seul en un pareil jour eût pu me consoler de la grande brisure que je
sentais en mon cœur.
J’étais émue à tel point que mes larmes coulaient sans que j’en aie
conscience.
«Tu es bête entre les plus bêtes, me dit Maribert. Je ne te parlerai
plus de ma vie.
--Tu es méchante entre les méchantes, lui répondis-je, et je me
reprocherai toute mon existence d’avoir aimé une maudite comme toi.»
L’heure était venue de partir pour l’Église. Nos mères nous attendaient
au salon.
Ma mère était là et ma grand-mère. Je me jetai dans les bras de toutes
les deux, je les embrassai avec ardeur et elles furent édifiées en
voyant ma pâleur, mes yeux rougis.
Ma grand-mère en toilette de laine blanche, en chapeau noir, avec une
écharpe de soie noire frangée, me parut très bien habillée. Ma mère
était fort belle quoique sa toilette fût d’une grande simplicité. Elle
avait une grande capote de paille d’Italie nouée avec des rubans de
velours noir, une robe de soie puce, traînante, sans aucun ornement, et
une écharpe de tulle brodée par elle merveilleusement, attachée aux
épaules avec des épingles de turquoise. Je ne me lassais pas de
l’admirer.
«Que maman est belle, dis-je tout bas à ma grand-mère, regarde-la donc.
--Oui, me répondit tout haut ma grand-mère, et ce serait bien qu’elle
jouisse un peu de sa beauté, qu’elle en soit reconnaissante au bon Dieu;
mais, hélas! je suis sûre qu’elle s’imagine qu’on la regarde avec
malveillance.»
Ma mère levait les épaules.
«Juliette, ajouta ma grand-mère, voilà pour toi un beau jour, ma
petite-fille; puisse-t-il dominer toute ta vie, puisses-tu en comprendre
pieusement la portée. Je vais prier Dieu de toute mon âme pour qu’il en
soit ainsi.»
Nous sortons de la pension, moi en tête, mes compagnes une à une me
suivant; nous formons la file et nous marchons par les rues jusqu’à
l’Église.
L’orgue nous accueille avec un chant d’allégresse. Mon cœur bat à me
faire mal, puis peu à peu un grand apaisement se fait en moi. Je renie
le mal, je renie Maribert que je vois là-bas, dans la file, la figure
enlaidie par un vilain sourire. Je la regarde de haut froidement,
fièrement, et je lève les yeux au ciel pour lui prouver que je ne suis
plus sous l’influence de ses vilaines prédications. Je me sens bien ce
que je dois être dans le lieu saint pour la cérémonie qui s’accomplit.
Je récite mes vœux de baptême simplement, d’une voix forte, sentant bien
ce que je dis. Je songe à ma grand-mère qui m’écoute et à laquelle je
confierai le soir même tout ce que je lui ai caché jusqu’à ce jour sur
Maribert. Je communie en paix, je rentre chez ma grand-mère, heureuse de
retrouver mon chez moi et d’y revenir délivrée de Maribert qui ne me
manquera plus jamais quand je serai loin d’elle.
Le lendemain, au presbytère, je dois dire mon compliment à Monseigneur.
Mon grand-père a raconté que Mgr de Garsignies est un ancien officier de
cavalerie, ma grand-mère a ajouté qu’il a eu une existence aventureuse,
très romanesque et ce qu’on en dit à la table de mes grands-parents
m’enlève la peur qu’il me faisait.
Souriante je lui débite mon compliment en le regardant sans trouble.
Lui-même me sourit et m’embrasse.
A l’église, au moment de la confirmation, lorsque je baise la patène et
que Monseigneur approche ses doigts de ma joue, l’esprit de Maribert
s’empare tout à coup de moi et je dis sans avoir conscience des paroles
que je prononce, paroles qui glacent d’effroi mes compagnes agenouillées
et font sourire Maribert:
«Monseigneur, légèrement je vous prie...»
Il frappe sur ma joue un peu plus fort qu’il ne frappe sur celle de mes
compagnes.
Pourquoi ai-je dit cela? Je ne sais, mais je sens que j’ai résisté à
l’inspiration diabolique de dire une chose encore bien plus forte. Le
geste sacré m’est apparu tout à coup comme un soufflet. Maribert était
la quatrième après moi. Est-ce son méchant esprit qui m’a inspiré cet
acte de révolte?
M. le doyen me fait appeler à la sacristie après la confirmation; il me
gronde très paternellement, mais très vivement et m’inflige une
pénitence.
Quelques années plus tard, à une soirée que donnait à Soissons, où je
venais d’arriver jeune mariée, Mgr de Garsignies, lorsque j’entrai et le
saluai, s’écria:
«La petite fille de la confirmation!»
* * * * *
La construction dans le jardin vendu s’était élevée durant les mois
d’été. Elle s’achevait à la hâte, la rentrée d’octobre devant se faire
dans la nouvelle bâtisse. Par-dessus le haut mur apparaissait l’odieuse
pension contre laquelle je nourrissais une haine violente. On y allumait
de grands feux et le soir, du corridor de ma chambre au premier étage,
elle m’apparaissait comme une bouche de l’enfer.
Je ne cessais de déclarer que jamais je n’irais à cette pension, jamais!
et c’est en vain que ma grand-mère avait essayé le jour de ma première
communion, au dîner de famille où mon père manquait, blâmant quoique la
subissant cette «suite de mon baptême», comme il disait, c’est en vain,
que, ma mère aidant, on essaya de me faire jurer que j’irais à la
rentrée d’octobre à la pension nouvelle. Je perdais littéralement la
tête quand je pensais que je pourrais aller en classe sur le sol ravagé
de mon jardin, jouer sur l’emplacement de mon temple de verdure. Ma
grand-mère s’inquiétait de cet entêtement et s’en irritait peut-être
davantage. Notre tendresse subissait une atteinte et nous nous blessions
à chaque instant malgré l’amour profond que nous avions l’une pour
l’autre. Je me désintéressais du bonheur de mes chers grands-parents, je
ne m’interposais plus entre eux, je gardais le silence lorsqu’une
discussion s’élevait; les _on_ avaient repris leur fréquence. Blondeau
s’attristait de ma tristesse et je me trouvais d’autant plus malheureuse
qu’à la pension, Maribert soulevait les passions contre moi, entretenait
la lutte acharnée. On était pour elle ou pour moi. Il y avait deux clans
hostiles l’un à l’autre. Le sien plein d’activité, nous harcelant, nous
jouant tous les mauvais tours possibles, le mien résistant avec
mollesse, car moi, le chef, découragée, je ne travaillais plus. J’étais
sans cesse punie et grondée. Ma mauvaise humeur naissait, moi que mes
compagnes avaient surtout aimée jusque-là pour ma belle humeur.
Je ne pouvais plus comme autrefois apporter des fruits de mon jardin.
Les boules de sucre avaient fait leur temps; bref, j’étais désemparée et
sans goût pour quoi que ce fût.
Mon séjour chez mes tantes de Chivres où je retrouvai un peu de sérénité
fut écourté cette année-là. Je ne pris de vacances que celles accordées
par la pension, et mon père en réclama sa part.
A peine avais-je terminé le récit par journée de mon voyage à mes
tantes, à peine avais-je conté ma première communion qu’il m’eût fallu
songer au départ, si je n’avais obtenu une prolongation de séjour d’un
mois en écrivant à mon père que je le suppliais de me garder au moment
de la rentrée des classes en octobre et de m’épargner la douleur d’aller
dans la nouvelle pension.
Ma tante Sophie me gronda beaucoup de ma paresse, de ma négligence à
propos de mon latin. Mais elle admit mes excuses et je travaillai de
plus belle.
Je trouvai mes tantes très agitées par la politique. Elles lisaient _Le
National_. Toutes trois, de même que ma grand-grand-mère, étaient
libérales. Elles ne parlaient que de M. Odilon Barrot, et avec quel
respect! Elles avaient leur opinion personnelle sur chacun des membres
de la famille royale, ne cessaient de regretter le duc d’Orléans,
aimaient le duc d’Aumale, le prince de Joinville, estimaient la reine
Amélie, la duchesse d’Orléans, mais jugeaient le roi Louis-Philippe de
très haut et levaient les bras au ciel sur la corruption des temps. Si
elles avaient eu moins peur de la révolution, elles eussent détrôné le
roi, proclamé la régence de la duchesse d’Orléans, préparant le règne du
«petit comte de Paris» avec M. Odilon Barrot comme président du Conseil.
M. Odilon Barrot était pour mes tantes le «représentant modèle». Elles
se passionnaient pour la campagne des banquets réformistes dont il était
à la fois le promoteur et le héros.
Mais elles se montraient irritées des «agissements» de MM. Ledru-Rollin,
Louis Blanc, etc., qui dénaturaient, qui faussaient la campagne des
banquets réformistes; elles se disaient fort inquiètes des idées
subversives de M. Pierre Leroux sur le travail, des insanités de M.
Proudhon sur la propriété. A propos de ces deux derniers et de leurs
personnes, mes tantes répétaient volontiers:
«C’est la fin du monde!»
Mes tantes se déclaraient à tout propos, lorsqu’elles discutaient entre
elles, fidèles aux immortels principes. Elles étaient ennemies de
Napoléon Ier, moins cependant que des jacobins et des socialistes, mais
elles ne lui pardonnaient pas «l’entrée des alliés en France et la
terreur de l’invasion».
Elles m’apprirent la fameuse _Iambe_ d’Auguste Barbier:
O Corse à cheveux plats, que la France était belle.
pour que je la redise à mon grand-père.
«Bonaparte, répétait souvent ma grand-grand-mère de Chivres, comme le
disait mon père, nous a rendu la France moins grande qu’il ne l’a
prise.»
M. Béranger ne leur plaisait pas et quand je chantais des chansons de
lui que mon grand-père m’avaient apprises, elles m’écoutaient, mais avec
des protestations sur le chansonnier et sur la chanson. M. Thiers leur
paraissait dangereux avec son culte de Napoléon qui bonapartisait la
bourgeoisie tandis que M. Béranger bonapartisait le peuple.
«Et, disait ma tante Sophie, quelle que soit la forme du gouvernement
qui nous adviendra après celui du roi Louis-Philippe, ce seront toujours
les idées autoritaires, j’en ai grand peur, qui triompheront. Le
libéralisme, qui seul peut sauver la France, lui rendre son sens
politique, la faire bénéficier de l’esprit de sa race, ne semble plus
exister que dans l’esprit de M. Odilon Barrot et dans les écrits de M.
de Lamartine.
Elles lisaient et relisaient _Les Girondins_, et la façon dont elles en
parlaient est restée ineffaçable dans ma mémoire.
Le vieux provincialisme réveillé, le pays administré dans un grand
nombre de sièges administratifs, la décentralisation, la France revenant
au programme girondin, luttant contre l’influence exclusive de la
capitale, contre l’autocratie des idées nouvelles plus oppressives, plus
tyranniques que les tyrans eux-mêmes, tel était le programme politique
de mes tantes et de mon arrière-grand-mère, programme qu’on m’avait fait
écrire pour que je le communique à mes parents et grands-parents.
«Tu le conserveras, Juliette, me dit un jour ma tante Sophie, et il y
aura un moment de ta vie, j’en suis certaine, où, après les expériences
jacobines et bonapartistes, après des révolutions probables, tu te
rappelleras combien étaient sages et vraiment françaises et vraiment
nationales les idées de tes vieilles tantes. La France doit agir dans
ses centres d’action et non pas tourner comme une toupie dans sa
capitale.»
Jamais encore mes tantes n’avaient autant causé de politique, entre
elles, devant moi, que durant mes vacances de 1847.
«Elle est d’âge à écouter et à comprendre, répondait l’une ou l’autre de
ses filles lorsque ma grand-grand-mère leur répétait: «Vous assommez
cette petite.»
--Il ne vous sera pas inutile, dussiez-vous avoir entendu, non par les
oreilles, mais par la bouche en bâillant, de savoir ce que des personnes
d’une haute compétence comme vos tantes pensent de la chose publique,
disait ma tante Constance, avec sa moquerie habituelle. Écoutez,
Juliette, écoutez.»
J’écoutais sans bâiller, car j’avais l’esprit entr’ouvert sur toutes
choses politiques et littéraires. Mes tantes étaient bien la
personnification de cette bourgeoisie dont parlait mon père, qui
n’admettait que la moyenne des expériences sociales, ne goûtait que des
impressions moyennes, natures insupportablement équilibrées,
ajoutait-il.
Mes tantes trouvaient M. Victor Hugo trop sonore, trop retentissant pour
la paisibilité de leurs esprits et, ajoutait ma tante Sophie, trop peu
bucolique. Elles détestaient la laideur de Quasimodo, critiquaient
l’_Ode à la colonne_, _Napoléon II_, qui semblaient faire de M. Victor
Hugo un bonapartiste; son théâtre leur paraissait trop intense, trop
pompeusement invraisemblable, trop verbeusement humanitaire. _Lucrèce
Borgia_, _Marie Tudor_, _les Burgraves_, _Ruy Blas_, les mettaient hors
d’elles. Leur classicisme en était révolté. Elles blâmaient la conduite
politique de M. Victor Hugo, trop ondoyante et trop diverse. Ma tante
Anastasie demandait grâce pour _les Rayons et les Ombres_ dont elle
raffolait.
Elles parlaient de Mme George Sand avec réserve. J’entendis plus
d’exclamations que d’appréciations sur un roman dont je retins le joli
nom: _Lélia_, que j’avais d’ailleurs vu entre les mains de ma
grand-mère. Mais elles goûtaient beaucoup de choses de Mme George Sand,
surtout ses œuvres paysannes. _La petite Fadette_ leur paraissait un
chef-d’œuvre.
«Nous sommes très bourgeoises, disait ma tante Sophie, en causant de Mme
George Sand, quoique nous nous sentions cependant l’esprit libre, par
libéralisme plus que par éducation, et dans les actes publics plus que
dans les actions privées. Retenez bien le nom de cet écrivain, George
Sand, ajoutait ma tante, il aura une grande influence sur votre
génération et il vous enthousiasmera certainement lorsque vous serez
majeure. Quoiqu’on dise d’elle, Mme George Sand est restée très femme,
et elle ne sera jamais vraiment comprise que par les femmes; mais la
plupart des choses qu’elle écrit, en dehors de ses paysanneries, sont
faites pour des esprits plus jeunes que les nôtres, qu’elle doit
passionner et qu’elle reflète certainement. A nous il nous est plus
facile de comprendre Mme de Staël et sa _Corinne_.»
Et mes tantes m’initièrent aux beautés si dissemblables de _Corinne_, de
Mme de Staël, et de _La Petite Fadette_, de Mme George Sand. Je trouvai,
à leur grande joie, également admirables, quoique différemment, les deux
livres. Il est vrai qu’on me les lut tout haut en me soulignant ce que
je devais admirer; mais mes tantes elles-mêmes, malgré ma tendresse pour
elles et la haute confiance que m’inspiraient leurs esprits, n’eussent
pu m’obliger à l’enthousiasme si je ne l’avais pas éprouvé.
Ma grand-mère, qui adorait son Balzac, m’en lisait à chaque instant de
longs morceaux, que je trouvais longs, et avait renoncé à me faire
goûter son cher, son grand, son unique romancier. Je la faisais enrager
en lui répondant:
«Il n’est ni assez Homérique, ni assez Virgilien.»
Mes tantes exécraient M. de Balzac.
«C’est un créateur de figures malsaines qui vous hantent, disait ma
tante Anastasie; les héros de M. de Balzac pour un peu entreraient dans
votre vie et vous conduiraient à la façon dont ils se conduisent. Ils
ont une réalité qui vous fait croire qu’on les a connus; c’est pour moi
une obsession quand je lis un roman de ce Balzac. Je ne puis pas me
débarrasser l’esprit de personnages que je n’aime pas, dont je blâme les
actes et qui s’imposent à mon jugement comme une vilaine mode s’impose
aux yeux des femmes élégantes. Je suis convaincue que M. de Balzac
formera plus de caractères qu’il n’en a observés. Je crains que ma sœur
Pélagie n’agisse sous l’influence de M. de Balzac plus souvent qu’elle
ne le croit. Si l’on se laisse prendre par la puissance de cet homme, il
vous possède, et c’est un malfaisant qui vous conduit au doute, au
scepticisme, sur les gens et sur les choses.
--Prenez bien garde à M. de Balzac plus tard, ma nièce, ajoutait ma
tante Constance, c’est le plus dangereux de tous ceux qui écrivent à
cette heure. Il vous donnera des contemporains que je ne vous envie pas:
des égoïstes, des affamés de situation. Rappelez-vous ce que vous aura
dit votre vieille tante, notez-le au besoin: M. de Balzac engendrera des
cervelles, mais point de consciences, point de cœurs. La vertu est
imbécile pour M. de Balzac. _Eugénie Grandet_, _le Père Goriot_, me
révoltent. Je ne fais pas même d’exception pour le _Lys dans la
vallée_.»
Ah! si ma grand-mère avait été là. Quelle passion elle eût mise dans ces
discussions sur M. de Balzac avec ses sœurs, elle qui en était
fanatique. Je racontai à mes tantes que ma grand-mère lisait, au moment
de mon départ de Chauny, _Les deux jeunes mariées_, pour la cinquième
fois.
Ma tante Sophie me dicta une appréciation de l’œuvre de M. de Balzac,
que je lus à mon retour à ma grand-mère.
Elle s’emporta et me fit répondre en son nom à sa sœur. J’eus ainsi deux
leçons contradictoires sur M. de Balzac et j’ai gardé le souvenir de
toutes les deux.
Pour ma grand-mère M. de Balzac était «tout un monde». Par lui, avec
lui, on pouvait exclure de son existence la banalité des rapports
sociaux. On vivait avec ses héros comme avec des amis; ils étaient en
chair et en os. On leur causait, on les voyait; ils peuplaient votre
existence, ils vous visitaient.
J’écrivis des pages et des pages à ma tante Sophie sur M. de Balzac.
Celle-ci répondit à ma grand-mère et alors commença entre les deux sœurs
une correspondance sur la «Littérature du jour» qui me fut communiquée
chaque fois qu’elle pouvait l’être, et qui m’instruisit sur beaucoup
d’œuvres alors toutes vibrantes d’actualité.
Ma tante et ma grand-mère d’accord en cela blâmaient les publications
d’Eugène Suë «qui apprenaient au peuple à exécrer les prêtres sous la
figure d’un Rodin».
Ma grand-mère cherchait dans ses lectures des distractions; ma tante y
cherchait des réflexions. L’une ne s’intéressait qu’aux aventures des
amoureux, l’autre qu’aux formes élégantes dont se revêtait la pensée,
qu’aux descriptions de la nature, à la philosophie de la vie. Jamais
elles ne se comprirent, ni ne s’entendirent sur une œuvre quelconque.
* * * * *
Mes onze ans accomplis je me persuadai que je devenais une jeune fille.
Beaucoup de gens me croyaient plus âgée que je ne l’étais, à cause de ma
taille et de mon apparence sérieuse. J’avais, à cette époque, des idées
très personnelles, quelquefois mûries, et une imagination extravagante,
des naïvetés d’enfant et des raisonnements de jeune femme.
Presque tous ceux qui, jusque-là, m’avaient traitée en petite fille,
m’appelaient Mademoiselle, et ma grand-mère, dans sa hâte de justifier
ce titre, me mit des robes fort allongées, presque longues.
Entre mon retour de Chivres et mon séjour chez mon père, j’étais restée
toute une semaine chez ma grand-mère, la tête farcie de «Littérature du
jour», ayant maintenant mes opinions sur Mme de Staël et Mme George
Sand, sur MM. Victor Hugo, de Balzac, Eugène Suë. J’avais tout un cahier
de notes interrogatives pour mon père qui ne m’avait jamais parlé ou que
des anciens ou que des écrivains «démocratiques et sociaux» comme il les
appelait. Je mis ces notes en ordre à Chauny et elles n’étaient pas
dépourvues d’intérêt, ayant été pour la plupart cueillies aux
conversations de mes tantes.
Mon père consentirait-il à discuter avec moi sur la littérature du jour?
Je l’étonnerais par mon savoir; mais connaissait-il seulement les
auteurs dont je rêvais de l’entretenir? Je me disais que, puisque ma
tante Sophie, malgré son amour pour Virgile et les latins, n’en était
pas moins très occupée des «célébrités actuelles», mon père pouvait bien
lui aussi associer le goût de la littérature à celui de la politique.
Dès que je fus à Blérancourt, je bombardai mon père de questions. Que
penses-tu de Mme de Staël, de Mme George Sand, de M. Victor Hugo, de M.
de Lamartine, de M. de Balzac?
Ma mère trouvait scandaleux qu’on m’eût appris à juger des auteurs
qu’elle-même connaissait à peine. Décidément toute notre famille était
insensée, jusqu’à mes tantes qu’on lui avait cependant dépeintes comme
de graves personnes, plus vieillies que modernisées.
Ma mère, si on l’avait laissée m’élever, disait-elle, eût fait de moi
une simple bourgeoise formée pour vivre dans son milieu, pour penser
comme tout le monde, et non une péronnelle pédante déjà insupportable,
déjà déclassée par l’esprit, surchauffant son intelligence à l’âge où il
eût fallu commencer à la vouloir rassise.
Mon père dédaignait la littérature de son temps. Il ne répondit à mes
questions que par des banalités. Seul Lamartine excitait sa passion dans
le sens du blâme, non, comme poète, mais comme historien, et il
déclarait que _Les Girondins_ étaient le livre d’un «malfaiteur».
Il admirait Eugène Suë avec une exagération qui eût fait répéter à ma
tante Sophie l’un de ses mots favoris: «Il y a des opinions qui sont des
crimes.»
«Eugène Suë, disait mon père, est un génie, il délivrera la France de
tous les Rodin; de son œuvre date une ère nouvelle, celle où notre pays
sera enfin émancipé de l’Église; Eugène Suë a pétri la terre glaise
qu’est encore le peuple, un autre tirera de ce même peuple le marbre
qu’on sculpte. C’est par bonds à cette heure que les événements
marchent. Les grands rénovateurs ont préparé les rénovations, les
libérations définitives.» Et il ajoutait solennellement:
«Nous allons enfin pouvoir parler des choses que tu ignores et que j’ai
à te révéler. Cette fois nul ne m’empêchera plus de former ta
compréhension à l’image de la mienne. Tu es en règle avec la religion de
tes mères; je puis te parler de la mienne sans restriction, t’en
instruire, t’apprendre d’où vient la lumière à l’esprit et au cœur de
l’homme. Elle vient de la nature; elle est réelle parce qu’on la voit,
elle est idéale, par l’immensité qu’elle éclaire.»
Dès le lendemain, mon père commença de m’enseigner ce qu’il appela mon
nouveau catéchisme et il m’en dicta les principaux articles. En voici
quelques feuilles gardées:
«Le culte de la nature que nous avons reçu des grecs, les seuls qui
aient pénétré ses mystères jusqu’en leurs profondeurs, culte que les
traditions nous ont transmises à travers les siècles, sans interruption,
que Jean-Jacques nous a fait comprendre dans d’admirables formules, dont
Bernardin de Saint-Pierre nous a donné la sentimentalité, est le culte
vrai.
«Nature, science, humanité, ce sont les trois termes de l’initiation. La
nature d’abord, elle qui domine tout, puis les révélations de cette
nature, révélations qui sont la science, c’est-à-dire le phénomène
éclairé en soi, observé par l’homme, et enfin l’appropriation de ce
phénomène aux utilisations sociales.
«Les temps marchent, la lumière se fait, la nature s’offre de plus en
plus à nous, l’avenir s’illumine. Tout se rapproche, tout fraternise, la
nature, que le christianisme dit ennemie, se livre tout entière à
l’homme pour l’aider à parcourir la terre à la vapeur, à interroger les
astres, à découvrir intacts les vestiges des temps disparus qu’elle lui
a conservés.
«Si le christianisme a essayé de briser les liens de l’homme et de la
nature, Jésus, l’immortel Jésus a rapproché les hommes entre eux. Il
leur a dit: Vous êtes frères, il n’y a pas de caste, pas de race, pas de
religion, pas d’histoire, pas de science, pas d’art, pas de morale qui
ne soient le patrimoine universel de l’humanité.»
«Il me semble, répétait mon père, que ma vie est quintuplée quand je
songe à la beauté des choses, aux harmonies qu’on peut découvrir là ou
tant d’aveuglés ne voient que des antagonismes. Une seule époque peut
être comparée aux temps actuels, celle de la naissance du christianisme.
Jésus, qui apportait les formules républicaines d’égalité et de
fraternité, prêchait la bonne parole aux foules comme nous la prêchons.
Bientôt, nous aussi nous deviendrons des apôtres. Jésus a délivré ce
qu’il appelait les âmes, nous délivrerons la personne sociale en
ajoutant à l’égalité, à la fraternité, la liberté.
«Un Ledru-Rollin, un Louis Blanc, sont les continuateurs du
christianisme. Il faut que le pauvre, que l’homme ayant conquis ses
droits à la grande Révolution, impose le devoir aux classes supérieures;
que le travailleur ait droit au travail et que le riche ait le devoir de
lui fournir ce travail. Le droit au travail est le plus absolu des
droits, mais non le seul. Le dernier des miséreux, parce qu’il a la
qualité d’homme, a droit à l’instruction, et dispose de sa part de
gouvernement. Il n’y a pas d’erreur dans la nature, il n’y a pas de
perversité dans l’homme, le mal ne vient que de la société qui accumule
les erreurs et les sophismes pervers. C’est donc à la société que les
forces rénovatrices de l’avenir s’attaqueront et à la bourgeoisie qui
gouverne cette société à son profit exclusif. Juliette, Juliette, je
veux faire de toi une ardente prêtresse du bien général, du bonheur de
l’humanité. Je ne sais pourquoi il me semble que ton cœur pourra comme
le mien se passionner pour le relèvement des masses; tu parles à un
ouvrier, à un paysan, à un pauvre, comme à des frères.
«Moi, vois-tu, j’aime les petits, j’aime ceux qui sont les derniers dans
la vie, plus que moi-même; le spectacle de celui qui souffre, qui lutte,
que tout accable, torture mon cœur. Il faut donner tout de soi à ceux
qui n’ont rien. Quand nous serons beaucoup à penser ainsi il n’y aura
plus de maux qui ne soient soulagés, plus de misères qui ne soient
secourues. Tous les malheureux n’ont que les tares du malheur, les
infériorités de leur infériorité sociale.
«Un homme riche et supérieur qui a des défauts est coupable, celui qui a
des vices est un monstre, tandis que les déshérités qui ont des défauts
et des vices ont toutes les excuses, ont droit à toutes les absolutions.
«Donner son indulgence, son aide, son amour aux misérables, voilà la
vraie religion, non celle de la charité limitée, circonscrite au secours
matériel, mais celle de l’humanité.»
Mon cœur se fondait à ces paroles, et comme mon père mettait toujours
d’accord ce qu’il disait avec ses actes, il remuait toutes les fibres de
mes sensibilités.
«Il n’y a que la République qui puisse apporter à l’homme le plus grand
des biens, la forme de ses droits et de ses devoirs, disait mon père,
qui puisse permettre la libre expansion de ses facultés de bienfaisance
humaine, qui puisse distribuer l’instruction sans réserve, imposer
l’éducation par l’exemple.
«Les principes républicains socialistes dotent tout individu, tout
citoyen, d’un dogme de fierté qui assure sa valeur morale. Si l’on est
républicain socialiste, on recherche en soi ce juste équilibre du jeu
des facultés qui n’opprime en rien le jeu des facultés des autres.»
Et c’étaient des prédications sans fin.
La conviction, la foi sincère, la certitude absolue qu’avait mon père de
la vérité de ses idées, lui donnait une chaleur de persuasion à laquelle
ne pouvait résister une enfant de onze ans qu’il traitait en disciple
bien aimée.
Mon père me remit avec solennité un soir un petit guide ayant pour
titre: «Vingt et un courts préceptes sur les devoirs du parfait
républicain socialiste» que n’eût pas renié Saint-Paul. Il l’avait
composé pour moi et pour ses prosélytes paysans et ouvriers.
* * * * *
J’étais fort joueuse, mais cependant comme je prenais mon rôle de
disciple républicain socialiste au sérieux, je profitais, comme mon père
lui-même, de toutes les occasions pour prêcher.
Le soir, après notre dîner qui se faisait très tôt, sur la grande place
ornée de tilleuls, s’étendant sous les fenêtres de notre maison, tandis
que nos mères causaient assises les unes auprès des autres, les enfants
du quartier se réunissaient, et gamins et gamines, un peu loin, moi en
tête, nous jouions à la Révolution.
Les filles et les fils des pères que mon père avait «convertis» me
prêtaient main-forte et les tièdes ou les ignorants finissaient toujours
par être brossés ou enrégimentés.
Mon père n’oubliait pas, en me bourrant de politique, d’entretenir ma
passion pour la nature, dont il me divinisait les moindres
manifestations. Il se plaisait à me prouver qu’il était inutile pour
l’homme de chercher au delà de la nature les chimères insaisissables,
l’infini que notre fini ne peut concevoir, l’immatériel que notre
matérialité ne saurait s’expliquer avec sens, et il appuyait sur ce mot;
il me dévoilait toutes les petites et les grandes lois de la vie et du
mouvement, celles qui règlent aussi splendidement la marche du grand
univers que celles qui gouvernent les fourmis, aux mœurs desquelles il
m’avait initiée.
Les plus hautes démonstrations par les fourmis, si influentes qu’elles
fussent sur mon esprit, me faisaient toujours rire, et voici pourquoi:
Notre vieille voisine Mme Viet n’avait pas d’autre occupation dans la
vie que celle de détruire les fourmis, d’autre conversation que les
«frumions», c’est le nom des fourmis en patois picard, qu’elle avait
«ébouillantées» dans la journée ou écrasées, dont elle recueillait les
cadavres quand elle le pouvait pour les additionner soit en imagination
soit en réalité.
Dès qu’on l’apercevait dans sa cour en ouvrant la porte d’un puits
mitoyen, après un bonjour rapide, elle vous entretenait longuement de
ses «frumions». Dans tout le quartier, et entre soi on parlait chaque
jour goguenardement de la quantité de «frumions» détruits par Mme Viet.
Sa petite-fille, fille d’un grand fermier des alentours, était l’une de
mes amies de pension de Chauny et passait chaque semaine quelques jours
chez sa grand-mère durant les vacances. Elle était la première à rire
des fourmis de sa grand-mère.
Lorsque j’allais voir la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, et le
Chevalier, ils me demandaient toujours en entrant des nouvelles des
«frumions» de notre voisine. Plus elle en détruisait plus il en
renaissait. C’était à croire qu’on lui en apportait la nuit dans sa
cour.
Nous avions des ruches d’abeilles. J’observais avec admiration leur
travail coutumier, toujours le même, et qu’à des milliers d’années en
arrière mon vieil Homère avait chantées. Mon père, pour me prouver que
bêtes et gens sont ce que les font la bonté et l’éducation, m’amena peu
à peu à apprivoiser mes abeilles. Je leur apportai du sucre, des fleurs,
et elles ne me piquaient jamais.
«C’est parce que tu les aimes, me disait mon père. Elles le savent bien,
va.»
Je chérissais mes abeilles de Blérancourt comme mes pigeons de Chauny,
et je connaissais leurs mœurs, leurs travaux, leurs goûts, leur
organisation. Je leur parlai même, et elles me comprenaient comme mes
pigeons.
«Tu le vois, me disait mon père, la nature suffit bien aux besoins
d’observation, de sociabilité, d’amour, qui est dans l’homme. Il est
lui-même de toute la vie de l’univers le reflet conscient. Si tu as
besoin d’adoration, adore le soleil, le Dieu qui t’éclaire, qui
t’enveloppe de sa chaleur, qui t’illumine, sous les rayons duquel tout
germe, tout naît, tout palpite.»
Et sous la pression puissante et incessante de l’esprit de mon père, je
ne voyais et ne regardais plus toute chose que comme il les voyait et
les regardait lui-même.
Qui m’eût parlé alors d’apostolat, de sainteté, ne m’eût fait penser
qu’à mon père. Sa charité, sa bonté, étaient sans limites.
* * * * *
Je ne voulais pas retourner à Chauny et rentrer à ma pension installée
maintenant à la place de mon pauvre bien-aimé jardin. J’avais supplié
mon père de retarder, sous des prétextes d’études, mon départ de
Blérancourt. Il me faisait un cours d’histoire grecque qu’il voulait
terminer. Il me perfectionnait comme «poète», et les vers que j’envoyais
à ma grand-mère, qui raffolait de poésie, étaient trouvés très
supérieurs à mes premiers essais par Blondeau et par mon ami Charles. Je
gagnai ainsi la Noël, et l’empreinte républicaine, l’empreinte païenne,
devenaient chaque jour plus marquées en moi. Les idées de mon père
trouvaient un terrain déjà tout préparé par l’hérédité. Et puis qui eût
pu résister à tant de chaleur de cœur, à une passion du beau et du bien
si ardente?
L’hiver commença dès la fin d’octobre, très rude, et sur les routes nous
rencontrions tant de malheureux mal vêtus que mon père et moi nous nous
en voulions d’avoir de chauds vêtements et que plus d’une fois nous
rentrions sans couverture, sans souliers. Ma mère, qui cependant était
charitable, elle aussi, mais raisonnablement, ne donnait que ce qui
était usé; aussi faisait-elle des scènes violentes à mon père et me
grondait-elle fort d’être aussi insensée que lui.
Liénard m’avait rendu intacte ma grosse bourse de voyage, me priant de
lui permettre de m’offrir les petits objets achetés avec lui dans les
magasins de Boulogne-sur-Mer. Cet argent nous servit beaucoup pour nos
pauvres, mais il fut vite épuisé.
Mon père eût dévoré des millions s’il les avait possédés. On ne pouvait
lui confier une somme d’argent sans qu’il la distribuât sur l’heure.
C’était à Liénard que ma mère avait envoyé l’argent du tilbury amassé
difficilement par elle, sachant bien que si elle le confiait à mon père
il trouverait moyen de le donner et de ne pas remplacer sa vieille
voiture. Cependant, il en désirait beaucoup une neuve, l’ancienne étant
par trop lourde quand les roues étaient couvertes de boue, ce qui
arrivait huit mois de l’année dans les mauvaises routes qui entouraient
alors Blérancourt.
Ma mère ne laissait jamais d’argent à mon père; mais si ses malades
faisaient peu de notes chez le neveu de Saint-Just, Decaisne le
pharmacien, en revanche ma mère avait des surprises pénibles pour sa
maigre bourse, quand à la fin du mois, elle payait le boucher, le
boulanger et l’épicier. Avec cela mon père trouvait toujours que les
gens étaient trop pauvres pour qu’on leur fît payer ses visites.
S’il ne s’enrichissait pas, il grandissait en influence, et ses
prosélytes républicains se comptaient par centaines. Blérancourt
devenait un foyer d’agitation violente. On y lisait les brochures les
plus révolutionnaires, et comme il s’y tenait chaque mois une très
grande foire, la pénétration des idées de mon père se faisait dans tous
les villages environnants, la propagande devenait de plus en plus
active. On n’entendait parler que de réformes, de progrès, d’abaissement
du cens, d’accession, non seulement des capacités, mais des classes
inférieures à la vie politique.
Bien entendu, dans mes lettres à ma grand-mère, je lui faisais part, le
plus habilement possible, de mes opinions nouvelles, mais seulement
républicaines et naturistes. Sans les discuter, elle me répondait
qu’elle était inquiète, que, d’abord républicaine, je deviendrais
sûrement socialiste, et de «naturiste» païenne, athée comme mon père,
que c’était la logique d’une telle éducation et que je n’y échapperais
pas plus qu’une autre. Elle ajoutait que mon père se montrait déloyal
envers elle en tuant l’esprit qu’elle avait mis en moi.
Dans les premiers jours de décembre une correspondance, aigre d’abord,
puis violente, s’échangea à mon propos entre mon père et ma grand-mère.
Elle déclarait ne pas admettre que mon retour ne se fît qu’à Noël,
qu’elle s’était assez longtemps privée de ma présence, que j’étais sa
seule raison de vivre et qu’elle me voulait à la fin de la semaine dans
laquelle nous entrions.
«Si vous ne me la rendez pas, écrivait ma grand-mère, je dénature ma
fortune, vous n’en aurez rien et Juliette pourra courir après la dot que
vous lui économiserez.»
Et mon père de répondre:
«Je la prépare pour être mariée à un ouvrier!»
Lorsque mon père me parla de cette réponse, je lui dis:
«C’est pour rire, n’est-ce pas?
--Non, me répondit-il, ce serait mon rêve.
--Ce n’est pas le mien, répondis-je sèchement. Je donnerais ma vie pour
notre cause, mais je n’ai aucun goût pour la lente torture des
déclassés.
--Juliette!
--C’est ainsi, «papa», et je ne me marierai jamais, jamais, entends-tu,
à un inférieur.
--Et l’égalité!
--Des droits! papa, j’y crois de toute mon âme, mais des manières, des
façons d’être, ah! ça non, par exemple.»
Tandis que mon père s’irritait, je boudai.
Dans l’après-midi une voiture de bois fut déchargée devant notre porte.
La neige menaçant de tomber, mon père, ma mère et moi nous aidâmes à
rentrer ce bois. A un moment, comme je me baissais pour prendre ma
brassée, mon père soulevant un morceau me porta un coup si douloureux
que je jetai un grand cri. Quand je me relevai, ma tempe, mon œil
gauche, étaient inondés de sang. Mon père crut m’avoir crevé l’œil et il
eut un véritable accès de folie, son seul défaut étant une violence
telle que dans un de ses accès il avait tué un chien qu’il adorait, et
qu’un jour il fallut lui arracher des mains l’un de ses beaux-frères
aussi grand et aussi fort que lui qu’il assommait, parce que ce
beau-frère avait malmené sa femme, sœur de mon père.
Il brandissait son morceau de bois, terrible, criant:
«J’aime mieux une fille morte qu’une fille borgne. Je veux la tuer et me
tuer après.»
Ma mère en vain s’accrochait à lui. Le jardinier essayait de lui
arracher des mains son morceau de bois. Je souffrais, j’étais aveuglée,
je me croyais, moi aussi l’œil, crevé... Je n’avais pas peur de la mort,
mais j’avais peur que mon père commît le crime de me tuer et de se tuer
après.
Le moment pour moi fut horrible, je restai inerte... mais, tout à coup,
voyant que mon père allait échapper à ma mère et au jardinier, je
m’élançai dans la maison et je tins fermée de toutes mes forces
quintuplées la porte qui devait séparer mon père de son «crime».
Ma mère ne savait que crier à mon père qu’il allait mériter l’échafaud,
déshonorer sa famille. Blatier, le jardinier, répétait:
«Monsieur Lambert, un homme bon comme vous, vous n’allez pas faire un
malheur!»
Je me dominai, et d’une voix calme je dis à mon père à travers la porte:
«Papa, c’est entendu, tu me tueras, mais laisse-moi deux minutes pour
aller laver mon œil et voir si vraiment il est crevé.» Je quittai la
porte... elle ne s’ouvrit pas; mon père qui se battait contre la terreur
des supplications fut stupéfait d’entendre une voix calme. Il laissa,
paraît-il, tomber son morceau de bois, se rejeta contre le mur du
corridor, et des hoquets de douleur, des cris, des sanglots, parvinrent
jusqu’à moi tandis que je lavais mon œil dans mon petit cabinet de
toilette.
Mon émotion lorsque je relevai ma paupière fut grande. J’avais le
sourcil ouvert, mais je voyais. Je pliai un mouchoir que j’appliquai
mouillé sur ma blessure, le maintenant de la main, et je courus vers mon
père. Je le regardai de mes deux yeux durement. Je lui en voulais des
violences qu’il ne parvenait pas à dominer, et je savais qu’il m’eût
tuée sans mon sang-froid à moi, une enfant.
«Tu le vois, mon œil n’est pas crevé, dis-je avec sécheresse. Il eût été
inutile de me tuer. J’ai le sourcil fendu et je vais chez Decaisne me le
faire panser.
--Juliette, me crièrent mon père et ma mère.»
Je ne les écoutai pas et je courus chez Decaisne. Je lui contai que je
venais de me blesser et que mon père avait une telle émotion qu’il
n’avait pu me panser.
Ma grand-mère arriva le lendemain pour me chercher. Je n’avais pas
adressé à mon père une seule parole, ni répondu à aucune des siennes,
trouvant qu’il méritait un blâme sévère et une leçon un peu cruelle.
Ma grand-mère ne sut jamais rien de cette lamentable aventure, mais elle
me trouva fiévreuse. Je lui fis, devant mon père, le récit le plus
simple du monde sur ma blessure. Elle trouva tout naturel qu’une porte
se soit brusquement refermée sur moi comme je le lui affirmai. Mon père
souffrit atrocement de mes mensonges protecteurs. Je crois qu’il eût
préféré à ma calme indulgence une scène de violents reproches.
Je le quittai en l’embrassant du bout des lèvres. Des larmes coulèrent
le long de ses joues, ce qui lui valut une étreinte passionnée de ma
grand-mère.
«Allons, partageons-la, mon fils, dit-elle. Nous en avons chacun la
moitié, car elle n’est qu’à nous deux.»
Ma mère m’en voulut à moi de ces mots:
«Tu as l’habileté de te faire aimer, toi, murmura-t-elle à mon oreille,
en m’embrassant avec froideur, mais je ne vois pas ce que tu gagnes à
l’exagération d’amour que tu inspires. Rappelle-toi le morceau de bois.»
Ma grand-mère montait en voiture. Mon père entendit les derniers mots de
ma mère, et un moment fut repris par sa violence, mais il se calma
aussitôt, et me dit, en m’embrassant avec tout son cœur, très bas:
«Juliette, ma fille adorée, pardonne-moi.»
* * * * *
Quand j’étais auprès de mon père, ma grand-mère me manquait. Je me
sentais comme privée de gaieté, de fantaisie, d’imprévu, de tendresse
gracieuse, de maternité. L’esprit de mon grand-père m’amusait, me
reposait, le dévouement de Blondeau, l’admiration de mon ami Charles, me
devenaient une privation; mais dès que j’étais près de ma grand-mère, je
me sentais orpheline pour ainsi dire. J’étais nerveuse, j’avais l’esprit
vide, je m’étourdissais, je devenais plus enfant, plus amollie, moins
forte pour soutenir la «lutte de la vie», phrase dont mon grand-père
abusait, dont il faisait une scie à tous propos.
Ces «luttes de la vie» venaient parfois si drôlement dans la
conversation, qu’elles nous faisaient presque toujours rire; mais je me
disais à part moi bien souvent qu’elles existaient, ces «luttes de la
vie», et qu’elles n’avaient rien de gai; n’en avais-je pas déjà soutenu
quelques-unes? Le souvenir de la scène de violence de mon père, scène si
tragique, m’impressionnait beaucoup plus lorsque je l’évoquais que dans
le moment même où je l’avais subie. Quant à l’idée baroque, insensée,
que mon père avait eue de me marier à un ouvrier, elle ne quittait pas
mon esprit.
J’avais bien songé quelquefois à une chaumière, à une ferme, mais avec
un Monsieur pour mari, jamais à un «logement» avec un métier de
tisserand, ou un établi au milieu et y attendant «l’homme» qui revient
après avoir «reporté son ouvrage» ou terminé sa «journée».
Je ne pouvais douter de mon amour profond et croissant pour le peuple,
amour qui eût été, il me le semblait du moins, aux jours d’entraînement
jusqu’à sacrifier ma vie pour sa cause; je voulais bien l’aider, le
servir, mais en faire partie, moi que des générations avaient
ascensionnée au-dessus de lui, cela non.
Je me répétais le mot de Saint-Just que sa sœur m’avait souvent redit en
me parlant de l’élégance du jeune jacobin «ami du peuple».
«Je veux élever le peuple jusqu’à moi, le voir vêtu un jour d’habits
semblables aux miens, mais je ne veux pas m’abaisser jusqu’à lui, ni me
vêtir de son sayon bleu.»
Mon père, au contraire, affectait de revêtir le sayon gaulois, la blouse
du paysan et de l’ouvrier. Il avait échoué auprès de ma mère qu’il eût
voulu voir s’habiller en femme du peuple.
Certes, quand j’étais auprès de mes tantes, j’endossais gaiement le
costume des paysannes, qu’elles-mêmes portaient depuis de longues
années, mais mes tantes ne voyaient personne, étaient retirées du monde
et restaient des dames. Ce n’était pas pour être peuple qu’elles avaient
adopté cette façon de s’habiller. Leur manière d’être, de causer, de
s’instruire, de vivre, gardaient les raffinements de leur caste. Le
contraste voulu et cherché par elles leur plaisait parce qu’il était
champêtre, et leur rappelait Trianon; celui cherché par mon père eût
plutôt évoqué les tricoteuses.
Une discussion s’étant élevée sur ce sujet un jour entre mon père et
moi, je lui dis que je désirais bien plutôt voir les «bonnets blancs»,
c’est ainsi qu’on appelait alors les paysannes en Picardie, porter des
chapeaux pareils au mien, ce à quoi elles trouveraient certainement
grand plaisir--quoique à cette époque une pareille prévision parût
impossible,--que je ne désirais porter leurs bonnets.
Malgré ces réserves ou plutôt malgré notre manière différente de
comprendre l’égalité que je concevais ascensionnelle et non abaissante,
je restais en accord avec mon père sur les fermes principes républicains
et sur le programme démocratique et social accepté par moi. Je ne
quittai ni ne reniai mon petit cahier où les «vingt et un principes» de
l’avenir étaient inscrits.
A ma mère, à ma grand-mère, qui reprochaient à mon père de forcer mes
idées naissantes, de les faire mûrir trop hâtivement, il répondait:
«Elle pensera ce qu’elle voudra plus tard. Ou ce que je lui enseigne la
satisfera, comme cela me satisfait, et c’est possible puisqu’elle me
ressemble à moi plus qu’à tout autre membre de sa famille, ou elle
secouera mes idées comme j’ai secoué un beau soir les enseignements du
séminaire.
La fin de 1847 fixa en moi les convictions politiques que j’ai gardées
sans modifications durant plus de trente-cinq ans. Le grand savoir de
mon père, sa bonté immense, son amour du peuple, son désintéressement
qui comblaient le vide de ses conceptions, firent longtemps de moi son
disciple.
Il croyait et il faisait croire que le peuple possédait à l’état latent
toutes les vertus, qu’il suffirait de le mettre en possession de tous
ses droits politiques et sociaux pour qu’il se montrât digne des uns et
des autres.
Il y avait dans l’enthousiasme de mon père pour «les masses», en même
temps que l’affirmation d’un idéal puissant, une grande naïveté, je le
reconnais, hélas! aujourd’hui. Notre sentimentalisme n’était pas fait de
sensiblerie, mais d’une foi vaillante en la nécessité de la justice, et
de la proportionnalité des faveurs sociales. Contribuer au bonheur du
peuple, des peuples, entraînait pour nous, «bourgeois», une part de
sacrifice qui n’était pas sans générosité et sans grandeur.
La croyance en la fraternité universelle, l’espoir d’une participation
de chaque peuple à la libération de tous les peuples, développaient les
plus belles des qualités, celles de l’abnégation et de l’héroïsme chez
les hommes qui allaient être ceux de 1848.
Dire qu’il entrait des idées pratiques, réalisables, dans les esprits
des révolutionnaires de 1847, certes non, puisqu’une jeune personne de
onze ans et demi comme moi pouvait être initiée à tous les projets de la
Révolution, les comprendre, s’en enthousiasmer, en prêcher
l’accomplissement. Ces projets avaient donc quelque chose d’enfantin.
* * * * *
Ma grand-mère prêchée et reprêchée par moi, séduite par le
sentimentalisme des idées de régénération, prise par le côté honnête du
caractère des libéraux et des républicains unis alors, commençait à
trouver corrompus les «sicaires de la royauté», et Louis-Philippe par
trop réfractaire aux réformes et aux progrès. Elle se laissait peu à peu
convaincre.
Blondeau, quoique fonctionnaire, pensait comme moi.
Mon grand-père, avait reçu de son comité napoléonien l’ordre de ne pas
s’effrayer du socialisme, au contraire, et il approuvait, il appuyait
mes opinions les plus excentriques.
Mon père, à mon grand étonnement, prenait mal la demi conversion de ma
grand-mère. Et moi qui croyais qu’il s’en réjouirait!
«Si les bourgeois bourgeoisant, hier royalistes, deviennent
républicains, alors quand nous aurons la République ils la fausseront et
la royaliseront. Il vaut bien mieux que nous allions lentement et
formions, selon nos principes, des générations nouvelles, que de rallier
des éléments qui feront une république bourgeoise et égoïste au lieu
d’une république démocratique et sociale, c’est-à-dire généreuse. Je
vois déjà, ajoutait mon père, le mal que fait M. Odilon Barrot.»
Et il renversait la phrase de mes tantes qui, elles, accusaient M.
Ledru-Rollin de fausser la campagne des banquets réformistes, tandis que
mon père accusait M. Odilon Barrot, de détourner cette campagne de son
but.
Mon père se passionnait chaque jour davantage pour ses idées qui
devenaient de plus en plus intransigeantes. Est-ce cela qui contribuait
à sa violence? mais lorsqu’il s’entretenait avec ses amis et même avec
moi de l’avenir, il parlait sans cesse du flot qui montait et qu’on ne
pourrait bientôt plus endiguer.
«Les principes se heurtent, tout est choc à cette heure, nous mêmes
sommes impuissants à trouver des logiques dans nos cerveaux, et le pays
est en enfantement de monstres, disait mon père. Tout est anormal parce
qu’il s’élabore à la fois trop de choses. Il y a de telles appétences de
réformes, qu’elles dépasseront, lorsqu’on fera la première tout ce qu’on
a pensé. C’est pour cette raison que le roi Louis-Philippe s’obstine,
non sans raison pour sa sécurité, à n’en vouloir aucune. Et moi-même,
ajoutait mon père, est-ce que la réforme électorale me suffira, est-ce
que l’adjonction des capacités peut me satisfaire? Qu’est-ce que je
veux? Tout saper comme mon maître Proudhon dans ses «contradictions
économiques», ou tout renouveler avec mon maître Victor Considérant
comme il est dit dans ses «Principes du socialisme, manifeste de la
démocratie au dix-neuvième siècle», ce que je désire ardemment, ce qu’il
faudrait à tout prix, sans quoi nous nous affolerons, nous exigerons de
la Révolution des réformes qui ne seront ni étudiées, ni mûries, ni
viables, ce serait de faire quelque part, en un lieu quelconque, une
expérience du socialisme, de l’association, de la vie commune, un
phalanstère; alors on verrait quelles sont les possibilités du
remaniement social.»
* * * * *
J’avais réintégré ma pension malgré la torture que j’en éprouvai.
Maribert heureusement n’était pas revenue. Peu à peu, je reprenais mon
influence, les événements politiques se pressant et préoccupant mes
jeunes amies initiées par moi à l’importance de «ce qui se passait».
Même en province l’entêtement du roi Louis-Philippe, celui de M. Guizot,
l’insuffisance d’une Chambre servile, d’une majorité achetée, irritaient
l’opinion. Tout le monde répétait, et nous surtout, les jeunes personnes
politiques de la pension de Mlles André: «L’heure des réformes a sonné!»
On disait que le roi Louis-Philippe affectait de ne rien craindre, de se
moquer de M. Odilon Barrot et de M. Ledru-Rollin.
On parlait beaucoup d’un banquet qui devait avoir lieu à Paris dans le
Ier arrondissement, des cris séditieux déjà poussés, nous disions toutes
des cris de délivrance. Nous murmurions chaque jour très bas en nous
serrant la main: «Vive la Réforme! à bas Guizot!»
Le peuple, le grand peuple, nous le savions, nous le répétions,
«s’agitait dans ses masses profondes».
Et voilà qu’un beau jour nous apprenons qu’on a massacré ce peuple
inoffensif, faisant une démonstration purement légale, que le roi
Louis-Philippe, après deux essais de ministère, que la duchesse
d’Orléans, après un semblant de réalisation de Régence, sont en fuite,
puis, coup sur coup, que le peuple a dressé des barricades, que la garde
nationale a été héroïque, que la République est proclamée!
La République! et quelle République! celle de mon père, la mienne, celle
qui reconnaissait au peuple, à sa première heure, le droit au travail!
Ce droit, la République venait de le garantir, et les délégués du peuple
avaient eu un mot digne de l’antiquité grecque:
«Le peuple a trois mois de misère au service de la République.»
Ce peuple, disait la _Démocratie pacifique_, a été admirable, il s’est
montré digne de toutes les libertés. Il a prouvé sa maturité morale. Pas
un vol, pas une attaque aux propriétés n’ont été commis. Des loqueteux
ont placardé dans les corridors du Palais des Tuileries qu’ils
gardaient: Mort aux voleurs! Ils ont protégé les trésors de la Banque.
Ainsi la France encore une fois marchait à la tête des nations et
donnait à nouveau l’exemple de sa grandeur nationale.
Mon père accourut le 26 février. Il ne pouvait tenir à Blérancourt. Il
lui fallait me communiquer sa joie.
Ma grand-mère ne se montrait pas autrement inquiète de la Révolution.
Mon grand-père rugissait. Il avait cru que le renversement de la
dynastie orléaniste ne pouvait se faire qu’au profit de Louis-Napoléon.
Il s’en prit au premier triomphateur, au premier républicain qui lui
tombait sous les griffes, à son gendre, à sa République stupidement
démocratique, et nul de nous ne put l’obliger à la retraite. Mon père
riait, ma grand-mère souriait, moi, je dis:
«Ah! mon pauvre grand-père, avec notre République, ton Bonaparte est
bien malade, si socialiste qu’il ait fait semblant d’être.»
Je me rappelle qu’à la fin du dîner de ce 26 février, mon grand-père,
qui, pour se consoler, avait ajouté quelques bouteilles de son petit
mâcon à sa consommation habituelle, nous dit, en nous regardant avec ses
yeux plus ronds encore qu’à l’ordinaire.
«Eh bien! moi, je vois clair comme le jour dans l’avenir.
--Grand-père, il est huit heures du soir.
--Je vois votre République, entendez-vous, Lambert? entends-tu,
Juliette? f...chue par terre par mon Bonaparte. Je vous le crie, je vous
le hurle. Les Révolutions, voyez-vous, ça finit toujours par des
Empires.»
Ma grand-mère, Blondeau, et surtout mon père et moi, nous riions...
comme des fous!
A ma pension, quelle émotion, quelle curiosité, quelle frayeur! La
moitié des élèves manquaient. On s’était calfeutré. Une Révolution, cela
pouvait gagner la province. Les ouvriers de la manufacture des glaces
étaient pour la République. N’allaient-ils pas la proclamer à Chauny,
faire eux aussi la Révolution, piller, peut-être?
Le 27, Mlle André et sa sœur cadette me firent demander dès mon arrivée.
Elles connaissaient les opinions de mon père depuis longtemps et un peu
aussi les miennes. Elles se mirent pour ainsi dire sous notre
protection.
«Eh bien, Juliette, votre père doit être content, lui qui a toujours été
républicain. L’avez-vous vu?
--Oui, mesdemoiselles, il est venu hier et il est dans la joie. Il dit
que la France va enfin être digne de son histoire, qu’elle va se
gouverner elle-même, que toutes les nations de l’Europe vont nous
admirer et peut-être faire comme nous, que c’est l’avènement du peuple,
du vrai peuple, celui qui n’est pas corrompu comme le bourgeois, et
qui...
--Assez! répliqua sèchement Mlle André l’aînée. J’espère que vous
garderez pour vous, Juliette, les belles théories de votre père. Je vous
défends d’en parler ici.
--En classe, mademoiselle?
--En classe et aux récréations!»
Je regardai Mlle André bien en face. J’étais presque aussi grande
qu’elle et je répondis: «Cela, mademoiselle, je ne vous le promets pas,
car nous sommes beaucoup de républicaines à la pension, et l’on ne peut
nous défendre de parler de la République et de l’aimer.
--Mais la France n’a pas accepté votre République, répliqua Mlle Sophie.
--Elle l’acceptera, mademoiselle, parce que le peuple votera cette
fois.»
Mlles André étaient partagées entre plusieurs sentiments: l’impérieux
désir de me faire taire et je le compris au ton dont Mlle Sophie me dit:
Juliette! la tristesse d’être dure pour la fille d’une amie et enfin la
crainte d’irriter des républicains.
«Quand vous reverrez votre père, Juliette, vous lui direz de notre part
combien nous souhaitons que sa République calme la France, au lieu de la
troubler.»
Je fis ma révérence, et je rentrai dans ma classe. Des yeux curieux
m’interrogèrent. Je répondis par signes qu’il venait de se passer «une
grande affaire»! Aucune de mes compagnes n’ignorait mon appel au salon
par «mesdemoiselles».
J’avais une cocarde tricolore épinglée à l’intérieur de mon corsage. Je
la détachai et la plaçai dans le creux de ma main sous le couvercle à
demi soulevé de mon pupitre. Je la montrai et la glissai à ma voisine
qui répéta la manœuvre. En un instant, ma cocarde fit le tour de notre
longue table, et me revint sans que notre sous-maîtresse l’eût aperçue.
Mes compagnes étaient renseignées. «Mesdemoiselles» m’avaient parlé de
la République! La classe fut très houleuse, nous étions toutes agitées
et distraites. Pas une de nous n’avait appris ses leçons et fait ses
devoirs. On n’entendit qu’un genre de réponse:
«Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps d’apprendre mes leçons, à cause
de la République.
--Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps de travailler, à cause de la
République!
--Je me demande en quoi la République peut vous intéresser, nous dit
notre sous-maîtresse du ton le plus dédaigneux du monde et en haussant
les épaules.»
On entendit une voix, dans le grand silence, c’était la mienne,
répondre:
«Mademoiselle, la République, mais elle nous passionne.»
Un murmure approbateur me soutint. «Mademoiselle» ne répondit pas. Elle
me regarda stupéfaite et il lui passa par l’esprit, je le vis bien, que
si j’osais la braver ainsi, c’est que je m’en croyais le droit.
La sortie de la classe ressembla à une petite émeute.
C’était notre République, nous l’avions, nous, les frondeuses! le roi en
exil, les républicains, les démocrates au gouvernement, nous triomphions
tout simplement. Questionnée, entourée, je ne savais à laquelle de mes
compagnes entendre.
«Qu’est-ce que «Mesdemoiselles» t’ont dit?»
Je racontai la scène et, pour un peu, on m’eût décerné une couronne
civique. A la bonne heure! voilà du courage, de la fermeté, c’est ainsi
qu’il fallait dire; la réponse vraiment républicaine a été ce qu’elle
devait être!
Je répétai toutes les paroles de mon père à mes amies. Cette république
était mirifique, nous allions avoir la liberté complète, plus
d’autorité. Sans doute, et surtout dès la première heure, il ne fallait
pas être insolente envers nos maîtresses, mais nous pourrions très vite
leur faire sentir que si nous étions plus jeunes qu’elles, moins
instruites, la république nous reconnaissait leurs égales.
Que de raisonnements, que de projets, que de façons d’entendre le
gouvernement. Moi je voudrais ceci! moi je voudrais cela! Nous voulions
toutes tant de choses si différentes qu’il fut solennellement convenu
que nous, les initiées, les frondeuses, aujourd’hui les républicaines,
nous ferions chacune notre programme, que ces programmes seraient lus le
lendemain à la récréation, et qu’on voterait pour choisir le système de
gouvernement qui nous paraîtrait le meilleur. Notre jeune esprit était
farci des mots qui couraient alors.
Mais l’adjonction des capacités était décidément une réforme
insuffisante; là-dessus pas une hésitation. Il fallait que tout le monde
votât, les hommes, les femmes, surtout les élèves des pensions. Nous
avons conçu là le suffrage vraiment universel et nous fûmes plus tard
convaincues que nous seules en étions les inventeurs.
L’ouverture des ateliers nationaux plut à mon père. Il m’écrivait
qu’enfin le peuple allait être heureux, que cent mille citoyens étaient
nourris par l’État, travaillaient pour lui. Il croyait à cette époque,
comme tout le monde, que Louis Blanc dirigeait de façon occulte la
fondation et l’organisation des ateliers nationaux, et sa confiance s’en
augmentait.
«Tous les peuples nous admiraient, tous nous imiteraient, ajoutait mon
père, à la fin de sa longue lettre. La république allait armer chaque
Français pour que tous soient prêts à concourir à la délivrance des
nations.»
Mon père vint nous revoir en mars. Hélas! déjà il se montrait fort
inquiet, l’Assemblée nationale étant pleine de réactionnaires. La
Montagne ne prenait aucune autorité. La république, il est vrai, avait
surpris tout le monde, rien n’était préparé et on bâclait certaines
réformes, on précipitait certaines mesures, mais les sentiments de tous
les républicains étaient si nobles, si fiers, si désintéressés, il y
avait chez eux une telle croyance dans le bien, dans la justice, dans le
divin de la voix du peuple, qu’il fallait ne pas trop souffrir des
hésitations, ne pas être trop sévère pour les fautes déjà commises.
Le pire, aux yeux de mon père, c’est que le monde entier nous regardait
et que le rêve de république, de fraternité universelle, ne pouvait se
réaliser que si la République française donnait vite et définitivement
les exemples qu’elle devait donner.
Mon père venait d’être nommé maire de Blérancourt. Ses disciples, ses
partisans, n’eussent pas admis qu’un autre que lui eût en main le
pouvoir, si petit fût-il, et la possibilité de réaliser tout ce que son
enthousiasme et sa générosité promettaient pour la République.
Ma grand-mère et moi nous vînmes à Blérancourt voir planter l’arbre de
la Liberté. Ce qui nous déplut ce fut la blouse bleue que mon père avait
mise pour aller à cette cérémonie. Son écharpe tricolore était nouée sur
le rouge. Déjà mon père disait: «N’aimons que le rouge dans les trois
couleurs», le blanc lui paraissant légitimiste et le bleu, orléaniste.
«Toi, Juliette, murmura ma grand-mère à mon oreille au moment où nous
partions pour la cérémonie, est-ce que tu aimes cette blouse, est-ce
qu’elle ne te choque pas?
--Elle est bleue, grand-mère, répondis-je en riant, songe qu’étant donné
les idées de papa elle pourrait être rouge!»
On apporta un jeune peuplier qu’on planta sur la place où un grand trou
avait été préparé.
Mon père, depuis la République et au nom de la liberté s’était
réconcilié avec le curé qui bénit l’arbre de la liberté.
Dans son discours le curé déclara que la République, si elle réalisait
l’idéal évangélique de son programme incarné dans les mots de liberté,
d’égalité, de fraternité, serait le plus beau des gouvernements, mais
que pour cela il fallait que tous les républicains fussent aussi
sincères, aussi généreux et, ajouta-t-il fort habilement, qu’ils soient
sinon dans la forme, mais dans le fond, aussi chrétiens, aussi dévoués
aux déshérités que le nouveau maire.
Mon père, avec une ardeur qui m’enthousiasma et une éloquence enflammée
qui séduisit ma grand-mère, répondit à M. le curé que la République et
ses principes de liberté, d’égalité, de fraternité, étaient nés, cela ne
pouvait se nier, de l’Évangile; que Jésus-Christ était le premier des
socialistes et des républicains; que le républicain devait avoir toutes
les vertus chrétiennes et que le christianisme était la formule humaine
la plus belle qui ait jamais été conçue.
Je m’étonnai. Tout ce qui se rapporte au temporel de l’Église, ajouta
mon père, est admirable. Elle est plus avancée que nous-mêmes,
socialistes, dans la compréhension, dans la pratique de l’association.
Nous avons beaucoup à apprendre d’elle, mais il est temps qu’elle-même
apprenne de nous le culte de la nature et qu’elle se laisse pénétrer
enfin par la science!
--Mon cher maire, dit le curé à mon père après la cérémonie, vous
accepteriez la religion chrétienne les yeux fermés à la condition
qu’elle soit païenne.
--A charge de revanche, monsieur le curé, répondit mon père en riant,
acceptez ma religion païenne faite d’amour de la nature à la condition
qu’elle inspire les vertus chrétiennes.
--Jamais, jamais, répliqua le curé en riant. Vous avez dit que nous
sommes en avant de vous dans la conception de l’association et de la vie
commune, nous sommes de même en avant religieusement. Le christianisme,
c’est le présent et c’est l’avenir!» Et il ajouta en se moquant: «Le
paganisme restera de plus en plus le passé.
--Ainsi soit-il!» répliqua gaiement M. le maire en entraînant M. le curé
qui vint déjeuner avec nous.
«Je crois, dit mon père, en manière de toast à la fin du repas, et cela
d’une façon absolue, indéniable, que la République est la consécration
de la liberté de conscience, de la tolérance, et moi, comme maire,
monsieur le curé, je vous prouverai avec quelle largeur, quelle hauteur,
quelle grandeur, nous, républicains démocrates, socialistes, nous
comprenons la liberté!»
* * * * *
Mes progrès comme élève souffrirent considérablement de mes graves
préoccupations politiques.
Mon père venait nous voir tous les huit jours, très soucieux de me tenir
au courant des événements, me remettant des coupures choisies et
savamment classées de la _Démocratie pacifique_, m’apportant des livres,
des brochures, des proclamations. On eût dit que je n’avais pas à
m’instruire d’autre chose que des faits et gestes de MM. les membres du
gouvernement provisoire et des écrits de ceux qui se montraient les plus
ardents parmi les réformateurs. Le français, l’histoire, la géographie,
la littérature, étaient choses secondaires pour l’auteur de mes jours.
Et puis, en vérité, savait-on bien si la langue française n’allait pas
devenir universelle, si l’histoire «des Rois» tiendrait debout sous le
grand souffle révolutionnaire, si la géographie de notre planète
n’allait pas être remaniée de telle sorte par la fraternité des peuples
qu’il deviendrait à peu près inutile de l’apprendre dans la forme que
l’odieux «passé» lui avait assignée.
L’avenir, c’était le progrès, la lumière, le nouveau! Toutes les formes
anciennes allaient être bannies. Mais, contradiction étrange, qui
cependant ne choquait personne, le progrès, cette lumière, ce «nouveau»,
continuait de s’appuyer sur les principes évangéliques de liberté,
d’égalité, de fraternité, sur la morale de Jésus, «le précurseur», le
premier des socialistes.
Dans le jargon de l’époque, la République de Périclès, de Socrate, de
Platon, entrecroisait ses annales avec celles de la grande Révolution
française. La beauté de l’art athénien alternait avec le brouet de
Sparte, les pieds nus ou les sabots des soldats des quatorze armées avec
les magnificences des fêtes de la déesse Raison. Il y avait sur tout et
sur tous des qualicatifs auxquels on n’échappait pas, ce qu’on appelle
aujourd’hui des clichés. L’intégrité du caractère de Saint-Just,
l’austérité de Robespierre, la puissance de Danton, l’amour du peuple de
Ledru-Rollin, le courage de démolisseur de Proudhon, les sublimes
théories sociales de Pierre Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, la
supériorité de la femme telle que la démontrait Toussenel dans son
_Esprit des Bêtes_ et Fourrier dans son _Phalanstère_, telle que la
prouvait George Sand, tout cela émaillait les discours des orateurs de
petite ville et de village au point que la plupart devenaient identiques
quel que fût le sujet traité. L’improvisation était facile; on prenait
seulement la peine de recoudre les phrases entre elles, et la sonorité
des mots vous berçait comme berce un air connu.
L’art oratoire de la République de 1848 en province avait beaucoup
d’analogie avec la musique des orgues de barbarie qui passionnait le
pays entier.
Lorsque ma grand-mère ou mon grand-père priaient mon père de sortir de
la phraséologie, de leur faire l’honneur de les initier à ses
conceptions gouvernementales réalisables, il répondait:
«Tout vaut mieux que ce qui était! Nous allons piquer une tête dans
l’inconnu; quoiqu’il advienne, nous serons au moins sortis des ornières
dans lesquelles s’embourbe le char de l’État depuis des siècles. La
Révolution française a fait un grand effort pour lancer au galop les
chevaux du char, mais Bonaparte les a enfourchés et ramenés en arrière.
C’est à nous de les entraîner à nouveau.»
Malgré des réserves croissantes sur les hommes qu’il commençait à
soupçonner de tiédeur, l’optimisme du mon père était aussi candide que
le mien. L’illusionnisme, l’amour de l’imprévu, du romanesque,
l’ignorance absolue des possibilités de réalisation d’une idée,
l’ingénuité enfantine, dominaient dans l’esprit de mon père et dans
celui de la plupart des hommes de 1848 que j’ai connus; mais quelle
passion de dévouement ils avaient, quelle soif des sacrifices à faire à
la cause sainte du peuple, quelle générosité, quel abandon loyal des
privilèges de caste, quelle fraternité sincère, quelle conviction que
les «petites gens» étaient mûrs pour l’égalité, quelle indignation
contre l’appétit de jouissance, contre l’égoïsme, contre la célèbre
formule de M. Guizot: «Enrichissez-vous!»
Les hommes de 1848 étaient des apôtres, des saints. A aucune époque il
n’y eut plus d’honnêteté, plus de vertu, plus de noble simplicité. Ce
n’étaient pas des hommes politiques, c’étaient des âmes éprises d’idéal.
Tous ont été aussi sincères que mon père, tous ont droit à l’absolu
respect, et on ne peut les avoir côtoyés sans honorer et chérir leur
mémoire.
Vieilles barbes, si vous voulez! Tous les partis deviennent vieilles
barbes, mais combien peu, avant et depuis les hommes de 1848, ont eu
leur jeunesse de cœur, leurs inspirations hautes, leur appétit de
dévouement et de sacrifice?
Dans mon souvenir ils conservent leur noble figure auréolée, tandis que
les «roublards» opportunistes, les hommes de la politique d’affaires, de
résultats, ceux qui victorieux se sont écriés: «A notre tour de jouir!»,
qui ont dit et répété entre eux: «Le plus sérieux attribut du pouvoir
c’est la _galette_», ceux-là s’enlaidissent dans mon esprit de toutes
les laideurs de leurs disciples.
Parmi les républicains de 1848, pas un n’a songé à tirer un bénéfice de
situation de son passage au pouvoir, pas un qui se soit enrichi. S’ils
n’ont pas fait pour le peuple ce qu’ils rêvaient, ce n’est pas parce
qu’ils ont jeté par-dessus bord leurs principes une fois en possession
du vaisseau de la grande ville de Paris, c’est parce que leur conception
du bonheur social humain était trop belle pour être réalisable et parce
que le peuple, le premier, a refusé de faire l’essai de leurs théories.
Plus tard j’ai connu la plupart de ces «bétats», comme les appelait M.
Ernest Picard. Ils ressemblaient à mon père. Leurs négations, ils en
avaient! étaient de trop fraîche date pour avoir desséché leur âme; ils
ne croyaient plus au Christ divin, ils croyaient encore au Christ
humain. Ils adoraient cette science mystérieuse qui remplaçait pour eux
le surnaturel et n’avaient pas encore mis à jour toute sa brutalité en
broyant l’homme sous la machine.
Ils étaient internationalistes, non pour nier les légitimes fiertés de
la race, non pour accepter sans révolte la conquête du pire ennemi, non
pour subir ou pasticher l’utilitarisme de groupements nationaux
moralement intérieurs, mais pour insuffler aux autres peuples leurs
principes d’amour et de régénération.
Mon père, dès la fin d’avril, me dit un jour qu’il voyait l’écart se
faire de plus en plus entre ses vœux et ce que lui apportaient les
événements.
«J’ai peur, ajoutait-il, que notre République ne soit exclusivement une
République à l’eau de rose, de celles que le sang se plaît un jour à
teinter. Les gants jaunes du _National_ y sont les maîtres et la livrent
aux intrigues des ambitieux.»
Ma grand-mère au contraire se déclarait satisfaite de la République,
qu’elle ne trouvait nullement effrayante comme elle l’avait craint.
«Jean Louis, je m’en arrange très bien de votre République!»,
répétait-elle à mon père.
Tout d’abord mon père répondait: «Attendez, ma mère, encore un peu»;
plus tard il répliquait: «Vous êtes plus satisfaite que je ne le suis.»
Un beau jour il éclata: «Parbleu, si elle vous arrange la République,
elle est faite à votre profit! Les d’Orléans peuvent revenir: ils
n’auront rien à changer pour les bourgeois.»
Mon père fut bientôt, dans le sens le plus aigre du mot, un mécontent.
Je fus une mécontente naturellement.
* * * * *
Une mécontente agressive. Mes discussions avec ma grand-mère devinrent
si violentes, que mon grand-père s’emporta plusieurs fois contre moi,
que Blondeau me donna tort! Mon ami Charles, qui m’eût probablement
soutenu, car il était, lui aussi, révolutionnaire, comme mon père et
comme moi, avait quitté Chauny. Il était devenu le secrétaire de l’un de
ses camarades d’enfance, haut fonctionnaire de la République, à Paris.
Bientôt mon père s’exalta. «Ils nous mentent, ils nous trompent, ils
nous endorment», répétait-il désolé, sentant sa République chrétienne,
païenne, socialiste, scientifique, lui échapper.
Ma grand-mère se rassurait de plus en plus. L’ordre était maintenu, et
alors la forme du gouvernement, en somme, importait peu, disait-elle.
Mon grand-père, à mesure que mon père et moi nous désespérions,
répétait:
«Allons, allons, ça va bien pour l’Empire.»
Mais je rendais mes grands-parents malheureux avec mes désolations, mes
récriminations, mes imprécations. La vie était insupportable,
intolérable pour nous tous. Il en devait être ainsi à cette époque dans
chaque famille où se trouvait un républicain idéaliste et sincère, de
ceux qui avaient cru qu’on pouvait décrocher la lune pour le peuple,
digne qu’il était de tous les dons miraculeux.
Ce qui, m’ayant le plus intéressée, me désespérait davantage, c’étaient
les ateliers nationaux. Hélas! ils tournaient mal. Quoi! cette admirable
chose: l’État créant des ateliers pour donner du travail aux ouvriers,
pour nourrir les meurt-de-faim, cette institution bienfaisante,
protectrice, sauvegarde sociale contre la misère, exemple admirable pour
tous les peuples, les ateliers nationaux allaient être dissous!
Émile Thomas, qui les dirigeait, ne s’inspirait pas, quoiqu’il eût
souvent répété le contraire, des idées de Louis Blanc. On commençait à
le soupçonner d’être l’agent de l’homme «des échauffourées de Strasbourg
et de Boulogne». Au lieu d’organiser les ateliers nationaux, il les
désorganisait.
«Les réactionnaires, me disait mon père, essaient de faire croire
qu’Émile Thomas réalise les idées de Louis Blanc, quand, au contraire il
est le pire ennemi de ces idées. On veut rendre le pur socialisme
coupable des crimes qu’on commet en son nom. Trélat, le ministre de
l’Instruction publique ne peut souffrir les ateliers nationaux, la
commission exécutive les exècre, les bourgeois les ont en horreur parce
qu’on leur en fait peur. Que se passera-t-il si, comme le veut cette
Assemblée Nationale composée de réactionnaires, on dissout les ateliers?
Cent mille hommes jetés sans travail dans Paris du jour au lendemain sur
le pavé, c’est l’émeute terrible, c’est la Révolution sanglante noyant
les réformes, et c’est ce que ces gens-là veulent!»
Ah! ces cent mille hommes menacés d’être jetés sur le pavé, je les
voyais malheureux, errants, sans travail, désespérés tandis que leurs
femmes, leurs enfants mouraient de faim à la maison. J’en pleurais. Mon
cœur était saisi d’une immense pitié et, jour pour jour, il fallait que
je fusse tenue au courant de ce qui se passait. Ma grand-mère, abonnée
récente du _National_, eût bien voulu m’empêcher de le lire, mais je
l’exigeai et, tout en me révoltant de la haine des «gants jaunes» contre
_mes_ ateliers nationaux, je me tenais au courant des choses jusqu’aux
venues de mon père.
Quand je sus que M. de Falloux était chargé par l’Assemblée Nationale de
fournir le projet de dissolution des ateliers nationaux, je compris que
tout s’écroulait.
Mon père vint et me dit. «C’est la tuerie qu’on organise; ils veulent
dissoudre les ateliers nationaux du jour au lendemain. Trélat lui-même
voit le danger. Il propose de replacer peu à peu successivement les
ouvriers. Il a destitué Émile Thomas, se rendant compte enfin de la
besogne désorganisatrice qu’il faisait, il a nommé son gendre Lalanne
qui réorganise, mais il est trop tard, et les loups de l’Assemblée
Nationale veulent le carnage.
Je ne vivais plus. Le peuple, le bon peuple, lui si bon, si généreux,
qui avait été si admirable aux journées de février, on le vouait aux
mauvais instincts du pillage, par la misère qu’on allait lui imposer.
J’étais si malheureuse de ce que j’éprouvais, et cette souffrance en
contact avec les férocités de ma grand-mère, de mon grand-père, de
Blondeau, qui répétaient: «Qu’on en finisse tout de suite avec les
meurt-de-faim!» que je priai ma grand-mère de me laisser retourner à
Blérancourt avec mon père à sa prochaine visite.
«Fais ce que tu veux, me répondit-elle, mais je te préviens, ma pauvre
Juliette, tu es dans un tel état d’aberration que ce qui te reste de bon
sens est en danger si tu vis avec ton père. Il t’achèvera, et ton
mariage avec un ouvrier est au bout de toutes vos folies. Or, je dois te
le confier, déjà tu as plu au jeune X... qui a dix-sept ans; son père,
moitié en riant, moitié sérieusement, à cause de ton âge, m’a fait des
ouvertures pour une alliance possible entre nos deux familles dans
quelques années. Sans doute, ce n’est pas mon rêve, car je te voudrais
mariée à Paris, où je vivrais une partie de l’année avec toi pour te
diriger dans la voie de la destinée que jusqu’à ces derniers temps je
prévoyais pour toi, mais tu es tellement insensée que peut-être un bon
mariage bourgeois en province vaudra mieux que tout ce que
j’ambitionnais pour mon unique petite-fille. Voilà ce que je te propose.
Veux-tu être pensionnaire? La pension est si proche que je te sentirai
encore auprès de moi. Tu prêcheras tes compagnes à ton gré, et alors ton
grand-père, moi, Blondeau, en ne te subissant qu’une fois par semaine,
nous pourrons supporter tes algarades, mais te voir souffrir ou rager,
si cette bonne République ne te suffit pas, si tu dois gémir ou
t’irriter, tous les jours, alors, ma petite-fille chérie, c’est
intenable.»
Je mesurai l’étendue de la fatigue que j’imposais à mes grands-parents
par cette proposition. Ma grand-mère, qui trouvait jusqu’à ces derniers
temps les heures des classes trop longues et nos séparations pour
Chivres ou pour Blérancourt mortelles, désirant que je sois
pensionnaire, était-ce possible? Je fus atterrée; cependant, le vilain
orgueil m’empêcha de me jeter au cou de ma grand-mère et de lui demander
pardon de mes folies, car je me jugeai à ce moment-là extravagante; et
puis, ce qu’elle venait de me dire de X..., un grand jeune homme, que je
trouvais charmant, spirituel, me grandit à mes yeux à tel point que je
crus qu’une personne comme moi «allant sur ses douze ans» ne pouvait
demander pardon comme une petite fille. Je répondis, le cœur pourtant
bien serré:
«Hé bien! grand-mère, c’est entendu, je serai pensionnaire le jour que
tu le voudras.
--Demain, répondit-elle.»
Je faillis éclater, mais c’était l’heure de la classe et je partis pour
la pension en me disant que ce jour serait le dernier où j’aurais ma
chambre à moi, où matin et soir, à midi, je me sentirais entourée de la
tendresse passionnée de ma grand-mère, de l’affection gaie de mon
grand-père. Je verrais de loin le vol des pigeons descendant becqueter
et roucouler dans la cour fleurie. L’amitié de Blondeau me manquerait;
je ne pourrais plus lui confier mes chagrins, essayer sur lui l’effet
foudroyant des théories plus ou moins digérées de mon père, que je
faisais miennes.
* * * * *
Le lendemain j’entrai comme pensionnaire chez Mlles André. Ce fut mon
grand-père qui m’accompagna, et il me fallut tout mon courage au moment
des adieux pour ne pas le supplier de me laisser retourner le soir à la
maison. Je déjeunai et dînai avec mes compagnes. A la classe, aux
récréations et encore et toujours, rien qu’elles, le silence absolu à
table; or, c’était, pour moi, le supplice. Quand je fus dans mon lit,
j’éprouvai un tel chagrin, je pleurai tant que je ne pus m’endormir, et
que cette nuit, la première de ma vie que j’eusse passée blanche, me
parut plus noire que l’enfer. J’eus l’effroi de la prochaine et je
m’imaginai que j’allais ne plus dormir; cela me causa une inquiétude que
je ne confiai, bien entendu, à personne de mes amies, dont les plus
intimes étaient cependant comme moi pensionnaires.
L’une de mes ennemies politiques qui me connaissait bien et se disait
qu’un désastre seul, quelque énorme fâcherie entre ma grand-mère et moi,
avaient pu provoquer notre séparation, s’amusa méchamment à passer près
de moi en ricanant et colporta une histoire fantastique sur mon entrée à
la pension. Mes yeux rouges, mon visage défait, prêtèrent à la croyance
qui se répandit à la récréation de midi. On répéta que ma grand-mère ne
m’aimait plus, qu’elle ne voulait plus me voir, que je lui avais fait
des choses... et, bien entendu, je fus des premières averties du ragot.
A la récréation du soir tout à coup plusieurs de mes compagnes
accoururent pour me dire:
«Ta grand-mère est en haut du mur dans la cour de derrière. Elle demande
que tu viennes lui dire bonsoir.»
Sachant les bruits répandus par mon ennemie politique, j’allai au pied
du mur; sans cela j’en voulais tant à ma grand-mère que je n’aurais
certainement pas répondu à son appel.
«Comment vas-tu, ma petite-fille, me demanda-t-elle, perchée au haut
d’une échelle et sa tête seule dépassant le mur. As-tu dormi?
--Non, grand-mère, je n’ai pas dormi du tout, et certainement je ne
dormirai jamais plus. Mais qu’est-ce que cela peut te faire? Tu es
tranquille, tu dors bien, toi, c’est tout ce qu’il faut. Bonsoir à
grand-père et à Blondeau, bonsoir, ma grand-mère. Je te préviens que si
tu m’appelles encore demain du haut de cet horrible mur, je ne
reviendrai pas.»
Et je me sauvai en courant.
Les jours suivants je ne travaillais que par boutade, quand mon
amour-propre était en jeu, quand je voulais dépasser une _adversaire
politique_. Comme chef de mon parti je ne pouvais me laisser vaincre.
Mon âme était endolorie par le chagrin de ne plus vivre sous l’aile de
mon adorée grand-mère, et je continuai à me sentir douloureusement
angoissée par les appréhensions des travailleurs des ateliers nationaux.
Il faut se reporter à un tout autre temps pour comprendre quelle somme
d’amour contenait ce mot: «le pauvre peuple», à quel degré ceux qui
étaient sincèrement républicains socialistes se croyaient ses amis à la
vie et à la mort.
Nous n’avions plus le courage de jouer aux récréations, nous les
républicaines socialistes. On traitait en pleine Assemblée Nationale nos
ouvriers des journées de février, ceux qui avaient écrit sur les murs
des Tuileries: «Mort aux voleurs!» on les traitait de bandits, de
pillards!
Pauvre peuple! comme nous souffrions avec lui! C’en était fait, nous le
comprenions, ce n’était plus qu’une question de jours et d’heures, on
allait livrer à la faim cent mille hommes. Pas une de nous ne se
permettait depuis longtemps de dépenser un sou en friandises. Nous
calculions sans cesse nos ressources. En les réunissant nous pourrions
bien nourrir un homme des ateliers nationaux, mais pas plus. Je décidai
que nous ferions une belle lettre à ce ministre Trélat que nous
détestions, «qui était cause de tout», à notre avis, et que nous lui
proposerions de prendre à notre charge un ouvrier des ateliers
nationaux. Sans doute un ce n’était pas beaucoup sur cent mille, mais si
dans chaque pension on faisait comme nous il y en aurait tout de même un
certain nombre de sauvés.
Que la rédaction de cette lettre nous fut difficile et combien de temps
elle nous prit! Chaque groupe ayant fait son brouillon, le communiquait
à un autre groupe. Nous étions onze groupes affiliés secrètement ayant
leurs partisans, et tous nos partisans tinrent chacun à participer au
brouillon. Enfin, le brouillon, issu des brouillons, reçut l’approbation
de tous les groupes réunis et la lettre partit. Je l’adressai à mon ami
Charles à Paris, pour qu’il allât la porter de notre part au Ministre en
personne.
Au même moment, l’Assemblée Nationale décidait brutalement que les
ouvriers de dix-sept à vingt-cinq ans seraient incorporés dans les
régiments, puis qu’on enverrait en Sologne, dans un pays ravagé par la
fièvre, sous un climat mortel, un certain nombre d’ouvriers des ateliers
nationaux, que le reste serait distribué en province pour des
terrassements et des travaux créés par les municipalités.
Dans la pensée que notre «atelier national» allait nous arriver quelque
beau jour, non seulement nous ne mangions plus un gâteau, nous
économisions avec frénésie, mais nous quémandions, nous quêtions chacune
sous tous les prétextes possibles à tous nos parents. L’une de nous
avait obtenu un habillement de l’un de ses frères et l’avait nettoyé et
recousu avec soin. Nul ne pouvait soupçonner notre complot, car nous
savions que nous serions excommuniées par toutes nos familles si elles
pouvaient penser que nous songions à protéger l’un de ces «monstres» des
ateliers nationaux.
Aussi notre lettre avait-elle spécifié au ministre Trélat que notre
«atelier national» devait se présenter à la pension de Mlles André de
Chauny comme protégé de Juliette Lambert.
Mon père m’avait écrit que c’était pire encore que ce qu’on disait,
qu’on ne s’occupait même plus de caser tant mal que bien les ouvriers,
que l’Assemblée Nationale était odieuse, criminelle, qu’elle voulait
_tout de suite_ dissoudre les ateliers nationaux, sans s’inquiéter de ce
que deviendraient les cent mille hommes renvoyés. «Il va y avoir de
grands malheurs», ajoutait mon père.
Je sortais chez ma grand-mère le lendemain, un dimanche, et Blondeau
parla politique devant moi sans que je dise un mot, car je
m’interdisais, depuis mon entrée comme pensionnaire, toute parole qui ne
fût pas une banalité, chez mes grands-parents.
Blondeau racontait que, chose incroyable, Trélat, le Ministre des
Travaux publics, avait demandé grâce pour les bandits des ateliers
nationaux, suppliant l’Assemblée Nationale, avec des trémolos dans la
voix, de ne pas jeter cent mille hommes à la rue, de lui laisser trouver
des moyens de les caser, qu’il proposait l’incorporation, la Sologne,
des terrassements, des travaux créés par les municipalités.
«Ta nouvelle retarde de huit jours, Blondeau, ne pus-je m’empêcher de
lui dire. Tu peux ajouter qu’à l’Assemblée Nationale on a ri des élans
tardifs du cœur de M. Trélat et qu’on a décidé...»
Je récitai la décision et il y eut un silence.
Mon grand-père me demanda, contenant mal sa colère, révolté.
«Serais-tu pour les insurgés?
--Je suis, grand-père, pour cent mille malheureux auxquels on s’est
engagé peut-être imprudemment à donner du travail, et auxquels
brusquement, sans pitié, on veut retirer ce travail.
--Mais ce sont des assassins!
--Qui ont-ils assassiné?
--Des voleurs!
--Qu’ont-ils volé?
--Ils épouvantent le pays.
--Oh! oui, on en fait des épouvantails, on les dit enragés pour pouvoir
les tuer; à la fin on les rendra peut-être épouvantables, grand-père.»
Blondeau et ma grand-mère se regardaient effarés. Ni l’un ni l’autre ne
soufflèrent mot.
«Il est temps que le Prince Louis s’en mêle, répliqua mon grand-père,
sans cela des idées comme les tiennes, Juliette, nous feraient devenir
fous.
--Hélas! ton Prince Louis ne s’en mêle que trop. C’est lui, par son
Émile Thomas, qui a fait mal tourner les ateliers nationaux.
--Jamais le Prince Louis ne se mêlera trop des affaires de la France,
entends-tu, insurgée! Il faut qu’il nous sauve par un bon Empire, bien
assis cette fois, au moins jusqu’à ma mort.»
* * * * *
L’une de nos compagnes nous apporta le lendemain une colonne de journal
qu’elle avait coupée et qui applaudissait aux mesures prises par le
Gouvernement après les faits suivants:
Sur la menace du licenciement immédiat voté par l’Assemblée Nationale,
les ouvriers avaient envoyé des délégués au Luxembourg et prié M. Marie,
membre du Gouvernement, de surseoir aux décisions de l’Assemblée.
M. Marie avait répondu comme l’eût fait un César lui-même, disait la
colonne du journal:
«Si les ouvriers ne veulent pas partir, on les contraindra par la force,
entendez-vous?»
Le soir, dans Paris, des bandes armées avaient parcouru les rues en
chantant: «On n’part pas! on n’part pas!» sur l’air des «Lampions», et
dans les groupes d’ouvriers, on avait entendu: «Nous sommes trahis, et
il faut recommencer la Révolution de Février»; puis d’autres groupes
criaient: «Napoléon, nous l’aurons!» et c’étaient les plus bruyants. Les
ouvriers s’indignaient contre MM. de Lamartine, Garnier-Pagès, Arago,
qui avaient manqué à toutes leurs promesses.
Le pauvre peuple se révoltait. Il allait y avoir des massacres. La
colère des miséreux faisait explosion.
Il nous semblait que des pétitions pourraient empêcher cela. Est-il
possible de comprendre, disions-nous, que des gens du gouvernement ou
d’autres ne se mettent pas à la tête d’une manifestation de
conciliation? Comment! on poussait à bout cent mille hommes, tous ayant
des armes de gardes nationaux? Mais on voulait donc la fin de la
République?
Nous ne pensions plus qu’à ces terribles choses. A la moindre allusion
de nos leçons d’histoire, nous échangions en classe des billets désolés.
Que va-t-il se passer, que se passe-t-il?
Je reçus une lettre de mon ami Charles, adressée à Blondeau, pour qu’il
me la remît. Je ne l’aurais eue que huit jours après, à ma première
sortie si, tout à coup, à une récréation de midi, Blondeau n’était
arrivé, me demandant au parloir et me disant:
«Voici une lettre de Charles. Je viens t’apprendre en même temps que
depuis avant-hier 23 juin, l’insurrection a éclaté à Paris et qu’on se
tue par milliers, et que le sang coule à flots; es-tu contente, affreuse
révolutionnaire?
--Blondeau, lui dis-je en pleurant, c’est tout cela que je craignais, on
a exaspéré des malheureux.
--Tu recommences! Mais ouvre donc ta lettre de Charles; tu vois que je
ne l’ai pas décachetée. D’ailleurs, Charles me dit à peu près ce qu’il
t’écrit.»
Je lus ceci:
«Enfin, ma chère Juliette, le gouvernement a compris qu’il fallait
défendre énergiquement la société contre les misérables qui
t’intéressent. Tous les partisans de l’ordre, depuis les monarchistes de
la rue de Poitiers jusqu’à mon patron et ami Flocon, nous nous unissons
pour écraser des vendus soudoyés par l’étranger.
«Au revoir, Juliette, je t’embrasse. Ton ami Charles.»
Je tendis l’affreuse missive à Blondeau.
«Il a cent fois raison, il est dans le vrai! s’écria Blondeau en me
rendant la lettre après l’avoir lue.»
Je le quittai sans même lui avoir dit adieu, et je courus au milieu de
mon groupe directeur, rassemblé et inquiet de la visite que je recevais.
«La Révolution a de nouveau éclaté», dis-je, et je lus la lettre de mon
ex-ami Charles; j’appuyai sur _ex_, car déjà je l’avais arraché de mon
cœur.
J’étais dans un tel état d’exaltation que je me sentais comme grisée.
Mes fidèles, après une demi-heure de commune indignation, pensaient
comme moi.
«Je suis d’avis, leur dis-je, que nous fassions quelque chose. Nous ne
pouvons rester inertes, tandis qu’on massacre le peuple innocent à
Paris. J’ai caché au fond de ma petite caisse, dans mon armoire à la
lingerie, un grand mouchoir que m’a donné mon père, au beau milieu
duquel sont imprimés les mots: Vive la République démocratique et
sociale! Trouvez-moi un grand bâton dans le bûcher, un ruban ou une
ficelle, nous en ferons un drapeau et nous manifesterons. Me
suivrez-vous?
--Nous te suivrons.
--Si on pouvait ajouter quelques recrues, quelques partisans à nos
groupes initiés pour que notre manifestation soit plus imposante, ne
trouvez-vous pas que cela serait mieux?
--Chacune de nous va essayer de recruter.»
Nous nous dispersâmes. Je revins avec mon grand mouchoir bleu, blanc,
rouge, je l’attachai à un bâton de façon à ce que le: Vive la République
démocratique et sociale! soit bien visible.
Mon cœur battant la charge, je me mis à la tête de mon bataillon,
criant: Vive la République démocratique et sociale! vivent les insurgés!
On n’part pas! on n’part pas!
Un certain nombre de mes compagnes nous suivirent; les autres
regardaient, terrifiées.
Mlles André accoururent et m’arrachèrent mon mouchoir-drapeau. Je le
défendis avec héroïsme. Plusieurs de mes compagnes me soutinrent. Mais
une troupe commandée par mon ennemie politique, criant: A bas la
République démocratique et sociale! prêta main-forte à Mlles André, aux
sous-maîtresses, et eut raison de nous. Je reçus quelques horions bien
appliqués et je souffris à la fois de douleurs physiques et de la
douleur de la défaite. Je fus traînée au salon prisonnière, tenue par
les deux bras et très bousculée. Mes vaillantes compagnes me suivaient.
Mlles André s’assirent dans leur plus grand fauteuil pour me juger.
Mlle Sophie, la cadette, interrogea mes partisans et mes initiées.
«C’est Juliette Lambert qui vous a poussée à cet acte de folie
scandaleuse?» leur fut-il demandé.