Hélas! sur vingt-deux, dix-sept répondirent: «Oui, mademoiselle.»

Les cinq autres s’étaient serrées les unes contre les autres, Mlle

Sophie ne put leur arracher qu’une phrase, la même:

«C’est elle et nous qui avons voulu manifester.

--Oui, vous êtes braves et fidèles amies, répliqua Mlle Sophie, qui

d’ailleurs ne voulait punir que moi. C’est un bon sentiment dont je vous

loue. Est-ce l’une de vous, ne mentez pas, qui a fourni le mouchoir?

--Non, mademoiselle.

--Vous voyez bien! la préméditation vient de Juliette Lambert seule.

Je n’avais pas dit un mot, pas fait un geste, voulant garder ma dignité

d’accusée et forcer à l’admiration mes juges, mes fidèles et les

traîtres.

«Niez-vous? me demanda Mlle Sophie.

--Non, mademoiselle. Je suis insurgée, mais...»

A ce moment, la mère de l’une de mes fidèles entra, criant:

«Ma fille, ma fille, je la veux, où est-elle? Les insurgés marchent sur

Chauny!»

La panique fut générale, on laissa partir mon amie et sa mère et l’on

barricada la grand’porte.

«Soyez tranquilles! criai-je en allant de l’une à l’autre de mes

compagnes, ne distinguant plus entre elles, je vous protégerai, ce sont

mes amis, et nous allons monter la garde.»

Nous reprîmes notre malheureux drapeau fort endommagé et mon caporal,

mes quatre «insurgées» et moi, nous allâmes nous poster à la grand’porte

barricadée. Nous entendîmes un bataillon de la garde nationale passer en

criant: A bas les insurgés! à mort!

Des gens affolés parlaient entre eux, disant:

«On va leur barrer la route.»

Mlles André avaient fait fermer toutes les issues de la maison, toutes

les persiennes, et l’on nous laissa là de une heure et demie de

l’après-midi jusqu’à la nuit. L’une de nous essaya d’ouvrir une porte à

l’heure du dîner: impossible. Nous avions faim.

Nous étions toutes cinq pensionnaires, et nous ne pouvions songer à

retourner dans nos familles... D’ailleurs, la porte cadenassée, les

hauts murs, nous interdisaient la pensée d’une fuite. Nous nous

redisions:

«Ceux qui se battent souffrent plus que nous. Eux aussi ont faim; ils

sont blessés, ils meurent pour leur cause et qu’est-ce que nous

souffrons relativement à eux?»

Enfin, après d’interminables heures, on vint nous chercher, et l’on nous

conduisit à nos lits sans souper. Nous étions trop fières pour réclamer;

mais les traîtres nous avaient gardé un peu de leur pain, et avec du

chocolat qu’on nous donna en le glissant sous nos draps, nous pûmes

calmer un peu notre faim que le sommeil acheva d’engourdir.

Le lendemain, dès le matin, je fus appelée de nouveau au salon, mais

seule. Mes quatre fidèles habilement circonvenues avaient accepté

d’implorer leur grâce et fait leur soumission.

Mlle André, l’aînée, me demanda si je me repentais.

Je tins à lui prouver que je n’avais pas agi en enfant, que j’étais

convaincue et défendais des idées réfléchies.

«Idées perturbatrices, dangereuses, coupables, répliqua durement Mlle

André, l’aînée.

--Idées de conciliation, de paix, de justice, mademoiselle, mais qui ne

sont pas faites pour être comprises par ceux qui trouvent que tout est

bien, ou par ceux qui ont peur de toute réforme.

--Voici mon arrêt, dit sèchement Mlle André. Vous déjeunerez au

réfectoire et j’annoncerai à la fin du repas que je vous renvoie à vos

parents; de tels scandales ne peuvent se terminer sans exemple.»

Je déjeunai de grand appétit, lorsque j’entendis l’arrêt annoncé. Je

n’eus ni honte ni regret, malgré ma crainte d’être durement blâmée par

ma grand-mère.

Je me disais qu’en tous cas j’aurais cette fois hardiment recours à mon

père, qui ne pouvait que me soutenir pour avoir défendu notre cause

commune et souffert pour nos idées.

Je me levai fièrement et répondis avec un calme au moins apparent, car

mon cœur m’étranglait tant il était gonflé:

«Je suis heureuse de partir; j’étouffe dans l’oppression et je vais

enfin redevenir libre!»

Je ne fis d’adieu à personne, j’allai mettre mon chapeau et j’attendis

Mlle Sophie, la cadette, qui devait me reconduire à ma grand-mère.

Mes amies me considéraient comme une héroïque victime de ma cause, mais

ne furent pas fâchées, l’une d’elles me le dit plus tard, d’être

soustraites aux agitations que je leur imposais.

Ma grand-mère tout d’abord se troubla au récit de mon équipée; mais

voyant mon attitude résolue, elle songea plutôt à me reconquérir qu’à me

gronder, car ces derniers jours d’épouvante, sa crainte de l’arrivée des

insurgés l’avaient rendue plus malheureuse encore de ne pas me sentir

auprès d’elle dans le danger que toute la ville allait courir. Elle ne

cessait de songer à me reprendre. Puisque je revenais, pourquoi se

fâcherait-elle, en somme? Ce fut donc avec un calme bientôt reconquis

qu’elle répondit à Mlle Sophie:

«Du moment que vous considérez l’acte de Juliette comme un acte

d’insoumission envers vous, vous êtes dans votre droit de me la rendre.

Mais permettez que je trouve l’histoire peu banale. Elle me montre

Juliette comme je l’aime avec des manifestations de volonté et de

courage qui ne sont pas celles de tout le monde. Puisque cette enfant me

revient sans que je sois allée la chercher, ni elle ni moi n’en

souffrirons, et j’ai, mademoiselle, plus envie de vous remercier que de

réclamer de vous pour plus tard une espérance d’amnistie.»

Je me jetai au cou de ma grand-mère et toute trace de rancune disparut

entre nous.

Durant les jours qui suivirent, la panique alla grandissant. Les

insurgés, chassés de Paris, arrivaient, disait-on, pour mettre la ville

à sac; les gardes nationaux partaient pour barrer le passage aux

pillards. Ma grand-mère, malgré mes discours rassurants, était

terrifiée. Elle cacha, la nuit, dans un grand trou que mon grand-père

creusa au milieu de notre cour, son argenterie, ses bijoux, tout ce

qu’elle possédait de précieux. Blondeau cacha lui aussi sa caisse dans

ce trou, qu’on recouvrit de terre et de gravier.

Mon père, à qui ma grand-mère avait écrit, m’envoya par lettre ses

félicitations d’être sortie d’une maison où l’on n’enseignait que le

plat bourgeoisisme.

* * * * *

J’eus alors de longues vacances qui commencèrent le 1er juillet et ne

finirent que le 1er octobre.

A la grande joie de mes tantes, je restai trois mois chez elles.

Le latin me passionna et je fis de réels progrès dans la lecture et la

traduction des _Bucoliques_.

Mes tantes, cependant, me sermonnèrent avec sévérité sur les motifs de

mon renvoi de la pension. Le _National_ leur avait inspiré la sainte

horreur des pillards, des «vendus à l’Étranger», et les douze mille tués

des émeutes de juin, les vingt mille prisonniers et déportés ne les

attendrirent pas un moment. Mes discours les intéressèrent comme des

paradoxes pas trop mal soutenus, mais ne les convainquirent en aucune

façon.

Môsieur le citoyen Louis Blanc avec son projet de proclamation

conciliatrice, Môsieur le citoyen Caussidière avec sa motion

extravagante de faire descendre les députés dans la rue, de les envoyer

aux barricades et aux insurgés en parlementaires, les avaient

exaspérées. Elles étaient féroces. Les récits sur les cruautés des

gardes nationaux de province, des mobiles tirant sur les prisonniers

insurgés par les soupiraux des caves ne les révoltaient pas. Il fallait

en tuer le plus possible de ces chiens enragés. Et c’étaient de douces

Françaises, de fidèles libérales ou se croyant telles, qui parlaient

ainsi. Marguerite, elle-même, n’entendit à rien. Les insurgés, c’étaient

des sauvages, des diables, etc. et je ne pus faire entrer ni dans

l’esprit ni dans le cœur de Marguerite ou de mes tantes aucune clémence,

aucune pitié. Toutes avaient eu trop peur!

Tandis que mon père s’effarait, criait à l’abomination en voyant des

hommes qui depuis de longues années défendaient la liberté, qui s’en

disaient les soldats, condamner, persécuter le peuple auquel ils avaient

fait des promesses publiques et solennelles et qui ne leur demandait que

de les tenir dans la mesure du possible, mes tantes citaient comme

sublime un républicain démocrate, M. Pascal Duprat, qui, soi-disant pour

sauver la République, avait réclamé le premier la dictature.

La mort du général Bréa, tué par deux bonapartistes avérés, Luc et Lhar,

celle de Mgr Affre, due à un accident, et non à un assassinat, étaient

pour mes tantes des crimes prémédités dont l’expiation exigeait la mort

de milliers d’hommes appartenant «à la plus ignoble et à la plus abjecte

populace».

Et ma tante Constance, en me redisant son émotion lorsqu’elle avait lu

le mot du Président de la Chambre montant à la tribune pour dire: «Tout

est fini!» était tremblante encore.

Essayer de convertir mes tantes à un sentiment d’humanité plus éclairé

eût été de la folie. J’y renonçai. Je lisais le _National_ en cachette,

Marguerite me le donnant lorsqu’il avait fait le tour des lectures de

mes tantes et de ma grand-grand-mère, et je souffrais d’une souffrance

chaque jour renouvelée des violences de la réaction, des jugements des

conseils de guerre, des persécutions, des dénonciations d’un état

d’esprit public, lequel, m’écrivait mon père, devenait tellement

césarien qu’il nous jetterait avant peu dans les bras du Napoléon élevé

à la brochette par l’Angleterre pour nous dompter.

La séance de nuit dans laquelle furent votées les poursuites contre

Louis Blanc et Caussidière passionna mes tantes. Et elles ne voulurent

pas même lire la justification de Louis Blanc, cependant très tronquée

dans le _National_, car je pus la comparer plus tard avec le texte de la

_Démocratie Pacifique_ que m’envoya mon père. Pour mes tantes, pour tous

les bourgeois français, Louis Blanc était le «fondateur, l’auteur

responsable des monstrueux ateliers nationaux».

Or, Louis Blanc prouva à la tribune, ce que savaient depuis longtemps

ses partisans, que les ateliers nationaux furent établis, non seulement

sans sa participation, mais contre lui, et qu’il ne les visita pas même

une seule fois.

L’entêtement d’une opinion faite, devant une preuve contraire absolue,

indiscutable, me parut à cette époque la chose la plus extraordinaire du

monde. J’essayai à plusieurs reprises de lire à mes tantes la

protestation de Louis Blanc; elles ne l’écoutèrent pas, ne voulurent pas

l’entendre ni s’en laisser convaincre, et elles continuèrent à appeler

Louis Blanc «l’homme néfaste des ateliers nationaux».

J’avoue que cette obstination me mit hors de moi et que ma tendresse

pour mes chères tantes s’en ressentit.

Louis Napoléon fut élu dans cinq départements aux élections

complémentaires. Les termes dont il se servit en remerciant ses

électeurs, pour des motifs différents, irritèrent à la fois mon père et

ma grand-mère, qui me l’écrivirent, et mes tantes, dont la révolte

contre «Badinguet» croissait chaque jour.

«La République démocratique sera mon culte, avait dit Louis Napoléon, et

j’en serai le prêtre.»

Mon grand-père lui-même eût certainement fait la grimace à ces paroles,

s’il n’eût pris l’habitude de répéter à propos de toutes les

manifestations de celui qu’il appelait son bien-aimé prétendant:

«Il est admirable dans sa façon de se moquer des serins de la

République.»

On ne parla que de «Badinguet» tout septembre et tout octobre chez mes

tantes, de son serment de reconnaissance et de dévouement à l’Assemblée

Nationale, du retrait de la loi de 1832 qui avait laissé les Bonapartes

libres de séjourner en France. J’entendis mes tantes discuter à l’infini

sur la bonne foi des prétendants.

«Certains républicains sont par trop naïfs de croire qu’on ne peut

violer un serment, disait ma tante Sophie. Il faut connaître bien peu

son histoire romaine pour ne pas voir que «Badinguet» joue l’éternel jeu

des Césars.

«La Présidence de la République votée, quand on vient de créer un homme

de Brumaire, les modérés soutenant un tel principe d’accord en cela, ce

qui devrait les éclairer? avec la montagne et l’extrême gauche, c’est de

la folie, de la politique à la Jean-Louis Lambert ou à la Juliette,

disait ma tante Constance. Comment M. de Lamartine peut-il appuyer de

son autorité une telle aberration? à moins que M. de Lamartine

s’illusionne au point de croire qu’il sera nommé Président de la

République, sa conduite est inexplicable.»

La politique me passionnait encore un peu dans la conversation mais je

n’y pensais pas dès que je n’en parlais plus.

«Les hommes ne valent rien, mais rien du tout, dit un jour ma tante

Anastasie. Je ne connais pas un homme qui ait l’esprit juste.

--Tu en connais tant! répliqua ma tante Constance, avec sa moquerie

habituelle; comme homme je ne te sais que trois amis: le meunier, son

garde-moulin et Roussot!»

Je travaillai joyeusement avec ma tante Sophie qui me trouva très

désireuse d’apprendre son latin, moins occupée de tout expliquer ou de

tout contredire. Je ne cherchai plus l’excentricité dans les idées, dans

les jugements, j’apprenais méthodiquement, consciente du temps perdu.

Je sentis, pour la première fois de ma vie peut-être, que je n’étais

qu’un très jeune esprit, ayant longtemps peu appris mais seulement

beaucoup retenu, comme un simple perroquet, ce que j’entendais dire. Je

me jugeai prétentieuse, insupportable, et je me dis que j’allais

commencer à être une autre personne, désireuse uniquement de savoir,

d’être très appliquée et correcte.

* * * * *

Lorsque je revins à Chauny, ma grand-mère, que je retrouvai plus tendre,

plus adorable que jamais, me dit:

«Ma Juliette tu feras ce que tu voudras maintenant, tu apprendras ce

qu’il te plaira, ou rien, si bon te semble; mais je te demande de

t’intéresser à la conduite d’une maison. Tu seras chargée entièrement de

la nôtre pendant six mois. Tu commanderas, tu dépenseras en maîtresse

absolue. Je ne me réserverai que le droit de conseil. Comme tu aimes

l’ordre, les rangements, l’ornement de l’intérieur, il te sera facile de

t’en occuper avec goût. Si tu désires des leçons de cuisine, de couture,

etc., il te suffira de me le dire. Je voudrais te persuader aussi qu’un

art agrémente l’existence, surtout celui de la musique. Le nouvel

organiste est un professeur remarquable. Le piano t’ennuie, je désire

que tu cultives ta voix. Et puis j’ai un désir, j’aimerais à ce que tu

essaies du violon; mais, je te le répète, tu feras ce que tu voudras en

tout.

--Grand-mère, je serai ravie de conduire la maison, cela m’amusera

beaucoup; grand-mère, j’essaierai du violon, c’est original; grand-mère,

je cultiverai ma voix; quant à travailler à mon instruction courante,

puisque tu me laisses absolument libre, c’est le meilleur moyen de

m’obliger à réfléchir au peu que je sais des choses élémentaires.»

Et je réfléchis en effet, si bien que, les jours suivants, je dis à ma

grand-mère que je demanderais à mon père qu’il me fasse un plan

d’études, afin que tout en devenant maîtresse de maison, perspective qui

me séduisait de plus en plus, je puisse m’éduquer un peu sur

l’orthographe, le calcul, la géographie et la littérature française,

dont je savais peu de chose.

Je causai avec ma grand-mère d’une idée qui lui plut, celle de me faire

donner des leçons par M. Tarvernier, maître de la pension où avait

professé mon père et qu’on disait particulièrement habile à inspirer le

goût de l’étude.

Mon père approuva tous mes projets et en particulier celui de choisir

pour professeur un homme dont on lui avait vanté le mérite.

Il commença par me persuader qu’il fallait que je copie chaque jour cinq

pages de Racine, et il me lut les cinq premières à haute voix, me

soulignant la beauté des phrases, la sobre sonorité des mots; chose

curieuse, avec ses idées excessives et ardentes en politique, mon père

était un classique pur et n’avait d’admiration littéraire sans réserve

que pour les grecs anciens et leurs imitateurs.

Quelles admirables leçons je reçus de lui durant les quelques heures

qu’il passait à Chauny. Nous travaillions tous deux dans ma jolie

chambre si bien tenue, si fleurie, dont il critiquait les vieux meubles,

détestant ce qu’il appelait le rococo; mais où il se plaisait quand

même.

Les lettres sont le plus grand des réconforts, me disait mon père; tout

nous manque, elles nous restent. A Épidaure les médecins de l’antiquité

affirmaient que les dernières traces d’une maladie ne disparaissent

qu’après que le convalescent avait plusieurs fois senti son esprit se

gonfler d’admiration en entendant des vers de Sophocle et d’Euripide.

Le rêve de mon père eût été un voyage en Grèce. «Nul n’en jouirait plus

que moi», répétait-il, ajoutant: «Sois grecque, Juliette, si tu veux

vivre privilégiée dans le culte de ce qui est éternellement beau, de ce

qui élève l’homme au-dessus de son temps.»

Toujours navré de la politique, exécrant le général Cavaignac, lequel,

prétendait-il, s’était plus que tout autre opposé aux tentatives de

conciliation pour «planter son fanion de sauveteur social dans une terre

noyée de sang», mon père, épouvanté du progrès que le bonapartisme

faisait dans les campagnes, lui qui, jusque-là, ne m’entretenait que des

événements publics, ne m’en parlait presque plus.

«Puisque la politique est la passion la plus douloureuse quand on est

sincère, la plus décevante quand on est loyal, la plus désespérante

quand on est passionné de justice, me dit-il un jour que je lui

demandais la raison de son silence, laisse la politique. Des époques

meilleures seront peut-être enfantées par nos souffrances actuelles:

attends-les. Nous, les vieux combattants, engagés comme nous le sommes,

nous ne pouvons nous retirer du combat, mais toi, pourquoi y

entrerais-tu?»

La proclamation de Louis-Napoléon:

«Si je suis Président, je m’engage à laisser au bout de quatre ans à mon

successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel

accompli», ce mensonge éhonté réveilla seul mes indignations politiques,

mon grand-père nous l’ayant lue pris d’un fou rire. Les cinq millions de

voix qui firent de Louis-Napoléon le Président de la République me

parurent un acte insensé du peuple français. A force d’entendre mon

grand-père répéter que tout Bonaparte se moquait des gribouilles

républicains, je le croyais, et je ne fus pas étonnée lorsqu’il nous dit

un jour:

«Mon prétendant a juré d’être infidèle à la République démocratique et

de ne pas défendre la Constitution. Les benêts croient qu’il a juré le

contraire, eh bien! je perds mon nom si Louis-Napoléon Bonaparte, simple

prince Louis, simple Bonaparte, n’est pas avant l’expiration de sa

présidence l’empereur Napoléon III.

--Hélas! il a raison», disait mon père qui écoutait mon grand-père, et,

me parlant de ses tristesses, de ses écœurements, se reprochant de

m’avoir tant prêché ses chères doctrines, de m’avoir trop jeune initiée

aux désillusions de la vie, il ajoutait: «Je t’en supplie, Juliette,

chasse de tes souvenirs cette année lamentable. Ta jeunesse ne peut

s’alimenter de tant de doutes, ta foi en l’avenir se vivifier dans la

mort. Moi j’ai jugé les hommes. Je méprise et je hais; quant aux

principes auxquels j’ai cru, ils ont reçu de tels assauts que je ne sais

plus ce que je veux et ce que je ne veux pas. Les libéraux ne sont pas

plutôt au pouvoir, qu’ils font de l’autorité avec cynisme. Les

républicains sont à peine sortis des rangs des gouvernés pour devenir

gouvernants qu’un souffle de folie passe sur leurs esprits et qu’ils

deviennent césariens. Tout s’est écroulé pierre à pierre de mon bel

édifice. Je suis écrasé. Si j’ai connu un court moment la joie de bâtir,

la ruine a suivi de près. Je ne veux à aucun prix t’imposer le supplice

de vivre ta vie si jeune dans les décombres. Je ne te parlerai plus de

politique. Je ne t’en écrirai plus. Tu n’en noteras les faits que pour

compatir à une nouvelle torture de ton père.

Ma grand-mère compatissait beaucoup aux chagrins, aux désillusions de

son gendre. «C’est un exalté, mais un sincère, disait-elle, et un cœur

d’or.»

La seule consolation de mon père fut de s’occuper beaucoup de moi. Son

avis était que, comme je n’avais pas fait d’études premières, il fallait

que je remonte aux sources de notre littérature. Il me lisait de

nombreux passages du vieil Homère dans le texte pour me familiariser

avec les sonorités admirables de notre langue initiatrice, c’est ainsi

qu’il la nommait. Il me dicta le mot à mot des traductions de chapitres

tout entiers de l’_Iliade_ et de l’_Odyssée_ qui lui paraissaient les

plus beaux, me répétant que nous avions des années devant nous, qu’il se

chargeait de mon instruction grecque.

«C’est avec moi que tu apprendras l’histoire du peuple dans lequel la

nature s’est incarnée au point de le faire surnaturel. Ta tante Sophie

te latinisera dans la mesure où une lettrée doit l’être. Elle aime la

littérature romaine, la comprend, et je ne crains pas qu’elle moissonne

pour Rome l’admiration que j’aurai semée en toi pour Athènes. A Chauny

tu auras un professeur de littérature exceptionnel, qui saura

t’apprendre beaucoup de choses inoubliables et qui intéressera ta

grand-mère à tes travaux, ce qui l’arrachera un peu à ses romans. Tout

cela est, il me semble, parfait, et je ne doute pas, si tu le veux, que

tu n’arrives à penser mieux que toutes tes compagnes laissées derrière

toi dans ta monotone pension.

* * * * *

Quelques mois de 1849 passèrent durant lesquels j’acquis de sérieuses

connaissances élémentaires; mais toute mon ardeur se dépensa dans les

études littéraires, grecques et latines, étrangères et françaises. Je

m’identifiais à certaines œuvres et je les animais. Ma grand-mère, mon

grand-père, Blondeau, vivaient en paix, occupés de moi, intéressés à

tout ce que je faisais, amusés par les débordements de vitalité que je

répandais sur toutes choses, se prêtant comme autrefois à mes plus

capricieuses fantaisies. Lorsqu’un livre me passionnait, il fallait

accepter autour de moi le rôle des personnages principaux de ce livre,

parler leur langage, s’entretenir journellement de leurs actes et se

prêter à des conversations qu’ils eussent pu avoir eux-mêmes. Je

recommençai à faire des vers, un peu meilleurs peut-être que les

premiers. Ce qui me plaisait le plus, naturellement, c’étaient les

poèmes.

Homère, Homère, Homère! d’abord et toujours; mon père, quand j’étais à

Blérancourt, consentait à se laisser appeler Ulysse, et ma mère,

Pénélope, tout en protestant parfois aigrement contre le rôle que je lui

imposais.

Moi, j’étais Nausicaa. J’avais la passion des savonnages, je disais des

lessives, je tripotais dans l’eau avec délices, et que de fois mon père

vint me trouver auprès d’une cuve mousseuse où le savon blanc se

gonflait, et m’aborda en m’appelant Nausicaa aux bras blancs. Il me

disait les paroles du chant VII de l’_Odyssée_:

«Le meilleur me paraît être de te supplier, en me tenant loin, par des

paroles caressantes, de peur que tu ne t’irrites en ton cœur.» Et il

ajoutait:

«Je te compare en grandeur et en prestance à Diane, fille du grand

Jupiter; mais si tu es une mortelle qui habites sur terre, trois fois

heureux sont ton père et ta mère. L’admiration me saisit en te voyant.

Tel j’ai vu un jour à Delos, auprès de l’autel d’Apollon, une jeune

pousse de palmier croissant.»

Et il continuait, sautant d’un vers à l’autre, courant à ce qu’il lui

plaisait de choisir, et moi je lui répondais, car je savais par cœur les

chants aimés, tant redits.

Mon père eut, durant mon séjour auprès de lui cet été-là, un très grand

chagrin auquel je pris part, car il en souffrait de façon à attendrir ma

mère elle-même. Ses dernières espérances lui furent brutalement

arrachées.

Le 15 juin, il m’apprit que Ledru-Rollin avait, le 13, demandé à la

nouvelle Assemblée qui venait d’être élue et dont la majorité était

réactionnaire, la mise en accusation du Prince-Président et de ses

ministres, coupables d’avoir violé la Constitution. Sous le prétexte

mensonger de sauvegarder la liberté italienne, notre intervention se

terminait par l’entrée des troupes françaises à Rome, rétablissant le

pape.

Ce qui désespérait mon père et l’accablait, ce n’était pas autant, me

disait-il, l’échec de leur motion que le rôle hésitant, ridicule, joué

par les deux derniers champions de ses idées, Ledru-Rollin et Victor

Considérant, dans l’essai d’appel au peuple, qu’on appelait l’affaire

des Arts-et-Métiers, et leur fuite quelque peu honteuse par les

derrières de l’école. Ceux-là, eux aussi, étaient donc sans valeur comme

chefs d’opposition, sans courage?

En juillet on arracha les arbres de la Liberté, et mon père, qui avait

accepté la fonction de maire pour planter l’un de ces arbres, donna sa

démission le jour où il fut arraché.

Mon père commença à confondre alors, dans une même réprobation,

monarchistes et réactionnaires républicains.

Les émotions devaient le frapper coup sur coup.

Depuis l’insurrection de Juin 1848, des sociétés secrètes s’étaient

formées, les unes pour lutter contre la réaction, les autres, comme

celle du 10 Décembre, pour préparer l’Empire, et elles s’espionnaient

réciproquement, les bonapartistes dénonçant volontiers ceux de la

«Marianne».

Des perquisitions eurent lieu qu’on appelait visites domiciliaires. Les

réactionnaires prétendaient que le but de certains groupes de ces

sociétés était de renverser la République, et c’était un prétexte pour

traquer les républicains.

La manie que j’avais de chercher les cachettes d’argent de mon

grand-père m’avait fait découvrir les allées et venues de mon père au

grenier qui devaient avoir aussi une cachette pour motif. Il me fallut

la trouver. Entre deux poutres une cavité recélait une grosse liasse de

papier, des listes de noms, la preuve d’une organisation de société dans

laquelle on jurait de combattre les tyrans, de répondre au premier appel

de l’insurrection, etc.

«Tu devrais bien brûler les papiers de la Marianne si compromettants

pour bien des gens, dit un jour ma mère à mon père. Puisque vous n’osez

plus vous réunir, mieux vaudrait se débarrasser de procès-verbaux et de

listes qu’il me paraît dangereux de conserver.

--J’y ai songé, répondit mon père. Je convoquerai nos frères et amis

deux à deux, à partir de demain, et je leur demanderai l’autorisation de

détruire nos archives.»

Le soir même je me fabriquai une large poche attachée à un cordon que je

pouvais nouer autour de ma taille et que je portai dès le lendemain sur

moi.

Il était temps! Mon père n’avait pas réuni dix des affiliés de la

Marianne (y eut-il des traîtres parmi les «frères et amis» convoqués

séparément?) que le procureur de la République, à la tête de toute une

commission, pénétra un matin chez nous à l’heure du déjeuner et

qu’exhibant ses papiers il commença, aidé de deux gendarmes, à fouiller

dans le secrétaire de mon père. Celui-ci était atterré, ma mère figée.

Je regardai les visiteurs faire, ayant mon idée; je les aidai en les

dirigeant aimablement; je dis même au procureur de la République en

riant:

«Ce n’est pas très joli, monsieur, ce que vous faites là, c’est même

indiscret.»

Le procureur et ses collègues s’amusèrent de ma conversation.

Je demandai tout à coup à ma mère:

«Maman, permets-tu que j’aille dire à Blatier--c’était le jardinier qui

regardait effaré par la fenêtre--qu’il fasse rafraîchir du cidre pour

que tu l’offres à ces messieurs? la chaleur est si grande!»

Ma mère me répondit oui par un signe. Ayant voulu passer d’une pièce

dans une autre un instant plus tôt, l’un des gendarmes l’en avait

empêchée. On me laissa sortir. Je dis à Blatier de tirer de l’eau au

puits, et j’allai avec lui, me sentant suivie des yeux par un gendarme

qui regardait à la fenêtre. Tandis que le jardinier tirait de l’eau, je

descendis à la cave, remontai des bouteilles que je plaçai dans le seau.

Puis je traînai les choses, je redescendis à la cave, fis chercher un

autre seau pour d’autres bouteilles que je remontai, et lentement je fis

mine de rentrer. Alors je me glissai d’un bond jusqu’à la porte du

grenier et d’un autre bond jusqu’au grenier, après avoir enlevé mes

souliers pour ne pas être entendue, la maison n’ayant qu’un étage. Je

mis les papiers dans ma poche, redégringolai et rentrai tranquillement

dans la chambre de mes parents qu’on fouillait avec rage.

Ma mère, tremblante, donnait la clef des meubles. Mon père, assis, ne

bougeait pas. Je préparai moi-même un plateau, des verres. Je retournai

dehors faire changer l’eau des seaux et je servis bientôt du cidre glacé

à nos visiteurs ravis.

Ils fouillèrent l’écurie, la remise, la cave, le grenier.

Lorsque mon père les entendit monter, il se leva, la figure bouleversée,

et je vis que ma mère se disait: «Les papiers doivent être là-haut, nous

sommes perdus!»

Je pris un verre plein de cidre, je m’approchai de mon père toujours

gardé à vue par le gendarme. Il repoussa mon verre, je me penchai vers

lui comme pour le convaincre de boire et je lui glissai ces mots:

«Ne change pas de figure. J’ai les papiers.»

Mon père avala le verre de cidre d’un trait. Je l’embrassai, ce qui

attendrit le gendarme. Mon père me serra dans ses bras à m’étouffer.

Grâce à moi, ces messieurs n’avaient découvert que des choses

insignifiantes.

«Mademoiselle, me dit le procureur de la République, je suis heureux de

vous annoncer que nous n’avons rien trouvé de compromettant pour votre

père. C’eût été grave s’il nous eût fallu constater les faits qui nous

étaient dénoncés, car Monsieur votre père figure sur la liste des

arrestations, et eût pu être emprisonné, déporté même. Il a la

réputation d’un révolutionnaire dangereux et de plus très propagandiste.

--Je vous remercie, monsieur, répliquai-je. Vous devez avoir une fille

pour être si paternel avec moi.»

Le procureur sourit et ne me répondit pas. Il salua ma mère, mon père,

et sortit.

Je le reconduisis jusqu’à la porte. J’accompagnai du regard durant

quelques minutes la «commission domiciliaire». Je poussai les verrous,

tournai la clef à double tour et je rentrai dans la salle à manger où

mon père était de nouveau effondré.

«Il est heureux qu’ils n’aient pas trouvé ces papiers qui devaient être

dans le grenier, d’après l’air que je t’ai vu», disait ma mère.

Mon père lui répondit:

«C’est Juliette qui les avait enlevés.

--Comment cela?»

Je soulevai ma jupe et victorieusement je m’écriai:

«Voilà comment on se moque des perquisitionneurs.»

Je redis les paroles de ma mère par lesquelles j’avais été mise au

courant de l’importance de ces papiers et pourquoi j’aimais à découvrir

les cachettes.

Mon père ne se remettait pas de son émotion dans laquelle il entrait une

violente dose d’indignation.

«Une pareille République, répétait-il les jours qui suivirent la fameuse

visite, m’est plus odieuse que ne me l’a jamais été la monarchie.

Puissé-je voir avant peu ceux qui prétendent servir cette République de

mensonge et ne pensent qu’à persécuter les républicains, plier l’échine

devant le même tyran, être écrasés tous sous la même botte.»

* * * * *

Je plaignais mon père de ce qu’il souffrait, du fond de mon cœur, mais

ses propres utopies n’appelaient-elles pas ce qu’il nommait la réaction

effrénée? Quand ma grand-mère me disait:

«Juliette, comment veux-tu qu’un pays se laisse guider politiquement par

de braves gens aussi insensés que ton père? Ils font fuir l’opinion au

point extrême de leurs idées.»

J’étais alors de son avis à elle.

Durant toute cette fin d’année et au commencement de l’autre, je

travaillai sérieusement, et je me rappelle, non sans plaisir, l’un de

mes premiers succès littéraires. Mon professeur, M. Tavernier, chef de

l’institution de jeunes gens qui nous faisait vis-à-vis, eut un jour

l’idée, pour provoquer une double émulation, de me faire concourir avec

ses premiers élèves.

La ville tout entière parlait beaucoup à ce moment-là d’un épouvantable

orage qui avait éclaté en avril, fait plusieurs victimes, et dont le

souvenir terrifiait encore les paisibles Chaunois.

Mon professeur nous le donna, à ses élèves et à moi, comme sujet de

narration. J’avais suivi et observé chaque détail de cet orage et même

noté mes observations: l’effarement des oiseaux, le frissonnement des

feuilles, la plainte des arbres, secoués par la rafale, les terreurs des

gens qui passaient, le bouleversement du ciel, les sonorités proches ou

éloignées des bruits du tonnerre, les coupures tordues des éclairs, le

terrible choc de la foudre qui avait failli me tuer.

Croyant l’orage terminé, étouffant, je m’étais assise dans un courant

d’air établi par deux fenêtres ouvertes en face l’une de l’autre. La

foudre assourdissante éclata et traversa les deux fenêtres, me

renversant de ma chaise et me jetant à terre. Je décrivis tout cela avec

émotion.

Parmi les élèves de la pension, il y avait beaucoup de jeunes gens que

je connaissais, frères et parents de mes ex-compagnes de pension. Tous

savaient la cause de mon renvoi de chez Mlles André et m’admiraient

comme une jeune personne «vaillante», expression consacrée autour de moi

et que répétait à satiété ma grand-mère.

Je copiai, recopiai ma narration.

Je m’appliquai, me passionnai à en avoir la fièvre, et je fus proclamée

première par mes concurrents eux-mêmes. L’un d’eux vint m’en apporter la

nouvelle et me féliciter. Je l’aurais embrassé; mais ma grand-mère me

fit un signe impérieux et je remerciai simplement, mais avec une

gratitude chaleureuse.

«Comment! me dit ma grand-mère, tu allais embrasser ce garçon, mais

regarde-toi donc. Tu es une jeune fille, tu n’es plus une enfant.

--Mais, grand-mère, je n’ai quatorze ans que dans six mois.

--Tout le monde t’en donne seize!»

Ma grand-mère envoya à mon père, à mes tantes, à la famille de mon père,

ma fameuse composition, dont elle fit elle-même des copies, gardant le

texte original retrouvé par moi quelque vingt ans plus tard.

Je ne songeai plus alors qu’à la littérature, et j’exaltai mon

imagination avec ivresse.

Un chiromancien vint à Chauny à cette époque, et ma grand-mère n’eut

qu’une idée, celle de «le faire lire dans ma main», comme elle disait.

Il y vit, «près de Jupiter distinctement, affirma-t-il, l’étoile de la

célébrité», et il ajouta: «Je retrouverai un jour cette main», et il la

reconnut, en effet, plus de vingt années après, sur la côte d’azur, sans

qu’il pût soupçonner qui j’étais; ma grand-mère, à partir de ce moment,

n’eut plus un doute sur ma destinée.

A cette époque je mis en action autour de moi les Lusiades de Camoëns.

Chacun de nous y eut son rôle, et pendant plus d’une année mes

grands-parents et moi, Blondeau, mon père lui-même qui était devenu

Mousshino d’Albuquerque, nous nous incarnions dans le personnage

héroïque choisi par chacun de nous, entremêlant à notre grand amusement

la fiction et la vie journalière, pris de rires bruyants, lorsque la

vulgarité des événements compromettait les solennités de la figure de

Vasco de Gama--c’était moi!

Mon grand-père, le géant Adamastor, appelait ses pigeons en récitant un

passage des Lusiades. Nous savions littéralement par cœur l’admirable

poème. Que c’était drôle quand une charrette qui passait dans la rue

remuait la maison qui devenait notre navire. Quelles réflexions dolentes

sur les dangers que nous courions; mon équipage quelquefois se

révoltait, surtout à table où nous étions tous réunis, contre mes

exigences. Je faisais alors taire les mutins en drapant ma serviette

autour de mon corps pour rappeler la scène du drapeau. Le mélange du

respect pour l’œuvre et des cocasseries de nos interprétations était

tellement amusant que nous eûmes grand peine à délaisser les Lusiades

pour vivre un roman de Walter Scott, _Ivanhoë_, qui me passionna

aussitôt lu.

Mon père faillit à ce moment-là quitter Blérancourt. Les prières de ma

grand-mère, les miennes, le préservèrent d’une nouvelle folie qui lui

eût fait perdre sa situation acquise.

Il désirait faire partie du Phalanstère de Condé-sur-Vesgres. M. Baudet

Dulary, député, ayant mis à la disposition de Victor Considérant une

grande partie de sa fortune pour faire l’essai des doctrines de

Fourrier, mon père voulut participer à cette tentative qui échoua plus

tard de façon lamentable, mais à laquelle l’un de ses amis dont j’ai

déjà parlé prêtait son concours actif.

Durant ce même printemps de 1850, il vint à Chauny une troupe

dramatique. Je n’étais jamais allée au théâtre qu’à l’opéra de Charles

VI à Amiens, lors de mon voyage en chemin de fer. J’avais lu beaucoup de

pièces de toutes sortes, car je dévorais les livres comme ma grand-mère,

mais je n’avais pas vu jouer une comédie avec toutes les ressources de

la réalité.

Blondeau décida qu’il me conduirait voir le drame de «_Marie Jeanne ou

la fille du peuple_». Ma grand-mère avait une telle horreur de sortir

que ce fut mon grand-père qui nous accompagna, Blondeau et moi.

Le barbier de mon grand-père, Lafosse, du quartier de la Chaussée, qui

venait tous les jours le raser, avait une femme modiste. Ma grand-mère

me fit faire par Mme Lafosse un gracieux bonnet de blonde avec de tout

petits rubans roses. On n’allait pas en cheveux au théâtre à Chauny, et

un joli bonnet était plus habillé qu’un chapeau.

On me regarda beaucoup. Mon grand-père et Blondeau ne cessaient de

chuchoter, et je comprenais bien qu’ils parlaient de moi, mais

Marie-Jeanne m’intéressait autrement que ma personne.

J’entendis plusieurs fois ces mots:

«Quel âge peut-elle avoir?»

Les jeunes messieurs me regardaient plus hardiment au théâtre que dans

la rue, et ils se parlaient entre eux à mon propos, je le voyais bien,

et je comprenais que ce n’était pas pour se moquer de mon bonnet à

petits rubans roses qui m’avait inquiétée au départ.

Marie-Jeanne me fit tant pleurer que je revins à la maison les paupières

toutes gonflées. Ma grand-mère m’attendait et me déclara que j’étais une

sotte de m’être ainsi boursouflé les yeux.

Mais mon grand-père et Blondeau la calmèrent en lui chuchotant ce qu’ils

avaient chuchoté entre eux.

Tous les amis et toutes les amies de ma grand-mère, vinrent la voir dans

la semaine qui suivit la représentation de Marie-Jeanne et lui dirent

que j’avais «fait sensation».

Ma grand-mère ne se tenait pas de joie et elle eut le tort de l’écrire à

mon père. Il arriva, furieux. Le drame de famille prit cette fois des

proportions tragiques. Mon père parla de ses droits. Il lui appartenait

de veiller sur moi pour mettre ordre aux folies de ma grand-mère.

Quoi! elle m’envoyait au théâtre avec un étranger, avec mon grand-père

auquel ses mœurs plus que fantaisistes interdisaient le rôle de

chaperon? N’était-ce pas la pire des insanités que d’affubler du bonnet

d’une fille de vingt ans une enfant qui n’en avait pas quatorze?

Toute la ville avait dû me plaindre, se moquer de ma grand-mère. Ah!

elle ferait tant et si bien que je ne trouverais pas de mari!

«Vous vous trompez, mon cher Jean-Louis, en cela comme en toutes choses,

répliqua ma grand-mère avec colère, car non seulement la demande en

futur mariage de Juliette qui m’avait été faite il y a un an m’a été

renouvelée hier, mais tout à l’heure, avant votre arrivée, j’en ai reçu

une autre.

--Vous ne pourriez pas dire de qui?»

Ma grand-mère montra une lettre à mon père et lui nomma une autre

personne.

«Une et une font deux», dit-elle.

Mon père se tut un instant, puis bientôt, d’un ton outré, il reprit:

«Alors vous voulez marier Juliette comme vous vous êtes mariée, comme

vous avez marié votre fille?

--Non, répliqua-t-elle cruellement, je ne veux pas faire moi-même la

situation de mon petit gendre. Il faut qu’il en apporte une.

--J’emmène Juliette, elle est à moi! s’écria mon père.

--Je garde l’enfant abandonnée! que j’ai tirée de la misère où vous

l’aviez mise, monsieur mon gendre!

--Je vous enverrai les gendarmes.

--Essayez! Je vous lâche tous et j’emmène Juliette à l’étranger.»

Alors se succédèrent pour moi des jours d’une tristesse mortelle.

Assaillie par les lettres de mon père qui ne revint plus, par les

visites de ma mère qui trouvait moyen de m’irriter contre mon père et

contre ma grand-mère, la vie me devenait insupportable.

Je restai plusieurs mois sans voir mon père. Toute la famille le

condamnait. Mes tantes, durant la saison que je passai chez elles, et

qui n’avaient jamais écrit à mon père, lui écrivirent; ce fut pour

donner raison à ma grand-mère, pour lui dire qu’il n’avait nullement le

droit d’influencer mon esprit dans le sens des excentricités du sien,

que la «majorité» des affections qui m’entouraient créait des droits à

ces affections.

Dans l’une de mes lettres à ma grand-mère, je lui parlai de la lettre de

mes tantes à mon père et elle leur en fut profondément reconnaissante.

Chose curieuse, cette intervention la calma. A partir de ce moment elle

parla de mon père avec moins de rancune.

Peu à peu la brouille s’apaisa encore une fois. Je désirai revoir mon

père. Je souffrais de notre séparation et dans mon cœur et dans le

développement de mon esprit. M’attachant de plus en plus aux études sur

la Grèce, j’avais besoin d’un guide, et nul ne pouvait remplacer mon

père. Je dis à ma grand-mère combien il me manquait, comment j’étais

arrêtée pour progresser dans la littérature, et j’ajoutai, en riant,

qu’elle entravait à plaisir, par rancune, ma future carrière d’écrivain.

Un beau jour d’automne, ma grand-mère me dit qu’elle me permettait de

passer Noël et une partie de janvier à Blérancourt.

Mon chagrin et celui de mon père allaient être consolés, je m’en

réjouissais de tout mon cœur, et ce furent des transports de joie sans

fin quand nous nous revîmes. Mon père témoigna tant d’amour à sa grande

fille, il fut si tendre, si occupé de tout ce qui pouvait ou me plaire,

ou m’amuser ou m’instruire, que ma mère, prise de l’un de ses accès

maladifs de jalousie, entra en hostilité ouverte avec mon père à propos

de tout ce qui me touchait et m’infligea des tortures continuelles.

J’étais adulée par tout le monde chez ma grand-mère; je fus humiliée

sans trêve chez ma mère. Si mon père parlait de mon intelligence, de ma

beauté, ma mère déclarait que j’étais aussi sotte que laide.

Il me sembla alors que j’étais jugée avec exagération dans un sens et

dans l’autre et, entre les deux, je commençai à me juger moi-même, comme

je l’ai toujours fait depuis, sans bienveillance extrême, sans parti

pris de malveillance. Au fond, je suis reconnaissante à ma mère de

m’avoir garée de la suffisance.

Mes études sur la Grèce recommencèrent avec passion. Mon père n’était

pas seulement un professeur, c’était un poète.

«Comment peux-tu être un républicain si rouge avec un tel amour de la

Grèce marmoréenne?» lui disais-je.

«Le marbre chez les Hellènes n’était que le squelette de la vie

architecturale et sculpturale, me répondait mon père, et dans la couleur

grecque le rouge dominait. D’ailleurs il ne s’agit pas d’art dans la

conception républicaine, mais de politique. L’art est éternel, la

politique est la science des entraînements pour une marche en avant. Je

puis être classique en art, et avoir le culte de ce qui est ancien. Je

ne puis avoir en politique que le désir du nouveau. Quand le peuple aura

reçu de nous la bonne parole vivifiante, il comprendra la beauté et

l’art comme nous les comprenons. Déjà il les sent intuitivement mieux

que le bourgeois.»

Il fallait entendre mon père parler du peuple; ce mot était prononcé par

lui avec ferveur et presque religieusement.

«Moi, papa, répliquais-je, je veux une République blanche, une

République Athénienne avec une aristocratie qui surgisse de la masse et

qui soit le meilleur de cette masse. Je veux une caste supérieure qui

gouverne, qui instruise, qui éclaire.

--Moi je veux le peuple, rien que le peuple dans lequel nous nous

fondrons comme en un creuset puissant. Le peuple a des sèves qui sont

épuisées en nous; il a une vitalité que nous n’avons plus. Les petites

gens, ajoutait-il, ne sont coupables d’aucun de leurs défauts, que

personne, durant leur enfance n’a pourchassés utilement, intelligemment,

et combien ils sont admirables dans leurs qualités natives, que tant

d’éléments travaillent à fausser! Pourquoi le cercle est-il vicieux?

Pourquoi le peuple n’est-il pas instruit avant qu’on l’instruise? Il ne

se laisserait pas exploiter par des ambitieux criminels.

Le prince Louis-Napoléon, président, passait des revues, faisait des

voyages de propagande; les «d’Orléans», comme on disait alors,

intriguaient à Clermont, les légitimistes à Wiesbaden; ce qui restait de

la forme républicaine subissait tous les assauts.

Mon père répétait: «Il nous reste le peuple!» Mais sa conviction se

heurtait à la démonstration, chaque jour plus évidente, qu’on éliminait

par tous les moyens ce peuple des consultations nationales. Les ouvriers

patriotes étaient prêchés par ceux qui disaient avoir souffert de la

figure effacée faite par la France en Europe sous le roi Louis-Philippe,

et ne cessaient de rappeler l’époque glorieuse de Napoléon Ier.

Auprès de mon père, il fallait bon gré mal gré entendre parler de

politique; comme je n’y mettais plus de passion personnelle, que je

jugeais des choses avec détachement, je ne m’emportai, ni ne discutai,

et notre vie eût été calme ou à peu près sans le caractère aigri de ma

mère et les continuelles violences de mon père.

Sous d’autres formes qu’entre mon grand-père et ma grand-mère, les mêmes

scènes de disputes interminables avaient lieu. Ces disputes

entraient-elles dans la manière de vivre de chaque ménage à l’époque de

ma jeunesse? Je ne sais. Était-on plus sensible alors, plus susceptible,

plus dramatique qu’aujourd’hui? Je le crois.

Bien des années après, ma vie fut à nouveau mêlée à celle de mon père et

de ma mère, et il me sembla que ces disputes perpétuelles comportaient

une sorte de sensualité dans le raccommodement.

Pleurer, s’emporter, s’accuser, se haïr un instant, puis se calmer, se

pardonner, se réconcilier, s’embrasser, s’aimer; tout cela devenait un

besoin et animait l’existence.

Mon père ne pouvait se corriger de ses terribles colères, se désespérant

chaque fois de les avoir eues, mais recommençant à les avoir à tous

propos.

Ma mère provoquait ces violences par des réflexions ou par des

observations froides, ironiques, cinglantes, comme celles-ci, par

exemple:

«Le caractère de M. Lambert est à l’orage. Nous n’éviterons pas la danse

de la vaisselle et des verres au déjeuner ou au dîner», ou bien:

«Monsieur le républicain voit rouge aujourd’hui, nous serons en danger,

etc., etc.»

Ressemblant à mon père comme je lui ressemblais, je sentais bien souvent

en moi sourdre la colère; l’exemple de mon père si bon, si tendre, si

juste, mais si aveuglé par ses emportements, devenant mauvais, cruel

même, m’apprit à me dompter, et je ne me suis jamais permis dans ma

longue existence, en fait de mouvements de violence, que des

indignations et des haines vigoureuses contre les méchants ou contre les

ennemis de mon pays.

On répète souvent: «A père avare, enfant prodigue», ou le contraire, et

cela est vrai, car les enfants, à l’école de leurs parents, prennent des

leçons de faits journaliers, qui se gravent, s’impriment à tout jamais

en eux, les obligent à juger et à condamner.

A force d’entendre mon père et ses nombreux «frères et amis» discuter de

politique violente, «avancée», comme on disait alors, j’étais devenue

tout à fait modérée. Que de projets de «Défense républicaine» ont été

formés devant moi. Les uns voulaient assassiner le Prince-Président, les

autres faire sauter la Chambre des Députés, les autres soulever le

peuple contre les traîtres.

Je restai à Blérancourt jusqu’au 1er février 1851.

Il vint un jour déjeuner chez mon père un républicain très «avancé» et

de plus «comtiste», ce que mon père dut m’expliquer, car c’était la

première fois que j’entendais parler d’Auguste Comte. Il était avocat à

la cour d’appel de Paris, mais habitait Soissons, où il ne devait pas se

fixer et où il surveillait une série de procès très importants d’une

tante. Il s’appelait M. Lamessine et avait la réputation d’un homme de

talent. Sa conversation brillante me plut, son scepticisme me déplut. Il

disait que le bien n’a pas d’autre intérêt que celui d’être la

contre-partie du mal, que la morale lui apparaissait comme formant le

contre-poids de la démoralisation. Il tenta de persuader à mon père

qu’il faut que la société se corrompe encore plus qu’elle ne l’est pour

qu’il en sorte une végétation nouvelle. Il avait le type d’un Italien du

Midi. Des yeux très sombres, un teint mat, des cheveux d’un noir bleu

luisant très ondulés. Son grand-père, venu de Sicile, s’appelait de la

Messine; il s’était fait naturaliser Français à la grande Révolution et

avait simplifié son nom.

Je me mêlai aux discussions comme toujours et me passionnai. M.

Lamessine en fit autant et la joute fut amusante. Il n’avait foi en

rien. J’avais foi en tout. Mon père, lorsque j’hésitais, me fournissait

des arguments parfois contraires à ses propres idées; mais il me voulait

victorieuse contre un négateur.

M. Lamessine nous quitta en riant et me dit: «Sans rancune, mademoiselle

la batailleuse.»

Je répondis:

«Mes vœux, monsieur, pour qu’il vous pleuve du ciel un peu de conscience

de ce qui est le bien et le beau.»

* * * * *

Ma grand-grand-mère de Chivres, très malade en mars, crut sa fin

prochaine et voulut me voir. Heureusement nous n’eûmes qu’une alerte et

bientôt notre joie fut complète de la voir entièrement rétablie.

Sous prétexte que des affaires l’appelaient à Condé, M. Lamessine, qui

habitait Soissons, vint faire visite chez mes tantes, comme ami de mon

père au moment où j’y étais. Il fut assez mal accueilli et me vit dans

le costume de paysanne que j’avais quelque peu amélioré, ma grand-mère

n’ayant pu admettre que je fusse fagotée, même loin d’elle.

Vêtue d’indienne, avec un fichu de cotonnade, une marmotte à la

bordelaise, je n’étais pas plus laide qu’en d’autres costumes. M.

Lamessine me complimenta sur ma poétique paysannerie.

L’accueil qu’il reçut ne lui permit pas de revenir.

Ma tante Constance me taquina sur ce prétendant, mais je me fâchai bel

et bien en disant que j’avais des prétendus plus jeunes, et que je la

priais instamment de me laisser tranquille.

Deux mois après, je retrouvai M. Lamessine chez mon père. C’était en

juin 1851. Les républicains s’agitaient beaucoup. Le Président venait de

prononcer son discours de Dijon dans lequel il avait dit que si son

gouvernement n’avait pu réaliser toutes les améliorations désirées,

c’était la faute des factions.

Pour M. Lamessine et pour mon père, ce discours contenait la menace d’un

coup d’État.

On réunit le soir quelques amis et on délibéra; bien entendu, je

n’assistai pas à ces délibérations. Mon père me dit seulement le

lendemain:

«Le moment est grave; mais nous avons un homme qui a du sang de

carbonaro dans les veines. Il fera quelque chose.» Mon père parlait de

M. Lamessine.

M. Lamessine vint plaider à Chauny le 1er décembre. Il y arriva muni

d’une lettre de mon père pour ma grand-mère et il fut avec elle d’une

amabilité extrême.

Retenu à dîner, il se montra bien moins sceptique et prétendit que mes

arguments et mes souhaits avaient eu beaucoup d’influence sur son

esprit. Je ne le crus pas. J’y vis une flatterie dont je ne m’expliquai

pas le motif, mais qui me parut hypocrite. J’éprouvai ce soir-là une

sorte de malaise, d’angoisse inexplicable, et je quittai le salon de

bonne heure.

Le lendemain, ma grand-mère triomphante me dit:

«M. Lamessine demande ta main. Il s’engage à habiter Paris dans trois

ans. C’est mon rêve réalisé. Sa tante l’a doté pour le dédommager

d’avoir quitté la capitale et de défendre sa fortune dont il a déjà

reconstitué une partie; moi aussi je te dote; mais je ne dirai pas ce

que je te donne à cause de ta mère, de sa jalousie. Il est convenu que

j’irai passer tous les hivers avec toi à Paris.»

J’étais atterrée, ahurie, affolée.

«Quoi? quoi? Tu me maries comme cela, tu as promis ma main à cet homme

qui a le double de mon âge. Je n’en veux pas, je n’en veux pas!

--Juliette, tu es insensée. Jamais, à Chauny, loin de toutes relations

parisiennes, nous ne retrouverons une telle occasion. C’est la

Providence qui nous l’envoie. D’ailleurs, il est très bien. Il ressemble

trait pour trait à l’un des héros de mon Balzac, tu vas voir.»

Elle alla chercher l’un de ses volumes favoris et me lut certains

passages qu’elle savait à peu près par cœur et qui me sont restés dans

l’esprit.

Je pris à témoin Blondeau, mon grand-père, de la folie du projet de ma

grand-mère. Peine perdue! Il était déjà trop tard. Ma grand-mère, dès le

matin, les avait convaincus, sinon du bonheur que je trouverais dans ce

mariage, mais de la possibilité pour moi d’habiter Paris et d’y

«conquérir la célébrité».

Mon père et ma mère, appelés, arrivèrent quelques jours plus tard. Mon

père était dans un état d’excitation extraordinaire, le coup d’État,

qu’il prévoyait cependant, ayant éclaté.

Ma mère, aux premiers mots, déclara qu’elle partageait les idées de ma

grand-mère sur mon mariage. Mon père une fois de plus s’emporta, cria

très haut qu’il ne consentirait jamais à une telle union de sa fille

unique avec un «vieillard», c’est-à-dire un mari qui aurait le double de

l’âge de sa femme. Il déraisonna, il dépassa la mesure des résistances

et finalement quitta le salon, jurant et injuriant. Il réapparut

quelques minutes plus tard, entr’ouvrant la porte. Il m’appela, me prit

dans ses bras après m’avoir enveloppée d’un châle de ma mère, me porta

dans sa voiture attelée dehors, et fouettant son cheval m’enleva, tandis

que ma mère et ma grand-mère criaient dans la rue, lui ordonnant de me

laisser.

Il était littéralement fou et me parla dans des termes violents de M.

Lamessine, me disant des choses que je n’avais jamais entendues sur la

conduite d’un «vieux garçon».

Cependant, la soirée que je passai seule avec mon père à Blérancourt

m’attendrit au delà de tout ce que je puis redire. Sa colère était

tombée. Il me peignit le désespoir d’un père qui adore sa fille, qui l’a

à peine eue à soi et qu’on voudrait obliger à la livrer encore enfant à

un indigne. Ses larmes coulèrent. Il me dit combien il était malheureux,

me raconta sa vie tout entière.

«Plus j’ai aimé, plus j’ai été broyé par ce que j’aimais, me dit-il.

D’abord, broyé dans ma foi, puis broyé dans mon amour pour ma femme, mon

premier, mon unique amour, broyé dans l’amitié, exploité par mon

meilleur ami, le docteur Bernhardt, pour qui j’avais tout abandonné, mes

minces ressources, mon bonheur, mon enfant; dois-je donc être broyé dans

ma fille idolâtrée au moment où je suis broyé dans ma passion pour la

République, pour la liberté?...»

Depuis quelques jours, la terreur régnait. Tous les chefs du parti de la

liberté étaient exilés. Vingt-six mille déportés, les meneurs

républicains expédiés à Noukahiva; leurs soldats ne pouvaient se

rassembler.

A peine Louis-Napoléon Bonaparte venait-il, en novembre, de rassurer le

pays sur la pureté de ses intentions, qu’il s’emparait frauduleusement

de la France.

«La France a compris, dit-il, alors, que je n’étais sorti de la légalité

que pour rentrer dans le droit.»

«Tout est fini de la République et par la faute des républicains,

répétait mon père avec désolation. Je hais de la même sorte ceux qui se

sont laissés vaincre par mollesse, et ceux qui ont vaincu par brutalité.

Et voilà que maintenant on veut sacrifier ma fille à je ne sais quel

rêve idiot de célébrité, répétait-il. Juliette, Juliette, mon enfant,

moi et toi, nous te défendrons! Tu es mon dernier refuge, ma dernière

espérance, je m’accroche à toi!»

Et mon père pleurait comme un enfant. Je le consolai presque

maternellement et lui dis:

«Père, rassure-toi, on ne me mariera pas malgré moi.»

Le lendemain matin, ma mère, qui avait été plantée là et qui ne sut

jamais cacher une rancune, arriva furieuse, fit une scène durant

laquelle des mots inoubliables furent prononcés, des mots méchants que

mes parents n’eussent jamais dû se jeter à la tête devant moi, car ils

mirent en mon esprit une première fois le désir d’échapper à tant de

violences et au spectacle de tant de cruelles blessures rouvertes sous

mes yeux.

«Plus rien, on ne me laisse plus rien, j’ai tout perdu, s’écriait mon

père. Je suis un naufragé qui se débat au milieu des épaves, je voudrais

mourir! Par pitié qu’on ne m’arrache pas ma fille.

--Ta fille ne peut rester ici, répliqua ma mère, sa grand-mère l’attend,

car c’est elle qui m’a ramenée; elle est chez les Decaisne. Juliette

serait ballottée sans cesse maintenant entre nous, c’est elle qui serait

la naufragée. D’ailleurs je ne la veux pas! Sa grand-mère l’a prise,

élevée à sa façon, qu’elle la garde, la marie, fasse son bonheur à son

gré, nous n’avons plus à nous en mêler. La responsabilité en reste à

toi, qui, le premier, as oublié tes devoirs de père!»

Et ma mère m’emmena désemparée, me sentant réduite à l’impuissance,

laissant mon père à son désespoir. Et de nouveau on m’enveloppa du même

châle et je revins à Chauny, cette fois dans une voiture fermée, car la

nuit était noire et la pluie tombait à torrents.

Mon père m’écrivit une lettre que j’eus le tort de garder et qui,

trouvée plus tard, provoqua l’une des crises les plus douloureuses de ma

vie qui commençait à en compter beaucoup.

«Ma fille adorée, me disait mon père, ne te laisse pas vouer au malheur.

L’homme qu’on veut te faire épouser est un sceptique; il désire associer

l’attrait de ta personne à sa valeur, comme influence dans le monde, au

profit d’une situation qu’il ambitionne, ce n’est pas l’homme qui

t’aimera et que tu aimeras jamais. On ne peut te marier sans mon

consentement, ne l’oublie pas. Dussé-je perdre à tout jamais ce qui me

reste de tranquillité, je ne te sacrifierai pas. Si toi-même tu te

laissais égarer et me demandais mon consentement à ce mariage, je

n’aurais plus qu’à ajouter le désespoir de ma vie familiale à mes

désespérances de la vie publique.»

Comment redire mes luttes durant de longs mois? On les devine. Ma

grand-mère et ma mère voulaient ce mariage pour des raisons différentes,

mais également égoïstes, qui les aveuglaient, ma grand-mère pour se

rapprocher de moi, M. Lamessine lui ayant promis qu’elle habiterait avec

nous l’hiver à Paris dès que nous y serions fixés; ma mère pour

m’éloigner davantage de mon père.

Pauvre père! Il était pris de rage folle et se jetait à nouveau et à

corps perdu dans la politique, s’affichant, se compromettant, ne rêvant

que de foncer sur un ennemi, quel qu’il fût, de batailler, de combattre,

d’échapper par d’autres souffrances à ses souffrances en se faisant

envoyer à Noukahiva.

Il y réussit et figura bientôt en tête d’une nouvelle liste de déportés

du département de l’Aisne. Lorsqu’on vint pour l’arrêter en 1852, il

était malade, au lit, à tel point qu’il ne put être emmené. Ce délai

permit à ma grand-mère d’écrire à mon ami Charles qui, après avoir

quitté Flocon pour se rallier au bonapartisme, était devenu un homme

influent. Il fit rayer mon père de la liste des déportés mais adjura ma

grand-mère de l’obliger à se tenir tranquille, car il ne pourrait le

sauver une seconde fois, écrivait-il, si ses «extravagances de démocrate

socialiste le signalaient à nouveau comme dangereux».

Hélas! mon père, au moment où cette lettre parvint à ma grand-mère,

avait une fièvre cérébrale qui mit durant une semaine sa vie en danger.

Mon grand-père, dès la première nouvelle de la maladie de mon père,

avait couru à Blérancourt et s’était installé au chevet de son gendre,

qu’à force de soins dévoués il arracha à la mort.

Dès que mon père fut hors de danger, ma grand-mère et ma mère n’osèrent

résister au désir exprimé par le pauvre convalescent, soutenu en cela

par mon grand-père, de me voir.

Je vins. Mais quelle fut notre tristesse à tous deux et en quelle

suspicion nous nous sentîmes! Ma grand-mère m’accompagnait, et ni elle

ni ma mère ne me laissèrent seule avec mon père.

Je lui dis devant mes deux gardiennes farouches:

«Père chéri, je crois que je ferais mieux à la fin d’accepter ce

mariage, parce qu’alors mariée je serais libre de t’appeler et de causer

un peu seule cœur à cœur avec toi.

--Non, non, répliqua-t-il, j’aimerais mieux te voir morte que livrée à

un malheur certain.»

Et pourtant c’est lui qui me livra au malheur qu’il prévoyait. Il signa,

dans un mouvement de colère violente que ma mère réussit enfin à

provoquer, un papier qu’elle lui avait jusque-là vainement présenté.

Je m’étais sentie abandonnée par mes tantes elles-mêmes qui, à l’idée de

me voir habiter trois années Soissons tout près d’elles et ensuite Paris

d’où je reviendrais volontiers passer quelques mois à la campagne, me

déclarèrent qu’après avoir revu M. Lamesssine, qui était allé plusieurs

fois leur faire visite, elles approuvaient ce mariage.

«D’ailleurs, me disait avec sa goguenardise habituelle ma tante

Constance, si vous étiez malheureuse et abandonnée, ma chère Juliette,

Chivres serait là pour vous donner un asile. S’il vous advenait une

nombreuse progéniture, il n’y aurait que Roussot qui deviendrait

insuffisant, et pour vous dédommager de l’éloignement de votre mari,

nous achèterions un âne de plus.»

* * * * *

J’épousai M. Lamessine. Mon père n’assista pas à mon mariage. Il fut,

m’avoua-t-il plus tard, si malheureux que l’idée de se brûler la

cervelle le hanta le jour de mes noces; mais il songea que peut-être

j’aurais besoin de sa protection un jour et il se résigna à vivre.

Hélas! j’aurais dû réclamer cette protection dès les premières heures de

mon mariage! mais je sentais qu’un mot dit fût devenu une torture pour

mon père, dont il eût confirmé les craintes, pour ma grand-mère, dont il

eût fait crouler tous les échafaudages, pour mes chères tantes, dont il

eût troublé la paix. Ce mot, je ne le dis qu’après mes couches, que

j’allai faire à Blérancourt, et, pour ainsi dire forcée aux confidences

par mon père qui avait eu lui-même la preuve de ce que je devais

souffrir.

Lorsqu’elle se vit bisaïeule, qu’elle put embrasser une fille de sa

petite-fille, ma grand-mère ne songea plus qu’à faire étendre à

Soissons, où il nous fallait encore habiter dix-huit mois, la convention

qui devait nous réunir tous les hivers à Paris.

Un jour qu’elle était venue pour compléter la dot secrète dont elle

s’était engagée à faire le dernier versement, lors de notre installation

à Paris, elle dit à la fin du déjeuner à mon mari:

«Savez-vous pourquoi j’ai apporté une si grande malle?

--Mais non.

--C’est parce que je compte passer l’hiver auprès de vous et de

Juliette.

--Impossible, ma chère grand-mère.

--Comment, impossible?

--Je me trompe, j’ai voulu dire jamais.

--Quoi, jamais?

--Jamais vous n’habiterez chez moi avec votre petite-fille.

--Vous riez.

--Non, je parle on ne peut plus sérieusement. Vous croyez Juliette

heureuse, elle ne l’est pas; nous ne nous entendons en rien et pour

rien. Si vous étiez encore en tiers dans notre ménage, que serait-ce?

--Est-ce vrai, ma Juliette, que tu es malheureuse?

--Oui, répondis-je, les sanglots m’étouffant, je le suis autant qu’on

peut l’être!»

Ma grand-mère se leva brusquement, mais elle fut obligée de s’appuyer

contre un meuble pour ne pas tomber. Elle oscillait comme un arbre qu’on

déracine.

«Mais vos promesses? dit-elle à son petit-gendre

--Elles n’étaient nécessaires, ma chère grand-mère, répliqua mon mari,

que jusqu’à ce que vous ayez tenu intégralement les vôtres.»

Ma grand-mère ouvrit la porte de la salle à manger sans prononcer une

parole, prit son manteau dans le vestibule et quitta notre maison. Je

montai dans ma chambre pour mettre mon chapeau et la suivre. Je ne sus

où la trouver. Un commissionnaire était venu chercher sa malle que je

vis charger sur la diligence. J’appris seulement ceci plus tard: qu’une

dame avait retenu sa place, qu’elle était partie en voiture et devait

prendre la diligence au sortir de la ville. C’est ainsi qu’elle avait

fait lorsqu’elle m’avait enlevée à Verberie.

Je ne pouvais quitter ma fille que je nourrissais. Je vins supplier mon

mari de prendre la diligence, de rejoindre ma grand-mère et de me la

ramener.

«Ah! non, par exemple, me dit-il, cela s’est trop bien passé. Pas de

drame, pas de scène. Je suis enchanté.»

Je ne pus rien faire que de donner une lettre pour ma pauvre grand-mère

au conducteur de la diligence, lettre où je lui disais tout mon chagrin.

J’ajoutai: «A mon tour je suis attachée et je broute, grand-mère, mais

je me détacherai sitôt que je le pourrai».

* * * * *

Son plus cher, son dernier roman finissait cruellement pour ma

grand-mère. Rentrée à Chauny, elle se laissa mourir de faim. Certaine de

n’avoir plus que quelques jours à vivre, elle fit venir mon père et lui

demanda pardon du mal qu’elle nous avait fait, à lui et à moi, en me

mariant contre son gré et contre le mien.

Mon père lui pardonna, la supplia de se défendre contre la mort (hélas!

l’eût-elle voulu qu’il n’était plus temps), lui répétant que j’avais

plus que jamais besoin de tous ceux qui m’aimaient.

Préoccupée de moi comme nourrice, elle ne m’avait rien laissé soupçonner

de ses résolutions tragiques et me rassurait, au contraire, dans chacune

de ses lettres, me disant qu’elle ne prenait pas au sérieux les paroles

de mon mari. Je ne soupçonnais même pas qu’elle fût malade.

Une nuit, vers dix heures, je venais de replacer ma fille dans son

berceau; recouchée moi-même, j’allais m’endormir, lorsqu’à la lueur

d’une veilleuse toujours allumée je vis entrer ma grand-mère dans ma

chambre.

«Ah! grand-mère, toi!» m’écriai-je.

D’un geste lent elle porta la main à ses yeux. Les orbites en étaient

vides! Je me précipitai hors de mon lit, j’allai à elle... Ma grand-mère

avait disparu.

J’entrai dans le cabinet de mon mari qui travaillait.

«Ma grand-mère, ma grand-mère, où est-elle? je viens de la voir sans

yeux, dans ma chambre!...

--Vous êtes folle, me dit M. Lamessine. Votre grand-mère ne peut être

ici. Elle est malade, à ce que m’a écrit votre mère, me priant de vous

le cacher à cause de votre lait.»

Le lendemain, j’appris que ma grand-mère était morte à l’heure même de

son apparition.

* * * * *

Lorsque les croyances religieuses rentrèrent en mon âme, cette

apparition de ma grand-mère fut pour moi l’une des plus grandes preuves

des vérités de l’au-delà.

Le mouvement de sa main portée à ses yeux, dont les orbites étaient

vides, me parut signifier:

«L’aveuglement, c’est la mort.»

Trop longtemps je restai aveuglée, et toujours dans mes rêves je

revoyais ma grand-mère avec l’affreux geste de sa main à ses yeux vides.

Je ne l’ai jamais plus revue avec ce geste depuis que j’ai écrit mon

«Rêve sur le Divin», que mon âme renaissante a dédié à l’âme naissante

de ma petite-fille Juliette, livre ému dont je reporte l’inspiration à

ma bien-aimée grand-mère.

* * * * *

Le lendemain matin, je partais avec ma fille pour Chauny.

Ma mère, profondément remuée par la mort de sa mère et par les causes

qui l’avaient amenée, m’accueillit avec tendresse et avec des larmes de

repentir. Ma grand-mère, mourante, alors qu’elle implorait le pardon de

mon père, avait exigé de sa fille qu’elle demandât en même temps pardon

à son mari du mal causé par sa jalousie.

Je passai au milieu de mes parents de tristes mais douces semaines.

Mon grand-père obtint de mon père et de ma mère qu’ils vinssent habiter

avec lui.

«C’est pour peu de temps, leur dit-il, car je ne pourrai jamais vivre

sans ma chère grondeuse, et vous m’enterrerez dans l’année.»

Il mourut onze mois après ma grand-mère.

Mon père ne songea, à partir du jour où ma grand-mère nous eut quittés,

qu’à la remplacer auprès de moi et à me vouer une double affection. Il

m’encouragea au travail, m’aidant de ses conseils et me répétant:

«Lorsque la vie conjugale deviendra pour toi, plus encore qu’elle ne

l’est, un enfer, notre existence à tous deux, à ta mère et à moi,

t’appartient, nous te suivrons où tu nous conduiras. Travaille,

travaille, deviens quelqu’un. Il n’y a pas d’autre moyen pour une femme

de conquérir sa liberté que d’affirmer sa personnalité.»

En nourrissant, en élevant ma fille, je travaillai, je complétai mon

instruction, très poussée en certaines matières, très insuffisante sur

d’autres points.

Puis, un beau jour, après des essais insignifiants, révoltée par les

insultes que Proudhon du haut de son livre: _La Justice dans la

Révolution_ avait jetées à Daniel Stern et à George Sand, j’écrivis mes

_Idées anti-Proudhoniennes_.

Alors commença ma _Vie littéraire_ par laquelle je continuerai ces

récits.

Paris.--Imprimerie A. Lemerre, 6, rue des Bergers.

Le roman de mon enfance et de ma jeunesse · 第 10 / 10 题