mais à la

lâcheté et au déshonneur. Et son maître Adrien Sixte, qui aurait mérité

«aussi justement que le vénérable Emile Littré» d'être appelé un «Saint

Laïque», est terrifié en voyant à quoi aboutissent, poussées à l'extrême

dans la pratique, les doctrines qu'il a exposées dans ses livres

«l'Anatomie de la volonté», la «Psychologie de Dieu»... C'est la morale

évolutionniste de nos contemporains: «l'univers moral reproduit

exactement l'univers physique»[94]. C'est la morale dont l'exposé

souleva, on s'en souvient, un différend avec Anatole France[95].

[93] «La résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure

curiosité de psychologue». _Le Disciple_, p. 120.

[94] _Le Disciple_, p. 22, 23, 41.

[95] ANATOLE FRANCE. La morale et la science. _La Vie littéraire_, 3e

série, 1899, p. 59.

* * * * *

Il faut donc chercher ailleurs que dans la Biologie même le complément

moral des lois de la vie humaine. Mais il ne faut pas, d'autre part,

nier ces lois biologiques (que les lois morales complètent sans les

détruire): la loi de l'inégalité et la loi de la douleur.

Dans la Préface manifeste qu'il a écrite pour la réédition de ses

Romans, Paul Bourget écrit: «tout dans l'ordre moral comme dans l'ordre

physique est soumis à des lois» et, en tête de ces lois «inéluctables,

auxquelles notre libre arbitre peut bien tenter de se soustraire, mais

que nos révoltes ne changent pas, non plus que nos désirs», il place, à

côté de «l'hérédité invincible de la race», «l'inégalité incorrigible

des individus»[96].

[96] _OEuvres complètes_; _Romans_, t. I. Préface, 1900, p. VII.

De même, Ferrand proclame la nécessité de se soumettre à ces deux lois

«vérifiées depuis l'origine des âges»: «l'inégalité et la douleur». On

ne doit pas plus chanter:

Du passé faisons table rase

que:

Le monde va changer de base.

Car les lois biologiques de l'inégalité et de la douleur restent

toujours pour former cette base et il est impossible même au «Demos

Moloch» d'en faire table rase. L'arbre tout entier ne peut pas devenir

fleur; les racines, le tronc et les branches ne peuvent pas cesser leurs

fonctions respectives. «La science démontre que les deux lois de la vie,

d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la

sélection...»[97].

[97] _L'Etape_, passim.

J'arrête ces citations et je vous demande pardon de l'austérité de ces

derniers développements. Mais il m'a paru impossible de ne pas montrer

combien biologique est la base des grandes lois de l'inégalité et de la

douleur qui se retrouvent partout dans les Romans de Paul Bourget et

combien évidente apparaît, dans ces Romans, la nécessité de compléter,

chez l'homme, les lois de la Biologie par les lois d'une morale

distincte et séparée.

* * * * *

11. Pour passer à un sujet moins austère, au moins en apparence, je vais

étudier la part de l'idée biologique dans la manière dont Paul Bourget

envisage et étudie l'_amour_, ce sentiment qu'il excelle à analyser de

mille manières charmantes.

Ne vous effarouchez pas, Mesdames, de me voir aborder ce chapitre.

Peut-on étudier Paul Bourget sans parler de l'amour? La plupart de ses

héros ne pourraient-ils pas dire comme Thérèse de Sauve: «Vivre sans

aimer, est-ce vivre?»[98].

[98] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 393.

Croyez d'ailleurs que je ne vais pas vous parler, sur un sujet aussi

délicat, la langue brutale du physiologiste ou du médecin. Je ne vous

parlerai sur l'amour que la langue même de Paul Bourget, que vous

appréciez toutes si bien.

Même dans cette langue, je ne vous développerai pas toutes les idées de

Claude Larcher et les déductions qu'il tire de cette définition de

Nysten dans laquelle est signalée l'association de l'instinct de

destruction comme une aberration fréquente de l'amour[99], idées que

développe aussi Adrien Sixte quand il soutient «que l'instinct de la

destruction et celui de l'amour s'éveillent ensemble chez le mâle»[100].

[99] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327.

[100] _Le Disciple_, p. 50.

Certes ce serait bien là une étude biologique qui appartient à notre

sujet. Mais ce côté trop physiologique nous entraînerait très loin et

j'aime mieux consacrer les quelques moments que vous voulez bien me

donner encore, à étudier le fondement biologique de ce que Paul Bourget

aime tant à étudier et étudie si bien sous le nom de _Complications

sentimentales_[101]: le _dualisme_ ou la multiplicité dans l'amour.

[101] _Complications sentimentales_ (1897).

* * * * *

L'amour, ce sentiment si envahissant, si exclusif, si jaloux, qui

s'empare si complètement de l'être tout entier, peut-il avoir plusieurs

objets simultanés?

Je ne parle pas bien entendu des amours divers, paternel, filial,

patriotique..., qui font si bon ménage ensemble; je parle de l'amour

tout court, le «grand amour» comme dit Elie Laurence[102].

[102] _Deuxième Amour_, p. 229.

Cet amour là, on le comprend s'appliquant à plusieurs objets

_successivement_. Ce n'est pas encore là la question.

Mais comment l'âme, une et indivisible, peut-elle se donner toute

entière à deux personnes à la fois? _Cruelle énigme!_ Problème

psychologique, grave entre tous, qui me paraît insoluble en dehors de

l'explication biologique.

* * * * *

D'abord le _fait_ est matériellement établi dans une série de Romans de

Paul Bourget.

Les exemples masculins sont peu gracieux et moins démonstratifs, à cause

de «l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et

celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour»[103].

[103] _Sauvetage_, p. 289.

Je vous citerai cependant Bertrand d'Aydie qui superpose à son amour

pour Madame de Sarliève un autre amour pour l'_Amie écran_ Madame de

Lautrec[104].

[104] _L'Ecran_ (août 1897).

«Ce que je garde depuis deux ans au fond de mon coeur et qui doit en

sortir, dit Boleslas à sa femme, c'est qu'à travers ces funestes

entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer»[105].--Henriette «ne

savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer

autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords»[106].

[105] _Cosmopolis_, p. 505.

[106] _La Terre promise_, p. 174.

Je vous citerai enfin cet affreux Jacques Molan qui aime à la fois la

_Duchesse bleue_ et Madame de Bonnivet, autorise chez Madame de Bonnivet

cette soirée dans laquelle la pauvre duchesse bleue dit des vers devant

sa rivale et, renouvelant la scène d'Adrienne Lecouvreur devant la

duchesse de Bouillon et Maurice de Saxe, récite du Racine et stigmatise

......... ces femmes hardies

Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Le dilettante se contente de sourire et plus tard il finit par faire

avec cette scène une pièce qu'il fait jouer par la même duchesse bleue,

devenue courtisane.

* * * * *

J'aime mieux insister sur les exemples féminins, bien plus intéressants

et impossibles à expliquer par une simple sécheresse de coeur.

Dualiste: cette charmante Thérèse de Sauve qui aime si complètement

Hubert Liauran et va retrouver le comte de La Croix-Firmin à Trouville.

«Quelle monstrueuse énigme! Comment, avec cet amour divin dans son

coeur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait?»[107].--Thérèse de

Sauve «avait trompé ce garçon qu'elle adorait, entraînée par un caprice

de sexualité qu'elle ne comprenait plus elle-même»[108].

[107] _Cruelle énigme_, p. 87.

[108] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 367.

Dualiste: Madame de Tillières qui aime à la fois Poyanne et Casal, au

point d'étonner celui-ci qui dit «non, c'est impossible; on n'a pas de

place en soi pour deux amours» et au point de trembler également pour

ses deux amis quand elle apprend qu'ils vont se battre[109].

[109] _Un Coeur de femme_, p. 500 et 450 («Vous deux!») et tout le

chapitre «Dualisme», p. 392.

Dualistes: la baronne Ely[110] et Claire de Welde[111] dont le second

amant est le «seul», l'«unique» amour, du vivant du premier.

[110] _Une Idylle tragique_.

[111] _Deuxième Amour_.

Dualiste: cette grande dame anglaise qui s'est fait recevoir au

_Flirting club_ et s'y rend d'autant plus joyeuse et en train qu'elle

est plus rassurée sur la santé de son mari. «Quand il est souffrant,

comme ces derniers jours, je n'ai plus le coeur à flirter»[112].

[112] _Profils perdus_ (1880-1881); _Flirting Club_, p. 264.

Dualiste et même plus: Clémentine de Ravigny qui aime d'abord le comte

de Miossens, puis le député Michel Favanne, épouse le premier, aime

Videville, Edmond de Bonnivet...; cela fait quatre, dont deux au moins

occupent son coeur en même temps. Ce qui fait dire d'elle au peintre

Miraut: c'est «très alliance russe, cet attelage à trois; cela s'appelle

une troïka, n'est-il pas vrai?», tandis que Favanne s'écriait: «est-ce

qu'on cesse jamais d'aimer, quand on aime véritablement»[113] comme

Pierre Fauchery disait: «l'homme ne cesse jamais d'aimer le même

être»[114].

[113] _L'Inutile science_ (janvier 1897), p. 256 et 187.

[114] _L'Age de l'amour_, p. 96.

* * * * *

De tous ces faits, Paul Bourget formule lui-même la conclusion: «il faut

croire que la dualité sentimentale, si coupable dans ses conséquences et

qui représente un tel abus de l'âme d'autrui, correspond, dans certaines

natures complexes, à de profonds besoins et que cette anomalie est leur

vraie manière de sentir»[115].

[115] _L'Ecran_, p. 23.

Voilà le fait brutal, plus facile à établir et à analyser qu'à

expliquer, au moins en psychologie pure.

On essaie des explications en opposant les mots _coeur_, _tête_, _sens_:

on aime l'un avec le coeur, un autre avec la tête, ou bien un troisième

avec les sens.

Ainsi, d'après Claude Larcher, les modernes aiment avec leur cerveau,

sont des cérébraux[116]. Chez Thérèse de Sauve, c'est «le duel de la

chair et de l'esprit». «Thérèse avait des sens en même temps qu'un coeur

et... le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins

de ce coeur et la tyrannie de ces sens»[117].

[116] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 367 et 398.

[117] _Cruelle énigme_, p. 128 et 109.

Mais on ne peut employer ces mots que par métaphore. Si on leur donne

leur signification scientifique, cela ne veut plus rien dire. On n'aime

jamais avec son organe-coeur, on ne peut pas aimer sans ses

sens-organes. Un biologiste est obligé d'avoir un langage plus précis et

il énonce alors la théorie suivante.

* * * * *

L'âme ou, si l'on préfère, la personne humaine vraie, élevée, libre et

responsable reste une et indivisible toujours et partout, quelles que

soient les contradictions de ses actes et de ses sentiments. La

multiplicité des actes vient de l'outil qui, lui, est complexe et

divisible, et spécialement des centres nerveux, qui sont l'agent

indispensable et inévitable de l'amour, même le plus élevé et le plus

complet.

Même dans l'amour platonique, dont Philippe d'Audiguier est un si bel

exemple, dans cet amour, «à qui le scepticisme a donné un brevet de

chimère en le baptisant du nom d'un philosophe»[118], même dans l'amour

platonique les centres nerveux jouent un rôle considérable.

[118] _Le Fantôme_, p. 37.

Ce principe posé, je vous rappelle que les centres nerveux sont un tout

complexe et divisible, formé d'une série de centres secondaires

distincts, depuis la partie la plus inférieure de la moelle jusqu'aux

parties les plus élevées du cerveau. Les centres cérébraux qui président

aux fonctions de la pensée, aux fonctions psychiques, se subdivisent

eux-mêmes et nous distinguons les centres du psychisme supérieur, du moi

conscient, libre et responsable (ce que j'appelle le centre O) et les

centres du psychisme inférieur, des actes inconscients et automatiques

(ce que j'appelle le polygone[119]).

[119] Le Dr L. LAURENT, après avoir appliqué le schéma du polygone à

l'étude très fine de la psychologie des sourciers, vient, dans un

travail encore inédit (_Essais sur le mécanisme de l'inconscient.

Peut-on reconnaître aux sciences dites divinatoires une base

réellement scientifique?_) de l'appliquer à l'étude de certaines

divinations et à l'intuition de la physiognomonie, qui fait

rapidement porter à O des jugements sur les personnes, sympathiques

ou antipathiques, portant veine ou malchance, jugements dont le

polygone a préparé les «Considérant», à l'insu de O.--Cela peut

s'appliquer aux intuitions et aux pressentiments, si bien décrits

dans l'_Adversaire_ (mai 1895).

Normalement, pour chaque fonction, ces deux ordres de centres

collaborent, entrent en activité synergiquement. Mais dans bien des cas

leur action peut se dissocier: les centres psychiques inférieurs et les

centres psychiques supérieurs fonctionnent séparément et distinctement,

quand on est distrait ou quand on dort, par exemple, Archimède sortant

tout nu de son bain marche avec ses centres psychiques inférieurs,

tandis qu'il trouve son problème et crie _Eurêka_ avec son centre O.

Quand vous dormez, votre centre psychique supérieur se repose et votre

polygone rêve.

Cette dissociation des deux ordres de centres psychiques est plus

accentuée dans des états extraphysiologiques, qui ne sont pas encore la

maladie, comme le sommeil provoqué de l'hypnotisme et l'état de transe

des médiums. Enfin cette même dissociation peut devenir un véritable

état morbide et constitue le fond de certaines névroses comme le

somnambulisme et l'hystérie.

Dans tous ces états de dissociation, il y a ce que l'on appelle

_dédoublement de la personnalité_.

Vous rappelez-vous la _Nuit de Décembre_:

Du temps que j'étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Comme Musset, Goethe, Guy de Maupassant, ont vu leur _double_ venir

au-devant d'eux, leur parler, leur dicter[120]...

[120] Voir PAUL SOLLIER. _Les Phénomènes d'autoscopie_. Bibliothèque

de philosophie contemporaine, 1903.--Chez François Vernantes,

l'«incapacité d'agir provenait de l'hypertrophie d'une puissance

très spéciale: l'imagination de la vie intérieure. Il se voyait

vivre et sentir avec une telle acuité que cela lui suffisait. Son

action était au-dessus de lui et l'excès de l'analyse personnelle

absorbait toute sa sève». (_Pastels_; _Madame Bressuire_, juin 1884,

p. 64).

Au fond, il est inexact d'appeler cela des _dédoublements_ de la

personnalité. La vraie personnalité est une et indivisible; elle reste

avec les centres supérieurs, pendant que les centres polygonaux,

dissociés, forment des personnalités fausses, artificielles,

_surajoutées_, plus ou moins anormales ou même morbides.

* * * * *

Tout ce que je viens de dire s'applique à l'amour qui est une fonction

cérébrale psychique. L'amour vrai, complet et normal a pour organe

l'ensemble des centres psychiques, supérieurs et inférieurs, unis et

synergiques. Mais chez certaines personnes il y a dissociation entre les

deux ordres de centres et alors il y a comme un dédoublement de la

personne aimante: l'amour vrai restant celui des centres supérieurs, un

ou plusieurs autres amours adventices, accidentels, incomplets, mais

souvent très impérieux et trop obéis, se développent dans le polygone.

Les actes passionnels sont souvent automatiques et polygonaux; on

comprend donc un amour polygonal à côté de l'amour vrai et complet du

psychisme supérieur.

C'est l'unité du mot amour qui fait la confusion. Quand Thérèse de Sauve

va à Trouville, elle continue à n'aimer vraiment qu'Hubert Liauran.

L'acte polygonal par lequel elle se livre à La Croix-Firmin ne devrait

pas être appelé amour; de même que l'hypnotisée à qui vous imposez dans

le sommeil une personnalité de _général_ reste _couturière_ tout en

commandant à des troupes imaginaires; sa personnalité vraie et

antérieure n'a pas changé malgré ce déguisement polygonal.

* * * * *

De tout cela résultent trois principes:

1º Le moi est un et la personnalité est une; le dédoublement apparent du

moi et de la personnalité correspond à la dissociation des centres

psychiques et à l'apparition de fausses personnalités polygonales;

2º De même, dans tous les cas de dualisme sentimental, il n'y a jamais

égalité de deux amours simultanés; un des amours reste toujours le vrai,

le supérieur, l'autre étant l'inférieur, l'incomplet, le transitoire;

3º Quand ce dualisme sentimental se développe et atteint un certain

degré, c'est un signe, chez le sujet, d'un état au moins

extraphysiologique, pas entièrement normal, souvent même d'un état

pathologique.

Cette doctrine me paraît s'adapter merveilleusement à l'oeuvre entière

de Paul Bourget qui en est comme imprégnée.

En tête de l'_Irréparable_, il proclame que c'est le «commentaire

mondain et mélancolique de la doctrine de son maître en psychologie sur

la multiplicité du moi»[121].

[121] _L'Irréparable_, p. 5.

Et en effet Taine se donne comme un bel exemple de dédoublement de

personnalité: «j'ai fait deux parts de moi-même, dit-il: l'homme

ordinaire qui boit, qui mange, qui fait ses affaires; qu'il ait des

opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public, cela

regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la

philosophie, ne sait pas que ce public existe»[122].

[122] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 162.

Dans Joseph Monneron il y avait deux êtres: «l'un, le vrai, le _moi_

raisonnable et raisonnant, constitué par les idées pures, l'homme en soi

de la Déclaration des Droits; l'autre, l'animal inférieur, _Médor_, fait

pour obéir au premier, comme le chien à son maître»[123].

[123] _L'Etape_, p. 236.

Médor est la Bête de Xavier de Maistre qui le conduit chez madame de

Hautcastel quand _l'autre_ veut aller à la Cour. Médor est notre

polygone.

Chez Henry Bobetière, «comme chez Crémieu Dax, la poussée de

l'inconscient était la plus forte aussitôt qu'il s'agissait de la chose

publique»[124].

[124] _Ibidem_, p. 149.

De même, dans Robert Greslou, il y a toujours eu «deux personnes

distinctes: une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui

regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible

curiosité»[125].

[125] _Le Disciple_, p. 65.

François Vernantes semble, comme don Juan, «posséder plusieurs âmes» et

plaisante sur ce qu'il appelle son «polypsychisme»[126].

[126] _Pastels_; _Madame Bressuire_, p. 386.

«Quelle singulière machine qu'une femme pourtant! on dirait qu'une

cloison étanche sépare l'amoureuse et l'autre»[127].

[127] _La Duchesse bleue_, p. 376.

Vincy prend «une de ces décisions subites, qui révèlent un long travail

de ce que les philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le

_subconscient_, le _subliminal_. Le pédantisme de ces formules n'empêche

pas qu'elles étiquettent le plus exact des faits»[128].

[128] _Dernière Poésie_ (novembre 1900), p. 295.

Voilà bien toute la doctrine biologique de la dissociation des deux

ordres de psychisme[129] et du dédoublement de la personnalité et

l'application de cette doctrine à la _pluralité des amours simultanés_.

[129] Dans l'_Ecran_ (p. 24), Paul Bourget discute même la théorie du

fonctionnement séparé des deux hémisphères cérébraux pour expliquer

ce dualisme.

* * * * *

D'autre part, Paul Bourget reconnaît le caractère extraphysiologique,

souvent morbide, de ces dissociations et de ces dédoublements.

Ce n'est pas l'amour en lui-même qu'il considère comme une maladie,

quoiqu'il en décrive la thérapeutique et malgré l'axiome de Claude

Larcher: «l'amour est une maladie et le malade le plus sage, pour cette

maladie là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un

livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a et qui souffre sans penser,

comme une bête»[130]; axiome qu'on peut comparer à la définition de

Boissier de Sauvages: l'amour est une «maladie qui s'insinue entre les

jeunes filles et les jeunes gens...», maladie dont il étudie les

symptômes, le diagnostic, le pronostic et le traitement[131].

[130] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 526.

[131] Voir: _Le Médecin de l'amour au temps de Marivaux. Etude sur

Boissier de Sauvages_, 1896.--La thèse de Sauvages (1724) portait ce

titre: _Dissertatio medica atque ludicra de Amore... utrum sit Amor

medicabilis herbis?_

L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget · 第 2 / 3 段