Non, Paul Bourget ne regarde pas l'amour comme une maladie. Ce qu'il

considère comme une maladie, c'est la dissociation sentimentale,

aboutissant au dualisme ou à la multiplicité des amours simultanés.

Ici c'est une «anomalie d'âme si criminellement pathologique»[132].

Ailleurs ce sont des «difformités» dans la «façon de sentir» qui

entraînent cette «singulière» et «détestable» «complication d'âme»[133].

Dans la Dédicace de la _Duchesse bleue_ à Madame Mathilde Sérao il dit

nettement: «poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une

déformation morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir son

caractère d'exception»[134].

[132] _Le Fantôme_, p. 8.

[133] _L'Inutile science_, p. 193-194.

[134] _La Duchesse bleue_, p. 331.

Donc, vous le voyez, sur tous ces points encore, l'oeuvre de Paul

Bourget est conforme à la doctrine biologique: il admet la dissociation

des psychismes, le caractère anormal des dissociés, et il s'appuie sur

ces idées pour expliquer les «complications sentimentales» de ses héros.

* * * * *

12. On peut donc conclure, ce me semble, que l'idée médicale ou

biologique, loin de rester étrangère aux Romans de Paul Bourget, les

pénètre et les imprègne intimement: une dissection, même rapide, permet

de la bien mettre en lumière.

Mais il faut se garder de dépasser cette conclusion et de dire que ces

Romans sont des oeuvres biologiques ou médicales.

Paul Bourget est certainement un des auteurs qui ont le mieux compris et

limité les rapports de la science et de la littérature[135].

[135] Voir, sur les rapports de la Biologie avec la Littérature et les

Arts, le chapitre V des _Limites de la Biologie_, p. 74.

Il avait déjà étudié cette question, pour la poésie, à propos de Leconte

de Lisle[136]. Il parle des poèmes scientifiques de Sully Prudhomme,

montre que le littérateur doit se documenter, le vrai étant la source du

beau; mais pour écrire un poème, il faut «des yeux de poète ouverts sur

des hypothèses de science»[137]. Les formules du savant «expliquent» les

phénomènes, elles ne les «représentent» pas. Or, «cette représentation

colorée et vivante des choses est précisément le caractère propre de

l'esprit poétique»[138].

[136] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Leconte de Lisle_, 1884,

p. 339 et 361.

[137] _Ibidem_, p. 341.

[138] «Un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et d'un

philosophe». _Mensonges_, p. 53.

Cela s'applique admirablement au Roman.

Comme dit très bien Lanson[139], si un Roman peut être vrai à la façon

d'un tableau de Léonard ou de Rembrandt, il ne saurait l'être à la façon

d'une démonstration de Laplace ou d'une expérience de Pasteur. Et on

peut appliquer au Roman cette phrase de Brunetière: «l'imitation de la

nature ne saurait être le terme de l'art de peindre et, pour admirer,

selon le mot de Pascal, les imitations des choses dont nous n'admirons

pas les originaux, il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en

elles quelque chose de caché, d'intime et d'ultérieur, que n'y

discernait pas le regard du vulgaire»[140].

[139] LANSON. _La Littérature et la Science_, in _Hommes et Livres_.

_Etudes morales et littéraires_, 1895.

[140] BRUNETIÈRE. _La Renaissance de l'idéalisme_, 1896, p. 63-66.

Le Roman est une oeuvre d'art et non une oeuvre de science. Il y a «des

qualités indispensables, malgré tout, à cet art du Roman qui ne saurait

se réduire à la dissertation pure»[141].

[141] _Nouveaux Pastels_; _Monsieur Legrimaudet_, p. 149.

Le Roman ne doit pas donner seulement la _sensation du Vrai_ comme un

exposé scientifique; il doit donner l'_émotion du Beau_ et l'_émotion du

Bien_.

C'est là ce que produisent les Romans de Paul Bourget: il nous présente

des cas biologiques; soit. Mais il les peint, au lieu de les décrire; il

fait vivre[142] ses personnages et nous avons toujours, à la lecture,

l'impression du vrai et du faux, la nette distinction de ce qui est beau

et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est moral et de ce qui ne l'est

pas, dans le tableau que nous venons de lire.

[142] Paul Bourget se calomnie quand, parlant de la limitation du

Roman d'analyse, il dit qu'il lui manque le coloris de la vie en

mouvement. _La Duchesse bleue_. Préface à Madame Mathilde Sérao, p.

329.

Telle est bien l'idée que se fait Paul Bourget de son Roman qu'il

appelle le _Roman d'analyse_ au lieu de lui donner «le nom équivoque de

psychologique»[143].

[143] _La Terre promise_. Préface à Ferdinand Brunetière (octobre

1892), p. 6.

Il combat la doctrine de Taine, d'après laquelle le roman est

«maintenant une grande enquête sur l'homme, sur toutes les variétés,

toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences

de la nature humaine»[144]; doctrine d'où découle toute «l'esthétique

des écrivains et des naturalistes».

[144] Préface du tome I des _Romans_ in _OEuvres complètes_, p. V.

«Le pessimisme le plus découragé est le dernier mot de cette littérature

d'enquête». Bourget veut échapper à ce «fanatisme de la science»[145]

qu'il constate chez Taine. Il veut, comme Pascal, opposer «l'ordre de

l'esprit et l'ordre du coeur à cet univers aveugle et impassible, qui

peut nous broyer, mais qui ne peut que cela»[146].

[145] «Pour le physiologiste, le drame moral où avaient failli sombrer

la raison et la foi d'Henriette n'était que cela: un accident de

névrose en train de passer ainsi qu'il était venu, par un phénomène

d'hypnotisme subjectif... La faiblesse de telles hypothèses est

qu'elles n'expliquent rien de ce qui constitue le fond même de la

vie de l'âme». (_La Terre promise_, p. 244).

[146] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181-182.

Certainement la «science moderne fournit aux curieux de l'anatomie

mentale des documents et des méthodes d'une incomparable

supériorité»[147]; mais une «oeuvre de littérature, M. Taine lui-même le

remarque excellemment, _se rapproche_ de la science; elle _n'est pas_ de

la science»[148].

[147] _La Terre promise_, p. 7.

[148] Préface du tome I des _Romans_, p. VIII.--Ceci enlève sa valeur

à la critique de JULES SAGERET qui a relevé une erreur zoologique

dans _Outre-mer_ (t. II, p. 210): Paul Bourget donne quatre crocs au

serpent à sonnettes ou crotale, alors qu'il n'en a que deux.--Cela

confirme que les livres de Paul Bourget ne sont pas des ouvrages

d'histoire naturelle. Adrien Sixte avait répondu déjà à Marius

Dumoulin lui démontrant une grave erreur dans son «Anatomie de la

volonté» que «ce point de détail n'intéressait pas l'ensemble de la

thèse». (_Le Disciple_, p. 48).

Le Roman d'analyse n'est pas un Roman de dissection scientifique. «Tout

ce que l'on dissèque est mort», tandis qu'il étudie «des crises de la

vie vivante».

«Les lois imposées au romancier par les diverses esthétiques se ramènent

en définitive à une seule: donner une impression personnelle de la

vie»[149].

[149] _Cruelle Enigme_. _Dédicace à M. Henry James_, p. 3.

Le Roman est une «psychologie vivante», ne décrivant jamais le fait brut

objectif, mais le peignant toujours à travers l'âme du romancier; «même

la description du paysage le plus résolument plastique n'est-elle pas

une transcription d'un état de l'âme?»[150]. «Toute narration d'un fait

extérieur n'est jamais que la copie de l'impression que nous produit ce

fait et toujours une part d'interprétation individuelle s'insinue dans

le tableau le plus systématiquement objectif»[151].

[150] _La Terre promise_, p. 8, 9 et 6.

[151] _Ibidem_, p. 9.

Donc, et ceci résume admirablement les rapports du Roman et de la

Biologie, le romancier doit avoir uniquement le «souci de doubler la

soie brillante de l'imagination avec l'étoffe solide de la

science»[152].

[152] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181.

Nous revenons ainsi à l'idée annoncée au début de cette Conférence: la

Biologie dans les Romans de Paul Bourget est la charpente de fer qui

soutient l'édifice; mais ce qui fait la beauté de l'édifice, ce sont les

tentures et les oeuvres d'art qui, à profusion, revêtent et masquent

cette ossature, c'est surtout la vie dont on a animé ces appartements.

* * * * *

Il ne nous reste plus donc, en finissant, qu'à présenter publiquement

nos excuses à Paul Bourget pour cette dissection maladroite de son

oeuvre si bien agencée et si impressionnante.

Oubliez, Mesdames, cette oeuvre de cuistre.

Remettez tous ses atours à ce squelette si misérablement dévêtu.

Remettez en place les magnifiques tapisseries et les charmants

bibelots...

Oubliez ma Conférence et relisez Bourget; non plus au radioscope et avec

les rayons Roentgen, mais en suçant ses livres comme des fleurs, suivant

le précepte de Byron[153]... Vous y trouverez plaisir extrême et grand

profit.

[153] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_, p. 237.

TABLE

DES OEUVRES CITÉES DE PAUL BOURGET

Adversaire (L') 65

Age de l'Amour (L') 24, 62

Ancien Portrait 15

André Cornelis 21, 40

Autre anglaise 15

Autre joueur 21

Bressuire (Madame) 66, 70

Cas de Conscience (Un) 15, 17, 21

Cob rouan (Le) 46

Coeur de Femme (Un) 14, 19, 21, 32, 61

Complications sentimentales 57

Confession (Une) 19

Cosmopolis 29, 30, 37, 52, 53, 59

Crime d'amour (Un) 11, 21, 26

Cruelle Enigme 27, 46, 58, 60, 63, 78

Dernière Poésie 71

Deuxième Amour 21, 58, 61

Deux Ménages 14, 21

Disciple (Le) 30, 33, 37, 53, 57, 70, 77

Drames de Famille 24

Duchesse bleue (La) 12, 21, 59, 70, 72, 73, 75

Eau profonde (L') 18

Echéance (L') 17, 21, 40

Ecran (L') 59, 62, 71

Essais de Psychologie contemporaine 35

Voir: Préface, Leconte de Lisle, Stendhal, Taine

Etape (L') 10, 18, 19, 21, 28, 29, 30, 31, 33, 36, 37, 47, 55, 70

Fantôme (Le) 25, 29, 41, 64, 72

Fausse Manoeuvre 37

Flirting Club 61

Homme d'Affaires (Un) 21, 25, 26

Idylle tragique (Une) 20, 21, 26, 41, 61

Inutile Science (L') 62, 72

Irréparable (L') 23, 69

Jacques Molan 56, 60

Leconte de Lisle (Essais de Psychologie contemporaine) 74

Legrimaudet (Monsieur) 75

Luxe des autres (Le) 15, 25

Mensonges 11, 12, 14, 20, 21, 42, 74

Neptunevale 40

Nouveaux Pastels 21, 56, 60, 75

Odile 26

Outre-Mer 77

Pas dans les Pas (Les) 39

Pastels 66, 70

Physiologie de l'Amour moderne 12, 13, 14, 19, 20, 21, 27, 28, 32

43, 57, 63, 72

Portrait du Doge (Le) 37

Préface de la réédition des Essais de Psychologie

contemporaine 20, 22

Préface de la réédition des Romans 20, 54, 76

Profils perdus 15, 61

Recommencements 39, 40

Sauvetage 23, 24, 58

Stendhal (Essais de Psychologie contemporaine) 36, 48, 52, 79

Taine (Essais de Psychologie contemporaine) 9, 33, 34, 36, 47, 52

69, 77, 78

Talisman (Le) 14

Terre promise (La) 14, 21, 23, 25, 41, 42, 59, 76, 77, 78

Voyageuses 14, 21, 26, 40

Vrai Père (Le) 28

L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget · 第 3 / 3 段