Quand j’avais fait fuir les gros nuages, il me semblait que le ciel

était à tout jamais purifié.

On devine l’importance que je me croyais, comment je m’encourageais dans

mes pacifications. Je réfléchissais avec une profondeur très plaisante

assurément, mais qui m’apprenait à étudier le caractère des miens avec

bienveillance, pour trouver d’heureux arguments à faire valoir. Je

recueillais certaines paroles prononcées en l’absence les uns des autres

et j’avais remarqué que quand je pouvais ajouter à mon désir de

convaincre: «Ainsi un jour il ou elle m’a dit...» c’était triomphant. Au

besoin j’embellissais un peu, selon la circonstance, mais comment

aurait-on pu m’en vouloir, quand le sentiment qui dictait ma légère

exagération, était si louable?

J’appris qu’on peut être utile et bon à ceux qu’on aime, si jeune qu’on

soit. J’étais née avec tant de belle humeur, j’étais si heureuse d’un

rien, que j’aurais pu aisément devenir égoïste, mais le bonheur des

miens, leur calme, m’avaient dès l’enfance préoccupée, en raison de leur

tendance à se rendre malheureux, à agiter leur vie par des scènes

violentes. Je me formai au désir de me passionner pour la joie et la

paix des autres.

A neuf ans mon caractère était fixé, et je n’ai guère constaté de

modification essentielle depuis dans le rapport du moi des autres, avec

mon moi. Intéressée par mes proches d’abord, plus tard par les

personnalités de valeur avec lesquelles j’ai vécu, je n’ai développé ma

propre personnalité que pour qu’elle serve mon besoin de dévouement,

d’affection et d’admiration, pour qu’elle soit utile aux causes dont je

prends la défense, dont je me fais le soutien tant que je les crois

dignes d’être défendues et soutenues.

Au fond ma vraie nature eût été celle d’un apôtre prêchant la bonne

parole et réconciliant les hommes entre eux. A ma pension, j’étais bien

plus ardente aux récréations qu’aux classes, parce qu’alors je

m’occupais des autres pour les amuser, ou pour m’interposer dans les

disputes. Je détestais les clans fermés, je recherchais sans cesse des

alliées parmi celles qui s’écartaient de mon groupe. Je conduisais tout,

mais je n’étais jamais le chef. Lorsqu’il fallait qu’il y eût deux

camps, je me nommais chef d’état-major unique des deux commandants et je

caracolais de l’un à l’autre, les conseillant tour à tour.

J’aimais bien mieux guider que commander et, grâce à mes conseils, il

n’y avait jamais de vaincus, ni de troupe inférieure à l’autre. Aussi

après certaines récréations durant lesquelles j’avais pris beaucoup de

peine, quelle joie sans mélange éprouvais-je lorsque j’étais entourée de

petites amies me disant:

«Tu nous as bien amusées.»

Quand il pleuvait et que nous étions ramassées dans le coin d’un hangar

où nous ne pouvions nous ébattre, j’intéressais mes jeunes compagnes en

leur parlant de la politique. Je leur demandais le secret le plus «juré»

pour leur apprendre des choses dont on ne leur «avait jamais parlé dans

leurs familles». Elles étaient tout oreilles, lorsque je leur racontais

les histoires du roi Louis-Philippe, que mon père ne manquait jamais

l’occasion de narrer à ma grand-mère, pour la faire enrager.

A cette époque, on lisait si peu de journaux en province que les choses

du gouvernement faisaient bien rarement à table le sujet de conversation

des parents. Alors, moi j’étais la gazette, j’apprenais à mes petites

amies «ce qui se passait».

Chaque fois que je voyais mon père, il me glissait quelques coupures de

la _Démocratie Pacifique_, et vraiment je me tenais au courant, si bien

que les événements justifiaient souvent mes dires. Avec quelle gravité

on m’interrogeait sur «les nouvelles».

Nous nous disions que, quand nous serions grandes, nous nous occuperions

du gouvernement, que nous confesserions très haut nos opinions, que nous

exigerions de nos maris qu’ils s’intéressent à la politique.

Comme je dévorais indistinctement tous les livres qui me tombaient sous

la main, j’avais lu un volume sur la Fronde, qui m’avait passionnée,

parce que les femmes y jouaient un rôle principal. Je racontai ce livre

à mes «disciples» et bientôt j’eus la joie de les voir partager toutes

mes idées. Je leur persuadai sans grande peine que nous étions des

«Frondeuses»!

Quelle fierté d’avoir des idées à nous, de faire partie d’une société

«secrète», puisque nous ne devions rien révéler, à quiconque, des

opinions qui nous unissaient. Puis, qui sait? «les choses allaient si

mal», que peut-être la France, un jour, aurait besoin de nos

dévouements, de nos lumières. Et cette France, nous l’adorions. Il nous

semblait être les bâtons du dais qui couvrait la châsse sacrée de la

Patrie. C’était l’une de nous qui avait trouvé cette image très

applaudie.

Ces enfantillages dont on ne peut que sourire faisaient cependant de

nous de petites personnes très patriotes, prêtes, elles le croyaient du

moins, à donner leur vie pour la France. Nous n’apprenions plus notre

histoire de la même façon. Tout nous y intéressait. Nous parlions de

_notre_ France à telle ou telle époque. Nous discutions à l’infini sur

les conséquences d’un règne, d’un fait, d’une victoire ou d’une défaite.

Si un professeur nous eût observées, il eût trouvé certainement dans nos

causeries, souvent fort sottes, des éléments d’émulation pour faire

aimer à de jeunes élèves des études qui d’ordinaire les ennuient

mortellement.

Pourtant la Fronde finit par nous lasser; il fallait trouver autre

chose. Je promis de m’en occuper. Les vacances de Pâques approchaient.

Je devais les passer à Blérancourt.

* * * * *

Quand j’y fus, il se trouva qu’un des amis de mon père, fourriériste,

vint le visiter. J’entendis parler de Fourrier que je connaissais à

peine, de Victor Considérant et de la _Démocratie Pacifique_, avec

lesquels j’étais de longue date familiarisée.

L’ami de mon père lui exposa, voulant l’y intéresser, tout un plan de

phalanstère, et j’en retins juste ce qu’il me fallait pour moi, qui

devais diriger mes compagnes dans cette nouvelle occupation, pour nos

récréations et pour nos esprits avides de nouveautés.

Après le départ de son ami, mon père me renseigna autant que j’en eus

besoin, et je sus ce qu’était un phalanstère; mon père me dit, ce dont

je convins volontiers, qu’à neuf ans et demi j’étais encore incapable de

comprendre la profondeur des observations, des critiques sociales et des

éléments de réforme qu’il y avait dans Fourrier.

Mais il me parla de Toussenel, me charma par des récits tirés de

l’_Esprit des Bêtes_, un livre qui venait de paraître et qui passionnait

mon père. Nous eûmes de longues conversations sur mes pigeons, que

j’avais bien un peu étudiés mais dont je ne connaissais pas l’esprit,

les sentiments! Ah! les jolies révélations de mon père à l’aide de

Toussenel sur les abeilles, sur les fourmis. Dans nos promenades, quand

nous rencontrions une fourmilière, nous nous mettions à plat ventre, et

que de choses je vis et je compris alors des minuscules ouvrières, des

guerrières, des pondeuses. Ce que mon père ne pouvait pas souffrir,

c’était la reine chez les abeilles et chez les fourmis.

«C’en est ainsi, papa, disais-je et tu auras beau prêcher durant les

siècles des siècles, tu ne pourras pas changer le gouvernement des

abeilles ni celui des fourmis.»

C’étaient là des contes de fées que toutes ces histoires de bêtes; et

combien je les aimais, répétant sans cesse: «Encore! encore!»

Cependant mon père trouvait dans l’étude des abeilles et des fourmis,

malgré leur royalisme, des preuves de la beauté de ses propres

doctrines. Ramenant tout à sa préoccupation de me faire adorer la nature

et détester la société bourgeoise, il voulait me persuader que les

associations, que la communauté du travail et des biens comme les

pratiquaient les abeilles et les fourmis, étaient des sources de

perfectionnement plus généreuses que l’individualisme.

«D’ailleurs, me disait mon père, à notre époque le cercle qui enfermait

l’homme dans une situation moyenne depuis un siècle se tend et va se

briser.»

Cette formule quelque peu cabalistique était chère à mon père. Je la

répétais à tout propos. Moi aussi, je croyais entendre les crics-cracs

du cercle des «situations moyennes» et m’en réjouissais beaucoup.

Quand je rentrai à Chauny et que je parlai à ma grand-mère de Fourrier,

du phalanstère, de l’_Esprit des Bêtes_, de la royauté des abeilles et

des fourmis qui était à son appoint, mais de l’association du travail et

des biens qui étaient au nôtre, elle s’en gaussa de la belle façon.

«Il ne manquait plus que cela à ton père; le pauvre garçon! S’inspirer

des bêtes, recevoir des animaux des leçons d’organisation sociale, c’est

vraiment tenir à mettre les gens sensés en gaîté», disait ma grand-mère.

Et elle contait à mon grand-père, à mon ami Charles, avec son esprit

endiablé, les nouvelles théories sociales de Jean-Louis Lambert, les

développant, les mettant en actions, si drôlement que, malgré les

efforts que je faisais pour défendre les dites théories, j’étais prise

comme les autres d’un fou rire.

«Ma chérie, vois-tu, me dit un jour ma grand-mère, j’aime, moi, les

«situations moyennes» et je les trouve très bonnes à occuper. Je ne

tiens pas du tout à ce qu’elles fassent cric-crac puisque j’en ai une.

Le meilleur tour que j’ai à faire à ton père c’est de lui donner une

«situation moyenne» comme propriétaire. La maison qu’il habite et qu’il

aime beaucoup est à moi. Je parie qu’il l’aimera encore davantage si je

la lui donne. Nous verrons s’il songera alors à s’associer à son

jardinier pour l’occuper. Je ferai mon gendre propriétaire avant huit

jours et nous saurons bien après si, oui ou non, j’ai resserré d’un cran

en lui l’homme «des situations moyennes», le bourgeois.

Ma grand-mère fit comme elle le disait. Mon père se déclara enchanté du

gracieux don de sa belle-mère, mais il ne modifia pas pour cela un iota

dans ses idées.

Mon père, propriétaire, se déclara de plus belle et avec plus d’autorité

proudhonnien. Je savais qui était Proudhon parce que tous les Français,

même les plus jeunes, avaient entendu parler de la «Propriété c’est le

vol». Mon père disait qu’il comprenait le principe du droit et du

gouvernement comme Proudhon. La brochure de Proudhon adressée à Blanqui,

_Qu’est-ce que la propriété?_ ne quittait pas la table de travail de mon

père. Je l’avais parcourue en cachette sans comprendre, mais ma

prétention était d’avoir compris et j’en parlai, non pour l’approuver,

mais pour dire qu’après tout il y avait du vrai.

Comment mon père s’arrangeait-il entre Proudhon et Considérant, ce

dernier ayant défendu la propriété? je ne sais plus.

Il y eut de grandes discussions dans ma famille sur toutes les questions

soulevées à propos de l’association des bêtes et de la vie en commun;

mais mon père, plein de reconnaissance pour le généreux don de ma

grand-mère, eût parlé avec quelque difficulté de l’égoïsme bourgeois;

aussi nous laissait-il plaisanter ses théories de socialisme animal et

son esprit des bêtes, comme disait ma grand-mère.

Mais mon grand-père abhorrait tellement les idées «subversives» qu’il

tolérait difficilement qu’on parlât de Proudhon, même sur un ton de

plaisanterie.

«Les paroles révolutionnaires sont pure gangrène, répétait-il; elles se

propagent dans le corps social et obligent un beau jour à couper un

membre de ce corps. Qui me rendra mon Empereur pour faire taire une

bonne fois tous ces réformateurs-agitateurs; oh! oui, les faire taire!

car ils disent pire encore qu’ils ne font.

--Mon cher beau-père, lui répondit son gendre, il faut dire beaucoup

plus qu’on ne peut faire, car l’action suit lentement les paroles. Les

éléments de résistance au progrès sont toujours assez puissants pour

l’enrayer au moins à moitié. C’est comme pour les deux cent mille têtes

que demandait Marat, ajoutant: «On en rabat toujours assez.»

Il n’y eut qu’un cri de nous tous.

«Ah! l’horreur!»

* * * * *

Le Phalanstère, l’Esprit des Bêtes, eurent un grand succès à ma pension,

et je laisse à penser ce qu’étaient nos essais de réforme sociale; mais

notre amour des animaux s’accrut et les observations de plusieurs

d’entre nous furent parfois intéressantes.

L’été revint et, avec les mois de juillet et d’août, mon retour à

Chivres.

Dire la joie de Marguerite en me revoyant, dire celle de Roussot à qui

on n’avait cessé de me rappeler par quelque chant analogue au mien, dire

l’accueil de la vieille mère de Marguerite, celui des enfants du village

grandis de toute la longueur d’une année, serait impossible.

Cette fois mon grand-père me quitta sans tristesse, rassuré sur

l’accueil qui me serait fait.

La route me parut bien moins longue. J’étais ravie de retrouver mes

chères tantes, elles heureuses de me revoir. Elles déclarèrent que

j’avais maintenant l’air d’une jeune fille, ce qui me flatta

extrêmement. Ah! par exemple on ne me félicita guère pour mes idées

réformatrices dans le sens des mœurs et de l’Esprit des Bêtes, ni de ma

Fronde qui avait dû m’empêcher de travailler sérieusement, ni de la

formule paternelle des «situations moyennes» qui font: cric, crac.

Ce furent des explosions d’indignation contre mon père qui «gâtait ma

cervelle avec de telles insanités».

Ma tante Constance se moqua de moi avec tant de drôlerie--elle

ressemblait beaucoup, par l’esprit, à ma grand-mère--que je mis bas les

armes devant elle. Les abeilles, les fourmis, l’esprit des Bêtes,

introduits à tout bout de phrase dans la conversation, fournirent à ma

goguenarde grande tante des effets si comiques; les idées de mon père,

soutenues par moi furent à tel point houspillées que je les abandonnai.

Quant à ma tante Sophie, que je prenais à part et que je m’efforçais de

convaincre de la nécessité des réformes, elle me fit une même réponse

sous plusieurs formes.

«Je ne suis pas de ce temps, je le trouve extravagant. Tout ce qui

arrive vient de ceci: que les gens ne pensent plus qu’à se ruer sur les

villes où ils développent la misère. Crois-moi, ma petite nièce, le

bonheur, la paix, la vraie richesse ne se trouvent qu’aux champs.

Mes idées «subversives» furent rangées avec mes robes de ville, et

déclarées bonnes seulement pour Chauny. Marguerite elle-même me dit un

jour:

«Les idées que vous avez, mam’zelle Juliette, tournent la tête aux

pauvres gens. On en parle dans les villages. Les journaliers disent que

leur ami M. Proudhon prétend comme ça que les bourgeois ont volé la

propriété aux nobles et que c’est aux petites gens de la voler

maintenant aux bourgeois. C’est une pitié d’entendre ces choses; celui

qui travaille doit travailler et croire qu’il n’y a que le bon Dieu qui

pourra lui faire des rentes là-haut.»

Je savais mes deux cent cinquante mots de latin et les savais bien.

J’avais mis mon amour-propre à comprendre et à retenir les leçons de ma

tante Sophie, ce qui me fit croire que j’allais en peu de temps lire le

latin. C’est ce que voulait mon cher professeur. Je fus prise d’un bel

enthousiasme et mes progrès devinrent réels.

Durant nos travaux des champs qui recommencèrent monotones et occupants,

ma tante Sophie me nommait toutes choses en latin. Quand je trouvais une

analogie entre le patois picard, que j’avais pris l’habitude de parler

avec ma bonne Arthémise, et le latin, cela m’amusait à tel point que ma

tante Sophie fit venir par l’un de nos parents, Raincourt de

Saint-Quentin, un almanach picard, celui du Laboureur. Elle se livra

alors à un travail de bénédictin pour ajouter à mon bagage tous les mots

latins qui se trouvaient dans le patois. L’almanach du Laboureur,

parlant des travaux des champs, m’aida à franchir une étape nouvelle

dans la compréhension des _Bucoliques_.

La merveilleuse aptitude de ma tante Sophie pour enseigner lui faisait

tirer parti de tout, et c’était vraiment d’elle qu’on pouvait dire

qu’elle instruisait en amusant.

Il y eut une seule chose nouvelle dans notre vie. Ma tante Constance

très anémiée ayant besoin de douches froides, le médecin lui ordonna

d’aller les prendre à côté de la roue du moulin. Les bains froids

étaient pour moi excellents et je me plongeais chaque jour dans le joli

lavoir du clos, ce qui fit que ma tante Constance m’emmena tous les

soirs avec elle. Aussi gaie et aussi enfant que moi, nous nous amusions

tellement que nous rions à en pleurer. L’heure du bain, au moulin,

devenant une partie folle, ma tante Anastasie, séduite par mes récits,

nous accompagna une fois, deux fois et ne nous quitta plus. Bientôt la

meunière fut des nôtres; puis Marguerite. Ma tante Sophie seule résista.

Elle n’était pas sortie de la maison et du clos depuis vingt ans. Ma

grand-grand-mère bougeant à peine de son fauteuil, il n’y avait pas à

songer à l’amener, et il fallait, en tout cas, qu’elle fût gardée par

l’une de ses filles.

Il ne restait plus que Roussot à inviter, ce que je fis par un discours

bien senti, entremêlé de chants à l’heure de son pain quotidien, après

l’un de nos déjeuners.

Au milieu de nos rires, Roussot répondit, sinon à mon discours, du moins

à mon chant, et nous conclûmes qu’il avait accepté.

Le soir, Marguerite le tira par la bride dans la petite rivière. J’étais

montée dessus. J’allais prendre ma douche à âne; mais le bain le mit en

une telle gaieté qu’il me jeta à l’eau irrespectueusement. Il osa même

ruer et nous éclaboussa de telle sorte que nous ne voyions plus clair

pour nous débarrasser de lui.

Nous avons ri ce jour-là plus encore que les autres jours, mais sans

toutefois songer à recommencer le lendemain l’expérience du bain en

commun avec Roussot, vraiment par trop sans gêne.

Ces deux mois me parurent deux semaines. Jamais jusque-là je n’avais eu

conscience de la rapidité avec laquelle pouvait se passer le temps.

Mais mon séjour annuel à Chivres m’était si doux, il devenait une telle

joie dans ma vie, que je me serais crue coupable de m’attrister sur son

peu de durée.

* * * * *

Était-ce l’influence de ma tante Sophie, mon contact avec la nature, ma

vie en elle, était-ce la lente préparation, si habile de mon esprit par

mon père, je ne sais, mais ma cervelle fourmillait d’images poétiques,

mythologiques et classiques. Je rêvais tour à tour avec le vieil Homère

ou avec Virgile que j’appelais son petit neveu, pour lui donner le degré

de parenté que j’avais avec ma tante Sophie.

En septembre et en octobre de cette année-là, rentrée à Chauny, je crus

que je devenais poète. Je rimais sur tout ce que je voyais, sur le

soleil, la lune, le ciel, sur les oiseaux, sur les fleurs, sur les

fruits et jusque sur les légumes de mon grand jardin de Chauny dans

lequel je vivais tout le jour durant mes derniers mois de vacances.

Je confiai en tremblant ma première poésie à ma grand-mère, et ce fut

avec une émotion extrême qu’elle eut à juger «ma pièce». Cette pièce, je

la jugeai moi-même plus tard avec une humiliation et une contrition

profondes. J’étais déjà une personne instruite et j’aurais pu faire

beaucoup mieux; mais mon grand-père et ma grand-mère trouvèrent cette

poésie tellement belle qu’ils la lurent et la relurent à tout venant et

que mon grand-père l’emporta à son cercle.

L’idée d’écrire un jour me vint de là certainement, car, à partir de

cette époque, je ne cessai plus de noircir du papier en bouts rimés ou

en prose.

Je m’étais dit une chose curieuse à mon âge, c’est qu’il faut éprouver

de grandes émotions pour écrire, pour émouvoir les autres. Et je

cherchai tous les prétextes d’émotion.

Il y avait, au bout de notre grand jardin, au pied d’un très haut mur,

une plantation de groseilliers, trop à l’ombre et qui donnaient très peu

de fruits; aussi les laissait-on pousser à leur guise mêlés aux

framboisiers et aux ronces.

Je m’étais fait faire un rond-point dans ce taillis. J’y avais porté des

chaises de jardin, une table. J’appelais ce coin mon temple de verdure,

et nul que moi ne pouvait s’y prélasser. Je vivais là, pendant les

vacances de ma pension, du déjeuner au dîner, y rêvant lorsque le temps

le permettait, et surtout m’y racontant des histoires qui me

passionnaient.

Je me donnais une émotion dans la voix qui troublait mon cœur. Souvent

je pleurais à chaudes larmes sur le malheur, les souffrances, les

péripéties de misère que j’inventais.

Je m’entends encore aujourd’hui, je me vois assise au milieu de mes

broussailles, l’ombre triste du haut mur pesant sur moi et commençant

ainsi mon histoire:

«Il était une fois un pauvre petit garçon--ou une petite fille, ou une

pauvre bête, de celles que j’aimais le plus--je me les montrais si

malheureux parce que ceci ou parce que cela, que mon chagrin allait

croissant, car je n’avais aucune pitié ni pour ma sensibilité ni pour

mes héros. Leur souffrance devenait atroce et je sanglotais. Que de

victimes! seul le bruit lointain de la porte de jardin, m’annonçant

Arthémise venant me chercher pour le dîner, me décidait à faire des

heureux des derniers «racontés» surtout s’ils avaient à supporter des

privations. Je n’aurais pu aller «à table» et emporter l’angoisse de

laisser mes victimes mourir de faim.

Après quelques jours de cet exercice douloureux, je choisissais

l’histoire qui m’avait paru la plus touchante, la plus dramatique; je la

rimais ou la couchais en prose sur un grand papier de ma plus belle

écriture pour la faire lire à ma grand-mère.

Sitôt les vêpres terminées, le dimanche, je m’enfermais dans ma chambre

et je composais la revue des événements de la semaine. Cette composition

était un échange entre mes grands parents et moi. Eux fournissaient un

gâteau feuilleté appelé frangipane, que j’adorais et que mon grand-père

allait chercher lui-même à l’heure du dîner chez le pâtissier pour

l’avoir chaud et cuit à point. Je régalais de mes écritures mes chers

«aïeux», c’était le nouveau nom dont je les gratifiais, et ils me

régalaient d’une frangipane partagée d’ailleurs en trois.

Ah! si je n’avais jamais eu pour auditeurs et pour lecteurs que mon

grand-père et que ma grand-mère, combien de critiques m’eussent été

épargnées et que de succès enthousiastes j’aurais comptés! Jamais

public, jamais admirateurs n’ont été aussi convaincus qu’ils entendaient

des chefs-d’œuvre.

Mon ami Charles, le professeur, souvent convié à notre table le

dimanche, était tenu de payer son écot en félicitations. Il s’en

acquittait d’autant plus volontiers que son affection pour moi

l’aveuglait. Combien de fois l’ai-je entendu répéter:

«Il y a quelque chose, dans ce que cette petite écrit; elle sera

quelqu’un.»

Ma grand-mère buvait plus que du lait, le nectar des dieux.

Mon ami Charles était-il à moitié sincère? Je le crus, mais un autre le

fut sûrement et entièrement, un nouveau venu, bientôt en possession de

notre cœur à tous.

Il s’appelait M. Blondeau, était receveur de l’enregistrement, et avait

loué un appartement au rez-de-chaussée de notre maison, de l’autre côté

du corridor donnant à la fois sur notre cour fleurie et sur la rue. Son

appartement se composait d’un bureau, salon, d’une chambre à coucher et

d’une cuisine, et au premier d’une chambre pour la vieille nourrice qui

lui servait de bonne.

Blondeau, je ne lui disais plus Monsieur huit jours après son arrivée,

était vieux garçon, très laid, tout couturé parce qu’enfant cette même

nourrice l’avait laissé tomber d’une haute fenêtre sur un tas de

pierres; mais sa bonté, son désir constant de se dévouer, d’être utile

aux autres, d’aimer, de se faire aimer, le rendaient adorable.

Je lui accordai bien vite le titre d’ami, et comme il était las de la

vie de table d’hôte, que sa vieille nourrice amenée de Lons-le-Saulnier

ne pouvait lui faire passablement que son déjeuner, j’obtins de ma

grand-mère qu’il dînerait chaque soir avec nous, sachant que c’était son

rêve et son ambition. J’avais en lui un fanatique de plus, disons un

esclave.

Quoiqu’il eût fort à faire, n’ayant pas de commis, je le mettais à

contribution pour mes devoirs de calcul et pour la copie de mes chansons

de la semaine. Il lisait admirablement, beaucoup mieux que ma

grand-mère, et il devint mon lecteur habituel.

J’aurais dû être convaincue par toutes ces convictions que mon talent,

lequel, disait Blondeau, poussait dru comme l’herbe, dépassait tous les

talents connus.

Mon père lui-même, qui pourtant était lettré, que son goût très sûr eût

dû éclairer sur les élucubrations de sa fille, trouvait merveilleux ce

que je pondais.

Mais, ma mère, avec son peu de bienveillance, me rendait le service de

me dégriser sur les louanges. Elle remettait les choses au point, les

exagérant en sens contraire. Ce que je produisais était inepte et elle

déclarait qu’on ferait de moi une personne médiocre avec un orgueil

phénoménal.

J’étais la seule qui ne lui en voulût pas. Elle m’aidait à me juger. Je

trouvais sa malveillance excessive, autant que l’admiration de mes

flatteurs était exagérée.

Ayant le dimanche à la maison un personnel suffisant, mon ami Charles

compris, j’eus l’idée de mettre mes revues de la semaine en dialogues.

Chacun de nous lisait ses pages personnelles à tour de rôle ou

s’entre-répondant.

Quand je songe à ce que je faisais lire et dire à ma grand-mère, à mon

grand-père, à Blondeau, j’en ai quelque confusion. Bien plus, durant

toute la soirée chacun de nous gardait le nom que je lui avais donné, le

caractère du rôle que je venais de lui assigner. Tous se laissaient

interroger par moi et répondaient «en s’appliquant», comme disait mon

ami Charles. S’ils s’étaient amusés au moins à ces enfantillages avec

une enfant! mais pas du tout, il fallait rediscuter les discussions de

la semaine sur le pourquoi des questions les plus quintessenciées que je

m’étais posées, et cela devait être d’une prétention et d’une niaiserie

rares.

Je me sens au cœur pour mes quatre suppliciés des élans de

reconnaissance et de tendresse qui font revivre en moi des êtres encore

plus chéris peut-être aujourd’hui qu’autrefois.

* * * * *

Ma marraine Camille que j’aimais fort, chez laquelle j’allais, non pas

pour jouer mais pour causer, à la manufacture des glaces de

Saint-Gobain, le jeudi, qui s’entretenait avec moi sérieusement, avait

quitté Chauny depuis deux ans et venait tous les deux ou trois mois

passer une semaine avec nous. Elle habitait Ham, où mon parrain

dirigeait une raffinerie, était très liée avec le prince Louis-Napoléon,

et mon grand-père la plaisantait sans cesse sur l’honneur qu’elle avait

d’inspirer un «sentiment» à un Napoléon, à un futur empereur, il n’en

doutait pas, et il était d’ailleurs allé lui-même en assurer le

prétendant.

Ce qui gênait mon grand-père c’est qu’on disait ce Bonaparte un

socialiste. Mais cela ne pouvait être, on le calomniait.

Ma marraine la première répéta à mon grand-père un mot qu’elle déclarait

admirable, et que le «Prince» avait prononcé devant elle avant de

l’écrire:

«Avec le nom que je porte il me faut l’ombre d’un cachot ou la lumière

du pouvoir.

--Nous l’aurons un jour comme empereur, répétait mon grand-père.»

Et c’est de sa bouche que j’entendis pour la première fois ce «Napoléon

nous l’aurons», tant répété plus tard:

«Mais la République est son idéal, disait ma marraine, qui apprenait par

cœur tout ce qu’écrivait Louis-Napoléon; il ne sait pas si la France est

républicaine, mais il aidera «s’il est appelé au pouvoir, et ce sont ses

propres expressions, le peuple à trouver la forme gouvernementale des

principes de la Révolution». Il formule ainsi son ambition, ajoutait ma

marraine: «Je veux grouper autour de mon nom les partisans de la

souveraineté du peuple.»

--Vous êtes folle de votre Prince, Camille, répondait ma grand-mère, et

vous le voyez à travers le prestige de ce que vous croyez son malheur,

comme prisonnier, et de la grandeur de son nom; mais y a-t-il jamais eu

un prétendant plus ridicule; rappelez-vous son échauffourée de Boulogne,

son petit chapeau, l’épée d’Austerlitz et l’aigle apprivoisé; c’est un

grotesque.»

Mon père, lorsqu’il venait au moment où ma marraine était là, s’amusait

beaucoup de l’exaspération de mon grand-père, lorsque Camille et lui

déclaraient que Louis-Napoléon était plus socialiste qu’eux; n’avait-il

pas écrit:

«Donner à 35 millions de Français l’instruction, la morale, l’aisance

qui n’ont été jusqu’ici que l’apanage du petit nombre, voilà ce que je

voudrais faire.»

«La preuve qu’il est socialiste, c’est que l’un des nôtres, ajoutait mon

père, Élie Sorin, nous répond de lui; il me répète sans cesse:

«Louis-Napoléon n’est pas à nos yeux un prétendant, mais un membre de

notre parti, un soldat de notre drapeau. Le Napoléon d’aujourd’hui

captif personnifie la douleur du peuple comme lui dans les fers.»

Mon grand-père quelquefois, après s’être exaspéré, riait.

«C’est un malin, répliquait-il, il se moque de vous. Un Bonaparte est

fait pour être empereur, vous le verrez bien, Napoléon, nous l’aurons!»

Ma marraine adorait ma grand-mère, et c’est elle qui aurait dû être sa

fille plutôt que ma mère. Elles s’écrivaient chaque semaine et

s’entendaient sur toutes choses. Pour «Camille», ma grand-mère prenait

des airs mystérieux même vis-à-vis de moi. On chuchotait des secrets,

surtout depuis que ma marraine était à Ham.

Je les surpris un jour sans l’avoir voulu, une botte posée sur la table

à ouvrage de ma grand-mère, et toutes deux contemplant cette botte avec

des yeux attendris. Elles étaient si drôles devant cette botte que je ne

pus m’empêcher de demander à quel Prince charmant cette précieuse chose

avait appartenu.

Ma marraine répondit:

«Au Prince Louis.

--Tu la lui as volée comme relique, marraine?

--Il me l’a offerte.

--Sa botte?

--Oui.

--Comme ça.

--Comme porte-bouquet!»

J’éclatai de rire.

«Mais regarde donc, moqueuse, comme son pied est petit. Ne peux-tu

comprendre qu’il en soit coquet?

--Ah! non, marraine, envoyer un bouquet dans sa botte, c’est malhonnête.

Est-ce qu’il l’a portée ou est-ce qu’elle est neuve celle-ci?

--Il l’a portée, bien entendu. S’il ne l’avait pas portée ce serait une

botte comme une autre botte, mais il l’a mise, Juliette, il l’a mise.»

Et ma marraine reprenait l’air que je lui avais vu en entrant au salon.

«Écoute, marraine, laisse-moi te dire que tu me parais avoir un peu

perdu la raison.»

Un jour, notre Camille arriva brusquement de Ham dans une agitation

extraordinaire.

Elle se jeta au cou de ma grand-mère et y resta longtemps suspendue en

sanglotant. Elle parla bas à l’oreille de son amie qui eut des

exclamations sans nombre et jeta à tort et à travers des ah! des oh!

entremêlés de: «Camille que vous êtes heureuse!» alternées avec des:

«Camille, que vous êtes malheureuse!»

Blondeau et moi, nous assistions à cette scène n’y comprenant, bien

entendu, absolument rien.

Mon grand-père arriva; mêmes chuchotements à son oreille, mêmes oh!

mêmes ah! mêmes embrassements, mêmes mots entremêlés de: «Camille que

vous êtes heureuse, Camille que vous êtes malheureuse!»

«Que l’Être suprême soit béni! s’écria tout à coup très solennellement

mon grand-père, lequel n’invoquait guère l’Être suprême que les jours

d’orage, lorsque le tonnerre rappelait malencontreusement le bruit du

canon.»

Il se passait décidément quelque chose de phénoménal. Comme je n’étais

pas curieuse et que j’avais un profond respect des secrets, car on n’en

abusait guère avec moi dans ma famille, je ne cherchai pas à pénétrer

celui-là, mais je ne pus m’empêcher de penser que quelqu’un d’important

était sauvé après un grand péril et que, chose étrange, ma marraine

était de ce fait à la fois heureuse et malheureuse.

Après le dîner, je dis à Blondeau:

«Est-ce que ce mystère t’intéresse, toi? Est-ce que tu cherches à y

comprendre quelque chose?

--Mais je comprends, me dit-il.

--Quoi donc?

--Parbleu! c’est que le prince toqué de ta toquée de marraine (Blondeau

était plutôt orléaniste de la nuance de ma grand-mère), que son prince

s’est évadé de sa prison. Il me semble bien qu’elle a dû contribuer à

cette évasion, mais que, comme elle l’adore et qu’elle est séparée de

lui, elle doit se sentir, ainsi que le disent ton grand-père et ta

grand-mère, à la fois très heureuse et très malheureuse; voilà tout le

mystère.»

Le lendemain à déjeuner, on eut le tort de continuer à prendre autour de

moi des airs mystérieux; je dis alors à ma marraine, Blondeau n’étant

pas là:

«Pourquoi cacher ce que tout le monde sait, que ton ami, le prince

Louis-Napoléon Bonaparte, s’est évadé de sa prison de Ham?

--Comment peut-on savoir cela déjà, où? s’écria ma marraine. Il venait

de s’évader quand je suis partie hier dans l’après-midi et l’on n’a dû

s’en apercevoir que le soir.

--Raconte-moi le commencement de l’histoire, marraine, lui dis-je,

puisque je sais la fin».

Elle hésita.

Ma grand-mère, heureuse d’avoir à faire le récit d’une aventure, demanda

à Camille si elle permettait qu’elle me narre la chose.

Ma marraine fit signe que oui.

«Eh bien, imagine que le prince Louis a feint d’être souffrant, d’avoir

besoin de se purger et qu’il s’est enfermé dans sa chambre.

--Ah! grand-mère, ce n’est pas poétique.

--Laisse donc, il faut voir le but poursuivi et atteint. Alors comme il

entrait et sortait des ouvriers dans la citadelle depuis quelques jours,

pour des réparations, il a coupé sa barbe et s’est déguisé en maçon. Il

a passé devant le poste avec une planche sur l’épaule.

--Grand-mère, tu ne trouves pas terre à terre un prince qui se déguise

en gâcheur de plâtre?

--Je trouve, moi, très malin de dépister toutes les surveillances. Le

docteur Conneau, qui était libre depuis plusieurs mois, avait tout

préparé, aidé de Camille. Hier, il est sorti de la ville en tilbury avec

ta marraine qui s’est cachée à un moment donné pour céder sa place au

prince, débarrassé de son habit d’ouvrier; avec des relais bien

organisés, le docteur Conneau et lui ont pu gagner la frontière,

puisqu’on t’a dit qu’il était évadé. Pendant ce temps, ta marraine

arrivait chez nous avec une voiture qu’elle louait dans un village,

après avoir beaucoup marché.»

Le prince était-il sauvé? On l’ignorait encore puisque personne autre

que Blondeau, qui ne le savait pas, ne m’en avait parlé. A dîner,

Blondeau me délivra de mon mensonge en annonçant qu’il avait appris, le

matin même, le succès de l’évasion du prince.

«C’est égal, ajouta-t-il comme moi, se déguiser en maçon, ce n’est pas

d’une élégance irréprochable.

--Un Napoléon relève toutes les formes de ses actes, un Bonaparte ne

peut pas rester prisonnier d’un d’Orléans, répliqua mon grand-père. Il

se sauve, il est sauvé, tout est là.

--Le romanesque, ajouta ma grand-mère, est dans le fait même qu’il a

échappé à ses geôliers, que les portes de sa prison, si bien fermées, se

sont ouvertes par un stratagème qui n’a pas été prévu ni découvert. Ce

sont ceux qui l’ont enfermé, et je le regrette, qui sont bernés et

ridicules. J’aime le roi Louis-Philippe, Camille le sait, plus et

autrement que ce Bonaparte qui m’a l’air d’un faiseur, d’un intrigant

comme prétendant. Comme homme, je confesse, d’après tout ce que Camille

m’a dit de lui, qu’il est charmant. Puisqu’elle a aidé à sa fuite, qu’il

était son ami, elle a bien fait. A sa place je n’aurais pas hésité plus

qu’elle.»

Ma marraine resta chez nous quinze jours, qui ne la rassérénèrent point,

car je la vis plus d’une fois pleurer.

* * * * *

Rien de particulier ne vint occuper ni troubler ma vie jusque dans

l’hiver de 1847. Les choses se répétaient monotones. Les mêmes chocs

entre mes parents se multipliaient, l’écart se faisant de plus en plus

entre leurs opinions réciproques. Ma grand-mère, plus aigrie, blâmait

parfois son cher roi Louis-Philippe; mon grand-père se déclarait plus

certain du triomphe futur de son prince Louis-Napoléon Bonaparte,

affilié qu’il était à des comités bonapartistes; mon père se croyait

plus rapproché de sa République démocratique et sociale; mes tantes

gémissaient de plus en plus sur l’imbécillité du peuple, gobant ceux qui

l’égarent, sur l’immoralité politique, sur la folie des partis.

J’eus à cette époque l’une des révoltes les plus violentes, les plus

désespérées, l’un des chagrins les plus inconsolables de ma vie.

L’hiver était particulièrement froid, la neige couvrait mon grand

jardin, et j’avais découvert la poésie de la neige. Ma grand-mère, très

frileuse, ne bougeait pas de sa chambre donnant sur le salon, ni du

salon. Un grand beau feu de bois y était soigneusement entretenu par

elle et elle excellait à le faire.

Mon grand-père lui répétait souvent qu’elle faisait mentir le proverbe,

lequel dit qu’il faut être amoureux ou philosophe pour savoir bien faire

un feu.

«Or, tu n’es ni l’un ni l’autre, ajoutait-il.»

Ma grand-mère répondait:

«Je suis philosophe puisque je te supporte et que je ne t’en veux pas

malgré tout ce que tu m’as fait endurer. Amoureuse, je ne le suis plus

de toi, mais n’est-ce pas parce que ma passion pour mon mari m’a manqué

de très bonne heure que je reste éprise de l’amour et que je me console

ou me distrais dans mes lectures par le bonheur ou le malheur romanesque

des autres.»

Blondeau aimait comme moi et avec moi la neige. Bien chaussés de

chaussons de Strasbourg et de grossiers sabots, nous allions après le

déjeuner faire d’énormes tas de neige dans lesquels nous percions des

galeries ou pétrissions des bonshommes. Les arbres, les plantes, les

buis en bordure, les espaliers étaient plus coquets les uns que les

autres sous leur revêtement de neige.

Le long du haut mur du fond du jardin, surplombant mon temple de verdure

dont les taillis étaient tout saupoudrés de givre brillant, étincelant

sur un tapis de ouate blanche, de grandes stalactites pendaient superbes

et ornementales. C’était féerique, lorsqu’au coucher du soleil ces

stalactites s’éclairaient, luisaient sous les derniers rayons du soleil

et que glissaient jusqu’à leurs pointes fines des gouttes de diamant.

«Blondeau, mon ami Blondeau, regarde ceci, regarde cela, que c’est joli,

que c’est beau, que c’est doré, que c’est brillant.»

Mon admiration ne s’épuisait pas plus que le plaisir de Blondeau à

m’entendre, à me voir ravie et gaiement heureuse.

Mais un jour, dans ce même jardin de neige et de féerie, où tout m’était

cher et précieux, Blondeau me prit par la main marchant à grands pas.

J’avais beau l’interroger il ne me répondit pas.

«Faisons le tour», répondait-il à toutes mes questions.

«Le tour! Blondeau, mais nous l’avons déjà fait quatre fois et tu veux

recommencer; ah! non, par exemple, tu vas me dire ce qui te prend.»

Il avait une telle agitation que je craignis qu’il ne devînt fou et que

cela m’inquiéta au delà de ce qu’on peut imaginer. Mon cœur se serrait à

le voir ainsi, et je ne pouvais plus ni respirer ni marcher. Je lâchai

brusquement sa main, je me campai devant lui et dis:

«Parle, Blondeau, car je te crois fou.

--Je voudrais l’être répliqua-t-il désespérément, pour ne pas te faire

l’affreux chagrin que je vais te causer. Ah! ta grand-mère m’a donné là

une jolie commission. J’ai été trop bête, en vérité, de me charger de

t’apprendre une pareille nouvelle. Je voudrais être à cent pieds sous

terre.

--Eh bien, quoi? Blondeau, tu m’assassines!»

Il reprit ma main et refit le tour presque en courant, puis brusquement

s’arrêta, ayant enfin le courage de me dire:

«Juliette, ma mignonne chérie, tu sais que Mme Dufey a vendu sa pension

aux demoiselles André, les amies de ta mère, qui les a connues dans le

bourg qui a brûlé au commencement du mariage de tes parents, ce bourg où

habitait l’oncle de ton grand-père.

--Oui, je sais, et elles sont très gentilles ces demoiselles, je les ai

vues. Elles m’ont dit que le souvenir de maman leur était cher et

qu’elles seraient heureuses de reporter sur sa fille leur fidèle

affection. J’ai trouvé la phrase jolie et je l’ai retenue. Quel chagrin

veux-tu que j’aie de cela?»

Blondeau, prêché par ma grand-mère, avait, certes, préparé de longs

discours, mais emporté par sa hâte après toutes ses hésitations, il me

dit brutalement:

«Eh bien, ta grand-mère a vendu le jardin pour bâtir la pension des

demoiselles André.

--Quel jardin?

--Celui-ci, le nôtre, le sien, le tien!

--Tu mens!

--Hélas! non, ta grand-mère n’a pas osé te le dire avant que l’acte soit

signé; elle savait bien que tu la supplierais et l’en empêcherais; à

cette heure la chose est irrévocable. Tout est fini depuis ce matin.

--C’est abominable. Je veux garder mes arbres, mon temple de verdure,

mes broussailles, je ne veux pas, je ne veux pas qu’on me les prenne.

Blondeau, rachète-moi mon jardin, tu as de l’argent. Nous nous ferons

une maison dedans tous les deux, tu ne peux m’abandonner, toi.»

Et je me jetai dans ses bras en pleurant. Il me sembla que tous mes

arbres levaient leurs branches au ciel, qu’ils pleuraient avec moi sous

le soleil.

Quoi! mes vignes et leurs grappes de muscat dont j’étais folle, quoi!

mon immense abricotier en espalier, dont j’aimais tant les abricots

verts ou mûrs, que j’avais fait mesurer, qui était le plus grand de tout

Chauny, et qu’on venait voir avec ses cinq mètres de large et ses dix

mètres de hauteur, quoi, mes buis que je taillais moi-même en boule et

en bordure, quoi, tout cela allait être arraché, coupé, détruit?

«Blondeau, pourquoi ma grand-mère me fait-elle une si grande peine dont

je ne me consolerai jamais?

--Parce qu’elle n’aurait jamais retrouvé une occasion semblable, et

c’est pour ta dot?»

J’éclatai.

«Ah oui, encore pour de l’argent, mais cet argent c’est donc la misère

de ma vie. C’est comme l’héritage pour lequel maman m’aurait laissé

mourir. Pour ma dot, ma grand-mère va me tuer!»

Cette fois ce fut moi qui provoquai le «drame de famille» et quel drame!

Je me montrai cette fois la fille emportée de mon père si violent. Ma

colère, ma dureté pour ma grand-mère, la firent affreusement souffrir.

Je m’enfermai dans ma chambre durant plus de quinze jours. Arthémise

m’apportait à manger. Je n’entr’ouvrais ma porte qu’à elle. Blondeau,

mon grand-père, mon ami Charles, ne purent entrer. Ma grand-mère n’osait

même pas monter. Je lui écrivais chaque jour une lettre de cruels

reproches à laquelle elle n’avait pas la force de répondre.

Sa peur était que mon père n’arrivât et que je ne voulusse la quitter à

tout jamais. Il y avait pour la rassurer une brouille grave à ce moment

entre elle et mon père, celui-ci ayant voulu emprunter de l’argent à sa

belle-mère pour payer les dettes de son frère Amédée, le militaire, qui

faisait des bêtises. Ma grand-mère ayant refusé, on ne se voyait plus

depuis deux mois.

Je pensais à Blérancourt où le jardin était petit mais séparé seulement

par des haies d’autres jardins, où j’aurais mon père que, décidément,

j’aimais autant que ma grand-mère; mais ma mère m’effrayait avec sa

froideur comparée à la gaieté et à l’exubérance de mon grand-père. Et

puis à Blérancourt, il n’y avait ni Blondeau, ni mon ami Charles.

D’ailleurs je savais bien que, quoique ma mère fût jalouse de

l’affection de ma grand-mère pour moi, elle me blâmerait de

l’abandonner, me déclarerait ingrate, et il n’y avait pas à penser à lui

expliquer le pourquoi de la vente du jardin par ma grand-mère et sa

préoccupation de ma dot.

Les réflexions se succédaient dans mon esprit, s’enchaînant pour me

rendre plus indulgente envers ma grand-mère, mais dès que je songeais à

la destruction de mon jardin, j’éprouvais une souffrance telle que je

perdais toute mesure dans mes jugements.

Je songeais bien aussi à aller demander à mes tantes de me prendre, à

écrire à Marguerite de venir avec Roussot me voler un soir que je lui

donnerais rendez-vous dans la petite rue des Juifs, sur laquelle

s’ouvrait notre jardin, mais j’avais le secret instinct que si mes

tantes étaient vraiment heureuses de m’avoir à elles deux mois de

l’année, à l’époque où on vivait dehors, ma turbulence, ma surabondance

de gaieté, de vie, ma passion du mouvement, les fatigueraient durant

l’année entière.

Il n’y avait que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau, que

mon ami Charles, qu’Arthémise, pour tout aimer, tout comprendre en moi,

et j’ajoutai intérieurement pour tout subir de moi.

Je manquais depuis quinze jours à la pension. Ma grand-mère disait que

j’étais malade et on le croyait, puisque personne ne m’apercevait.

Cependant ma grand-mère finit par prier M. le doyen, que j’aimais

beaucoup, parce qu’il avait désiré, craignant l’influence de mon père

sur moi, ce que bien entendu on ne m’avait pas confié, que je fisse ma

première communion à dix ans et demi au lieu de onze ans et demi.

J’étais très flattée d’être la plus jeune et la plus remarquée du

catéchisme. D’ailleurs, ma taille égalait celle des plus grandes.

Ma grand-mère dit à M. le doyen la vérité sur ma passion pour mon

jardin, sur ma folie de la nature, sur sa brusque résolution de vendre à

cause du prix exceptionnel et en vue de ma dot, etc., etc.

M. le doyen vint frapper à ma porte. Je n’ouvris pas malgré le touchant

appel qu’il m’adressa. J’entendis un sanglot de ma grand-mère. A partir

de ce moment, mon cœur s’amollit, ma rancune s’envola, mais un vilain

ressaut d’orgueil m’empêcha de rappeler ma grand-mère et M. le doyen. Je

m’en repentais, lorsque Arthémise, à qui j’avais demandé de l’encre,

revint pour m’en apporter. Je lui ouvris. J’étais en face de M. le

doyen.

Le moment de la solution amiable était venu. Pour sauvegarder la dignité

de ma retraite, je feignis de me laisser convaincre par les arguments de

M. le doyen et impressionner par ses menaces de ne plus me recevoir au

catéchisme, de remettre ma première communion à l’année suivante, en

1848.

«Viens, me dit-il, demander pardon à ta grand-mère.

--Non, monsieur le doyen, n’exigez pas que je demande pardon, je ne le

pourrais pas. Je suis trop malheureuse de penser que ma grand-mère a

vendu mon jardin, que je l’ai perdu pour toujours. D’ailleurs cela n’est

pas nécessaire, vous le verrez, grand-mère sera assez contente de

m’embrasser.»

Ma grand-mère m’attendait au salon, sachant que M. le doyen était entré

dans ma chambre, et ayant appris, par Arthémise qui avait écouté, que je

«cédais».

Le soir à dîner on me fit fête sans rien me dire de ma longue bouderie.

Il n’eût pas fallu me gronder. Je n’étais pas du tout consolée de la

perte de mon jardin de fleurs, de fruits, de verdure et de neige.

Je ne vis pas fleurir les premières fleurs, je ne cueillis pas, pour la

table de ma grand-mère et le petit vase blanc dans lequel je les

groupais avec art, les premières roses de Bengale.

Dès les beaux jours et durant tout le printemps, les terrassiers

entamèrent le rempart derrière le haut mur du jardin, et tout s’écroula

ensemble. On perçait une rue nouvelle sur laquelle donnerait la grande

porte principale de la pension. Les bâtiments devant s’élever à vingt

mètres seulement de notre cour fleurie, le grillage de bois peint en

vert fut de suite remplacé par une affreuse muraille.

Tous les bruits de démolition des murs du jardin me brisaient le cœur.

Durant la nuit, la plainte du vent me faisait croire que j’entendais les

soupirs d’agonie de mes arbres.

Un jeudi après-midi, dans la cour fleurie où je jouais tristement, je

perçus un bruit aigu, un sifflement et une sorte de déchirement. Quelque

chose bien sûr était arraché, résistait, gémissait avec sa voix d’arbre.

Je compris que ce devait être le supplice de mon abricotier. Autrefois,

à cette époque de l’année, il sentait la sève monter aux ramilles de ses

longues branches et je lui voyais les premiers bourgeons. On le

torturait.

Ces déchirements de mon abricotier réveillèrent toute ma douleur.

Derrière ce mur odieux l’agonie s’achevait.

Je voyais en pensée la dévastation terminer son œuvre cruelle; on

arrachait les derniers vestiges de la vie de mes arbres, leurs racines,

on nivelait la mauvaise et la bonne terre mêlées. Je souffrais à en

devenir malade.

* * * * *

Le raccommodement de mon père et de ma grand-mère s’était fait, un ami

de mon oncle Amédée, (oncle qu’aucun de nous ne connaissait à Chauny

parce qu’il ne quittait pas l’Afrique) cet ami ayant payé ses dettes à

temps pour qu’il ne fût pas forcé de donner sa démission d’officier.

Le frère de mon père, très intelligent, très brave «aimait un peu trop

le plaisir», disait mon grand-père qui se hâtait d’ajouter:

«La vie des camps entame les plus solides vertus privées.

--Comme elle a entamé les tiennes, ajoutait ma grand-mère.»

Et Blondeau terminait en disant:

«Paix à celles qui ne sont plus.»

Un jour que nous ne l’attendions pas, mon père entra tout joyeux, disant

à ma grand-mère, devant moi:

«Voulez-vous me donner Juliette pour que je lui fasse faire un grand

voyage?

--De Chauny à Blérancourt.

--Non, non, beaucoup plus loin.

--Où donc? mon cher Jean-Louis.

--A Amiens, Abbeville, Verton. Je lui montrerai et me montrerai à

moi-même, car je ne la connais pas, la mer! Bien mieux, nous irons la

voir en chemin de fer.

--Ah, ça non, pas le chemin de fer! répondit ma grand-mère: ces

monstruosités-là me font peur et l’on dit que chaque jour, chaque fois

que des gens y montent, il y a des accidents, des morts et des blessés.

Juliette n’est pas encore d’âge à se garantir d’un danger en faisant son

testament. Mais d’où vient ce grand projet?

--Vous vous rappelez, ma chère mère, ce jeune manœuvre, si

extraordinairement intelligent, Liénard, dont je me suis tant occupé,

que j’ai éduqué et instruit et dont j’ai fait un ingénieur.

--Oui, oui, et c’est là une de vos bonnes œuvres. Faire monter d’en bas

un homme pauvre est autrement méritoire et utile que de se torturer

l’esprit pour ruiner les «classes moyennes» et uniformiser la misère.

--Attrape, Jean-Louis, répliqua en riant mon père. Eh bien, mon petit

Liénard, continua-t-il, a fait brillamment son chemin. Il est

aujourd’hui chef de division du chemin de fer de Boulogne-sur-Mer. Il

commande à six cents employés et ouvriers, et son rêve est que je le

voie dans l’exercice d’une fonction dont il est fier et qu’il me doit.

Il m’invite à aller passer quinze jours avec Juliette à Verton. Mme

Liénard adore notre fille qu’elle est toujours venue voir quand elle l’a

sue à Blérancourt, n’est-ce pas Juliette?

--Grand-mère, répondis-je, si tu le permets, je serai heureuse d’aller

avec papa faire un grand voyage. C’est mon rêve de voyager. J’aime

beaucoup Mme Liénard.» Et, me penchant à son oreille, j’ajoutai: «Et

puis, ma grand-mère, cela me distraira de mon grand chagrin.

--Oui, ma Juliette, c’est ce que je pense, me répondit-elle. Que ton

père me laisse quinze jours pour préparer ta toilette, car je veux que

rien ne te manque, et tu iras voir la mer.»

Lorsque mon père fut parti, ma grand-mère me dit:

«Il faut que j’obtienne de M. le doyen une dispense pour que tu puisses

quitter le catéchisme sans que cela retarde ta première communion. Mais

je pense qu’il n’y aura pas là de difficultés.

Chauny tout entier s’intéressait à ce voyage. Mon grand-père en raconta

le pourquoi et le comment à qui voulut l’entendre. A la pension je fus

questionnée, requestionnée, et, autant j’avais été humiliée de

m’entendre dire: «Il paraît que ta grand-mère t’a vendu ton fameux

jardin que tu croyais aussi beau qu’un royaume», autant la fierté me

vint de songer à tout ce que j’aurais à raconter d’intéressant, de vu

par moi seule, à mes petites amies et à mon retour.

* * * * *

Le voyage de Paris à Amiens, bien entendu, se faisait en diligence.

Nous nous arrêtâmes une journée entière à Saint-Quentin pour voir mes

parents Raincourt avec qui je parlais de mes chères tantes et de ma

grand-mère, heureux qu’ils étaient de voir leurs cousines réconciliées.

A Amiens nouvel arrêt pour voir d’autres Raincourt. Je visitai la

cathédrale, et l’impression de puissance et de grandeur que j’ai eue

alors m’est restée. Mes cousines nous conduisirent à l’Opéra. On jouait

Charles VI. Je fus quelque peu ahurie de l’énormité de la salle, mais

j’ai gardé en ma mémoire le souvenir des scènes représentées, du ballet

et surtout du bruit extraordinaire que firent les applaudissements

frénétiques de toute la salle à l’air de:

«Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne régnera!»

Comme toute bonne picarde je détestais les Anglais et je battais des

mains avec le même enthousiasme que les autres spectateurs aux trois

reprises du: «Non, non, jamais en France!»

J’eus de cette soirée mal à la tête pour trois jours. L’orchestre

m’avait broyé les tempes.

C’est à Amiens que je vis un chemin de fer pour la première fois. Les

jeunes personnes de onze ans aujourd’hui ne s’imaginent pas ce que

c’était pour une fille de dix ans et demi que d’entendre le sifflet qui

déchire les oreilles, le ronflement de la machine, de monter dans ces

boîtes très hautes qui semblaient fragiles, de voir la noirceur, la

fumée, l’air de diable du mécanicien et de son aide. J’eus très peur.

Liénard était venu à notre rencontre à Amiens et nous occupâmes, grâce à

lui, notre wagon à nous seuls. Mon père eut à me prêcher parce que je

devins très pâle au moment où le train partit. Je restai longtemps

silencieuse, sans curiosité, ne questionnant pas, contre toutes mes

habitudes.

Je me tenais des deux mains à la banquette, tant je me sentais peu

rassurée par ce remuement baroque. Mais peu à peu je m’enhardis et,

agenouillée, je voulus à un moment donné regarder par la portière pour

mieux voir les arbres et les maisons accourir au devant de nous, et si

vite, si vite.

«Juliette, me cria Liénard, ne te penche pas ainsi. Ce matin sous le

tunnel dans lequel nous allons entrer une dame ayant fait ce que tu

viens de faire, a été guillotinée par un train qui croisait.»

Je me rejetai dans le wagon et quand je fus sous le tunnel un grand

frisson me secoua. Je crus voir le corps de la dame guillotinée rejeté

dans le wagon.

Décidément, je préférais les diligences au chemin de fer.

A Abbeville encore une cousine, fille de notre cousine d’Amiens. En dix

minutes je fus liée avec ses deux enfants et j’aurais bien voulu ou

continuer de jouer avec eux ou les emmener avec moi à Verton, chez Mme

Liénard, où il n’y avait pas d’enfants.

Le chemin de fer n’était pas terminé entre Verton et Abbeville où se

trouvait justement la branche que notre ami Liénard achevait. Désolée,

je dis adieu à mes cousins pour monter en voiture, mais je les oubliai

immédiatement, distraite par la route que nous faisions. Je respirai

pour la première fois l’air tonique de la mer et j’en étais enivrée. Mon

père s’extasiait sur toutes choses et je prenais une part bruyante à ses

enchantements.

Verton, but de notre grand voyage, nous était raconté par notre ami

Liénard.

«Placé, nous disait-il, entre Montreuil bâti sur une éminence et le

hameau de Berck, qui semble plaqué dans les dunes au bord de la mer,

Verton est le plus beau village du Pas-de-Calais. A mi-hauteur, ses rues

en pente et bien alignées, ne laissent pas séjourner la pluie; les

maisons coquettes rivalisent entre elles de propreté et de gaieté. Berck

est misérable, habité seulement par de pauvres pêcheurs, mais je suis

sûr que le chemin de fer en fera une plage courue et j’y ai acheté des

terrains qui prendront certainement une grande valeur. Vous devriez en

acheter, Lambert, pour la dot de Juliette.

«Avec quoi, grand Dieu, dit mon père en riant, achèterai-je des

terrains?

--Mais votre belle-mère vient d’en vendre et...

--Tais-toi, ne parle pas de ma dot, Liénard, tu me fais beaucoup de

chagrin. Laisse-moi oublier cette horrible dot! m’écriai-je.»

Mon père et Liénard intrigués de mes paroles voulurent savoir ce

qu’elles signifiaient, ils n’obtinrent rien que ceci:

«Je ne veux pas de dot, je n’en veux pas.

--Tu es dans les bons principes, me dit mon père. Il ne faut pas qu’une

fille soit forcée de donner de l’argent pour qu’on la prenne.»

Tout à coup Liénard s’écria:

«Voici la mer!»

Nous regardions, papa et moi en nous tenant par la main. Il faisait un

temps splendide, mais un grand vent venait du large qui semblait porté

par la marée montante.

L’infini de ce que nous voyions remuant et gonflé, s’avançait vers nous,

tels des monstres grossissants et se balançant; leur écume seule nous

atteignait, domptés qu’ils étaient par le rivage immobile.

«Je vous ai fait faire le grand tour pour que vous voyiez cela le plus

tôt possible, disait Liénard joyeux de notre ébahissement. Eh bien,

Juliette, toi que rien n’étonne, qu’en dis-tu?»

Je n’avais guère envie de parler.

D’énormes vagues avec des mouvements de serpents s’écrasant en neige

mousseuse sur la plage, d’abord avec un colossal claquement fouettant

les galets, puis avec un bruissement très doux de l’eau qui soulevait et

roulait les pierres arrondies.

C’était si énorme, la mer s’étendait si loin sous le ciel, que je me

demandais comment toute cette eau lourde pouvait ne pas faire chavirer

la terre; mais je comprenais que c’était enfantin de penser cela et

qu’il ne fallait pas le dire pour qu’on ne me réponde pas une chose

très-simple qui prouverait ma bêtise ou mon ignorance.

Jamais je n’avais pensé à la mer comme à une chose phénoménale. Dans mon

esprit je ne la voyais pas très grande et voilà qu’elle m’apparaissait

immense et sans limites. Je me perdais dans sa contemplation, dominée

par elle au point de ne pouvoir exprimer l’étonnement de ce que je

ressentais.

«Papa, dis-je à un moment où la mer allait disparaître, je crois voir la

crinière embroussaillée des chevaux de Neptune à la crête des vagues.

--Moi, je ne cesse de penser à Homère», me répondit mon père.

Nous quittons le bord de la mer, nous causons d’elle et enfin nous

apercevons Verton et son vieux château le dominant, nous entrons dans le

village. Des curieux sont sur la porte des maisons.

Liénard est ici le personnage important avec le châtelain; il habite le

second étage du château.

«M. le comte de Lafontaine, mon propriétaire, dit Liénard à mon père,

est un ancien officier de cavalerie. Je ne connais pas d’homme plus

charmant. Dame, il n’est pas républicain comme vous et moi, mon cher

Lambert, mais à part cela il est parfait.»

Liénard était en tout l’élève de mon père, et tenait à ne rien éliminer

de ses leçons.

On arrive au château par la rue principale de Verton venant d’Abbeville,

rue qui aboutit directement aux portes du parc dont la plus grande est

surmontée de l’écusson héraldique de la famille des Lafontaine.

L’inscription de cet écusson occupa tellement mon père et fut l’objet

d’une si longue discussion entre lui et Liénard que je l’ai retrouvée

dans des notes de voyage prises par moi pour ma grand-mère.

Oh, ce sont des notes fort succinctes, et j’en puis donner un exemple:

«Verton qui monte--maisons gaies--vieux château dominant--deux

étages--porte principale--écrit dessus dans un rond: _Tel fiert qui ne

tue pas._ Grand, grand parc et une ferme où je m’amuse tout le temps.»

Ma mémoire aidant, les longs récits répétés qui au retour ont gravé

chaque impression dans mon esprit me permettent de reconstituer les

détails de ce «grand voyage» et cela avec d’autant plus de facilité que

l’un des employés de Liénard, placé auprès de lui par mon père, vit

encore, et que j’ai pu contrôler par lui l’exactitude de mes souvenirs.

Le parc du château me parut immense, et je me plus tantôt avec l’un,

tantôt avec l’autre, parmi ceux qui s’occupaient de moi, à m’y promener

et à y jouer durant de longues heures.

Le château de Verton est placé sur la hauteur la plus élevée du parc, et

sa façade regarde du côté de la mer. Du second étage la vue est

admirable. La nuit on aperçoit le phare de Berck. Jamais je ne me

couchai sans contempler le fanal qui éclaire la grande mer.

Mme Liénard me fêta et me gâta comme eût pu le faire ma plus proche

parente. Le comte de Lafontaine m’inspira une affection subite, car il

me prit au sérieux et voulut bien se lier avec moi. Je lui donnai

plusieurs rendez-vous le matin dans le parc et lui confiai le grand

secret de ma vie, le chagrin inconsolable que j’avais de la perte de mon

grand jardin. Je lui parlai de mes arbres avec des larmes dans les yeux;

il parut troublé, et je me rappelle combien je lui sus gré de me

répondre:

«Aimez un peu les miens durant votre séjour ici comme s’ils étaient les

vôtres.»

Avant même que M. de Lafontaine m’eût dit cela, je les aimais, ses

arbres, c’étaient les frères des miens. Quand je fermais les yeux dans

certaines allées, je croyais revoir les disparus. Ils se réchauffaient

et luisaient comme eux au soleil, ils avaient la même voix sous le vent.

En vérité, j’étais bien malheureuse de n’avoir plus mon grand jardin.

Les vaches, les moutons, les chevaux, les chiens de la ferme

m’intéressaient énormément. J’aurais voulu qu’ils s’attachent à moi,

qu’ils me reconnaissent et m’aiment tous. J’étais, enfant, aussi

désireuse de plaire aux bêtes qu’aux gens. Il y avait plusieurs ânes,

mais ils ne chantaient pas comme Roussot et ils dédaignèrent mes

avances, occupés qu’ils étaient des enfants de la ferme.

Notre première promenade un peu longue fut pour Berck. Après avoir

quitté la route d’Abbeville et être entrés dans le chemin de Berck, on

ne trouvait plus ou presque plus de champs cultivés. Je crus voir le

désert, tel que je me l’imaginai. Partout des monticules de sable

mouvant au milieu desquels se trouvaient de tout petits villages, Berck

venait le dernier et il était le plus lamentable de tous. Des huttes

affreuses habitées par de pauvres matelots pêcheurs, que Liénard

appelait des hommes primitifs et qui ne vivaient que du produit de leur

pêche, s’étalaient misérablement disloquées et croulantes.

A Berck une seule chose me frappa: la halle semblable à celle de

Blérancourt où les tisserands des environs apportent les rouleaux de

toile qu’ils ont tissés.

La plage de Berck parut à mon père magnifique et il dit que certainement

on pourrait y faire des établissements hospitaliers, car sa pente douce

et régulière jusqu’à la pleine eau permettrait d’y laisser barboter les

enfants.

«Les gens du pays, quoique très grossiers et très ignorants, sont bons

et travailleurs, nous dit Liénard. Ce sont des ouvriers excellents. Nous

sommes bénis et aimés dans toute la région, sauf à Montreuil, comme

bienfaiteurs ajouta-t-il, parce que nous y apportons l’aisance. A

Montreuil, continua-t-il, on nous maudit. Montreuil est la ville

principale de la contrée, et l’établissement du chemin de fer lui

enlèvera son animation. Traversée par la route de Calais, tout le trafic

passe chez elle; or, avant six mois il n’y passera plus rien du tout, ni

voyageurs, ni marchandises. Il ne lui restera que sa triple enceinte de

fortifications l’enfermant plus que jamais.»

* * * * *

«Le point terminus de votre voyage ne peut pas être Verton, mon cher

Lambert, dit un matin Liénard, à mon père. Je veux que vous inspectiez

toute ma ligne. Nous ferons en wagonnets une certaine partie de la

route, et nous irons à Boulogne-sur-Mer. Alors vous aurez montré à

Juliette une belle ville de notre Picardie: Amiens; l’un de nos beaux

ports de mer: Boulogne.

Mon père ne fit aucune objection. Moi, l’idée de voir de grands bateaux

me rendait joyeuse.

Nous devions revenir à Verton, après avoir visité Boulogne et alors

repartir pour Chauny.

Les chemins de fer avec de petits wagons à ciel ouvert, cela m’allait à

merveille, mais les grands wagons fermés à clef, dont on ne pouvait

sortir que par la bonne volonté des employés, me paraissaient une

prison, et j’avais franchement peur des tunnels, sous lesquels on était

guillotiné.

Toutes les grandes villes que j’ai vues plus tard dans mes nombreux

voyages à travers l’Europe m’ont intéressée à d’autres titres et j’ai pu

les admirer pour mille raisons très complexes et très nombreuses, mais

aucune n’a laissé en ma mémoire une impression plus fortement gravée que

Boulogne-sur-Mer.

Nous étions les hôtes de Liénard, qui nous traita en seigneurs dans l’un

des grands hôtels de la plage. Je voyais la mer tout le jour; je me

levais, moi si dormeuse, pour la regarder, sous les étoiles; je la

contemplai une nuit à la pleine lune. L’or grésillait, crépitait,

sautait en étincelles joueuses à la surface de l’eau, comme pour

encadrer, d’un cadre d’or mouvant, la belle figure de Phébé qui se

mirait.

C’est dans une poésie de moi à cette époque, que je retrouve ces images.

Le croirait-on, je les sais encore, ces vers informes que je n’osais

dire à mon père, et que je conservais à l’admiration béate de mes

grands-parents, de Blondeau et de mon ami Charles.

Le mouvement des bateaux sur la jetée me passionnait tellement que je ne

voulais plus rentrer, et que mon père dut me gronder quelquefois pour me

traîner derrière lui.

C’est à Boulogne que je mangeai la première huître. Toute ma famille

était gourmande jusqu’à la gloutonnerie des grasses huîtres du Nord. En

hiver, quand mon père et ma mère venaient à Chauny, ils choisissaient

généralement le jour où la voiture de la marée arrivait à dix heures;

cette voiture lancée à fond de train, et qui avait des relais comme la

poste, apportait à Chauny, le vendredi dans la matinée, du poisson pêché

dans la nuit du mercredi au jeudi.

Chaque vendredi, durant la saison des huîtres, une bourriche de douze

douzaines de pied-de-cheval était apportée chez ma grand-mère. La

bourriche mise sur la grande table, chacun avait un plat devant soi, et

ouvrait ses huîtres. Mon grand-père et mon père en mangeaient chacun

quatre douzaines. Ma grand-mère et ma mère deux. Blondeau, quand il y

fut, prenait sa douzaine sur la part des autres ici et là.

Est-ce parce que j’en voyais manger de telles quantités? mais il m’avait

toujours été impossible d’en avaler une, ce qui désolait ma famille.

Liénard et moi, nous courions les magasins, tandis que mon père causait

avec des frères démocrates socialistes républicains qu’il avait

dénichés.

Je voulais rapporter beaucoup de petits objets qu’on trouve aux bains de

mer, à toutes mes amies, objets inconnus à Chauny, et j’avais pour cela

tout l’argent que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau,

m’avaient donné pour mon voyage. Ma bourse, confiée aux soins de Liénard

qui marchandait et payait mes achats, devait être bien près d’être vide,

selon mes calculs.

Aussi, lorsqu’un matin mon père me promit un louis si je mangeais une

huître, essayai-je de gagner par là quatre gros écus. Je l’avalai.

D’autres la suivirent plus tard en grand nombre, car j’y pris goût.

Je ramassai des tas de coquilles, et j’aurais désiré en emporter

davantage encore. J’achetai un immense panier à couvercle que je traînai

sans cesse avec moi et n’abandonnai à aucun moment de mon voyage de

retour, malgré les supplications de mon père qui essayait, par tous les

moyens persuasifs possibles, de se débarrasser de cette gêne.

J’allai sur la plage de Wimereux, où le prince Louis-Napoléon avait

débarqué d’une façon si grotesque. Je vis la colonne du grand empereur,

et songeai à mon grand-père, à ma marraine.

Mon père nous parla, à Liénard et à moi, de l’homme de Strasbourg et de

Boulogne, et de son ancêtre, l’homme de Brumaire. Il fut bien plus

indulgent pour le neveu que pour l’oncle, qu’il définissait ainsi:

«L’escamoteur de la Révolution, celui dont le nombre final de conquêtes,

après le sacrifice de millions d’hommes, fut inférieur au nombre des

conquêtes laissé par les quatorze armées de la République.»

Napoléon Ier restait la bête noire de mon père. Il en parlait avec

emportement, comme d’un criminel. Je savais des vers cinglants et

sanglants de mon père, sur le «César moderne» et quand je les récitais,

je terminais en nommant l’auteur, Jean-Louis Lambert.

Mon père avait acheté, en passant à Amiens, un «tilbury», la carrosserie

de la capitale de notre province étant «renommée» comme on disait alors.

Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu’à notre retour à Amiens, en

sortant de la gare, il trouva son «tilbury» attelé d’un fort joli

cheval, au lieu d’une bête de louage qui devait le lui conduire à

Chauny.

Liénard nous avait accompagnés.

«Mon cher ami, dit-il à mon père, en soulignant avec émotion ces mots,

je vous supplie d’accepter cette petite bête comme souvenir de moi,

faible témoignage de mon éternelle reconnaissance.»

Mon père, qui avait la passion d’offrir, mais l’horreur d’accepter,

refusa net; mais Liénard en éprouva un si violent chagrin, je vis de si

grosses larmes dans ses yeux, que je cherchai un moyen de faire céder

mon père.

Le palefrenier qui tenait le cheval par la bride regardait les deux

messieurs avec surprise. Ils se taisaient.

«Veux-tu me le donner, Liénard, ton cheval? dis-je, moi je le trouve

joli et je le prends.»

Attristés un instant plus tôt, mon père et Liénard s’amusèrent de mon

intervention.

«Ah oui, je te le donne, me répondit Liénard, et cette fois s’il est à

toi, je n’ai pas peur que ton père te le reprenne.»

J’adorais l’importance! Ayant dénoué une situation difficile, cela ne me

suffit pas.

«Alors, puisque j’ai un cheval et papa une voiture, ajoutai-je, je veux

retourner à Chauny, non dans la diligence, mais dans le tilbury.

--Mais nous mettrons trois jours, au lieu d’un, dit mon père.

--Oh! papa, vraiment tu les trouveras longs, ces trois jours avec ta

fille, tous les deux, tout seuls? Tu me raconteras un tas de choses, et

moi aussi. Ce sera si amusant, un voyage comme les bohémiens dans une

voiture.

--Faites ce qu’elle veut, mon cher Lambert, dit Liénard; allons, montez

dans votre voiture et partez. Je me charge de vous envoyer vos paquets

par la diligence.

--Papa, papa, je t’en conjure, partons.

--Le cheval a-t-il mangé? demanda Liénard au palefrenier.

--Oui, monsieur, il peut marcher cinq heures sans avoir besoin de rien.

--En route, en route! s’écria joyeusement notre ami, qui me hissa dans

le tilbury, après m’avoir embrassée.»

Mon père et Liénard, se donnèrent l’accolade en amis très tendres qu’ils

étaient, mon père monta.

«Où est la route nationale? demanda-t-il au palefrenier.»

Liénard répondit:

«Ce garçon va prendre l’une des voitures de la gare et vous accompagner

jusqu’à la tombée de la nuit, pour s’assurer que le cheval de Juliette

ne se permettra pas quelque escapade. Je passerai demain matin chez son

patron, et j’aurai ainsi de vos nouvelles. Adieu, adieu, bon voyage!»

Une petite valise achetée par mon père à Boulogne, pour nos objets de

toilette, mon fameux panier à nos pieds, notre billet de bagage confié à

Liénard et, fouette cocher, nous voilà partis.

Chaque détail de cet adorable voyage m’est présent. Il me sembla que

j’entreprenais une chose énorme et qui allait durer un temps indéfini.

Mon cheval jeune, ardent, nous ravissait, mon père et moi. Il nous

occupa exclusivement tout d’abord. Nous ne regardions rien que lui. Ah!

quel nom avait-il?

Le palefrenier nous dit qu’il s’appelait: Coq, ou Cock, il ne savait pas

bien si c’était Coq ou un nom Anglais.

«Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne règnera! m’écriai-je,

me rappelant l’air entendu à Amiens, dans Charles VI; ce sera Coq.»

Coq filait. Le palefrenier nous avait quittés nous indiquant les

villages, les relais de poste où nous devions nous arrêter dans la

journée, ou coucher le soir.

Nous nous rappelions, mon père et moi, nos plus longues courses en

voiture autour de Blérancourt, mais ce n’était pas, comme à présent, un

voyage.

Mon père riait de toutes mes observations, de toutes mes réflexions; à

chaque instant il me répétait: «Oh! tu es bien ma fille, c’est à moi

seul que tu ressembles.»

Nous étions sortis d’Amiens à onze heures du matin, et à cinq heures du

soir nous ne songions pas encore à terminer notre première étape. Nous

avions acheté quelques gâteaux, des fruits, et tant que notre joli Coq

ne serait pas fatigué, nous ne nous arrêterions pas.

«Juliette, me dit mon père, à un moment où il avait ralenti la marche de

Coq, ne t’es-tu pas demandé si je pourrais indéfiniment me soumettre à

notre séparation, si la souffrance de voir ton esprit façonné par

d’autres que par moi, me serait toujours supportable? Ma plus ardente

ambition est de faire de ta pensée la fille de la mienne, et cela sera

un jour, il faudra que cela soit.»

Je ne répondis rien. Je me répétais intérieurement la phrase de mon

père: «faire de ta pensée la fille de la mienne», et je me disais que,

puisque j’étais sa fille, tout en moi devait être aussi sa fille, mais

alors, étant la petite-fille de ma grand-mère que j’adorais, comment

pouvais-je être à la fois tout entière à ma grand-mère, et tout entière

à mon père? Ce sentiment que j’avais de la difficulté dans laquelle se

trouvait mon double amour pour ma grand-mère et pour mon père, de se

partager, me remplissait de tristesse. Mon cœur se serrait quand je

songeais que, de plus en plus, j’aurais conscience du chagrin que je

faisais à chacun d’eux en les quittant, parce que, lorsque je les

revoyais, ils sentaient que je leur revenais l’esprit et le cœur rempli

de l’autre.

A ce moment-là j’en voulais encore à ma grand-mère d’avoir vendu mon

jardin. La grande maison de Chauny, qui autrefois me plaisait plus que

la petite maison de Blérancourt, m’apparaissait comme une prison. La

cour fleurie n’était gaie que parce qu’elle précédait le jardin, sans

cela elle allait avoir l’air, à l’ombre du grand mur qu’on bâtissait,

d’un tout petit carré comme dans les cimetières.

Mon père songeait, lui aussi, à beaucoup de choses tristes; notre gaieté

courait maintenant en sens contraire, et ne pouvait plus nous rattraper.

Toute mon enfance écoulée dans mon tant aimé jardin, me revenait en

mémoire; les printemps avec les traînées de violettes le long des murs

du fond, les étés avec les paniers de fraises, que je courais cueillir

moi-même, au moment où nous allions nous mettre à table, les fruits de

toutes sortes dont je surveillais avec tant d’intérêt la maturité, que

je goûtais sans cesse, pommes, poires, prunes, cerises, abricots, etc.,

jouissant du plus grand luxe dont puisse jouir un enfant, celui de

manger des fruits, de tous les fruits, toute l’année à satiété:

«Papa, tu approuves grand-mère d’avoir vendu son jardin, demandai-je

brusquement à mon père, résolue tout à coup à lui confier mon chagrin,

sans lui parler de la dot.

--Mais oui, puisqu’elle en a retiré un beau prix.

--Alors, d’après toi elle a bien fait.

--Sans doute, elle n’aurait jamais retrouvé une occasion pareille.

Peut-être s’est-elle décidée en dehors de la question d’argent, un peu

pour toi.

--Ah ça, c’est trop fort!

--Pourquoi? Tu n’auras que quelque pas à faire pour aller à ta pension.

Elle pourra même te voir jouer, d’une aile qu’elle veut construire.

--Alors, grand-mère va encore rétrécir la petite cour? Eh bien, moi,

vois-tu, papa, je ne puis pas dire le mal qu’on me fait avec tout cela.

On m’a pris mes allées où je me promenais, où je jouais, mes arbres,

tout ce que j’aimais dans les choses, on m’a pris mon bonheur de

regarder toute seule ce qui pousse, de comprendre comment les plantes

grandissent, comment les fleurs deviennent fruits, on m’empêche

d’entendre le remuement et la poussée de ce qui a la vie, la plainte

suivie d’un froid silence de ce qui meurt. Pour moi, vois-tu, papa, le

soleil c’est quelqu’un de divin à qui je parle et qui me répond avec des

signes écrits, que je vois dans les rayons de la lumière; je te ferai

fermer à demi les yeux quand vient l’heure de midi et te montrerai les

signes étincelants, les écritures d’or. La lune me suit quand je marche

et me laisse croire qu’elle est mon amie. Je t’assure, papa, que j’ai

entendu la terre éclater avec de petits tocs gentils sous les pointes

d’asperges ou quand les graines qu’on a semées germent. Je ne sais pas

comment te dire tout cela, comment t’expliquer ces choses, mais si

j’aime à lire, si les livres m’instruisent beaucoup, surtout les

voyages, qui m’agrandissent la terre, j’ai, crois-moi, papa, beaucoup

appris dans mon jardin sur ce qui est petit.»

Mon père m’écoutait, ses yeux fixés sur les miens; les rênes dans ses

mains étaient si molles que tout à coup pris de gaieté ou énervé par la

fatigue, Coq fit quelques bêtises, les premières.

Une correction le cingla et le calma.

«Ce Coq, dit mon père, est indigne d’une trop grande confiance.»

Et il ajouta:

«Parle, ma Juliette, parle. Si tu savais la joie que tu me causes? Tu

aimes la nature comme je l’aime, tu la sens comme je la sens, tu la

poétises comme je la poétise. Ah! le vieil Homère me rend aujourd’hui ce

que je lui ai donné en t’apprenant à l’aimer, c’est lui qui a mis en toi

l’amour des choses. Tu seras païenne un jour, j’en suis certain.

--Oh! papa, le vilain mot, ne dis pas cela, surtout jamais devant ma

grand-mère, cela la ferait trop souffrir, et ce n’est pas vrai; ce ne

sont pas les nymphes, les hamadryades, les dryades que je voyais, que

j’écoutais dans mon jardin, c’étaient vraiment mes arbres, mes plantes

et mes fruits.

--Bien, bien, dit mon père, j’ai promis à ta grand-mère, à ta mère, de

te laisser faire à leur gré ta première communion. Elles m’ont pris ton

enfance, qu’elles la gardent; mais ta jeunesse m’appartient et nous

recauserons de tout ceci. J’ai maintenant pour me calmer, pour me faire

attendre patiemment, et les jours que j’entrevois, et ce que tu viens de

me dire, ma Juliette chérie.

--N’ayant plus mon jardin, il faudra pour ne pas trop souffrir de

l’avoir perdu, que j’oublie tout ce que j’y ai aimé et compris,

répliquai-je. J’ai tant de morts à pleurer, j’ai tant entendu d’arbres

abattus, gémir, pousser leur dernier cri, qu’en y songeant, je crois les

entendre encore et que mon cœur se serre et que c’est affreux d’avoir

détruit tant de ces vieux serviteurs qui donnaient de si doux fruits

pour se faire aimer, que c’est un crime de recouvrir de graviers une

bonne terre qui ne demandait qu’à nourrir les graines et à se couvrir de

récoltes.»

Le soir de ce jour, mon père s’arrêta à un relais de poste, dans une

grande auberge, claire et propre, où j’allai voir rôtir à la cuisine une

dizaine de poulets embrochés. C’était là que dînaient les voyageurs de

la diligence.

Lorsque mon père me coucha dans l’un des deux immenses lits de notre

chambre, j’avais la fièvre et je rêvai haut de mon jardin toute la nuit.

Mon père m’empêcha d’en parler le lendemain, et il me conta de belles

histoires grecques qu’il ne m’avait pas encore contées.

Notre voyage s’acheva sans incidents et je trouvai ma grand-mère

follement heureuse de me revoir, mais comme nous arrivions tard et que

j’étais très lasse, on me mit au lit immédiatement. La porte de la

chambre de ma grand-mère, qui voulut absolument que je couche auprès

d’elle cette nuit-là, parce que mon père lui avait parlé de ma fièvre,

cette porte était ouverte. J’entendis mon père qui disait à mon

grand-père et à ma grand-mère:

«Je ne crois pas qu’elle se console d’avoir perdu son grand jardin.

--Comme il est clair qu’elle se mariera avec un gentilhomme campagnard,

répartit en riant mon grand-père, comme l’éducation qu’elle reçoit de

ses tantes doit la conduire à épouser quelque Roussot perfectionné, elle

pourra pendant et après sa lune de miel, se payer des arbres et de la

terre. Ne nous apitoyons donc pas exagérément sur son malheur actuel.»

Mon grand-père et ma grand-mère s’étaient tout naturellement querellés

en mon absence. J’en eus la preuve par la réponse de ma grand-mère. Le

_on_ que j’avais presque banni, ayant repris ses droits.

«_On_ plaisante toujours, dit-elle, même sur ce qui peut le plus

m’évouvoir: les chagrins de Juliette. Depuis que j’ai vu ce qu’elle

souffre de la privation de son jardin, je me reproche douloureusement de

le lui avoir enlevé. _On_ devrait comprendre cela et n’en pas rire. _On_

sait bien cependant que je ne pouvais courir le risque de faire de la

peine à Juliette que mue par un sentiment se rapportant à elle, et que

ce sentiment, il m’est impossible de le crier sur les toits.

--Bien, bien, répliqua mon grand-père, _on_ n’a pas besoin de leçon,

_on_ aime sa petite-fille autant que père et mère et grand-mère, _on_

tient à plaisanter sur les chagrins de Juliette et _on_ continuera par

la simple raison qu’_on_ croit que ce sera une façon de la consoler.»

Les regrets de ma grand-mère adoucirent mon chagrin; mais que de fois

mon pauvre grand-père fut rabroué à propos de sa «façon de me consoler».

* * * * *

Il est impossible de soupçonner aujourd’hui l’importance qu’avait à

l’époque de mon enfance un voyage en chemin de fer. Tout Chauny en avait

parlé lors de mon départ, tout Chauny m’interrogea au retour. Quand je

sortais avec mon grand-père, on m’arrêtait dans la rue pour me demander

si c’était bien effrayant, un chemin de fer.

La vérité est que les horribles sifflets, le bruit sourd et menaçant de

la locomotive, les tunnels, oh! les tunnels! l’affreuse fumée noire qui

faisait de vous des charbonniers en quelques heures, tout cela m’avait

fort inquiété et me paraissait une chose venue en droite ligne de

l’enfer.

«Ça écorche les oreilles, ça aveugle si on met le nez à la portière, ça

secoue à faire trembler, c’est laid, et ça enlaidit», répétais-je à tous

ceux qui me questionnaient.

A la pension, mon succès était fou. Chaque «grande» m’interrogeait pour

elle et pour sa famille, chaque «petite» voulait savoir toute l’histoire

du chemin de fer, de la mer, des bateaux.

Mon grand panier de coquillages fut vidé en quelques jours. Le grand

nombre de mes cadeaux s’écoula vite. Une semaine après mon retour, il ne

me restait plus rien.

«Ça, disais-je de mes coquilles, ça n’a pas été acheté, je les ai

ramassées moi-même à la vraie mer! à la mer en vrai!»

Ces mots produisaient un effet immense. Aux récréations, je pérorais

entourée sans cesse d’un grand nombre d’auditrices yeux ronds et bouches

bées. Des questions partaient de tous côtés. On ne se lassait pas

d’entendre mes récits toujours les mêmes. L’histoire de la femme

guillotinée sous le tunnel faisait frémir toutes mes compagnes.

«Pourquoi aussi est-ce qu’elle s’est penchée par la portière, disaient

les «grandes», on doit faire attention quand on voyage; en voyage on

court toujours de très grands dangers, il n’y a qu’à en lire pour le

savoir.»

Les «petites» demandaient surtout si la femme guillotinée sous le tunnel

avait des enfants et s’ils étaient là.

Lorsque je répondais oui, panique générale. La nichée questionnante

s’éparpillait avec des oh! effarés.

Il faudrait aujourd’hui qu’une élève dans une pension eût hiverné au

pôle Nord et raconte qu’elle a vu une mère broyée par un _icefield_ sous

les yeux de ses enfants, pour produire l’effet de mon chemin de fer et

de ma femme guillotinée sous un tunnel. On commençait à construire la

ligne de Paris à Saint-Quentin qui devait traverser Chauny et la

question du chemin de fer était passionnante pour tout le monde.

J’avais, à la maison, procédé avec un grand art. Chaque soir, après le

dîner, je racontais à ma grand-mère, à mon grand-père, à Blondeau, à mon

ami Charles qui n’eût manqué sa soirée pour rien au monde, je racontais,

dis-je, l’une de mes journées, jamais plus, jamais moins, et mes récits

durèrent autant que mon voyage avait duré.

J’avais manqué tout un mois de catéchisme, mais M. le Vicaire qui nous

instruisait eut pour moi des indulgences. Lui-même s’intéressa

énormément à mon voyage, et me demanda, comme tous me le demandaient,

mes impressions sur le chemin de fer et sur la mer.

Mes réflexions lui plurent et il en fit part à M. le Doyen, qui lui-même

voulut me questionner. Je lui dis que le chemin de fer était une

invention abominable, sifflante, une invention de l’enfer avec ses feux

et sa noirceur diabolique.

Ce voyage, décidément, me faisait une situation à part. Dans la ville de

Chauny, j’étais par lui autre chose que les autres jeunes personnes de

mon âge. M. le Doyen, à mesure que l’époque de la première communion

approchait, s’occupait de plus en plus de moi. Il me désigna pour

prononcer les vœux du baptême et pour conduire l’une des files des

communiantes à la Sainte Table. L’évêque de Soissons venait cette

année-là, comme tous les deux ans, faire la confirmation. Je fus choisie

encore pour lui adresser le compliment de bienvenue à la cure.

J’étais la plus jeune et la plus grande parmi les communiantes. Ma

grand-mère et mon grand-père, Blondeau, mon ami Charles, ne s’occupaient

plus, depuis que le récit de mon voyage était terminé, que de ma

première communion. La mousseline la plus fine avait été commandée par

ma grand-mère pour ma robe et pour mon voile. Le blanc m’allait à

merveille, me répétait-on, et j’allais être la plus belle. Mon ami

Charles m’apprenait à dire mes vœux de baptême et mon compliment à

Monseigneur, de façon plutôt théâtrale que pieuse.

J’avais pour amie intime une étrange créature de mon âge, petite autant

que j’étais grande, spirituelle, mauvaise langue, endiablée, dont

l’influence sur moi n’était rien moins que bonne. Chaque fois qu’elle me

voyait un enthousiasme, une admiration, elle s’acharnait à les démolir.

Son nom était Maribert[3]. Nous étions liées depuis quatre ans, nous

avions eu des brouilles très graves, des réconciliations dont toute la

pension s’était occupée.

[3] La finale seule de ce nom est exacte.

Maribert faisait sa première communion en même temps que moi. Elle était

pensionnaire et très surveillée parce qu’elle se permettait sur le

catéchisme des réflexions qui scandalisaient les moins recueillies.

Souvent, elle répondait à M. le Vicaire, elle lui tenait tête en

discutant les articles qu’il nous expliquait.

«Vous serez rejetée de l’Église si vous ne vous soumettez pas, lui

disait parfois M. le Vicaire, vous avez l’esprit d’une renégate.»

Elle osait répondre:

«Je suis philosophe, j’ai l’esprit fort!»

Je devins pensionnaire durant le mois qui précéda ma première communion;

M. le Doyen, ayant constaté que je me préparais mal chez mes

grands-parents, obtint d’eux qu’ils se sépareraient de moi jusqu’au

«grand jour»; Maribert trouva moyen de m’avoir comme voisine de dortoir

et alors aux récréations, en classe à l’aide de petits papiers qu’elle

me glissait, elle commença à travailler mon esprit dans le sens de

l’incroyance; elle s’efforça de me prouver que M. le Doyen n’était

nullement évangélique, que M. le Vicaire qui nous instruisait préférait

un bon dîner à une bonne messe, que Mlles André, nos maîtresses, étaient

beaucoup plus préoccupées de ne pas perdre leurs élèves que de les

instruire et de les perfectionner.

«Ainsi moi, me disait-elle, on devrait me renvoyer, ces demoiselles

savent très bien que je change toutes les idées que je veux changer, que

je suis une perturbatrice, que je ne ferai pas ma première communion

sérieusement et que j’empêcherai toutes les autres, toi la première, de

la faire avec l’onction, avec la dévotion nécessaires; et on me garde,

moi brebis galeuse, dans le troupeau.»

Je subissais l’influence de Maribert, et l’on eût mieux fait de me

laisser auprès de ma grand-mère qui, quoique trop préoccupée pour moi

des choses de ce monde, ne pouvait qu’augmenter ma foi.

Le matin du jour de ma première communion j’étais triste, mécontente, je

ne me sentais pas ce qu’il eût fallu être, et j’enviais les joies de

celles qui ayant eu la force de résister à la diabolique Maribert

avaient sur le visage une expression de béatitude.

Au moment de partir pour l’Église, Maribert me glissa dans la main un

morceau de chocolat en me disant avec ses yeux luisants et démoniaques:

«Mange!»

Et en même temps je l’entendis croquer la moitié de la tablette qu’elle

m’avait donnée.

Je lui jetai son chocolat à la figure. Ah! cela non! C’était trop. Je

voulais bien, moi aussi, avoir l’esprit fort, mais je ne voulais pas

commettre un sacrilège, mentir, communier ayant mangé!

Mon amie m’apparut tout à coup dans sa malfaisance et je m’efforçais

d’arracher en un instant de mon esprit les idées que j’avais reçues

d’elle, idées peu nombreuses d’ailleurs dans le mince bagage commun que

nous possédions.

Cependant une grande douleur m’étreignit; ne venais-je pas de rompre

avec une confidente, une amie de quatre années? (les années sont si

longues dans la jeunesse).

Le roman de mon enfance et de ma jeunesse · 第 8 / 10 题