Et au jeu: «_On_ a ceci, _on_ a cela.»

Moi, naturellement et sérieusement, car j’étais fort affligée, je disais

_on_, à tous les deux.

Mais, tout à coup, sans que ni l’un ni l’autre ne sût pourquoi et parce

que la brouille avait assez duré, _on_ redisait: «Pélagie, Pierre,

Juliette», _on_ s’embrassait, et tout finissait sans explication

jusqu’au prochain recommencement.

Dieu! qu’ils étaient tour à tour dramatiques et gais, mes chers

grands-parents.

J’ai dit que chaque membre de ma famille essayait de me convertir à ses

idées.

Ma grand-mère m’expliquait longuement, par l’histoire de France, que

c’étaient nos rois qui avaient fait la grandeur de notre pays, en

supprimant les «grands feudataires».

Elle détestait la féodalité, l’autocratie sous toutes ses formes. Elle

aimait les premières communes, le Tiers-État, la Bourgeoisie, les

moyennes en toutes choses, les justes milieux comme elle disait. Il me

fallut de très bonne heure avoir plus de goût pour Louis XI que pour

Louis XII, le Père du peuple; pour Louis XIII plus que pour Henri IV, à

cause de Richelieu qui avait abattu les «grands». Ce qu’avaient fait les

rois pour le peuple l’intéressait aussi peu que le peuple lui-même, pour

lequel elle professait le plus grand mépris. Le peuple, les petites

gens, c’était pour ma grand-mère ceux qui «travaillent aux gros travaux

et ne peuvent rien concevoir d’affiné».

Ces opinions, exprimées à la pension, me valurent plus d’une fois les

remontrances sévères des maîtresses et sous-maîtresses, et les

indignations de mes compagnes.

Je faisais miennes les idées de ma grand-mère, et je les soutenais sans

dire d’où elles me venaient, par un double sentiment d’orgueil, car

j’étais fière de penser autrement que toutes mes petites compagnes de

classe, et aussi, je me le rappelle, pour ne pas compromettre ma

grand-mère, ou plutôt pour ne pas laisser discuter ou blâmer ses

opinions. Je parlais d’elle avec une passion admirative que, bon gré,

mal gré, sous peine de taloches il fallait subir. Je n’admettais pas

qu’une autre petite fille eût une mère ou une grand-mère comparable à ma

grand-mère. On faisait de moi ce qu’on voulait, en me disant qu’il n’y

avait pas de Chauny à Paris une grand-mère, une mère aimant sa fille ou

sa petite-fille plus que ma grand-mère ne m’aimait. Alors mes

générosités se répandaient abondantes sur les flatteuses. Elles

consistaient en ceci que j’offrais à pleines mains certaines boules au

sucre de pomme et de cerise, jaunes et rouges, qui étaient délicieuses,

que l’épicier dont la boutique était sur mon passage me vendait

journellement, et que je l’obligeais à renouveler au moins deux fois la

semaine dans ses bocaux.

Je me suis plus tard reproché les boules de sucre grâce auxquelles

j’établissais peu à peu ma domination sur mes préférées, peut-être sur

les plus gourmandes, qu’en somme je corrompais. Il est vrai que cette

domination s’appuyait ensuite sur des bases plus honorables, car, si je

dirigeais les jeux, si on m’obéissait aux récréations, ce n’était pas

seulement à cause de mes boules de sucre, vite croquées, mais parce que

j’inventais toujours des jeux nouveaux...

Je dominais aussi un peu par ma taille et par ma force. Il ne faisait

pas bon se mesurer avec moi.

J’avais donc, dans mon bagage d’opinions, le culte de Louis XI, que ma

grand-mère appelait le Père des Communes, le culte de Louis XIII, qui

avait fait fendre en deux les tours féodales, le culte de

Louis-Philippe, le roi libéral.

Mon grand-père voulait me prouver, et il s’y employait en toute

occasion, que l’Empereur avait porté «sur les ailes de la Renommée, la

gloire de la France aux confins du monde», que le moulinet de sa grande

épée (il faisait le geste avec ses deux grands bras, en sens inverse

l’un après l’autre, ce qui me réjouissait) avait terrifié, non seulement

les guillotineurs de «la Révolution jacobine de Lambert» (ici toujours

la pointe pour mon père), mais «soumis les souverains de l’Europe

jusqu’en Afrique et en Asie».

Ah! si je l’ai entendu, ce discours! Malheureusement pour mon

grand-père, il nous faisait rire aux larmes, ma grand-mère et moi.

«J’ai eu l’honneur, en personne, et vous n’en pouvez dire autant ni

l’une ni l’autre, de servir l’Empereur», ajoutait mon grand-père avec

une dignité superbe (il se levait quand il était assis), «et je ne

permettrais pas qu’on prononce un mot, un seul mot qui entame d’un fétu

de paille son immortelle, son éternelle mémoire.»

Mon grand-père savait toutes les chansons de Béranger, surtout et

exclusivement celles qui exaltaient son Empereur; mais il faisait une

exception pour le _Vieux vagabond_ qui l’attendrissait, lui rappelant,

disait-il, sa propre misère, celle de sa jeunesse et sa philosophie

d’alors.

J’ai déjà dit que mon grand-père était un homme colossal et buvait

copieusement. A la fin de la journée, quand il parlait de l’Empereur et

des campagnes qu’il avait faites, à Lutzen et à Bautzen, il se trompait

presque toujours sur la phrase finale et triomphante. Je l’attendais là.

«Prends garde, grand-père, de renverser ta belle phrase.»

Il l’entonnait, et invariablement, lorsque je l’avais troublé par mon

interruption, il ajoutait avec une emphase qu’on ne peut rendre et avec

une bouffée d’orgueil intraduisible:

«Et quand Larrey n’avait pas besoin de moi, je faisais le coup de feu,

je me mêlais aux grenadiers de la garde, et j’étais toujours le

_dernier_ à la bataille et le _premier_ à la retraite.»

Et alors je battais des mains, je criais: «Bravo grand-père!» Et il

comprenait par là qu’il s’était trompé.

Si ma grand-mère voulait faire de moi une savante, elle qui l’était peu

et s’instruisait en m’instruisant, mon grand-père, qui en général

manquait de courage, voulait faire de moi une femme courageuse.

Le dimanche matin, de bonne heure, avant que j’aille à la grand’messe

rejoindre ma pension, mon grand-père m’emmenait avec lui à l’Hôtel-Dieu.

J’étais l’amie de la sœur Victoire, qui servait d’aide à mon grand-père

dans ses pansements et dans ses opérations. Tous deux me «formaient à la

vue des misères humaines» disaient-ils.

J’assistai souvent à de petites opérations, et mon grand-père me

promettait que quand je l’aurais mérité par ma sagesse, j’assisterais

aux «grandes».

On me montrait de belles plaies. Souvent la sœur Victoire m’apprenait,

surtout si elle pansait des enfants, à rouler et à poser une bande. Dès

l’âge de sept ans, je savais pas mal de choses et je pouvais être de

quelque utilité entre ma sœur Victoire et mon grand-père. Je préparais

le bras pour la saignée; j’appris à saigner, à bander le bras après la

saignée, et c’était une grande affaire, car la plupart des médications

reposaient alors sur la saignée.

L’été, dans la cour fleurie de notre maison, qui précédait le grand

jardin, sous un lilas de Perse que j’adorais, dont je m’enivrais quand

il était en fleurs, et qui était non un arbuste, mais un arbre véritable

donnant de l’ombrage, souvent mon grand-père faisait des saignées.

Les gens arrivaient à cette époque, disant tout simplement sans

explication, sans demander une consultation:

«Je viens pour me faire saigner.» Et on les saignait.

J’allais chercher la lancette, la cuvette, la bande, je tenais la

cuvette, et quand la saignée était finie, je faisais un trou au pied de

mon lilas et j’y versais le sang. Est-ce pour cela qu’il était si beau,

ses grappes de fleurs si abondantes et si parfumées?

Ma grand-mère ne pouvait voir une goutte de sang. Si on l’eût obligée à

regarder une simple saignée, elle se fût trouvée mal.

Mon grand-père répétait sans cesse à ma grand-mère:

«Je fais de ta petite-fille une femme forte. Elle n’a pas peur, elle,

des «rouges éclaboussures». Il ne lui manque que d’aimer la guerre, la

gloire et l’Empereur.

--Et d’être aussi brave que toi! ajoutait ma grand-mère. Ainsi, moi j’ai

peur du sang, ajoutait-elle, mais si la France était de nouveau envahie,

je sens que je n’aurais pas peur ni des Prussiens, ni des Anglais.»

Ma grand-mère était très heureuse, malgré ses moqueries sur la bravoure

de mon grand-père, que je n’aie pas peur du sang, et elle le remerciait

souvent de m’avoir guéri de cette faiblesse. Mes amies de la pension

m’estimaient fort pour mon courage, et cette estime n’avait nullement

besoin d’être alimentée par les boules de sucre.

On racontait, dans le petit monde de la pension et même dans la ville,

des traits de ma bravoure, entre autres celui-ci, quelque peu macabre.

Un notaire de Chauny s’étant suicidé, on avait abandonné à mon

grand-père, sur sa demande, le corps de ce malheureux, et il en avait

fait un fort beau squelette, finalement relégué au grenier et qu’on

appelait «le notaire». Arthémise en avait une peur affreuse. Je

connaissais beaucoup le «notaire», rôdant sans cesse au grenier pour

trouver les endroits où mon grand-père cachait son argent et que je

finissais toujours par découvrir. Cette chasse d’un genre particulier me

passionnait. Je prenais la somme dénichée, je la changeais de place, et,

durant de longs jours, je faisais endiabler mon grand-père en ne lui

livrant pas le secret de ma cachette à moi, et en le défiant de la

trouver.

Lorsque je lui dévoilais le lieu où était le butin, je prélevais, selon

la somme, un droit modeste pour mes boules de sucre.

Alors, je racontais (quand mon grand-père ne le faisait pas lui-même,

car il n’y avait pas entre les deux époux de discussions à propos

d’affaires d’argent), je racontais, dis-je, à ma grand-mère l’aventure

de chaque cachette, et elle s’en amusait beaucoup.

«Seulement, ajoutait-elle, ne prélève pas de dîmes sur tes trouvailles.

Cela ne me semble pas joli. Quand tu as besoin d’argent pour tes

fameuses boules de sucre, demande-le-moi plutôt.

--Non, répondais-je, avec mon grand-père, je le gagne.»

Et je me figurais qu’il était gagné, cet argent, par la peine que

j’avais prise.

Au fond, j’imaginai que le «notaire», dont je n’ai su que longtemps

après la vilaine histoire, m’aidait à trouver l’argent de mon

grand-père. Et je considérais le squelette comme mon ami.

Aussi ne trouvai-je rien d’extravagant à ce que mon grand-père, un soir

d’été que nous prenions, plusieurs de nos voisins, leurs enfants et

nous, le frais dans notre cour éclairée par la lune, me demandât d’aller

chercher le «notaire» au grenier, ce que, d’ailleurs, il n’eût pas fait

lui-même.

Ma grand-mère approuva de la tête, ravie de penser que j’allais faire

une chose extraordinaire qui impressionnerait le lendemain toute la

ville. Elle me regardait de ses yeux brillants; ses cheveux roux

luisaient sous la lumière de la lune. Elle était habillée tout de blanc,

sa couleur préférée pour elle et pour moi, et j’avais mis à son corsage

un gros bouquet de lilas.

«Tu veux que j’y aille? lui demandai-je tout bas, ils vont avoir peur,

ils ne savent pas qui est le «notaire».

--Va», me répondit-elle en riant.

Je m’en fus chercher le «notaire» au grenier. Il était très grand, pour

moi surtout. Je mis sa tête sous mon bras gauche, je pris la rampe de

l’escalier de ma main droite. La lune regardait par les fenêtres.

J’entends encore le bruit que faisait le «notaire» avec ses os qui

descendaient derrière moi.

J’arrivai dans la cour. Je jetai le «notaire» sur les genoux de mon

grand-père. Tous les cris réunis me parurent un seul cri. Les enfants

hurlaient, la tête cachée dans la jupe de leur mère. Celles-ci

répétaient: «Ali! l’horreur! C’est affreux! Monsieur Seron,

emportez-le!»

Mon grand-père trouvait la farce très bonne. Il riait de tout son cœur.

Mais l’une des voisines s’étant évanouie, tandis que ma grand-mère lui

jetait de l’eau sur la figure, mon grand-père alla porter le «notaire»

au pied de l’escalier. Il n’osa pas le remonter.

Nous le sûmes plus tard parce qu’Arthémise, entrant dans la chambre de

ma grand-mère qui était aussi la mienne, et lorsque nous étions déjà

couchées, nous cria:

«Madame, mam’zelle, le «notaire» est descendu tout seul. Il est au bas

de l’escalier!»

Force fut à mon grand-père de se lever pour réintégrer le «notaire» au

grenier, mais il se fit éclairer par Arthémise.

Mon grand-père, qui le croira? avait un goût fort poétique. Il adorait

les pigeons. Nous en avions des centaines, et tous les jours, à l’heure

du déjeuner, à midi, lui, qui m’avait fait partager sa passion, et moi

nous donnions à manger à nos pigeons. Ils voletaient autour de nous,

comme je vis plus tard les pigeons de Saint-Marc, à Venise, le faire.

Nous passions tous deux une grande blouse de toile grise avec un

capuchon, et nos pigeons nous couvraient la tête, les épaules, les bras,

les mains. Ils s’accrochaient à nous et nous becquetaient. Le bruit de

leurs ailes, leur roucoulement, me ravissaient, me paraissaient musical.

Ils nous suivaient quand nous marchions, avec cette jolie allure qui se

dandine coquettement.

Nous les avons bien aimés, nos pigeons, mon grand-père et moi.

Notre chagrin vint de ce que ma grand-mère, trouvant qu’ils pullulaient

exagérément, faisait dénicher les jeunes en notre absence par un

marchand qui les vendait. Ce fut une petite fille de la pension qui me

l’apprit parce que sa mère en ayant acheté, elle me dit un jour qu’elle

avait «mangé» de mes pigeons.

Ma grand-mère, que je grondai, me demanda si j’aimais mieux les manger

moi-même.

«Ah! mais non.»

Mon grand-père me calma en me disant que nous ne pouvions garder tous

ceux qui naissaient et qu’il fallait laisser faire ma grand-mère, à la

condition qu’elle ne prenne que les jeunes et nous laisse les «père et

mère». Elle le promit et nous tint parole. Ce qui fait que nos vieux

furent de plus en plus apprivoisés.

* * * * *

Lorsque au 4 octobre j’eus huit ans, mon père obtint de ma grand-mère,

qui se croyait sûre de moi et de mes idées alors, qu’il m’emmènerait à

Blérancourt jusqu’à la Toussaint, trois semaines durant. Nous n’avions

pas subi encore une séparation de cette durée. Nous étions très émues,

moi, moins que je ne l’aurais cru, elle plus encore que je ne le

craignais.

Mon père m’aimait si tendrement, si passionnément; il prenait une si

grande peine, en quelques mots jetés çà et là, pour m’intéresser à ses

idées, il me traitait en si grande personne, avait, je le sentais, un si

grand besoin de combattre le blâme que ma chère grand-mère alimentait

sans cesse en moi sur ses opinions démocratiques, jacobines,

franc-maçonnes, irréligieuses, sans Dieu, mon Dieu! mots que je lui

avais répétés souvent comme une enfant terrible, que ce départ avec mon

père me parut une chose très grave. Il me sembla que ces trois semaines

allaient me rapprocher de lui et m’éloigner de ma grand-mère plus encore

que par l’absence.

«Jean-Louis, dit ma grand-mère à mon père au moment où, après l’avoir

embrassée avec effusion, il montait en voiture, où j’étais déjà,

rendez-la-moi telle que je vous la donne, vous me le devez!»

Nous partions, mon père répondit en riant:

«Je ne vous le promets pas.»

J’entendis ma grand-mère crier:

«Juliette, reste!»

Mais un vigoureux coup de fouet enleva le cheval.

Je ne me retournai pas, et je fondis en larmes. Mon père ne chercha pas

à me consoler par de douces paroles, comme eût fait ma grand-mère, qui

ne pouvait me voir pleurer.

Il m’embrassa avec violence, répétant:

«Ma fille, mon enfant, à moi, enfin, enfin!»

* * * * *

Ma mère m’accueillit avec sa froideur habituelle. La passion croissante

de mon père pour moi, passion à laquelle il s’abandonnait joyeusement,

n’ayant plus à se contraindre devant ma grand-mère, lui paraissait

excessive.

«Il semble que ta fille soit une divinité sur la terre, lui dit-elle un

jour devant moi.

--C’est mieux que cela, c’est ma fille! répondit mon père, et en tout

cas, ajouta-t-il en riant, je ne me tromperais pas beaucoup si je la

croyais fille de l’Olympe.»

Ma mère détestait les mots d’esprit, qu’elle rangeait dans la catégorie

des taquineries, et celui-là ne lui plut guère. Depuis le séjour de mon

père à Bruxelles, elle appelait son mari, tout en le tutoyant: Monsieur

Lambert.

«Oh! Monsieur Lambert, c’est de bien mauvais goût, ce que tu dis là.»

Le mot, à moi, me parut joli, et je le répétai, en riant, plus d’une

fois à mon père, lorsqu’il m’instruisait sur la Grèce. Comme il trouvait

mon esprit ouvert aux choses antiques, je lui répondais:

«Ne suis-je pas fille de l’Olympe?»

Mon père m’emmenait partout avec lui, à pied, dans ses visites à ses

malades aux alentours. Il m’apprenait à conduire son cheval, très vif,

et, dans sa voiture à deux places, nous allions, par les bonnes et

mauvaises routes, voir les pauvres et les riches, les pauvres surtout.

Je lui parlais de mes études d’histoire, des opinions de ma grand-mère,

que je partageais.

«Vois-tu, me disait-il, ta grand-mère et toi, vous admirez avec raison

Louis XI et Louis XIII parce que vous croyez toutes deux que, sous leur

règne, les grands ont été abattus; or, ils n’ont changé que de condition

vis-à-vis de la royauté. Ils sont devenus courtisans, ils ont été

domestiqués par les rois, mais ils restaient à peu près les mêmes

vis-à-vis des bourgeois et du peuple; ils continuaient à maintenir avec

leurs inférieurs les distances que les souverains avaient établies avec

eux. L’égalité n’était nulle part avant la Révolution. Elle seule a

commencé le grand œuvre. Laisse-moi te parler de Saint-Just, avec

lequel, parmi les révolutionnaires, je me sens le plus en compréhension.

Il est pour moi l’ami connu et perdu. Je te conduirai chez sa sœur, tu

verras comme elle est distinguée et douce, tu l’amuseras. Elle parle de

son frère avec tant d’affection qu’il ne sera plus pour toi, mon

Saint-Just, le coupeur de têtes de ta grand-mère, le monstre de ton

grand-père.

--Ah! par exemple, papa, moi être comme toi l’ami d’un affreux

Saint-Just ou d’un horrible Robespierre, jamais.

--Qu’en sais-tu? on ne t’a jusqu’ici fait entendre qu’une cloche et

qu’un son. Tu détestes l’injustice, tu aimes les humbles et les petits;

tu absoudras ceux qui les ont émancipés dans le sens de la justice, même

violemment. Vois-tu, dans la politique, on n’a jamais de mesure. C’est

une balançoire! ajoutait-il en riant. On est lancé par elle deux fois

aux extrêmes et l’on ne passe qu’une fois sur trois au milieu.

--Moi, papa, je suis pour les milieux, les plus justes milieux; comme ma

grand-mère, je déteste les extrêmes de ta balançoire politique.

--Juliette, tu n’es pas sérieuse.

--Mais, papa, c’est toi qui as commencé avec ta balançoire.

--Eh bien, je me repens, et je veux te dire une fois pour toutes que

même la grande Révolution n’en a pas fait assez.

--Ah! l’horreur! papa.

--Non. Écoute-moi bien. Les seigneurs avaient opprimé les serfs, tu sais

comment et tu le sais bien, tu en parles même savamment; ta grand-mère

et toi, vous jugez les «grands» comme ils doivent l’être, mais ce n’est

pas tout, il ne faut pas s’arrêter en chemin; depuis que les seigneurs

sont abattus, d’autres oppresseurs, tout aussi durs, tout aussi

tyranniques pour les humbles et les petits, les ont remplacés, et

ceux-là n’ont pas la vaillance et l’allure qu’ont eues les féodaux, les

gens de la chevalerie. Les «grands» d’aujourd’hui sont les grands

bourgeois. Il faut de nouveaux Louis XI, de nouveaux Richelieu, une

autre Révolution, pour détruire cette autre féodalité. Les nouvelles

formules sont trouvées, ma Juliette, pour que le règne de la justice

absolue s’ouvre enfin, et ce sera par la République, par les principes

de liberté, d’égalité, de fraternité. Il n’y aura plus ni richesses

exagérées, ni complètes misères. La souffrance, comme la justice, sera

distribuée équitablement.

--Ce sera bien beau, ce temps-là, papa, mais arrivera-t-il jamais?»

Je doutais de la perspicacité des jugements de mon père; on m’avait trop

dit qu’il était un rêveur absurde et dangereux, et cependant ses paroles

se gravaient dans mon cœur, parce que je les trouvais généreuses et

tendres pour les malheureux.

Il est facile d’expliquer la séduction de théories aussi naïves sur

l’esprit d’un enfant. De tels mots résonnaient bien à l’oreille. Mon

père était le type de ceux qu’on a appelés plus tard les vieilles barbes

de 1848. Idéaliste, sans aucune notion des possibilités du réel, mon

père croyait que ses conceptions politiques étaient des vérités

absolues. Aussi sentimental et aussi romanesque que ma grand-mère, il

nourrissait pour la vie publique des illusions semblables à celles

qu’elle nourrissait pour la vie individuelle.

Cependant quelques-unes de ces conceptions m’apparurent peu à peu, à

moi, enfant, comme sublimes.

Mon père mêlait la nature à tout ce qu’il me prêchait, car il me

prêchait! La doctrine du Christ, qui avait donné au monde les formules

de liberté, d’égalité et de fraternité, se mêlait en son esprit à un

paganisme exubérant, poétique, et cet amalgame fournissait à ses

discours de pompeux arguments sur la charité, sur les lois du sacrifice

social, sur la divinisation de l’héroïsme humain. Mon imagination de

fillette, initiée déjà aux recherches de ce que ma grand-mère appelait

«les choses supérieures», éblouie, se laissait peu à peu séduire.

L’habileté de professeur qu’avait mon père le servait merveilleusement

pour mettre à ma portée tout ce dont il me parlait. Il simplifiait les

choses à tel point qu’il en arrivait à me faire causer avec lui et à me

faire croire qu’il trouvait un plaisir extrême à nos entretiens.

Quelle fierté j’en éprouvai. Il mêlait à tout ce qu’il me disait des

paroles prudentes: «Je ne te dis pas cela pour te convaincre; tu es trop

jeune encore pour que j’insiste, je t’apprendrai plus tard» etc., etc.

Je n’entendais que d’admirables phrases sonores et ne pouvais juger des

lacunes des démonstrations pratiques ou de la possibilité des

applications. J’étais attendrie par les principes de dévouement aux

classes déshéritées dont il ne cessait de m’entretenir.

J’avais cependant le secret instinct que la violence de mon père, dont

il donnait des preuves trop fréquentes, pourrait en faire un méchant

comme son Saint-Just pour les fortunés, aussi bien que sa bonté en

faisait un bon pour les malheureux. Et je voulais savoir si je devinais

juste. C’était une cachette intérieure à découvrir.

«Après tout ton Saint-Just, je le veux bien, aimait les petits autant

que toi, dis-je un jour à mon père, mais tu ne peux pas me prouver qu’il

n’ait pas été un cruel, qu’il n’ait pas tué.»

Mon père me répondit:

«L’action change la nature des hommes, il faut juger Saint-Just sur ses

intentions.

--L’enfer en est pavé, papa.»

Je savais ce que je voulais savoir.

«Quoi qu’en dise ta grand-mère, ajouta mon père, je n’aime pas

Robespierre parce qu’il fut jacobin-né. On ne doit pas naître jacobin.

On peut le devenir, mais il faut tout d’abord s’être senti humanitaire.

La férocité n’est permise que pour la défense des principes et de la

patrie en danger. Il faut, pour la légitimer, qu’il y ait eu

provocation.»

Comme il m’avait parlé des feuilles qui sont sensibles, je répliquais,

quand ce que me disait mon père me déplaisait:

«Assez, papa, je me replie!»

Alors il m’appelait sensitive et nous nous taisions.

Parfois il me semblait qu’il me tenaillait la tête comme le faisait trop

souvent ma grand-mère. Je sentais une grande douleur aux tempes et je

disais:

«Je ne peux plus t’écouter, j’ai mal.»

Mon père recevait un grand journal: La _Démocratie Pacifique_ de Victor

Considérant. Il avait été l’un des premiers abonnés. Ma grand-mère ne

lisait pas de journaux. Elle apprenait les nouvelles par mon grand-père,

qui lisait les Gazettes à son cercle. Je trouvais admirable mon père,

qui, tous les jours, parcourait quatre grandes feuilles et savait à

Blérancourt ce qui se passait dans le monde entier.

Plus tard, en me reportant à ce que j’éprouvai dans mon enfance et dans

mes premières années de jeunesse, je me rappelai qu’alors les «murs» de

ma cervelle m’apparaissaient comme trop minces pour supporter la

pression et la masse des idées que mon père et ma grand-mère voulaient

alternativement y faire entrer. Je sentais quelquefois ces «murs»

fléchir et menacer de crouler.

Je jouais souvent avec la fille du pharmacien, Émilienne Decaisne,

petite nièce de Saint-Just. Je la trouvais bonne et charmante, mais mon

père disait qu’elle n’était pas assez fière de son grand-oncle. Il

faisait sans cesse enrager son ami Decaisne, le «trop tiède neveu de

Saint-Just», comme il l’appelait.

J’allai un jour chez la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, mère du

pharmacien, grand-mère d’Émilienne. Elle habitait à l’autre bout de

cette adorable place de Blérancourt qu’on appelle le Marais, où les

allées de tilleuls embaument au printemps, où les restes du vieux

château Louis XIV ont tant de style. Mme Decaisne habitait une maison du

XVIIIe siècle, intacte, donnant sur un grand jardin entouré de hauts

murs.

C’était une très vieille dame, d’une extrême distinction, grande et

mince, habillée à l’ancienne mode, faisant de jolies révérences,

relevant sa robe des deux mains avec beaucoup de grâce quand elle

marchait dans le jardin, et qui, disait mon père, paraissait toujours

prête à danser le menuet.

Dans son grand salon meublé de meubles Louis XV et Louis XVI, que ma

grand-mère m’avait appris à connaître et à aimer, et que mon père

trouvait rococos et horribles, n’aimant lui, que les meubles modernes,

les meubles «du progrès» en acajou et en palissandre, Mme Decaisne m’eut

l’air d’une apparition.

Elle avait à demeure dans sa maison, quoique son fils ne l’aimât pas,

m’avait dit mon père avant d’entrer, un vieil ami, chevalier de

Saint-Louis, habillé, lui aussi, comme au temps passé et qu’on appelait

simplement: «Monsieur le chevalier.»

Mme Decaisne et le chevalier étaient restés tous deux très royalistes,

légitimistes, détestant la «branche Égalité», mais fidèles à la mémoire

de Saint-Just dont le chevalier avait été l’ami. Malgré «les crimes

qu’on lui a fait commettre» disait Mme Decaisne, elle et le chevalier ne

cessaient pas de le chérir.

Le chevalier m’amusait beaucoup parce qu’il glissait et sautillait sur

les parquets cirés et qu’il baisait la main de Mme Decaisne dès qu’il la

quittait un instant.

Il parlait avec attendrissement de Saint-Just.

«N’est-ce pas, Monsieur le chevalier, lui dit mon père, que vous ne

voyez encore aujourd’hui dans Saint-Just que ce qu’il a été le plus

sincèrement et le plus longtemps, l’humanitaire et le poète?

--C’est vrai. D’ailleurs, ajoutait le chevalier, lui si intelligent, si

supérieur, si plein de grand avenir a expié ses erreurs par la mort. Il

faut l’avoir vu comme moi dans la tourmente pour comprendre comment un

homme bon et noble, mais exalté, peut, à certaines heures, trouver que

«le sang est nécessaire».

Le «sang nécessaire» me resta dans l’esprit après que j’eus entendu

cette phrase dite par le chevalier.

J’en parlai à mon retour à Chauny à ma grand-mère, qui ne s’indigna pas

autant que je le pensais.

«Lorsque les rois protégèrent le peuple contre les grands, on les vit

verser «le sang nécessaire» me dit-elle, et les rois ont grandi malgré

leurs crimes. Les hommes de la Révolution, s’ils n’avaient versé que le

sang ennemi aux frontières et le sang des traîtres, et il y en a eu,

pareils à Messieurs de Sainte-Aldegonde, qui, durant l’invasion,

appelaient les envahisseurs de la France «nos amis les ennemis», si,

dis-je, les hommes de la Révolution n’avaient pas tué pour tuer, on les

eût absous, mais ils ont sacrifié à leur férocité des innocents, et il

ne leur sera jamais pardonné. Ton père est de ceux qui, comme

Saint-Just, voudraient épurer et épurer encore, après avoir versé «le

sang nécessaire». C’est bien un de ces jacobins humanitaires, gens plus

cruels que les plus méchants, qui se croient le droit d’être implacables

sous prétexte qu’ils ont été sensibles dans leurs jeunes années.»

Mais je reviens à la sœur de Saint-Just. Elle me prit en affection.

Vivant avec mes grands-parents que je trouvais jeunes encore, j’adorais

les vieux. Mme Decaisne me lut un jour des vers de Saint-Just. Il

s’agissait d’un petit pâtre conduisant gaiement son troupeau de roses

désolées d’avoir des épines. Elle mit tant d’émotion dans cette lecture

que je versai des larmes et que je conquis son cœur et celui du

chevalier.

Ces trois semaines passèrent avec une rapidité si grande que j’écrivis

très peu à ma grand-mère, n’osant pas lui parler de mes conversations

avec mon père et de l’impression qu’elles me faisaient. Je me disais

qu’il vaudrait mieux doucement me confesser et, de même que mon père

m’avait éclairé sur ses idées, j’éclairerais ma grand-mère sur les

miennes. Je n’étais pas convertie d’ailleurs. La férocité de Saint-Just

absoute pour des raisons que je me rappelais mal; mon père, si bon, si

bienfaisant, pouvant devenir cruel après «provocation»--je me souvenais

de ce mot-là--tout cela soulevait de grandes révoltes en moi et

bouleversait mes premiers enthousiasmes.

Il y eut plusieurs «drames de famille» à cause de moi. Je prenais une

trop grande place dans la vie de mon père, et ma mère ne pouvait dominer

ce malheureux sentiment qui nous a causés à tous tant de chagrins: sa

jalousie.

Mon père l’aimait passionnément pour sa beauté qui eût dû lui donner

tous les droits de se croire aimée; moi-même je la regardais avec

admiration et lui avais voué une sorte de culte extérieur; mes

grands-parents étaient fiers d’elle. Mais elle avait détruit notre

tendresse à tous par sa froideur, notre confiance en son affection parce

qu’elle doutait sans cesse de la nôtre; aucune de nos assurances ne

pouvait la convaincre, tandis qu’un mot dit au hasard, sans intention,

devenait une preuve de ce qu’elle imaginait, et alors elle était d’une

dureté qui eût pu faire croire à sa méchanceté. Or, ses reproches

immérités, sanglants, ses insinuations, ses accusations, n’étaient

qu’une sorte de désespoir de n’être pas arrivée à nous imposer la façon

dont elle voulait être aimée et de ne pouvoir conquérir une plus grande

somme de notre affection justement par les procédés qui nous faisaient

l’aimer moins.

Mon père désirait me ramener lui-même à ma grand-mère. Ma mère s’y

opposa et ce fut elle qui me reconduisit. Le mal qu’elle me fit dans ce

petit voyage me rappela mon premier jour de pension.

Nous étions montées sur un âne toutes deux et nous avions déjà fait un

assez grand bout de la route, quand, notre monture se fatiguant, ma mère

descendit. Elle causait en marchant, tandis que très fière je tenais les

rênes et n’eusse voulu songer qu’à cela.

Ma mère m’interrogeait de façon troublante et inquiétante sur l’amour de

ma grand-mère. Elle m’impatientait, et, peu habituée à me dominer, je

répondis deux ou trois fois:

«Maman, je t’en prie, laisse-moi tranquille, tu me tourmentes plus que

M. le doyen à la confession.

--Est-ce que ta grand-mère te dit qu’elle te mariera et te donnera

beaucoup d’argent, une dot?» me demanda brusquement ma mère après un

silence.

Levée de bonne heure, l’esprit alourdi, et, tracassée depuis une

demi-heure, je répondis malheureusement:

«Oui, grand-mère me donnera une dot, aussi grosse qu’elle le pourra.

Es-tu contente?»

Ma mère frappa l’âne qui, lui aussi, s’endormait. J’eus une secousse si

rude que je tombai dans le sens opposé à ma mère sur un tas de pierres.

Le coup m’avait étourdie. Je saignais, le sang m’aveuglait. J’appelai

maman et je ne la sentais plus là. Je me relevai, je pris mon mouchoir

et j’étanchai le sang de mon front; mes larmes me permirent d’ouvrir les

yeux. Je regardai. Un tournant de la route m’empêchait de voir à quelle

distance pouvait être ma mère. Elle avait disparu exprès pour me punir.

Je crus qu’elle m’abandonnait seule, ensanglantée...

Je me mis à courir de toutes mes forces. Ma mère m’attendait. Le sang

dont mon visage était couvert et qui venait d’une blessure sous mes

cheveux près de la tempe, blessure qui eût pu me tuer, dit le soir mon

grand-père, ne l’attendrit pas. Elle m’enleva de terre par ma ceinture,

sans descendre de l’âne sur lequel elle était remontée, me plaça sur ses

genoux sans dire un mot, me tenant avec son bras gauche très serré,

tandis qu’elle conduisait l’âne de la main droite, lui tapant sur la

tête avec les guides.

J’étais horriblement mal assise et je souffrais de ma posture, mais je

ne me plaignis pas. Je ne pensais qu’à arriver, à revoir ma grand-mère,

à ne plus la quitter jamais.

Je ne cessai de sangloter, et les gens qui nous rencontraient ne

comprenaient rien à mon désespoir et à l’impassibilité de ma mère.

Ma grand-mère, prévenue de mon arrivée, était à la fenêtre avec

Arthémise. En nous apercevant, elles accoururent à la porte. Lorsque ma

grand-mère me vit en cet état, elle m’entraîna au salon, désolée, ne

pouvant m’embrasser tant j’avais de sang caillé sur la figure.

Elle commençait à m’interroger, anxieuse, quand ma mère, qui avait

conduit l’âne à l’écurie suivie d’Arthémise, entra comme une bombe dans

le salon et entama l’éternel «drame de famille» avec tant de colère que

la dispute se passionna de plus en plus et que pleurante, désespérée,

prise d’un saignement de nez que mon mouchoir trempé ne pouvait plus

contenir, je fus bientôt couverte de sang.

Je ne comprenais rien aux explications de ma mère et de ma grand-mère,

tant elles étaient entrecroisées et tant je souffrais de la tête.

J’avais certainement eu tort de dire ce que j’avais dit, je me sentais

misérablement coupable, mais est-ce que des paroles irréfléchies d’une

enfant méritaient qu’on la laissât en un tel état?

«Alors, disait ma mère, tu as promis une dot aussi grosse que tu pourras

la faire, et sans doute ton héritage à Juliette? Je ne suis donc

décidément rien pour toi? Alors tu me renies, moi, ta fille? Je me moque

de ton argent, mais l’humiliation d’être ainsi traitée par toi, cela je

ne le supporterai pas.»

Lorsque je pense à ma détresse durant ces minutes inoubliables, j’en

ressens encore le choc tant je fus secouée dans tout mon être, et tant

j’eus conscience de la cruauté jalouse de ma mère.

Mon grand-père apparut d’un côté, Arthémise de l’autre. Il me regarda,

écouta un instant et comprit ce qui se passait. Je me jetai dans ses

bras, tuméfiée, gonflée, pleurante, saignante, dans une telle misère de

délaissement, d’abandon, que le cœur de mon grand-père en fut

bouleversé.

«Vous êtes plus folles, plus mauvaises, plus féroces l’une que l’autre,

s’écria-t-il d’une voix furieuse. Vos scènes, vos soupçons, vos

explications idiotes, imbéciles, ne vous laissent pas même un atome de

sentiment maternel. Vous me tuez cette enfant. Vous la tuez,

entendez-vous? Olympe, ne te rappelles-tu pas que ton fils est mort de

convulsion, après l’une de tes scènes? Regardez-la donc, votre unique

enfant à toutes deux. Est-ce qu’elle ne vous fait pas pitié, mégères? Et

vous me chanterez à présent que vous aimez Juliette! Tenez, j’ai envie

de vous la prendre et de m’enfuir avec elle au bout du monde. Mais

regardez-la donc!»

Et mon grand-père, qui aimait le drame lui aussi, me plaça debout sur

une chaise. Mes sanglots redoublaient, et je devais être bien pitoyable

à voir, car ma mère et ma grand-mère se jetèrent sur moi effrayées. Mon

grand-père les éloigna et me mit dans les bras d’Arthémise, qui

recommença son antienne:

«C’est un meurtre!»

Ce mot me remit en mémoire, avec une netteté singulière l’aventure de la

pension, et je criais à ma grand-mère:

«Cette fois je ne te pardonnerai plus.»

Mes lèvres tremblaient, ma gorge était pleine de sang, j’étais glacée.

Tandis que mon grand-père me lavait, ma grand-mère faisait du feu en

pleurant. Lorsque je fus réchauffée et calmée, mon grand-père, avec une

fureur, une dureté que je ne lui avais jamais vues, se jeta sur ma mère,

lui prit les deux poignets et la secouant lui dit:

«Il ne suffit pas que son père et sa grand-mère surexcitent le cerveau

de cette petite à le faire claquer. Voilà que toi tu lui donnes une

commotion cérébrale à nous la rendre folle.»

Et comme ma mère en s’excusant recommençait à m’accuser:

«Tais-toi et prends garde, s’écria mon grand-père menaçant. Je croyais

jusqu’aujourd’hui que tu ressemblais à ma pauvre et trop passive, trop

«brouteuse» mère, ne va pas me rappeler mon père par ta féroce

insensibilité! Si tu continues je te ferai demander pardon à genoux à ta

fille.

--Tu me brises les poignets, lui dit-elle, lâche-moi. J’ai bien le

droit...»

Je crus que mon grand-père allait la battre. Sa voix devint si terrible

que je vis ma grand-mère près de moi frissonner.

«Te repens-tu? du mal que tu as fait à ta fille?

--Oui, dit-elle, tombant assise sur une chaise, dominée par son père

qu’elle craignait seul et qui n’était violent, qui n’avait de fermeté

que pour elle.»

Pauvre mère! elle souffrait à tel point elle-même de sa passion jalouse,

maladive, que plus tard, lorsque la paralysie l’eut atteinte et qu’elle

nous confia ses tortures, nous lui avons pardonné de grand cœur ses

emportements.

* * * * *

Je fus languissante tout l’hiver. J’eus des accès de fièvre

intermittente, puis la rougeole avec du délire.

Mon père et ma mère vinrent tour à tour aider mes grands-parents à me

soigner. Tous quatre eurent, durant une semaine des craintes non

seulement sur ma vie, mais sur l’équilibre de ma jeune cervelle,

craintes qui rétablirent pour quelque temps l’union parfaite entre eux.

Mon père, causant au pied de mon lit, dit un jour à ma grand-mère qui

accusait sa fille d’être responsable de ma maladie:

«Il me semble, ma mère, que vous méritez en la circonstance vous-même

quelque reproche, d’après ce que je sais de mon beau-père, répondit mon

père. Quant à Olympe, je vous affirme qu’elle est plus malheureuse de

ses soupçons que ceux qu’elle soupçonne. Sa jalousie n’est pas un

défaut, c’est une crise. Si vous la regardez durant ses colères, vous

verrez qu’elle a déjà certains tremblements de tête trop

caractéristiques, hélas! N’oubliez pas que son grand-père paternel est

mort paralytique, ce qui est peut-être l’explication de ses

inconscientes cruautés. Il faut se préoccuper d’Olympe, ma mère plutôt

que de lui en vouloir. Moi aussi j’ai un grand défaut de violence et

cela me vient d’une maladie de cœur, héritage paternel.»

Mon père disait cela si doucement, si tristement que je pardonnais à ma

mère, à laquelle jusqu’à ce moment j’en voulais encore, et que je me

désolai en pensant qu’il avait, lui, une maladie de cœur.

Durant mon délire, mon grand-père n’eut pas de peine à démêler les

motifs qui avaient provoqué la tension de mon pauvre petit esprit,

surchauffé par la lutte des contradictions, entre les idées de mon père

et celles de ma grand-mère. Ces idées, je m’acharnais à vouloir les

mettre d’accord sans y réussir, ce qui me torturait. Je ne parlais que

de politique, de socialisme dans ma fièvre.

«Il faut qu’elle vous échappe à tous deux durant quelque temps,

répétait-il à mon père et à ma grand-mère, et je suis d’avis d’accepter

pour elle l’invitation de ses grandes tantes.»

Les sœurs de ma grand-mère: Sophie, Constance et Anastasie, habitaient

avec leur mère une campagne aux environs de Soissons, à Chivres. Elles y

menaient une existence monacale, ayant toutes trois refusé de se marier.

Depuis la mort de leur père, elles avaient, on ne sait pourquoi, demandé

à me connaître, et cela semblait d’autant plus extraordinaire à mes

grands-parents qu’elles ne s’étaient jamais intéressées à ma mère.

L’une des amies de ma grand-mère leur avait parlé de moi, et elles

dirent à cette amie que si ma grand-mère désirait que je fusse leur

héritière, plutôt qu’une cousine de leur mère, à laquelle elles étaient

cependant attachées, il fallait me laisser aller seule chez elles tous

les ans, à l’époque des vacances, aux mois de juillet et d’août.

Mon grand-père se dit qu’un si complet éloignement de mon père et de ma

grand-mère remettrait mon cerveau en «jachère», ce fut son mot, et me

ferait un bien énorme. Il décida ma grand-mère à écrire à son amie

qu’elle m’enverrait pour cette époque à mes grandes tantes.

La perspective ne me plut pas au premier abord. J’étais si lasse, si

faible, que je ne demandais qu’à rêver, étendue dans le grand salon,

auprès de ma grand-mère qui lisait ou brodait sans me rien dire.

Mon cerveau travailla beaucoup durant ma convalescence. Il me sembla que

je faisais un grand voyage dans la vie et que je découvrais chaque jour

beaucoup de choses nouvelles et graves.

L’argent ne m’intéressait jusque-là que pour l’achat de mes boules de

sucre. Mais n’était-ce pas l’argent qui avait été cause de la grande

scène de mon retour de Blérancourt? c’était donc une bien grosse chose,

bien importante que l’argent? Et voilà que j’en entendais parler encore

à propos de ces tantes, que mon grand-père et ma grand-mère aimaient si

peu et dont ils pensaient beaucoup de mal.

Cet argent, qui avait rendu ma mère si cruelle avec moi, allait

maintenant rendre mon grand-père et ma grand-mère meilleurs pour mes

grandes tantes.

Je raisonnai fort naïvement de ces choses, moi qui avais l’esprit très

ouvert sur tant d’autres, mais jamais entre mon grand-père et ma

grand-mère il n’était question d’une affaire d’argent. Mon grand-père

tenait lui-même ses comptes de clientèle, ma grand-mère administrait sa

fortune.

Je questionnai ma grand-mère sur la nécessité pour moi d’être

l’héritière de mes tantes, lui demandant pourquoi elle tenait tant pour

moi à l’argent.

«Ce n’est pas pour l’argent», me dit ma grand-mère, que ton grand-père

et moi désirons que tu sois l’héritière de tes tantes, c’est une

satisfaction que nous aurons et qui leur sera bonne à elles comme à

nous. Tu sais bien, et je te l’ai raconté plusieurs fois, que mon père

avait gardé la dot de ma mère, qu’il s’était entêté à faire de cela une

condition de mon mariage. Si mes sœurs désirent réparer le tort qu’elles

m’ont fait, je les approuve; si ma belle-mère très vieille, désire

mourir sans remords, je la comprends. C’est pourquoi je tiens à ce que

tu te prêtes à cet essai de rapprochement plus digne de notre famille

que les vilaines machinations d’autrefois. Il ne s’agit pas d’argent

mais d’un triomphe pour ton grand-père et pour moi, si mes sœurs te font

leur héritière. Reconnaître ses torts par un acte, vois-tu, Juliette, il

n’y a rien de mieux. Tâche que cela soit.»

J’avais une mission, j’allais aider au triomphe de la justice et à celui

de mon grand-père et de ma grand-mère. J’étais bien faible encore, bien

incapable de grands efforts, car une fièvre de croissance entravait les

progrès de ma convalescence, mais le grand rôle d’ambassadrice

extraordinaire, quelque chose comme une œuvre diplomatique de M. de

Talleyrand, disait mon grand-père sans moquerie, solennellement, cela

valait la peine d’y réfléchir.

J’avais d’ailleurs à mon apport quelques expériences. Combien de fois ne

m’était-il pas arrivé de réconcilier mon grand-père et ma grand-mère, et

avec eux mes parents de Blérancourt ou mes parents entre eux? Très

petite je me posais souvent en arbitre. Je donnais mon opinion

personnelle à tous propos et en tout conflit.

J’eusse probablement été insupportable si le caractère de mon grand-père

et de ma grand-mère, très gais tous les deux, si leur esprit, n’avaient

fait régner entre nous trois, au lieu d’un ton d’importance guindée,

sérieuse et vieillie, un ton de drôlerie qui ne permettait aucune

gravité, même aux griefs. Quand j’avais du succès pour terminer une

brouille entre mes grands-parents, c’est que j’étais parvenue à les

forcer d’en rire.

Mon procédé était subi aussi par mon père, mais exaspérait ma mère, qui

répétait sans cesse:

«Je n’admettrai jamais qu’une chose plaisante ait raison d’un chagrin.»

Mes vieilles grandes tantes n’allaient-elles pas plutôt avoir le

caractère de ma mère? Oh! alors, je renoncerais bien vite à la mission,

et tant pis pour l’héritage! je demanderais par écrit bien vite à me

faire rapatrier.

«Mes sœurs ne doivent pas être tristes, me répétait ma grand-mère. Étant

restées filles, elles ont certainement gardé leur caractère.»

Le grand jour de mon départ pour Chivres arriva. Quelle émotion d’aller

passer deux mois à la fois loin de ma grand-mère et de mon père auprès

de vieilles personnes que je n’avais jamais vues et auxquelles je devais

plaire sous peine d’être renvoyée avec humiliation, disait mon

grand-père. J’allais être enfermée dans une sorte de cloître, mes trois

grandes tantes, leur mère, une servante qu’elles avaient depuis

vingt-cinq ans, vivant seules dans une vieille maison, dans un énorme

clos entouré de haies très hautes et de murs. C’est la description qui

nous avait été faite du «couvent» de mes grandes tantes par leur amie.

Mon grand-père devait me conduire, toujours avec mes paquets cousus par

Arthémise, à deux lieues au delà de Coucy-le-Château. Ma grand-mère me

recommanda bien de regarder les «monstrueuses tours féodales de Coucy».

Marguerite, la servante de mes tantes, nous attendrait dans le village

où elle était née, chez sa mère, sur la place, dans une maison en face

d’une croix. Elle viendrait me chercher avec l’âne de mes tantes, je

dînerais chez la mère de Marguerite et je partirais ensuite pour Chivres

par les routes de traverse pour arriver tard dans la nuit chez mes

tantes.

J’avais été beaucoup prêchée par ma grand-mère et de plus en plus

goguenardée en route par mon grand-père sur ma «mission à la

Talleyrand».

«Elles doivent périr d’ennui, tes vieilles tantes, me disait mon

grand-père; tu vas les amuser et elles ne te le rendront pas, si je me

les rappelle. Sophie t’apprendra le latin, elle le sait; tu le traduiras

à Marguerite, à la cuisine, peut-être à l’âne, et tu me rapporteras

ensuite ce qu’il t’en restera, n’y manque pas, j’en ai grand besoin.»

A l’entrée du village, mon grand-père laissa sa voiture dans l’unique

auberge. En marchant il continuait ses plaisanteries.

Je riais tellement de toutes les balivernes qu’il me débitait que quand

j’aperçus Marguerite et l’âne auxquels je devais traduire mon latin, je

ne songeais pas à pleurer.

Mon grand-père m’embrassa brusquement, plus ému que moi. Après avoir

fait à Marguerite des recommandations sur ma santé, sur les soins à me

donner, il lui remit une note complémentaire pour mes tantes et fila

avec une telle rapidité vers l’entrée du village où il avait remisé sa

voiture, qu’ayant caressé l’âne, je ne le vis plus quand je me

retournai.

Nous devions aller au moment du départ prendre mes paquets, avec l’âne,

qui avait un panier accroché à la selle, quand un garçon d’auberge les

apporta.

Mon cœur fut bien un peu serré d’une si brusque séparation, mais mon

estomac était grand ouvert et je mangeai de bon appétit pour la première

fois depuis bien des semaines.

La mère de Marguerite ayant annoncé mon passage à tout le pays, la

marmaille était groupée autour de la croix. Je lui souris et elle entra

dans la maison voir «la demoiselle» qui ressemblait à une petite

«Parisienne».

Ma façon de parler, qui n’avait aucune trace picarde, frappait les gens.

Ni mon grand-père, qui était de Compiègne, ni ma grand-mère, chose

beaucoup plus extraordinaire, n’avaient l’accent du patois.

Les moutards me faisaient parler, m’interrogeaient, groupés autour de la

longue table de chêne sur laquelle je mangeais. J’avais emporté des

boules de sucre, cargaison nécessaire pour un grand voyage en pays

inconnu. Je distribuai mes boules, avec quel succès! Je bus à la santé

de la troupe qui avait crié: «Vive la demoiselle!» et, un peu ivre de

grand air, je crois me rappeler que je fis un discours à ce jeune

peuple, mais très moral, et concluant qu’on n’aimait jamais trop son

grand-père et sa grand-mère, son père et sa mère.

«Pourquoi que ça ne s’rait-t’y-pas sa mère et pis son père d’abord?

demanda l’un des petits paysans.

--C’est comme on veut, répondis-je, pensant qu’il faudrait trop

d’explications pour être comprise.»

Marguerite, à qui je plus du premier coup, prenait sa part du succès. La

«demoiselle» était à elle.

Je montais sur Roussot, qui entonna au départ un chant si particulier

pour un âne, avec une recherche d’harmonie si cocasse, que je me mis à

l’imiter et à chanter comme lui, ce qui l’encouragea à continuer.

Les enfants, mes nouveaux amis, éclataient de rire. Ils me suivirent

longtemps, et, sur le seuil des maisons et des chaumières de plus en

plus espacées, les mamans me saluaient de la main en nommant Marguerite

et sa «demoiselle» et en nous souhaitant bon voyage.

Je goûtai là les vanités d’une popularité due à mes boules de sucre, à

mon accent parisien, à mon imitation parfaite du chant d’un âne.

Marguerite me rappelait Arthémise. Elle était pleine d’admiration pour

chacun de mes gestes, pour chacun de mes mots. Elle répondait à toutes

mes questions avec le désir de me «contenter», disait-elle.

Roussot me trouvait légère. Il trottinait allègrement, tandis que

Marguerite, le tenant par la bride, marchait d’un grand pas allongé. Le

coucher du soleil me parut admirable sur un immense plateau qu’il

inondait de ses rayons et que ses reflets illuminèrent longtemps après

sa disparition. Marguerite fut heureuse de voir mon enthousiasme pour le

coucher du soleil.

«Alors, dit-elle, vous n’êtes pas tant de la ville si vous aimez ce

qu’on voit de beau dans les champs.»

Nous allions sous les étoiles très brillantes, non pas droit devant

nous, car nous faisions des circuits nombreux, qui, peu à peu, nous

rapprochaient de Chivres.

Le pays accidenté était si joli, qu’il me plut beaucoup et que j’aurais

voulu cueillir toutes les fleurs qu’une lune très claire me montrait sur

les bords des chemins.

«Des fleurs, il n’en manque pas dans le clos, mam’zelle Juliette, me dit

Marguerite; il y a des bluets et des coquelicots dans les blés et des

marguerites dans la prairie autour du lavoir; vous en cueillerez tant

que vous voudrez.»

* * * * *

Mes trois tantes, la belle-mère de ma grand-mère, que j’appelai bientôt

grand-grand-mère, m’apparurent, dès que la porte cochère de la cour fut

ouverte, groupées sur le perron. Je fus un moment effarée. Les sœurs de

ma grand-mère si élégante étaient habillées comme des paysannes, comme

leur servante Marguerite, vêtues de caracos d’indienne, de jupes

d’indienne, froncées autour de la ceinture, de fichus de cotonnade, de

grands tabliers de toile grise avec des poches et coiffées de marmottes!

La plus jeune, ma tante Anastasie, me cria un: Bonjour ma nièce! bonne

arrivée! tandis que Marguerite me descendait de l’âne, d’une voix si

claire, si gaie, avec le si joli accent du Soissonnais, pays de sa mère

qui y avait ramené son mari; mes deux autres tantes, ma

grand-grand-mère, avaient des manières de dames si distinguées, que je

me dis qu’elles s’étaient toutes les quatre déguisées pour m’amuser.

Roussot, tandis que j’entrai dans la maison, s’en alla à l’écurie et

recommença sa chanson que j’accompagnai en provoquant le fou rire de

toutes mes tantes.

La glace était rompue; je soupai, je bavardai, puis, à un moment, plus

rien: je dormais. Il pouvait être onze heures du soir.

Le lendemain, à midi, je dormais encore. Ma tante Anastasie s’inquiéta

et me réveilla. On m’attendait depuis une heure pour déjeuner.

Marguerite se montra, les bras chargés de vêtements, et me dit:

«Maintenant, mamzelle Juliette, il faut vous habiller à la paysanne.

Nous allons serrer dans les armoires vos belles affaires, et vous

pourrez vous amuser sans crainte de vous abîmer.»

On m’essaya des caracos, des jupes de ma tante Anastasie, la plus

coquette, et il fallait voir cette coquetterie! des indiennes

grossières, fanées, archi-fanées. Non! les dessins vieillis de tout

cela, les formes, ce que c’était! On me harnacha de façon horrible. Ma

jupe fut tirée sous ma ceinture et ressortit avec d’énormes bourrelets

autour de ma taille: le tablier enroulé de même me remonta presque

jusqu’au menton. Je relevai mes poignets jusqu’au-dessous de mes coudes.

La marmotte que je renversai en arrière à la bordelaise ne fut que posée

sur mes cheveux longs et nattés.

C’était incroyable! Je faillis tomber en me hissant au niveau d’une

glace, montée sur une chaise. Je mourais de rire. Il est impossible de

s’imaginer l’air que me donnait ma transformation. Ma grand-mère aurait

crié à l’abomination, elle qui se scandalisait quand j’avais une robe un

peu froissée et mes cheveux à la quatre-six-deux, comme elle disait.

Je fis mon entrée dans la salle à manger. Succès complet. Je ne savais

où poser mes coudes, les rouleaux de ma jupe ne me permettant pas de

trouver mes hanches. J’étais forcée de hausser mes épaules, et ma

grand-grand-mère, après avoir beaucoup ri, déclara qu’il fallait,

aussitôt le déjeuner, couper l’ourlet de ma jupe, la raccourcir,

m’enlever les bourrelets qui déformeraient mes épaules et pourraient me

rendre bossue.

«Cocasse, tant que vous voudrez, mes chères tantes, adorablement

rustiques, leur dis-je, mais pas bossue!»

Ces cinq femmes, Marguerite mangeant à table, étaient plus enfants que

moi. Je les intéressai avec des riens; ma façon de conter, mes

drôleries, mes taquineries les amusèrent follement. Mon aplomb, mon air

d’importance, me faisaient prendre au sérieux lorsqu’on discutait «les

grandes questions». Mes tantes étaient ravies de sentir leur esprit sans

cesse en mouvement sous l’impulsion du mien.

Décidément, M. de Talleyrand avait un égal et je songeai qu’à mon tour

je pourrais goguenarder mon grand-père.

Après le déjeuner, je sortis dans la cour avec ma tante Constance et,

sitôt sur le perron, j’aperçus Roussot qui venait chercher son morceau

de pain quotidien, sa «gourmandise», comme on disait. Dès qu’il me vit,

il entonna sa chanson à laquelle je répondis, et derrière la grand’porte

toujours prudemment fermée, j’entendis des éclats de rire des enfants

qui s’amassaient au dehors pour entendre cette musique extraordinaire de

Roussot à laquelle cette fois une autre musique répondait.

Je visitai l’écurie de l’âne, qui nous suivait et nous fit les honneurs

de son chez soi dans lequel il se promenait librement. Je vis le

poulailler, la vache et son petit veau, les lapins, les canards, le

fruitier, la cave et le grand jardin, si grand que je mis beaucoup de

temps pour voir un à un les arbres fruitiers chargés de fruits et pour

arriver tout au bout à un charmant petit lavoir couvert dans lequel je

me promis de barboter à mon aise.

Je revins, et ma petite tante Anastasie--c’est elle seule que je

gratifiais de cette aimable épithète--me montra les belles fleurs

qu’elle faisait l’hiver pour orner le jour de la Fête-Dieu un reposoir

qu’on élevait dans la cour et qui provoquait l’admiration de tout le

pays. On n’ouvrait la porte d’entrée toute grande que ce jour-là.

Ma tante Sophie me conduisit dans sa chambre qu’elle nettoyait elle-même

et dans laquelle personne de la maison et encore moins du dehors ne

pénétrait jamais, pas même Marguerite.

Me voir entrer chez ma tante Sophie parut un événement extraordinaire,

stupéfiant, et toute la ruche s’agita. Je ne sus qu’après, de

Marguerite, l’émotion causée par mon séjour d’une heure chez ma tante

Sophie.

Sa chambre était d’une élégance bien plus grande que nos chambres de

Chauny, quoique les murs en fussent seulement blanchis à la chaux. Il y

avait deux vieilles commodes en face l’une de l’autre avec des cuivres

et très astiquées, un très beau lit de bois sculpté, sans rideaux, mais

avec un dessus vert clair brodé de fines broderies de laines de couleurs

formant de beaux bouquets de roses nuancées entourées de feuillages

sombres qui me plut tant qu’elle me le donna au départ.

Aux deux grandes fenêtres, de petits rideaux verts et roses, en

mousseline, glissant sur des tringles et garnis de guipure. Des étagères

avec des livres au-dessus des commodes et sur les commodes, sur une très

belle console, plusieurs vases remplis de fleurs des champs disposées

par une main si habile que je dis tout de suite à ma tante Sophie:

«Vous m’apprendrez, n’est-ce pas, à faire d’aussi jolis bouquets de

fleurs des champs?»

Un grand arbre, du côté du jardin, donnait à la chambre une ombre

fraîche. Il y avait près de l’une des fenêtres une table où il s’étalait

dans un gracieux désordre des livres, des papiers, un vase fleuri et

enfin tout ce qui permet d’étudier, de lire et d’écrire dans le silence

et dans un joli cadre.

Je me rappelai la phrase de mon grand-père:

«Ta tante Sophie t’apprendra le latin que tu traduiras à Marguerite, à

l’âne, etc.»

«Est-ce vrai, ma tante, lui demandai-je, que vous lisez des livres

latins?

--Mais oui.

--Ça vous amuse?

--Beaucoup.

--Je voudrais voir.»

Elle me montra un joli vieux petit livre tout doré qui me ravit, et me

dit que c’étaient les _Bucoliques_ de Virgile. Elle m’en lut un passage

en me le traduisant et je lui dis:

«Mais cela ressemble aux histoires de mon Homère que papa me conte si

bien. Ainsi, au chant VII de l’_Odyssée_, le vieil Homère, quand il

parle du jardin de quatre arpents d’Alcinoüs, énumère les beaux arbres

qui donnent de si beaux fruits et qu’Ulysse admire tant; votre Virgile

ressemble à mon Homère, mais il n’est pas si ancien.»

Ma tante Sophie m’embrassa.

«Comment! tu connais Homère, tu l’aimes, tu en parles!

--Mais certainement, ma tante, c’est, avec l’histoire de notre France,

la mythologie que j’apprends le plus volontiers. Chaque fois que papa

vient à Chauny il me raconte un chant de l’_Iliade_ ou de l’_Odyssée_.

Ceux qui m’amusent le plus je les lui fais recommencer. Vous pouvez

m’interroger, ma tante, je connais tous les dieux et tous les héros de

l’Hellénie. La vieille Grèce et la vieille Gaule, voyez-vous, ce sont

mes deux passions. Mais je n’aimerai pas votre latin. J’exècre les

Romains dont le plus grand homme est César, qui a fait crever les yeux

de mon Vercingétorix; ces Romains ont pillé la Grèce et puis...

--Nous nous entendrons, ma Juliette, me dit ma tante Sophie. Je te ferai

aimer Virgile qui est le plus grec des poètes latins. Je t’apprendrai,

comme il me l’a appris, à aimer la nature, à trouver la joie dans la vie

champêtre. Je te conterai des chants de l’_Énéide_ comme ton père te

conte les chants de ton vieil Homère.

--Mais, ma tante, je ne suis pas si ignorante que vous le croyez; mon

père m’a appris à connaître et à aimer la nature, je l’aimerai avec vous

mais pas avec vos latins. Je ne peux pas les supporter.»

Savoir ce que m’avait dit ma tante Sophie, me questionner sur sa

chambre, devint la préoccupation principale de ma grand-grand-mère et de

mes tantes Constance et Anastasie pendant plusieurs jours. Marguerite

elle-même m’interrogea.

Mais en sortant de sa chambre ma tante Sophie était rentrée avec moi

dans la salle à manger; après avoir conduit sa mère au salon où l’on

montait par plusieurs marches, l’avoir installée près de la haute

fenêtre, de laquelle elle apercevait tout le clos et ses filles

travaillant; après avoir placé près de ma grand-grand-mère une trompette

sur une petite table, au cas où elle voudrait appeler, ma tante nous dit

à toutes:

«Au travail!»

On me mit une jupe raccourcie par ma tante Constance. Chacune, une

faucille à la main, nous nous en allâmes couper de l’herbe tendre, du

trèfle pour la vache et pour Roussot.

Mes tantes m’apprirent à me servir de ma faucille et je ne fus pas trop

maladroite. Marguerite faisait des tas de ce que nous avions coupé et

les portait aux écuries dans un petit chariot très bas qu’elle traînait.

On me força de mettre ma marmotte plus en avant et j’écoutai mes tantes,

qui m’étaient déjà chères, causer d’un livre qu’elles lisaient chaque

soir tout haut et tour à tour et qui avait de nombreux volumes, car

cette lecture durait déjà depuis huit mois et n’était pas achevée. Je

demandai le titre de ce livre et ma tante Constance me répondit que

c’était: _L’Histoire des Républiques italiennes_ de Sismondi.

Mes tantes parlaient si clairement des choses, dans une langue si

simple, leurs réflexions nettes, précises, étaient si accessibles pour

moi que je m’intéressai à leur conversation.

Je les vois encore à genoux coupant le trèfle et jugeant les faits, les

actes, les idées, les hommes de façon à tenir ma curiosité en éveil. Il

s’agissait de Savonarole, un nom sonore que je retins de suite, et de

ses essais insensés de transformer la société. Il y avait beaucoup des

idées de mon père dans les idées de Savonarole, mais je n’osais pas le

dire et surtout soutenir des principes contraires à ceux que mes tantes

paraissaient défendre entre elles. Nous verrions plus tard, mais déjà,

dans cette conversation, j’aurais pu dire mon mot et j’étais

intérieurement reconnaissante à mon père de m’avoir ouvert l’esprit à la

compréhension de la politique.

Tandis que je coupais mon trèfle avec passion, je songeais que sous leur

costume de paysannes mes tantes étaient des dames et fort instruites.

Elles avaient l’air costumées grossièrement, mais l’expression de leurs

visages, leur façon de parler, tous leurs gestes demeuraient distingués

et élégants.

«Nous ennuyons cette petite qui coupe son trèfle avec rage pour ne pas

s’endormir», dit ma tante Anastasie.

A ces mots je me délivrai de mon serment de me taire.

«Vous vous trompez, ma petite tante», répliquai-je, j’écoute. Papa veut

me faire républicaine, ma grand-mère tient à ce que je sois royaliste,

mon grand-père me tourmente pour que j’adore son empereur. Alors je suis

enchantée d’entendre parler des Républiques italiennes, cela m’apprend

des choses que je ne sais pas, et j’aime beaucoup à m’instruire.

Ma tante Constance seule ne me tutoyait pas. Très spirituelle, très

moqueuse, avec un sourire des yeux et des lèvres qui était plein de

malice, elle feignait moqueusement et gentiment d’avoir un grand respect

pour ma très jeune personne. En revanche, moi je la tutoyais seule, et

cela nous amusait beaucoup toutes deux.

«Vous êtes, je le confesse, une grande demoiselle comme il y en a peu»,

me dit ma tante Constance en posant brusquement sa faucille à côté

d’elle.

Marguerite arrivait, nous faisant signe qu’il y avait assez de trèfle

coupé. Mes tantes se glissèrent sans se lever au pied d’un arbre; je fis

comme elles et lorsque nous fûmes assises, à l’ombre, l’une près de

l’autre, je répondis à ma tante Constance sur le ton qu’elle venait de

prendre:

«En effet, je suis une grande demoiselle comme il y en a peu et ce n’est

pas fini. Je te jure, ma grande tante, que je ne m’arrêterai pas en si

beau chemin.

--Qu’entends-tu par là? me demanda ma tante Sophie.

--Vous comprenez bien, répondis-je d’un air mystérieux et sérieusement

grave, trouvant que je devais initier mes très chères grandes tantes à

mes plus secrètes pensées, qu’elles en étaient dignes, que je pouvais

leur redire les paroles que ma grand-mère ne cessait de me répéter, vous

comprenez bien que je ne vivrai pas toute ma vie à Chauny, que j’irai à

Paris et que je deviendrai quelqu’un qui ne sera pas comme tout le

monde.

--Tu deviendras une femme célèbre, quoi? répartit ma tante Sophie.

--Dans combien de temps, demanda ma tante Constance, comptez-vous

parvenir à illustrer votre famille?

--Dans quarante ans.»

Ma tante Constance et ma tante Anastasie rirent de bon cœur de cette

réponse.

Marguerite, plantée près de sa petite charrette, m’écoutait bouche bée.

«Ça pourrait tout de même bien être possible, dit-elle.

--Eh bien! moi, Juliette, je te promets de vivre pour voir cela, ajouta

solennellement et sérieusement ma tante Sophie[2].»

[2] Mes trois tantes vécurent chacune jusqu’à plus de quatre-vingts

ans. La plus jeune, Anastasie, me disait dans sa dernière maladie:

«Ma nièce, ne me défendez pas contre la mort, je vous en prie, votre

temps me déplaît.»

* * * * *

Je passai deux grands mois à Chivres. J’appris tout ce qu’on peut

apprendre sur les soins à donner aux animaux avec Marguerite et avec ma

tante Constance, tous ceux à donner aux fruits avec ma tante Anastasie,

et j’appris encore avec elle à faire de très belles fleurs

artificielles.

Mais l’une des meilleures joies de ma journée était l’heure de leçon

parlée que me donnait ma tante Sophie dans sa chambre.

Je m’asseyais dans un joli fauteuil peint en blanc et recouvert de

fraîche étoffe verte et rose. Ma tante Sophie était brodeuse,

tapissière, peintre, menuisier, serrurier, etc. et c’est elle qui avait

peint et recouvert ses fauteuils après en avoir brodé l’étoffe. Elle

s’asseyait elle-même dans un fauteuil semblable au mien après avoir ôté

sa marmotte et m’avoir ôté la mienne; nous causions devant la jolie

table couverte de livres et de papiers, et ce fut moi bien vite qui

composai les jolis bouquets de fleurs des champs.

Ma tante Sophie me mettait un crayon à la main en face d’une grande

feuille de papier. Tous les quarts d’heure environ, c’est-à-dire quatre

ou cinq fois durant la leçon elle me disait:

«Résume en quelques mots ce que tu viens d’entendre.»

C’est à ma tante Sophie que je dois ma tendance à résumer, à simplifier,

à caser dans ma mémoire un bagage aminci.

Ma tante Sophie me parlait, elle aussi, de la nature païenne que pénètre

partout le divin. Elle me lisait une courte phrase en latin, m’en

répétait plusieurs fois les mots, me les faisait dire mécaniquement,

puis me les expliquait un à un en les faisant vivre par des

interprétations diverses, avec une poésie qui m’enchantait. Je voyais

tout ce dont elle me parlait.

«Juliette, me disait ma tante Sophie, regardons ce qu’on voit dans les

choses et cherchons ce qu’on n’y voit pas.

--Oh! ma tante, cherchons surtout ce qu’on n’y voit pas. Ce qu’on voit,

je le verrai maintenant toute seule, même loin de vous.»

Ma tante Sophie me prouvait qu’il y a partout de la vie, même dans ce

qu’on appelle les objets inanimés. Pour elle chaque chose avait sa voix

ou sa résonance, dans un bruit qui lui est particulier. Elle m’apprit à

reconnaître, les yeux fermés, le bruit des bois et des métaux. Elle

posait des billes de toutes matières, moitié rondes et moitié plates,

sur une plaque de cristal et jouait avec un petit marteau des airs

étranges.

--Si les choses parlent, les fleurs nous regardent, ajoutait-elle;

toutes ont des figures qui expriment quelque chose et la plupart ont des

parfums qui pénètrent notre enveloppe corporelle jusqu’à l’âme. Nos

compréhensions de ce qui est en nous l’essence peuvent être facilitées

beaucoup par ce qui est le parfum dans la fleur. Dans quelques années je

t’expliquerai cela.»

Ah! l’heure féerique, l’heure inoubliable que je passai chaque matin

chez ma tante.

Un jour que je lui parlais du vent, elle me dit: «Je ne l’aime pas.

--Pourquoi?

--Parce que sa voix est faite des bruits qu’il emprunte et qu’il

recueille. Le vent m’ennuie, m’attriste ou m’endort comme ces écrivains

qui empruntent aux autres, qui recueillent les idées chez les autres.»

Je sens que je redis mal ce que me disait ma tante et de façon moins

originale et moins claire qu’elle. J’avais à peine huit ans et cependant

je la comprenais. Il fallait qu’elle fût bien moins confuse que je ne le

suis. Avec ma tante Sophie, je vivais dans le rêve et dans l’action à la

fois. Tous les actes que j’accomplissais à côté d’elle avaient une

signification plus complète. En arrosant une plante je la soignais et je

la guérissais des maux desséchants de la soif; en coupant de l’herbe

avec ma faucille je recevais un présent de la terre et devais lui

exprimer ma gratitude; en cueillant un fruit mûr j’obligeais l’arbre

alourdi; lui se penchait pour me l’offrir exquis, le retenait pour ne

pas le laisser tomber. En détruisant les bêtes mauvaises, je croyais

remplir la mission d’Hercule en personne et entendre le bruissement

bienveillant et approbateur de tout ce qui m’entourait.

Quand je chantais à deux voix avec Roussot, c’était bien un entretien

musical que nous avions.

Je ne voulais plus rester à la maison. Même les petites et les grosses

gouttes de pluie m’appelaient au dehors.

Depuis ma maladie, il se passait en ma jeune cervelle un phénomène

étonnant. Il me semblait que je venais de naître ou de renaître. Les

derniers vestiges des enseignements de ma grand-mère, qui détestait la

nature, la trouvait brutale et trompeuse, déjà très entamés par mon

père, avaient si bien disparu de mon entendement que je ne pouvais

croire qu’ils eussent pu y entrer.

Ma grand-mère ne croyait sur terre qu’aux biens de l’amour. La passion

d’aimer disait-elle, nous rapproche seule des vérités surhumaines. Tout

ce qui s’observe, se prouve, se pèse, vient de ce qui est lourd et

matériel et par conséquent ne peut s’amasser dans notre âme, ce sont des

connaissances qui, comme des fardeaux qu’on ne peut porter en voyage,

doivent être laissés au détour des chemins qui nous mènent à l’au-delà.

Ma grand-mère m’apparaissait maintenant bien incarnée dans le mot que

tous répétaient sur elle: elle est romanesque. Je l’aimais tout autant,

je lui apportais dans mon cœur le tribut d’affection que je lui devais

et qu’elle méritait, mais l’esprit de mon père, celui de ma tante

Sophie, m’inspiraient plus de curiosité, avaient pour moi bien plus

d’attrait. J’adorais la nature avec ma tante Sophie et le passé de cette

nature fixé dans les grecs et dans un poète latin. Avec mon père je

souffrais du malheur des hommes, de celui des pauvres gens, des

déshérités de la vie.

«Tante Sophie, lui demandais-je, pourquoi est-ce que tout le divin que

vous me montrez dans la nature me cache le bon Dieu si grand et si loin

que me fait adorer ma grand-mère? pourquoi est-ce que les «tourments des

âmes incomprises»--c’était un mot de ma grand-mère--ne m’occupent plus,

et que le sort des misérables m’occupe davantage.

--C’est justement parce que Dieu est si grand et si loin que tu es trop

petite pour le comprendre, me répondait ma tante Sophie. Quand tu auras

mon âge--elle avait quarante-six ans et ma grand-mère un peu plus de

quarante-huit,--toutes choses se caseront en ta compréhension, surtout

si les bases de ce que tu sais sont bâties sur le sol. Il faut toucher

du pied ce sur quoi on marche, M. de la Palice l’a certainement pensé

avant moi. On doit commencer par avoir la passion de tout ce qui vit

pendant qu’on vit. Ton père aime les hommes et les veut plus heureux

parce qu’il est avant tout humain. Moi je suis un être de nature, je vis

en elle et pour elle.»

J’avais commencé un petit cahier à Blérancourt où j’écrivais le résumé

de mes «conversations» avec mon père. Ma tante Constance, l’ayant

découvert au fond de l’une de mes poches, ne cessait de me plaisanter

sur la profondeur de mes réflexions. Je la laissai se moquer, mais en

possession de mes «notes de Blérancourt» j’y ajoutai mes «notes de

Chivres» et les hautes pensées échangées entre moi et ma tante Sophie.

J’ai gardé ce petit cahier, d’une écriture serrée, lisible pour moi

seule, jusqu’à mon arrivée à Paris. A ce moment, il s’est égaré à mon

grand regret, mais aucun sens de ce qui y avait été écrit n’est sorti de

ma mémoire.

* * * * *

Marguerite fut chargée de me faire connaître les environs de Chivres. On

m’habilla avec mes belles robes, et durant huit jours, la moisson

terminée, assise sur mon ami Roussot, je parcourus la ravissante vallée

qu’arrose la rivière de l’Aisne. Je vis tout le pays entre Soissons et

Chivres et autour de Chivres.

Marguerite me conduisit aux Dolmens dont ma tante Sophie me conta

l’histoire et la légende. Le soir de ma visite aux Dolmens, je refusai

de remettre mes habits de paysanne et parus à table dans une robe

blanche avec une couronne de guis, mêlés à des feuilles de chêne, «en

druidesse de mes Gaulois».

Ma grand-mère et mon père ne m’écrivaient pas pour ne pas me fatiguer.

S’ils avaient su que ma tante Sophie me donnait des leçons de latin et

de «choses» au-dessus de mon âge, ils eussent été désolés de s’être

séparés de moi pour un temps si long et sans profit, eussent-ils cru,

pour ma santé.

Or, je me portais à merveille parce que je travaillais aux champs durant

de longues heures, que je me couchais et me levais tôt, que j’avais une

grande chambre à moi dans laquelle on laissait loin de mon lit, derrière

un grand paravent, une fenêtre ouverte toute la nuit, tandis qu’à Chauny

je couchais dans la chambre de ma grand-mère, qui lisait dans son lit, à

la lumière d’une grosse lampe, que souvent elle oubliait d’éteindre et

qui, finalement, nous enfumait.

J’avais repris toutes mes forces; ma fièvre de croissance ne laissait en

moi nulle trace, si ce n’est plusieurs centimètres ajoutés à ma taille.

On me donnait dix ans au moins, ce qui me causait un grand plaisir.

J’étais absolument heureuse. Le succès de ma mission ajoutait à ma joie

ceci: que, chargée de plaire à mes tantes c’étaient elles qui m’avaient

plu.

Mon esprit travaillait auprès de mes bien-aimées parentes, plus qu’à

aucun moment de ma vie en ce sens que j’interrogeais sur toutes choses,

que je réfléchissais sur toutes les raisons qu’on me donnait, sur

chacune des réponses qu’on me faisait. Quelles vacances bénies et même

quel repos!

Ah! si ma grand-mère et mon père avaient pu vivre à Chivres avec mes

tantes, avec ma grand-grand-mère, avec Marguerite, sans oublier Roussot,

la vache et le veau, etc., etc., mon bonheur eût été complet.

Certes, j’aimais mon grand-père, la beauté de ma mère effaçait en moi,

quand je l’admirais, la trace de ses gronderies injustes et des

tristesses que j’avais de la voir sans cesse chagriner mon père et ma

grand-mère, mais il me semblait que ma mère et mon grand-père pourraient

fort bien vivre ensemble à Chauny, qu’ils ne seraient pas malheureux,

tandis que mes quatre tantes, ma grand-grand-mère, Marguerite, mon père,

ma grand-mère et moi, vivant à Chivres, nous serions parfaitement

heureux.

Mais l’époque du départ s’approchait. Il ne me restait plus que quelques

jours. Mon grand-père avait écrit (ma grand-mère n’étant pas encore

réconciliée avec ses sœurs), qu’il viendrait me prendre le lundi suivant

à l’endroit où il m’avait laissée à Marguerite. Nous étions le vendredi.

Ni mes tantes ni moi nous ne songeâmes à faire prolonger le séjour. Nous

sentions que c’eût été compromettre mes retours.

A cette époque, une année me paraissait un siècle. Mes tantes, avec leur

douce philosophie et leur humeur toujours égale me disaient que juillet

et août reviendraient bien vite et que maintenant qu’elles me

connaissaient elles allaient au moins pouvoir penser à moi, parler de

moi.

«Vous nous quitterez peut-être avec plus de chagrin que nous ne vous

quitterons, Juliette, me répétait ma tante Constance la moqueuse, quand

je gémissais sur notre séparation, mais certainement vous oublierez plus

vite les charmes de notre présence que nous n’oublierons ceux de la

vôtre.

--Tu es une méchante, répondais-je. Tu sais bien que c’est le contraire.

Est-ce que j’ai cessé de penser à papa et à ma grand-mère et de les

désirer auprès de moi? Peut-être même vous en ai-je trop parlé; eh bien,

c’est ainsi que je parlerai de vous.»

Il y eut des larmes au départ et ma tante Constance ne fut pas celle qui

se désola le moins; mais je ne songeais guère à le lui faire remarquer.

Ma tante Sophie m’avait préparé de courts devoirs auxquels elle me fit

promettre de consacrer un quart d’heure bien employé tous les jours. Il

fallait que j’eusse appris chaque dimanche sept mots nouveaux de latin

sans avoir oublié un seul des autres. Je devais revenir à Chivres

sachant 250 mots de latin que je me serais exercée à agencer en

m’amusant, tous les premiers mots que ma tante Sophie me donnait à

retenir étant des mots usuels.

Mon père me dit, un jour que je lui montrais les devoirs préparés pour

moi par ma tante Sophie:

«Mais c’est une trouvaille! tes sept mots réunis ont une signification

générale, ils forment une minuscule histoire et chacun est nécessaire à

la vie journalière.»

Adieu, adieu, mes tantes chéries! Et je leur envoyais des baisers

jusqu’au bout de la rue, car, chose dont tout Chivres parla, mes trois

tantes et ma grand-mère vinrent en dehors de la grand’porte pour me

suivre des yeux jusqu’au bout du village.

Marguerite pleurait, se mouchait; Roussot certainement comprenait, car

il poussait une sorte de gémissement et marchait la tête basse.

Je fis de longs discours à Marguerite pour la consoler, mais je n’y

parvins pas.

«Qu’est-ce que vous voulez, mamzelle Juliette, vous partez, je ne vois

que ça. Il n’y a qu’une chose qui me fera attendre avec un moins gros

chagrin les mois d’été qui vous ramèneront, c’est que je travaillerai et

j’économiserai encore plus maintenant que les demoiselles ont dit que

l’argent était pour vous.»

Je retrouvai toute ma popularité à l’entrée du village de Marguerite. La

marmaille au complet m’attendait.

Hélas! Je n’avais plus de boules de sucre. Mais si! J’en avais encore,

mon adorable grand-père ayant songé à m’en apporter un énorme paquet. Sa

joie de me revoir en si belle santé émut Marguerite. Je remerciai la

chère fille de ses soins, la priai d’assurer mes tantes de toute ma

reconnaissance avec tant de chaleur, qu’elle finit par dire:

«Peut-être bien tout de même que vous nous aimez aussi bien que nous

vous aimons.»

Et elle ajouta, parlant à mon grand-père: «Vous allez nous la bien

soigner.»

Du ton dont Marguerite prononça ces paroles on eût dit en vérité que

c’était elle et mes tantes qui me donnaient à mon grand-père et non lui

qui me reprenait.

Après avoir goûté chez la mère de Marguerite, j’embrassai vingt fois la

brave servante, j’embrassai Roussot qui, je le crus, poussa un

gémissement plus douloureux sous mon étreinte, et je montai dans la

voiture de mon grand-père.

Tant que cela fut possible, je me retournai. Marguerite agitait les

bras, les enfants criaient: «Bon retour!» et Roussot, à pleine voix, ne

cessait de braire.

* * * * *

«Eh bien, me demanda mon grand-père, vraiment tout a bien été, tu as

conquis tes tantes, ta bisaïeule? Elles t’adorent, voyons, dis-le: elles

t’adorent!

--Grand-père, elles m’adorent, ni plus ni moins. Mais moi, je les

chéris; tu n’as pas idée comme elles sont gentilles, amusantes, pas

solennelles du tout, et bonnes et tendres.

--Mais est-ce qu’elles ont eu vraiment conscience de la merveille de

nièce qu’on leur a offerte?»

Je ne bronchai pas, habituée dès mon plus jeune âge aux compliments, si

énormes qu’ils fussent. Aussi répliquai-je simplement:

«Oui grand-père, elles ont trouvé ta petite-fille une merveille.

--Tu nous raconteras tout cela par le menu. Nous voulons tout savoir, ta

grand-mère et moi, heure par heure, jour par jour, mot par mot, tout,

tout, entends-tu, même ce que tu as pensé.

--Et rêvé, ajoutai-je. Quel travail de mémoire il va me falloir faire.

--Nous nous sommes tellement ennuyés que tu nous dois bien cela. Ton

père est venu chaque semaine pour parler de toi avec ta grand-mère.

--Et chaque fois, est-ce qu’il y a eu un «drame de famille»?

--Certainement, mais qui finissait toujours bien, parce qu’au départ de

ton père, soit moi, soit ta grand-mère, nous avions pris l’habitude de

dire invariablement: «Non, ce que nous l’aimons, cette bonne femme pour

nous disputer ainsi à cause d’elle.» Et nous riions en nous séparant.

--Il faudra, dis-je avec une gravité qui fit prendre à mon grand-père un

air d’insolente moquerie, que je m’occupe sérieusement de mettre

d’accord les idées de mon père et de ma grand-mère sur moi.

--Et allons donc! répartit mon grand-père avec un geste qui lui fit

lâcher la bride.»

Lorsqu’il l’eut rattrapée, je me fâchai.

«Qui est-ce qui a réconcilié mes tantes et ma grand-mère s’il vous

plaît, est-ce moi?

--Pardon, excuse mon empereur, répliqua mon grand-père, en faisant

claquer son fouet. J’oubliais que nous sommes tous de simples

conscrits.»

Et la pluie des mots drôles commença. Je fus prise de la belle gaieté

que mon grand-père provoquait toujours par la sienne, car il riait de si

bon cœur, si sincèrement, de ce qu’il disait qu’on ne pouvait résister à

l’entraînement d’en rire avec lui.

Mon père et ma mère étaient venus de Blérancourt pour m’embrasser le

soir même de mon retour; mon père et ma grand-mère se récriaient avec

joie sur mon visage et mes mains noircis par le soleil, heureux de me

voir grossie, très grandie, fortifiée.

Sans doute ma mère était contente mais un peu grognon. Je compris par là

qu’il fallait atténuer devant elle le succès de ma mission. Je me gardai

bien de répéter la phrase de Marguerite: «Maintenant je travaillerai et

j’économiserai encore avec plus de courage puisque les demoiselles ont

dit que l’argent était pour vous.» J’étais payée pour savoir qu’il

fallait exclure des conversations avec ma mère les questions d’argent ou

d’héritage. La phrase ne m’avait d’ailleurs touchée que parce qu’elle

affirmait l’amour et le dévouement de Marguerite pour moi.

Comme il faisait un très beau clair de lune et que le temps était sec

depuis longtemps, mon père et ma mère, ne craignant pas le brouillard

dans la prairie de Manicamp et arrivés avant moi, dînèrent seulement, et

repartirent le soir même.

J’avais à table beaucoup amusé mes parents par mes récits sur ma

transformation en paysanne le lendemain de mon arrivée, sur les travaux

des champs faits par mes tantes, qu’on croyait restées très citadines,

car à Chauny on les nommait: les précieuses.

«Elles étaient même chipies, dit ma grand-mère, refusant de s’intéresser

au ménage, lisant, brodant, trônant au salon et se chamaillant sans

cesse entre elles.

--J’eus alors une phrase malheureuse qui faillit provoquer l’éternel

«drame».

--Eh bien, dis-je, à la bonne heure, elles ont su joliment se corriger

de toutes façons. Elles mettent la main à tout, et, durant deux mois je

n’ai pas entendu une seule dispute, vu une seule brouille; cela me

changeait.

--Tu es aimable pour nous, répliqua ma mère d’un ton pointu.

--Si c’est toi qui as fait ce miracle tu pourras le recommencer ici, dit

ma grand-mère qui n’avait pas envie de se fâcher.

--Comment, Juliette, peux-tu avoir l’audace exorbitante, scandaleuse,

épouvantable, criminelle, d’oser insinuer que dans ta famille de Chauny,

dans celle de Blérancourt, tu as jamais entendu une seule dispute, vu

une seule brouille? En vérité, morveuse, ta santé n’est qu’apparente, tu

es restée malade, va te coucher, mon enfant, va te coucher.»

Il fallait entendre mon grand-père débiter ces choses avec sa voix de

fausset et son grasseyement. Il était sérieux, solennel, et d’un comique

irrésistible.

«J’ai tort, j’ai tort, cent fois tort, monsieur mon grand-père,

répliquai-je, j’en demande humblement pardon, je me repends, je

m’aplatis.»

Et j’imitai le ton, le grasseyement de mon grand-père avec une

perfection qui déridait ma mère elle-même.

Après le départ de mes parents, ma grand-mère, au lieu de m’interroger,

de me fatiguer comme je m’y attendais, me dit:

«Va te reposer ma chérie, Arthémise te couchera pendant que nous ferons

notre partie d’impériale. Demain, après-demain, tu nous conteras tout ce

que tu as dit, tout ce que tu as fait, tout ce que tu as vu.»

Et en effet, durant des jours et des jours je parlai de Chivres. Ma

grand-mère s’étonna que j’aie pu m’amuser où elle se serait «ennuyée à

périr».

Je fus, durant le mois de vacances qui me restait, bien plus souvent

dans notre grand jardin qu’au salon à lire des histoires avec ma

grand-mère.

Il venait un jardinier trois fois par semaine, qui faisait ce qu’il

voulait, guidé par Arthémise. Je pris part à toutes les récoltes. Ce fut

à moi, désormais, qu’il obéit. J’ordonnai des semailles d’automne, je me

mis à lire des livres me renseignant sur la culture des légumes, la

conservation des fruits. Il y en avait d’admirables dans le jardin.

J’organisai un fruitier dans une chambre inoccupée, où je fis poser des

planches par un menuisier; ma grand-mère ne s’intéressant guère à ces

choses, elle me laissa faire avec le jardinier et avec Arthémise; on

mangea à la maison tout l’hiver des fruits à point, et mes

grands-parents m’en félicitèrent au moins deux fois le jour.

Ce fut un grand supplice pour moi de n’avoir plus ma chambre, de

partager celle de ma grand-mère. Je rangeai bien un peu cette dernière,

la nettoyai, mais ma grand-mère dérangeait à mesure. Elle ignorait

totalement l’élégance du cadre, elle qui était si coquette pour le

portrait, c’est-à-dire pour la personne.

Lorsqu’il pleuvait et que j’étais retenue à la maison par le mauvais

temps, je m’efforçais d’y introduire un peu d’ordre. Certains tiroirs et

certaines armoires mis à sac par moi se trouvèrent finalement rangés

comme ils ne l’avaient jamais été. Aux ordures les fouillis! aux pauvres

ce qui ne pouvait plus servir! Mon grand-père, ma grand-mère, ne

s’opposaient à rien, convaincus que les travaux de Chivres m’avaient

fait grand bien et qu’à la condition de me laisser me créer à moi-même

un champ d’activité physique, on pourrait d’autant mieux et avec un

danger presque nul me faire travailler de la tête.

La maison de mes grands-parents changea d’aspect en quinze jours. Les

courants d’air qui n’avaient jamais balayé les appartements calfeutrés

entrèrent en maîtres, cassant même quelques vitres. Arthémise et moi

nous frottions, nous lavions, nous battions tout de bas en haut et de

haut en bas. Je découvris dans le grenier, quelque peu souillés par nos

chers pigeons, de vieux vases, des porcelaines, que je mis en belle

place avec des fleurs joliment groupées dedans.

Ma grand-mère finit par prendre goût à l’embellissement de cet intérieur

qu’elle ne quittait pas. Elle nous aidait, non à nettoyer, car elle

tenait trop à garder intactes ses belles mains, mais à arranger.

Elle m’ouvrit une armoire du premier étage où étaient entassées de

belles robes des grand-mères. J’en fis des tapis de tables, des dessus

de commodes, auxquels ma grand-mère ajouta de la broderie.

Mon grand-père jouissait fort de ce luxe. La maison lui plut davantage.

Il m’aida de sa petite influence à obtenir de ma grand-mère pour moi une

chambre au premier étage à côté de celle d’Arthémise. On fit percer une

porte entre nos deux chambres.

Je choisis les meubles que je voulais et dont le grenier était plein. Je

volai à mon grand-père une jolie chiffonnière Louis XV, dans laquelle il

avait permis jusque là que je range mes poupées et leurs toilettes. Je

copiai le mieux que je pus la chambre de ma tante Sophie.

J’avais trouvé une grande table sur laquelle je rangeai et j’étalai mes

livres de classe, mes papiers, et ma grand-mère quitta plus d’une fois

son cher salon pour venir broder dans ma chambre en me faisant

travailler.

Quelquefois je la renvoyai:

«Grand-mère, j’ai besoin de me recueillir.»

Elle riait de cela et souvent, elle prenait plaisir à me tyranniser en

restant; parfois aussi elle s’en allait, pensant que, pour une enfant,

songer creux c’était encore songer, et que la grande affaire devait

être, pour mon père et pour elle, ainsi qu’ils en étaient convenus

durant mon absence, de me créer, même en contradiction avec leurs

propres idées, une personnalité.

A part ces rares besoins de «recueillement» j’étais si active et si

joueuse que ma grand-mère ne s’inquiétait pas de me voir un peu d’amour

de la solitude.

On eut d’ailleurs plus tard l’explication de mes rêvasseries quand je

devins poète.

C’est ainsi que mon double caractère s’ébaucha. Je suis restée très

vivante au milieu des autres et très avide d’isolement.

Ce que j’avais dit à mon grand-père et qui l’avait fait tant rire, que

j’essaierais de mettre d’accord les idées de mon grand-père et de ma

grand-mère sur moi, je l’essayai sérieusement. Je me croyais née pour la

conciliation. Je parlai de ma grand-mère à mon père, de mon père plus

souvent encore à ma grand-mère, en ayant des occasions plus nombreuses.

Je cherchai tout ce qui pouvait les rendre plus indulgents l’un pour

l’autre, les faire s’aimer davantage et je vis combien un mot dit à

propos, bien semé dans un terrain bien préparé, peut faire germer de

belles moissons.

Je me mis résolument en travers des brouilles de mon grand-père et de ma

grand-mère. Je n’admis plus les _on_. Je poursuivis les dits _on_ de mes

moqueries ou de mes blâmes. Je forçai aux explications sur l’heure mes

bien-aimés grands-parents et je chassai les humeurs noires. J’expliquai

séance tenante ce qui causait la mésentente ou la rancune. Je plaidais

la double cause et la gagnais:

«N’est-ce pas, grand-mère, tu n’as pas voulu dire cela? grand-père, tu

as mal compris? Ce n’est pas bien d’avoir supposé une si méchante

intention! Avoue que tu as tort. Tu sais très bien que...» Avec un léger

bagage de phrases interrogatives ou affirmatives, s’entrecroisant, se

répétant, se superposant, très vite, en un clin d’œil, avec ma

tendresse, mes prières, la brouille se dissipant, nous escamotions tous

trois quelques jours de tristesse.

Le roman de mon enfance et de ma jeunesse · 第 7 / 10 题