Dr J. GRASSET
Professeur de clinique médicale
à l'Université de Montpellier
_L'Idée Médicale_
DANS LES
_Romans de Paul Bourget_
MONTPELLIER
COULET & FILS, ÉDITEURS
GRAND'RUE, 5
1904
A
MONSIEUR PAUL BOURGET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
_Je dédie cette Conférence, en témoignage de profond et reconnaissant
dévouement, comme Diomède offrit ses grossières armes d'airain en
échange des armes d'or finement ciselées de Glaucos._
J. G.
Montpellier, janvier 1904.
L'IDÉE MÉDICALE
DANS LES
ROMANS DE PAUL BOURGET
MESDAMES,
MESSIEURS,
1. Etrange, à première vue, doit vous paraître le choix de Paul Bourget
pour étudier l'_idée médicale_ dans une grande oeuvre littéraire.
Et, en effet, vous ne trouverez, dans cette oeuvre, ni des Romans
médicaux comme ceux d'André Couvreur, ni des critiques de médecins comme
celles de Léon Daudet, ni des thèses médicales comme chez Brieux ou chez
de Curel, ni des descriptions de maladie comme celles de Zola...
Il faut la chercher, pour trouver l'idée médicale, dans les Romans de
Paul Bourget. Mais, en la cherchant, on la trouve (c'est du moins ce que
je voudrais vous prouver) et on la trouve _partout_ dans ses oeuvres,
comme ces solides assises de fer qu'on découvre dans une belle maison en
écartant les tentures et en grattant un peu les murailles.
Vous comprendrez qu'un marchand de fer trouve quelque plaisir à chercher
et à montrer son métal professionnel à travers et derrière mille autres
choses agréables qui le masquent gentiment, tandis qu'il n'en trouverait
plus aucun à disserter sur l'ossature trop évidente et trop nue de la
tour Eiffel.
* * * * *
2. Pour retrouver ainsi l'idée médicale dans l'oeuvre de Paul Bourget,
il faut donner à ce mot _médical_ et au mot _médecin_, d'où il dérive,
son sens le plus large et d'ailleurs le seul vrai.
Le médecin n'est pas, en effet (comme un vain peuple pense), un monsieur
qui échange des ordonnances contre des honoraires. Le médecin est un
homme qui étudie et doit connaître la _vie humaine_ dans tous les
détails de son évolution, à l'état de santé et à l'état de maladie. Car
nul ne peut réparer l'horloge détraquée, s'il n'en connaît à fond le
mécanisme intact dans son fonctionnement normal.
Et le médecin doit connaître l'homme vivant dans son _unité totale_,
formée de l'union, souvent inextricable, du moral et du physique. Car,
même pour le spiritualiste le plus orthodoxe[1], le corps étant encore
l'outil indispensable de l'âme, tout se tient dans la vie de l'homme.
[1] Ceci pour prévenir les accusations que pourraient faire naître
contre Paul Bourget, chez des superficiels, des passages comme
celui-ci: «L'évêque d'Orléans avait signalé à la défiance des pères
de famille le philosophe (Taine) coupable d'avoir écrit cette phrase
hardie: «... le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol
et comme le sucre...», phrase plus paradoxale dans la forme que dans
le fond; car éclairez-la d'un petit mot; mettez des produits
_psychologiques_... et vous lui restituez son vrai sens». _Essais de
Psychologie contemporaine; M. Taine_ (1882), p. 152.
Aveugle et impuissant serait le médecin qui méconnaîtrait ces
élémentaires principes.
Le médecin est donc le _biologiste humain_ et, quand je parle d'étudier
l'_idée médicale_ dans l'oeuvre de Paul Bourget, c'est l'_idée
biologique_ que je voulais dire.
* * * * *
3. Ces principes posés, j'aborde la dissection biologique des Romans de
Paul Bourget en vous rappelant quelques-uns des _types de médecin_ qu'on
y rencontre.
Ils ne sont pas très nombreux. Un critique[2] n'en a trouvé que trois
sur trois cent quatre-vingt-onze personnages mis en scène. On en
trouvera davantage si on tient compte des simples esquisses. En tous
cas, ils sont finement observés et joliment crayonnés.
[2] JULES SAGERET.--Les grands convertis. Paul Bourget. _La Revue_,
1er et 15 novembre 1903, p. 297.
Voici d'abord un «praticien de quartier», le Dr Graux: «à côté des
professeurs justement illustres auxquels le temps manque et des
charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des
consultations de cent francs», il est un de ces «modestes docteurs qui
tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin
de famille, toujours à portée et cependant discret, et qui, connaissant
ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur
conseiller»[3].
[3] _L'Etape_ (oct. 1901-mai 1902), p. 421.--Toutes les citations des
oeuvres de Paul Bourget sont faites sur l'édition in-8º pour les
Romans parus dans les sept premiers volumes des OEuvres complètes,
dans l'édition in-18 pour les suivants.
Tout autre est le Dr Louvet[4], le médecin mondain avec son salon
d'attente, meublé «comme un musée, avec la prodigalité de bibelots
particulière aux installations modernes». Il appartient à «cette
génération de savants, hommes du monde, qui vont à l'hôpital le matin,
reçoivent leurs clients l'après-midi et trouvent le moyen d'avoir de
l'esprit, comme des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir». Aussi,
«ont-ils l'intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles
malades un décor où elles retrouvent un peu de ce qu'elles ont laissé au
logis, une face des choses semblable à celle qui leur est coutumière»,
tandis que, dans le cabinet du docteur, il n'y a que des livres,
«contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile
qu'il était bon diagnosticien»; Louvet, «ce mince avec un air de mignon
de Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que
des Russes»[5].
[4] _Un Crime d'amour_ (oct. 1885-janvier 1886), p. 208.
[5] _Mensonges_ (février-octobre 1887), p. 38.
Tout à côté, on peut placer le Dr Noirot, qui a été interne à Bicêtre,
«infiniment cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable,
avec un air d'employé plutôt que de médecin... Matérialiste outrageux,
expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses,
Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à l'âme la
plus gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais
qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait, depuis des années, une
spécialité du massage... et gagne soixante mille francs par an»[6].
[6] _Physiologie de l'Amour moderne_ (mai 1888-septembre 1889), p. 550
et suivantes.
Chaque matin, il masse soigneusement le baron Desforges, surveille son
hygiène quotidienne et ne lui permet que trois cigares par jour. «On
digère avec ses jambes», répète-t-il au baron; «le massage, c'est du
Liebig d'exercice»[7]. Ce Noirot assiste[8] «au souper triste» dans
lequel, chez Marguerite Percy, on devait manger du boudin blanc et rire
avec les camarades, et dans lequel il y a tant de «silences glacés» et
de «rires faux». A la sortie, il émet des théories bizarres sur la
nécessité de la grande vie pour la viveuse, comme la morphine et
l'alcool sont nécessaires à ceux qui s'y sont habitués, et raconte la
sauvage vengeance de Corsègues, qui brûle sa femme, en plein Paris,
comme au Malabar. C'est un grand «original», ce Noirot, «un médecin qui
n'a jamais voulu être décoré et qui n'essaie les remèdes nouveaux que
lorsqu'il en est sûr»[9].
[7] _La Duchesse bleue_ (déc. 1893-juin 1898), p. 445.
[8] _Mensonges_, pp. 116, 251, 257.
[9] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 487 à 504.
* * * * *
Je n'insiste pas sur quelques types secondaires, comme: le médecin qui,
ayant le génie de la statistique, s'applique, dans un hôpital de femmes,
à dresser la liste des déflorateurs[10];--le docteur Ch., qui dénonce si
justement le danger des vices de l'enfance[11];--Auguste Dupuy, ce
timide médecin de province, qui, abandonné par sa femme, la reprend
quand son amant l'a quittée, et élève avec tendresse l'enfant de
l'adultère[12];--le médecin de quartier qui entretient Madame Malvina
Raulet[13];--le médecin sans clients, qui est député et enlève à Poyanne
son siège de conseiller général[14];--le professeur Teresi et l'autre
médecin sicilien «recommandé par l'hôtelier»[15];--le médecin américain,
qui prescrit à son neurasthénique un voyage «aux îles du Pacifique:
quarante jours sans télégraphe et sans téléphone»[16];--le docteur Léon
Pacotte, qui enseigne et pratique si bien l'hygiène, a soixante-dix ans
et a enterré Dupuytren, Broussais et Orfila qui l'avaient condamné comme
phtisique, et dirige si intelligemment l'éducation et le redressement
moral des enfants[17];--le docteur berrichon, qui est le médecin de
George Sand, et son camarade, le docteur Le Prieux, qui, «dans le canton
de Chevagnes..., comptait autant de prétendus cousins, c'est-à-dire de
clients presque gratuits, que cette Sologne bourbonnaise compte de
hameaux»[18];--le pauvre médicastre de Noyelles, «si comiquement inquiet
sur l'avenir de sa plus fructueuse visite»[19]...
[10] _Ibidem_, p. 337.
[11] _Ibidem_, p. 362.
[12] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 590.
[13] _Mensonges_, p. 190.
[14] _Un Coeur de femme_ (décembre 1889-juillet 1890), p. 378.
[15] _La Terre promise_ (septembre 1891-avril 1892), p. 178 et 184.
[16] _Voyageuses_ (juillet 1897); _Deux Ménages_, p. 87.
[17] _Le Talisman_ (avril 1898), p. 283.
[18] _Le Luxe des autres_ (décembre 1899-février 1900), p. 91 et 93.
[19] _Un Cas de conscience_. The New-York Herald, édition européenne,
numéro de Noël, 20 décembre 1903, p. 19.
Je signale le «profil perdu» de l'étudiante russe, Sofia, dont le
«projet était de retourner en Russie, de pratiquer sa science dans son
village et de contribuer à la propagande des idées occidentales parmi
les paysans..., inexplicable fille, qui parlait de l'amour, de la
maternité, de la mort, dans des termes d'un matérialisme scientifique et
à qui nulle bouche d'homme n'avait seulement baisé la main»[20]...,
«nihiliste, athée et vierge», comme l'étudiant d'Oxford[21].
[20] _Profils perdus_ (1880-1881); _Ancien Portrait_, p. 253 et 256.
[21] _Ibidem_; _Autre Anglaise_, p. 274.
* * * * *
Eugène Corbières mérite aussi une mention spéciale par sa manière de
comprendre la médecine.
Ce qui l'a décidé «à prendre cette voie, c'est le besoin de certitude».
Son esprit «a comme faim et soif de quelque chose de positif,
d'indiscutable. Les sciences naturelles donnent cela». Il lui a semblé
que «la médecine, comprise d'une façon un peu haute», est «parmi les
sciences naturelles la branche qui se prête à une application pratique
telle que cette application soit acceptable dans toutes les hypothèses»
philosophiques. Le médecin «est l'altruiste par excellence. Il est dans
le vrai quel que soit le postulat métaphysique auquel nous nous
rangions». Comme tout grand médecin, il a «une exceptionnelle capacité
d'affirmation personnelle, de décision immédiate, de parti pris
effectif». Ce métier comporte, «si l'on peut dire, un empoignement
direct de la réalité». Corbières permet de constater «cette vertu
presque militaire de la discipline médicale» et, un jour, «ses collègues
l'ont vu, avec une stupeur que les années n'ont pas dissipée,
brusquement, peu de temps après les trois morts survenues coup sur coup,
quitter sa place enviée de médecin des hôpitaux, sa magnifique clientèle
parisienne, la certitude de tous les honneurs, pour entrer dans la
congrégation des frères de Saint-Jean-de-Dieu, vouée, comme on sait, au
service des malades...»[22].
[22] _L'Echéance_ (décembre 1898), p. 9 à 11, 59 et 78.
Tout récent[23] est le croquis de cet interne de Trousseau, le héros de
cette tragédie de scrupule, qui formule et applique si bien ce grand
principe de déontologie: «pour un médecin, le grand devoir, et qui prime
tous les autres, c'est le service du malade. Le médecin ne doit
connaître que cela, ne voir que cela». Il ne doit jamais céder «à la
tentation d'interposer son rôle au chevet du patient». Il doit n'avoir
jamais d'autre mesure de ses actes «que la lutte avec la maladie, quel
que fût le malade et sans aucun souci des conséquences».
[23] _Un Cas de conscience_, p. 19.
* * * * *
Je termine par le spécialiste du système nerveux que Paul Bourget
symbolise dans le professeur Salvan et l'étudiant Bobetière.
«Conservé par une existence continûment active et ascétique..., mince et
robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre
rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot...», Salvan
associe, «comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus
solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu,
ses immenses travaux l'ont toujours éloigné des salons... Ce manieur de
misères humaines» est un «sensible, malgré des allures volontiers
brusques qu'explique son métier de neurologue...»[24].
[24] _L'Eau profonde_ (décembre 1902), p. 74, 138, 141.
A propos de Bobetière qui veut aussi se spécialiser dans l'étude des
maladies nerveuses, Paul Bourget dit: «s'il est un ordre de
connaissances qui doive ramener un esprit à la vérité sociale, il semble
bien que ce soit celui-là, qui nous fait toucher du doigt la fragilité
de la pensée, l'équilibre instable de la volonté, l'irrésistible et
constante pesée sur nous des influences héréditaires. Le problème de la
politique consistant à faire vivre ensemble des hommes, il se ramène ou
devrait se ramener, pour un neurologue, à l'art de diriger vers le bien
commun et de neutraliser pour le moindre mal une majorité d'impulsifs,
de dégénérés et de candidats à la manie»[25].
[25] _L'Etape_, p. 148.
Vous voyez que Paul Bourget comprend le médecin et son rôle par le grand
côté[26]; il proclame les relations de l'idée médicale avec les
problèmes qu'il discute dans ses Romans.
[26] «Il en est du vrai prêtre comme du vrai médecin. L'un et l'autre,
devant un malade ou de corps ou d'âme, abolissent en eux d'instinct
tout ce qui n'est pas leur fonction». (_Une Confession_, janvier
1897, p. 227).
* * * * *
4. Aussi aime-t-il les médecins et les biologistes; et il ne s'en cache
pas. Il les cite, emploie leur langage, leur emprunte des comparaisons.
Il intitule _Physiologie_ sa belle étude de l'Amour moderne et c'est de
la définition du Dictionnaire de médecine de Nysten que part Claude
Larcher pour déduire ses axiomes si curieux[27].
[27] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327.
Il cite volontiers Claude Bernard, Pasteur, Jules Soury, Magendie,
Flourens, Beaunis, Dieulafoy, Legrand du Saulle, Brière de Boismont...,
dédie _Un coeur de femme_ à Albert Robin...
C'est à un confrère[28] qu'il emprunte cette fière devise: «où
descendrions-nous sans la noble douleur?».
[28] _L'Etape_, p. 422.
Exposant la théorie du Roman d'analyse[29], il «assimile le moraliste au
clinicien» et montre que, dans la littérature supérieure, comme en
médecine, il faut d'abord faire de l'anatomie et de la physiologie
(analyse) avant le diagnostic (synthèse) et avant la thérapeutique
(applications).
[29] _OEuvres complètes; Romans_, t. I (septembre 1900), p. VIII.
René Vincy se sait «atteint» de «romantisme analytique» et développe son
mal «comme un médecin qui cultiverait sa maladie par amour d'un beau
_cas_». «Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur
fait avec ses lapins», il le fait avec son coeur et lui injecte «tous
les virus de l'âme humaine»[30].
[30] _Mensonges_, p. 75, 300.
Dans un grand nombre de passages, Paul Bourget compare les maladies de
l'âme à celles du corps, décrit «leurs heures de convalescence[31],
leurs crises, leur thérapeutique...»[32].
[31] _Une Idylle tragique_ (avril 1895-février 1896), p. 311.
[32] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 548. Titre du chapitre:
_Thérapeutique de l'amour_.--«La psychologie est à l'éthique ce que
l'anatomie est à la thérapeutique». (_Essais de Psychologie
contemporaine_, Préface de 1899, p. X).
Il décrit souvent, et fort exactement, des types pathologiques[33] et
conclut: «notre être moral subit les mêmes lois que notre être
physique»[34].
[33] Voir notamment des passages: sur les névroses (_Un Crime
d'amour_, p. 247 et suiv.; _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 332,
442 et 443; _L'Etape_, p. 336; _Une Idylle tragique_, p. 298); sur
la neurasthénie (_nervous exhaustion_) d'un Américain: «la rançon
d'une existence de _hard work_ à tuer un Européen en quelques mois»
(_Voyageuses_; _Deux ménages_, p. 63); sur une tuberculeuse (_La
Terre promise_, p. 102); sur un cardiaque (_Un Homme d'affaires_,
octobre 1900, p. 29); sur l'hygiène du viveur Casal (_Un Coeur de
femme_, p. 359); sur l'artériosclérose (_Mensonges_, p. 21); sur un
cas d'aphasie avec hémiplégie droite et les traits tirés à gauche
(_André Cornelis_, avril-novembre 1886, p. 352); sur la télépathie
(_Nouveaux Pastels_. _Dix portraits d'homme_, 1890; _Autre joueur_,
p. 344); sur le spiritisme (_Mensonges_, p. 37); sur le rêve (_La
Duchesse bleue_, p. 542; _Un Coeur de femme_, p. 315); sur les
avariés scrofuleux (_La Duchesse bleue_, p. 372; _Physiologie de
l'Amour moderne_, p. 366 et 531: le «mal dont Voltaire accuse si
plaisamment Christophe Colomb»); sur les fous (_Ibidem_, p. 522,
LXXVI); sur les rapports de l'estomac et du système nerveux
(_Ibidem_, p. 554)... Dans l'_Echéance_ (p. 43), il y a une
excellente description de l'alcoolique, de sa «loquacité... si
douloureuse à suivre, tant on la sent morbide, qui tour à tour
précipite ou cherche les mots», qui est «la première forme de ce qui
sera, dans trois mois, dans huit jours, demain, le délire expansif
avec le dérèglement de sa gloriole et de ses vantardises»... et de
ces «hésitations dans l'attaque des mots qui révèlent l'aphasie
latente»,--dans _Un Cas de conscience_ (p. 20), la description du
mal de Bright, de l'urémie convulsive et de leur traitement.....
[34] _Deuxième Amour_ (octobre-novembre 1883), p. 139.
Les analogies de la physiologie et de la psychologie sont indiscutables;
comme dit Taine, «la littérature est une Psychologie vivante»[35]. Donc,
rien de plus intimement lié que le Roman et la Biologie.
[35] _Essais de Psychologie contemporaine_, p. X.
* * * * *
Voilà l'opinion de Paul Bourget sur la _personne_, la _langue_ et la
_méthode_ des médecins et des biologistes. Cela nous fait prévoir son
opinion sur leurs _doctrines_.
* * * * *
5. Au fond, pour le biologiste, la vie d'un homme, à un moment donné de
son existence, est résultante de quatre facteurs: l'_hérédité_, le
_milieu_, le _passé individuel_ et l'_élément personnel_ (ce dernier
facteur étant difficile à analyser scientifiquement, mais indiscutable
dans son existence).
Je crois qu'il va être facile de vous montrer le compte que tient Paul
Bourget de ces quatre facteurs dans la composition de ses personnages.
* * * * *
6. Les Romans de Paul Bourget sont d'abord dominés, d'un bout à l'autre,
par l'idée de l'_hérédité_, morale et physique; les deux parties de
l'hérédité pouvant s'associer (le plus souvent) ou se dissocier suivant
les cas; «cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques
se retrouvent chez nos enfants et non moins sûrement nos tares
sentimentales»[36].
[36] _Sauvetage_ (octobre 1897), p. 336.
* * * * *
Si Francis Nayrac ne peut pas atteindre _la Terre promise_, c'est à
cause de cette hérédité _physique_ qui lui fait reconnaître sa fille.
Les anciens romanciers auraient parlé de la voix du sang. Ici la base de
la reconnaissance est toute biologique et Francis «voit son sang»,
tandis que sa fille est attirée, non vers ce père qu'elle ne reconnaît
pas, mais vers la fiancée de son père, la rivale de sa mère[37]. Toute
la complication psychologique est ainsi à base biologique.
[37] _La Terre promise_, p. 90, 131.
C'est encore la ressemblance physique qui fait connaître le père de
Noémie Hurtrel[38]. Une grande partie des tortures que subit Bassigny
vient de la ressemblance physique entre sa fille naturelle qui ne le
connaît pas et sa fille légitime qu'il a perdue[39]. Pierre Fauchery
retrouve dans «une enfant de vingt ans, le portrait, l'hallucinant
portrait de celle qu'il a voulu épouser trente ans auparavant»[40].
[38] _L'Irréparable_ (mai-juin 1883).
[39] _Sauvetage_.
[40] _L'Age de l'Amour_ (novembre 1896), p. 108.
Les Le Prieux, chez lesquels se passe un de ces _Drames de famille_ qui
sont si puissamment fouillés, sont tous dominés par l'hérédité physique.
Le _père_, «avec sa tête plus large que longue, sa face presque plate et
que termine un menton rond, avec ses cheveux lisses et qui restent
châtains dans leur grisonnement, ses yeux bruns, son cou puissant, ses
épaules horizontales, son torse épais, sa taille courte, toute sa
personne ramassée et trapue, présente un type accompli de ce paysan
celte, qui occupait cette partie de la France à l'époque où César y
parut».--La _mère_ «gardait cet admirable type méridional, qui prend,
lorsqu'il est très pur, des finesses et des élégances de médaille
grecque...; son front, petit et rond, se rattachait à son nez par
cette ligne presque droite qui a tant de noblesse, et sa petite tête
laissait deviner, sous d'épais cheveux noirs, cette construction d'un
ovale allongé, où se perpétue la race de cet _homo mediterraneus_,
de ce souple et fin dolichocéphale brun, louangé par les
anthropologistes...».--«Jamais le mélange de deux sangs ne fut plus
visible» que chez la fille...[41].
[41] _Le Luxe des autres_, p. 89, 99, 118.
* * * * *
Et cette hérédité physique se prolonge et s'accumule comme chez cette
«vieille lady en bonnet», qui a «des joues où il tient quatre
générations de buveurs de porto»[42].
[42] _La Terre promise_, p. 130.
C'est encore l'hérédité physique qui donne ses «pieds larges» et ses
«mains velues» à ce «butor riche» d'Albert Duvernay qui a été trop
évidemment fabriqué «avec de l'épaisse étoffe humaine»[43].
[43] _Le Fantôme_ (mars 1900-janvier 1901), p. 23 et 24.
C'est «avec notre sang et nos nerfs que nous avons un certain courage,
autant dire avec notre hérédité»[44].
[44] _Un Homme d'affaires_, p. 50.
Chez Firmin Nortier, l'hérédité rurale se révèle par «la carrure des
épaules hautes, la charpente lourde des gros os, la forte pesée du pied
sur le sol»[45].--Alfred Chazel était «un fils du peuple, et, malgré
l'affinement intellectuel de deux générations, l'origine paysanne
reparaissait en lui à des gaucheries de gestes et d'attitude»[46].--Chez
la baronne Ely, «cette hérédité avait pu seule pétrir le masque,
magnifique à la fois et si fin, auquel une blancheur mate et chaude
achevait de donner un vague reflet oriental»[47].
[45] _Un Homme d'affaires_, p. 7.
[46] _Un Crime d'Amour_, p. 172.
[47] _Une Idylle tragique_, p. 32.
Odile[48] est l'histoire dramatique du suicide héréditaire avec
l'admirable description de la tentation de la mort et de l'effroi
qu'elle cause à ces malheureux névrosés.
[48] _Voyageuses_; _Odile_, p. 203 à 248.
* * * * *
L'âge modifie les signes de cette hérédité physique. C'est ce que l'on
voit chez Madame Castel à qui sa fille ressemble au point d'infliger une
sorte de mélancolie à leurs amis. «D'une génération à l'autre, il y a eu
comme une marche en avant du tempérament commun. La qualité dominante de
la physionomie est devenue plus dominante, symbole visible d'un
développement du caractère produit par l'hérédité. Trop fin déjà, le
visage s'est affiné davantage; sensuel, il s'est matérialisé;
volontaire, il s'est durci et séché. A l'époque où la vie a fait toute
son oeuvre, lorsque la mère a passé la soixantième année, la fille la
quarantième, cette gradation dans les ressemblances devient comme
palpable au contemplateur... l'aperception des fatalités du sang devient
si lucide alors, que parfois elle tourne à l'angoisse»[49].
[49] _Cruelle énigme_ (juillet-septembre 1884), p. 5. Voir aussi p.
20, 21, 22 et 83.
N'était la perfection du style, qui ne s'observe guère chez nous, ne
diriez-vous pas ces lignes écrites par un biologiste?
* * * * *
L'hérédité purement _morale_ éclate cruellement chez ce fils d'un
aigrefin et d'une sainte, qui reproduit tous les vices du père et dont
Claude Larcher raconte la douloureuse histoire[50].
[50] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 541.
«L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet
instinct (sexuel). Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père
qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme
galante, il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et
ceux d'un phtisique»[51].
[51] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 359.
Et le philosophe Victor Ferrand le proclame: «qu'il y ait un atavisme
moral, comme il y a un atavisme physique, une hérédité en retour des
idées et des sentiments de nos aïeux, c'est un fait indiscutable»[52], à
l'appui duquel je pourrais encore citer ce fils de voleur qui révèle son
vrai père en allant, la nuit, dérober des bonbons à l'arbre de Noël du
lendemain[53].
[52] _L'Etape_, p. 25.
[53] _Le vrai Père_ (décembre 1894).
* * * * *
Le plus souvent l'hérédité n'est pas aussi dissociée et porte à la fois
sur le physique et sur le moral. L'exemple le plus fouillé est
certainement celui des Monneron.
Joseph Monneron, l'universitaire, «déclassé par en haut, grâce aux
concours», est fils d'un cultivateur de Quintenas; sa femme a une mère
indolente et un père équivoque, «rentier interlope de Nice, mi-courtier,
mi-contrebandier». De là dérivent: l'hypocrisie et la vulgarité
d'Antoine, l'ignoble tenue et la flétrissure précoce de Gaspard,
l'incertitude et la morbidité de Jean, la sensibilité déréglée de
Julie[54].
[54] _L'Etape_, p. 9, 63, 117, 215, 303.
* * * * *
Ainsi les hérédités se superposent et, formant un tout complexe,
aboutissent à des produits divers, d'apparence contradictoire. Dans _le
Fantôme_, l'hérédité paysanne tourne en rudesse chez Albert Duvernay et
en bonhomie chez sa soeur.
De même, «l'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont
contradictoires qu'en apparence: il produit des capacités insondables de
sacrifice ou de perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales
se trouvaient incarnées dans le frère et dans la soeur. Ils s'étaient,
comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race:
l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la
puissance d'hypocrisie»[55].
[55] _Cosmopolis_ (mai-octobre 1892), p. 418.
* * * * *
Et, dans cette hérédité, pèsent naturellement les erreurs et les vices
des ancêtres. Comme dit la Bible, «les fils seront punis pour les péchés
des pères»[56].
[56] _Cosmopolis_, p. 572.
On comprend maintenant que le _Disciple_ commence sa confession à son
Maître, après son crime, par une longue analyse de ses hérédités[57], et
que Paul Bourget conclue de toutes ses études: «On n'échappe pas à ses
hérédités. On les subit, quoiqu'on en ait, par toutes les fibres dont on
est tissé»[58].
[57] _Le Disciple_ (septembre 1888-mai 1889), p. 65.
[58] _L'Etape_, p. 297.
* * * * *
Mais le biologiste ne doit pas uniquement constater les résultats bruts
de l'hérédité; il doit étudier cette hérédité, dans son évolution, dans
sa vie, dans la suite de ses transformations. Car, en passant d'une
génération à l'autre, l'hérédité rencontre des agents modificateurs,
comme le croisement et le milieu. Le biologiste doit analyser les _lois_
de ces modifications que le temps apporte dans l'hérédité.
* * * * *
Une de ces lois qui a le plus frappé Paul Bourget est certainement
celle-ci: pour favoriser l'amélioration et le perfectionnement de
l'espèce, les transformations par l'hérédité doivent se faire lentement
et progressivement; si on veut brûler les étapes, on n'a plus de
progrès: l'individu régresse au contraire, soit au physique, soit au
moral.
C'est ainsi que chez Joseph Monneron «le paysan est trop près», et Jean
peut dire à son père: «on ne change pas de milieu et de classe sans que
des troubles profonds se manifestent dans tout l'être, et nous avons
changé de milieu et de classe, c'est un fait, puisque le grand-père
Monneron est mort un paysan et que tu en as été un jusqu'à ta dixième
année».
La grande culture a été donnée trop vite à son père. La durée lui
«manque, et cette maturation antérieure de la race, sans laquelle le
transfert de classe est trop dangereux». C'est pour cela qu'il paie la
rançon de ce que Paul Bourget «appelle l'Erreur française, et qui n'est
au fond, tout au fond, que cela: une méconnaissance des lois
essentielles de la famille».[59]
[59] _L'Etape_, p. 44, 51, 458.
Vous voyez comme notre romancier tire des lois biologiques les lois
sociales auxquelles il tient le plus. Nous comprendrons mieux cela quand
nous aurons parlé des autres facteurs de la vie humaine et spécialement
du milieu, sur lequel nous avons déjà empiété.
* * * * *
7. Le _milieu_, en Biologie humaine, est extrêmement complexe et il se
complique d'autant plus que l'individu est plus cultivé et plus élevé.
Dans ce milieu, il faut nommer d'abord et surtout la _famille_, qui est
la première éducatrice[60], le _pays_ qui comprend la patrie et le petit
pays (la province, la ville que l'on habite), les _maîtres_ (maîtres de
l'instruction et maîtres de l'éducation), la _classe_ de la société dans
laquelle on vit, et aussi d'une manière plus générale les
_contemporains_ (artistes, littérateurs, hommes politiques, collègues de
la profession)...[61].
[60] «Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était
poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle
maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: avec
mille remerciements. Quatre-vingt-dix fois sur cent il la leur
doit». (_Physiologie de l'Amour moderne_, p. 382).
[61] Chez Poyanne, l'influence du milieu professionnel, du métier,
reprend ses droits dans les heures de crise. (_Un Coeur de femme_,
p. 382).
Les noms seuls que je viens de prononcer vous rappellent immédiatement
une série de passages dans lesquels Paul Bourget proclame l'influence du
milieu sur la vie humaine.
* * * * *
«Notre destinée n'est, du petit au grand, que notre caractère projeté au
dehors, et ce caractère lui-même n'est, en dernière analyse, qu'une
résultante des vastes faits généraux qui ont gouverné le développement
de notre individualité: notre patrie, le moment de son histoire, ses
moeurs, les idées qui flottent dans son air»[62]; et, immédiatement
après ses hérédités, le _Disciple_ analyse son _milieu d'idées_[63].
[62] _L'Etape_, p. 67.
[63] _Le Disciple_, p. 83.
Dans la magnifique Etude qu'il a consacrée à son maître Taine[64], Paul
Bourget analyse avec le plus grand soin son milieu. «Tout système se
rattache en effet par le plus étroit lien aux autres productions de
l'époque dans laquelle il a paru». On ne peut même pas s'empêcher de
penser que, quoiqu'ils ne soient pas contemporains, Paul Bourget a un
peu décrit, dans cette Etude, le milieu dans lequel il s'est formé
lui-même (à condition d'ajouter Taine aux maîtres éducateurs), milieu
que caractérisent surtout l'influence des progrès des sciences,
l'envahissement des méthodes scientifiques et l'amour des _faits_.
[64] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 164, 169.
Dans cette même Etude, Paul Bourget écrit sur «l'illustre et infortuné
Spinoza»: «si le pauvre petit juif, poitrinaire et ombrageux, n'avait
pas été maudit par ses frères en religion, persécuté par sa famille,
dédaigné par la jeune fille qu'il devait épouser, s'il n'avait senti,
dès son adolescence, la table de fer de la réalité peser sur sa personne
et la meurtrir, certes il n'aurait pas écrit avec une soif si évidente
d'abdication, avec une telle horreur des vains désirs, les terribles
phrases où se complaît son stoïcisme intellectuel: «ni dans sa façon
d'exister, ni dans sa façon d'agir, la nature n'a de principe d'où elle
parte ou de but auquel elle tende»; et cette autre qui, rapprochée du
consolant _Pater noster qui es in cælis_ de l'Evangile, prend toute sa
force de cruel fatalisme: «celui qui aime Dieu ne peut pas faire
d'effort afin que Dieu l'aime en retour»[65].
[65] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 166.
Ce milieu a lui-même une hérédité, il est fait des influences
antérieures. A travers les deux volumes d'_Etudes psychologiques_
«circule» cette thèse «que les états de l'âme particuliers à une
génération nouvelle étaient enveloppés en germe dans les théories et les
rêves de la génération précédente».
* * * * *
Comme pour l'hérédité, le biologiste étudie et détermine les conditions
dans lesquelles cette influence du milieu est bonne et salutaire pour le
développement et l'expansion de la vie humaine. Une de ces conditions a
particulièrement frappé Paul Bourget, c'est la _continuité_ et l'_unité_
d'action de ce milieu. Il faut donc, pour favoriser le progrès
biologique, que l'être vivant ne change pas trop souvent ni trop
brusquement de milieu: dans ce dernier cas, il se développe des
désharmonies et des contradictions qui sont des éléments de diminution
dans la vie.
En transportant cette loi biologique dans la sociologie, on en déduit
que la grande condition du progrès pour une société d'hommes est de
constituer fortement une _nation_ et une _race_, tandis que le
_déracinement_ et le _cosmopolitisme_ facilitent la régression et la
décadence.
«Les races perdent beaucoup plus qu'elles ne gagnent à quitter le coin
de terre où elles ont grandi. Ce que nous pouvons appeler proprement une
famille, au vieux et beau sens du mot, a toujours été constitué, au
moins dans notre Occident, par une longue vie héréditaire sur un même
point du sol. Pour que la plante humaine croisse solide, et capable de
porter des rejetons plus solides encore, il est nécessaire qu'elle
absorbe en elle, par un travail puissant, quotidien et obscur, la sève
physique et morale d'un endroit unique[66]». Et Paul Bourget évoque le
souvenir (rappelé par Maurice Barrès dans les _Déracinés_) de Taine
aimant à se diriger vers un arbre adolescent et vigoureux du square des
Invalides, en disant: «allons voir cet être bien portant»[67].
[66] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_ (1882), p. 241.
[67] _Ibidem_; _M. Taine_. Appendice G, p. 202.
L'_Etape_ montre l'importance sociale qu'a «l'âge de la race»[68]; le
_Disciple_ montre les terribles effets d'un brusque changement de
milieu[69]; l'idée de _Cosmopolis_ est la permanence de la race
ballottée dans les milieux les plus variés et les plus hétérogènes[70];
dans _Fausse manoeuvre_, c'est la désharmonie et les contradictions du
terrien déraciné de sa province et vivant à Paris[71]; dans le _Portrait
du doge_, c'est le choc de deux races dans cette belle scène où se
heurtent et pensent si différemment le noble Français et l'Américain
riche...[72].
[68] _L'Etape_, p. 105.
[69] _Le Disciple_, p. 108.
[70] Le baron Hafner est le type du cosmopolite qui traverse une série
de milieux.
[71] _Fausse manoeuvre_ (mai 1903), p. 343.
[72] _Le Portrait du doge_ (décembre 1897), p. 265.
Toute cette doctrine de l'utilité de la permanence et de la durée du
milieu est symbolisée dans ce passage du _Timée_ que Jean Monneron
évoque dans ses pénibles méditations[73]: «Alors, dans ce temple de
Saïs, entouré par le Nil, un des plus avancés en âge parmi les prêtres
dit au voyageur: O Solon, vous autres Grecs, vous serez toujours des
enfants et il n'y a pas un Grec digne du beau nom de vieillard.--Et
Solon demanda: Que veux-tu dire?--Que vous êtes très jeunes quant à vos
âmes, répondit le prêtre. Vous n'y possédez aucune vieille doctrine,
transmise par les aïeux, aucun enseignement donné de siècle en siècle
par des têtes blanchies...».
[73] _L'Etape_, p. 306.
Pour faire une forte race, une grande nation, il faut ne pas mériter le
reproche de Platon; il faut avoir l'unité, la durée, la permanence du
milieu.
Il faut beaucoup d'hommes _encadrés_ et _racinés_. Le milieu n'est pas
un décor inerte; c'est un cadre qui vit et qui intervient dans la
facture du tableau.
Voilà une autre des grandes lois sociologiques de Paul Bourget qui a,
elle aussi, une base absolument biologique.
* * * * *
8. L'hérédité et le milieu ne sont pas les seuls facteurs de
l'individualité humaine. A chaque moment de son existence, cette
individualité dépend encore des _antécédents_ du sujet, des moments
antérieurs de sa vie personnelle.
Le mot de Goethe «le présent a tous les droits» n'est pas absolu. Le
passé intervient constamment dans notre vie actuelle. Et Paul Bourget
symbolise cette loi biologique dans cette jolie légende de l'âme du
purgatoire qui ne pourra «entrer au ciel qu'après être revenue sur la
terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin
d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de
recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses».
Nous sommes ainsi forcés «de remettre sans cesse nos pas dans nos pas,
et il nous faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins,
le fantôme de l'homme que nous fûmes un jour!»[74].
[74] _Les Pas dans les pas_ (décembre 1902), p. 203.
* * * * *
A l'appui de cette loi de Biologie physicomorale nous n'avons pas
seulement les six tragédies morales qui forment le Recueil «les Pas dans
les pas» pour établir que «tout se paie» dans le corps et dans l'esprit.
Nous retrouvons l'application et la démonstration de ce principe dans
une série d'autres romans.
Les dix histoires de _Recommencements_ sont «toutes un commentaire
d'après nature d'une même vérité, formulée par le philosophe: _la vie
est une grande recommenceuse_»[75].
[75] _Recommencements_. Dédicace à Charles de Pomairols (14 janvier
1897), p. 1.
L'_Echéance_, toute entière, n'est que l'illustration de cet «étrange
dicton où les Italiens... ont résumé, avec leur vive imagination, le
retour de la faute sur celui qui l'a commise: _la saetta gira, gira_,
disent-ils, la flèche tourne, _torna adosso a chi la tira_ et elle
retombe sur qui la tire». Et ainsi on voit «combien est exact le _Tout
se paie_ de Napoléon à Sainte-Hélène, par quels détours le châtiment
poursuit et rejoint la faute et que le hasard n'est le plus souvent
qu'une forme inattendue de l'expiation»[76].
[76] _L'Echéance_, p. 25 et 6.
L'idée mère d'_André Cornelis_ repose sur le crime commis par le
mystérieux Crawford (est-ce là ou dans _Neptunevale_[77] que madame
Humbert a pris le nom de son mystérieux millionnaire?) et l'influence
que ce crime exerce sur l'assassin et sur le fils de la victime: c'est
l'analyse psychologique de la logique implacable des choses.
[77] _Voyageuses_; _Neptunevale_, p. 87 à 160.
Une des bases d'_Une Idylle tragique_ est certainement ce passé de la
baronne Ely, qui se dresse à tout instant et lui fait dire:
«Hautefeuille et moi nous nous aimons avec un fantôme entre nous, qu'il
ne voit pas, mais que je vois si bien»[78]. Et plus tard, quand Olivier
du Prat a été tué, «un mort est entre ces deux vivants, qui, jamais,
jamais, ne s'en ira», comme entre les héros du _Roman comique_ d'Anatole
France.
[78] _Une Idylle tragique_, p. 137.
Dans le Roman qui porte ce nom même, _le Fantôme_ de la mère
antérieurement aimée se dresse constamment devant Etienne Malclerc et,
quand il a épousé la fille, lui donne la sensation de l'inceste.
Francis Nayrac, de _la Terre promise_, est écrasé par «son impuissance à
s'échapper de ce passé qui refluait sur lui toujours, comme la marée
reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le renversant d'un
coup de lame lorsqu'il se relève, l'enveloppant de houle quand il court,
l'aveuglant d'écume quand il cherche un rocher où s'appuyer,
l'assourdissant de clameurs quand il appelle». Et, vaincu, il s'écrie:
«c'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? c'est donc vrai que
notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir?»[79].
[79] _La Terre promise_, p. 197, 252.
C'est ce même passé, mais plus aimable, que René Vincy évoque et
objective dans cette chanson en deux strophes «que la bonne Madame
Ethorel avait qualifiée de sonnet»:
Le spectre d'une ancienne année
M'est apparu, tenant aux doigts
Une blanche rose fanée,
Et murmurant à demi-voix:
Où donc est ton coeur d'autrefois?[80]
[80] _Mensonges_, p. 121.
Et ce n'est pas seulement le passé _moral_ qui saisit ainsi constamment
notre présent et notre lendemain. C'est aussi le passé _physique_. Les
maladies de l'enfance, de l'adolescence, des années précédentes
gouvernent, je pourrais dire tyrannisent, notre santé ultérieure. Il y a
des maladies qui créent en nous ce que nous appelons en médecine des
_tempéraments morbides_, c'est-à-dire qu'on vit toute sa vie ultérieure
en arthritique ou en avarié.
Et, à cause de l'intrication si souvent signalée du physique et du
moral, nos antécédents physiques pèsent sur notre vie morale. C'est
ainsi que vous comprendrez Paul Bourget parlant de l'influence du lard,
du fromage et des pommes de terre sur un sentiment, qui est certainement
des plus élevés mais des plus complexes, l'amour. Et, en effet, sur la
manière de comprendre l'amour influent les éléments physiques qui
paraissent le plus distants: «la nourriture», «la boisson», «les
occupations», «l'air respiré»...
«Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui
peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli
par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être
comparé à ce que nous étions, vous ou moi» (c'est Claude Larcher qui
parle), «à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un
capitaine de hussards?»[81].
[81] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 358.
Tous ces passages (et j'aurais pu en rapprocher beaucoup d'autres)
suffisent à vous montrer de quelle admirable manière Paul Bourget
développe cette idée biologique et montre, dans chaque cas, l'importance
de ce que nous appelons, dans une observation médicale, les _antécédents
personnels_ du sujet.
* * * * *
9. Le dernier facteur de l'individualité humaine comprend pour le
biologiste tous les autres éléments, inconnus ou mal connus, qui ne sont
ni l'hérédité, ni le milieu, ni les antécédents, et qu'on appelle, faute
de meilleur mot, l'_élément personnel_.
La preuve de cet élément est donnée par ce fait que les facteurs déjà
étudiés n'ont pas un résultat fatal et nécessaire; il y a dans les faits
vitaux une contingence indiscutable, en rapport avec la plus grande
complexité de la structure et qui distingue les êtres vivants des corps
bruts.
Quand on étudie un phénomène physique ou chimique, on peut, en
connaissant bien les corps mis en présence, les conditions de chaleur,
de lumière, de milieu ambiant, déterminer exactement et prévoir ce qui
se produira. Pour l'être vivant, il n'en est pas de même.
Cet imprévu, cet aléa dans le résultat augmentent d'autant plus que
l'être vivant a un organisme plus compliqué, est plus élevé dans
l'échelle. Chez l'homme, cette complexité est au maximum et l'élément
personnel, la cote individuelle prend une importance d'autant plus
grande qu'il faut, de plus, tenir compte ici de l'élément psychique et
de l'élément moral, facteurs capitaux qui varient tellement d'un
individu à un autre.
Voilà donc la loi de Biologie humaine à laquelle les faits conduisent
naturellement: deux individus ayant les mêmes hérédités, le même milieu
et les mêmes antécédents ne sont pas nécessairement les mêmes à un
moment donné de leur existence.
Paul Bourget a nettement appliqué, démontré et illustré cette loi.
* * * * *
Le meilleur exemple est certainement encore cette famille Monneron, dans
laquelle dans les mêmes conditions de famille et d'éducation, on voit se
développer: Gaspard, un dépravé précoce et un grossier; Antoine, viveur
et faussaire; Julie, criminelle aussi, mais avec plus de distinction et
d'élévation dans l'esprit; Jean, un vaillant et un fort;--les uns étant
ainsi bien inférieurs, le dernier étant supérieur à leurs hérédités et à
leur milieu.
Nous pourrions prendre dans d'autres Romans des exemples des corrections
que cet élément individuel peut apporter aux autres facteurs.
Perron Dumenil, fils d'un avocat d'affaires et d'origine plébéienne,
manoeuvre «de manière qu'il a vécu et qu'il est mort membre du Jockey!
Il est vrai qu'il datait d'une des élections du siège» et «avait
traversé les lignes prussiennes pour venir poser sa candidature dans le
seul ballottage où il eût quelque chance d'être élu»[82].
[82] Le _Cob rouan_ (mars 1903), p. 206.
C'est l'élément individuel qui fait d'Hubert Liauran un jeune homme
«comme les autres», malgré l'éducation exceptionnelle que lui ont donnée
sa mère et sa grand'mère, deux saintes[83].
[83] _Cruelle Enigme_, p. 127.
C'est la lutte de l'élément individuel contre les autres facteurs qui
produit les nombreuses contradictions présentées par Rumesnil, à la fois
«gentilhomme, chatouilleux sur le point d'honneur comme un raffiné de
l'ancien régime», «idéaliste humanitaire» qui préside l'Union Tolstoï,
fondation socialiste, pense, comme un duc anticlérical ou un marquis
voltairien, «contre son milieu» et, en même temps, séduit Julie et
organise tout pour la rendre criminelle. C'est encore la lutte de cet
élément individuel qui donne à Joseph Monneron «cette infaillible
logique dans le faux» qui, avec l'instruction complète d'un éducateur
national, lui fait si mal réussir l'éducation de sa propre famille[84].
[84] L'_Etape_, p. 129, 167 et 269.
* * * * *
En affirmant ainsi l'élément individuel, c'est-à-dire l'existence
personnelle du moi chez chacun, Paul Bourget se sépare complètement de
Taine, pour qui, au contraire, les «génératrices» ont une influence
absolue, nécessaire et fatale. Quand il étudie «la personnalité d'un
écrivain ou d'un général», celui-ci ne procède «pas autrement qu'un
chimiste placé devant un gaz ou qu'un physiologiste en train d'examiner
un organisme»[85]. Pour Paul Bourget, tout cela n'est pas identique:
dans l'organisme vivant il y a quelque chose de plus que dans le gaz: il
y a une unité, un individu qui s'affirme encore bien mieux dans sa
personnalité complète quand il s'agit de l'homme[86].
[85] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 171.
[86] Paul Bourget n'admet pas, avec Stendhal, que «le tempérament et
le milieu font tout l'homme». _Essais de Psychologie contemporaine_:
_Stendhal_, p. 215.
Vous voyez comme l'idée biologique se développe dans l'oeuvre de Paul
Bourget et comme elle se précise dans le sens de la doctrine vitaliste
que Barthez et Bichat ont exposée au commencement du XIXe siècle et que
Laënnec, Claude Bernard et Pasteur ont si magnifiquement complétée et
couronnée, de cette doctrine qui ne veut pas confondre les phénomènes
vitaux avec les phénomènes physicochimiques, ni l'individu vivant avec
le cristal, et qui fait de la Biologie une science spéciale et bien
distincte de la science des corps bruts.
* * * * *
10. Voilà l'homme biologiquement constitué dans ses quatre facteurs,
l'hérédité, le milieu, les antécédents, l'élément personnel. L'homme est
ainsi constitué comme une unité avec son psychisme personnel, sa liberté
et sa responsabilité, responsabilité personnelle, familiale et sociale.
Cette personnalité est si caractérisée, si particulière, que dans la
même famille et dans le même milieu on rencontre souvent des génies et
des névrosés, aboutissants bien différents de facteurs constitutifs
identiques.
Ceci nous conduit à l'étude d'une autre loi biologique dont Paul Bourget
a fait sa loi sociale: c'est l'_inégalité_ native et originelle des
hommes.
* * * * *
Pour le biologiste, les hommes naissent et vivent inégaux; ils sont
inégaux en force héréditaire et personnelle, inégaux dans leurs organes,
dans leurs fonctions, dans leur psychisme, dans leur sensibilité... en
tout; pour le biologiste il n'y a pas deux hommes égaux.
_Ce sont les philosophies spiritualistes et les religions qui enseignent
l'idée d'égalité en introduisant l'idée de morale et de devoirs._ Les
grands devoirs sont les mêmes pour tous, tous doivent avoir les mêmes
droits et la même liberté pour remplir ces devoirs. Donc _toutes les
âmes sont égales_. Si, au point de vue biologique, les hommes sont
inégaux, ils sont égaux au point de vue moral.