Le Nabab, Monpavon, le préfet, un des généraux montèrent pour l'aller

dans le premier carrosse, les autres prirent place dans le second, dans

des voitures à la suite. Les cures, les maires, tout enflammés de la

bombance, coururent se mettre à la tête des orphéons de leur paroisse

qui devaient aller au devant du cortège; et tout s'ébranla sur la route

de Giffas.

Il faisait un temps superbe, mais chaud et lourd, en avance du trois

mois sur la saison, comme il arrive souvent en ce pays impétueux où tout

se hâte, où tout arrive avant l'heure. Quoiqu'il n'y eût pas un orage

visible, l'immobilité de l'atmosphère, où le vent venait de tomber

subitement comme une voile qu'on abat, l'espace ébloui, chauffé à blanc,

une solennité silencieuse, planant sur la nature, tout annonçait un

orage en train de se former dans quelque coin de l'horizon. L'immense

torpeur des choses gagnait peu à peu les êtres. On n'entendait que les

sonnailles des mulets allant d'un amble assez lent, la marche rhythmée

et lourde sur la poussière craquante des bandes de chanteurs que

Cardailhac disposait de distance en distance, et du temps à autre, dans

la double haie grouillante qui bordait le chemin au loin déroulé,

un appel, des voix d'enfants, le cri d'un revendeur d'eau fraîche,

accompagnement obligé de toutes les fêtes du Midi en plein air.

«Ouvrez donc votre côté, général, on étouffe,» disait Monpavon,

cramoisi, craignant pour sa peinture; et les glaces abaissées laissaient

voir au bon populaire ces hauts fonctionnaires épongeant leurs faces

augustes, congestionnées, angoissées par une même expression d'attente,

attente du bey, de l'orage, attente de quelque chose enfin.

Encore un arc de triomphe. C'était Giffas et sa longue rue caillouteuse

jonchée de palmes vertes, ses vieilles maisons sordides tapissées de

fleurs et de tentures. En dehors de village, la gare, blanche et carrée,

posée comme un dé au bord de la voie, vrai type de la petite gare de

campagne perdue en pleines vignes, n'ayant jamais personne dans son

unique salle, quelquefois une vieille à paquets, attendant dans un coin,

venue trois heures d'avance.

En l'honneur du bey, la légère bâtisse avait été chamarrée de drapeaux,

de trophées, ornée de tapis, de divans, et d'un splendide buffet dressé

avec un en-cas et des sorbets tout prêts pour l'Altesse. Une fois là, le

Nabab descendu de carrosse sentit se dissiper cette espèce de malaise

inquiet que lui aussi, sans qu'il sût pourquoi, éprouvait depuis un

moment. Préfets, généraux, députés, habits noirs et fracs brodés se

tenaient sur le large trottoir intérieur, formant des groupes imposants,

solennels, avec ces bouches en rond, ces balancés sur place, ces haut

le-corps prudhommesques d'un fonctionnaire public qui se sent regardé.

Et vous pensez si l'on s'écrasait le nez dehors contre les vitres pour

voir toutes ces broderies hiérarchiques, le plastron de Monpavon qui

s'élargissait, montait comme un soufflé d'oeufs à la neige, Cardailhac

haletant, donnant ses derniers ordres, et la bonne face de Jansoulet, de

leur Jansoulet, dont les yeux étincelants entre les joues bouffies et

tannées semblaient deux gros clous d'or dans la gaufrure d'un cuir du

Cordoue. Tout à coup des sonneries électriques. Le chef de gare tout

flambant accourut sur la voie: «Messieurs, le train est signalé. Dans

huit minutes, il sera ici...» Tout le monde tressaillit. Puis un même

mouvement instinctif fit tirer du gousset toutes les montres... Plus que

six minutes... Alors, dans le grand silence, quelqu'un dit: «Regardez

donc par là.» Sur la droite, du côté par où le train allait venir, deux

grands coteaux chargés de vignes formaient un entonnoir dans lequel la

voie s'enfonçait, disparaissait comme engloutie. En ce moment tout ce

fond était noir d'encre, obscurci par un énorme nuage, barre sombre

coupant le bleu du ciel à pic, dressant des escarpements, des hauteurs

de falaises en basalte sur lesquelles la lumière déferlait toute blanche

avec des pâlissements de lune. Dans la solennité de la voie déserte, sur

cette ligne de rails silencieuse où l'on sentait que tout, à perte

vue, se rangeait pour le passage de l'Altesse, c'était effrayant cette

falaise aérienne qui s'avançait, projetant son ombre devant elle avec

ce jeu de la perspective que donnait au nuage une marche lente,

majestueuse, et à son ombre la rapidité d'un cheval au galop. «Quel

orage tout à l'heure!...» Ce fut la pensée qui leur vint à tous; mais

ils n'eurent pas le temps de l'exprimer, car un sifflet strident

retentit, et le train apparut au fond du sombre entonnoir. Vrai train

royal, rapide et court, chargé de drapeaux français et tunisiens, et

dont la locomotive, mugissante et fumante, un énorme bouquet de roses

sur le poitrail, semblait la demoiselle d'honneur d'une noce de

Léviathans.

Lancée à toute volée, elle ralentissait sa marche en approchant. Les

fonctionnaires se groupèrent, se redressant, assurant les épées,

ajustant les faux-cols, tandis que Jansoulet allait au devant du train,

le long de la voie, le sourire obséquieux aux lèvres et le dos arrondi

déjà pour le: «Salem alek.» Le convoi continuait très lentement.

Jansoulet crut qu'il s'arrêtait et mit la main sur la portière du wagon

royal étincelant d'or sous le noir du ciel; mais l'élan était trop

fort sans doute, le train avançait toujours, le Nabab marchant à côté,

essayant d'ouvrir cette maudite portière qui tenait ferme, et de l'autre

faisant un signe de commandement à la machine. La machine n'obéissait

pas. «Arrêtez donc!» Elle n'arrêtait pas. Impatienté, il sauta sur le

marchepied garni de velours et avec sa fougue un peu impudente qui

plaisait tant à l'ancien bey, il cria, sa grosse tête crépue à la

portière:

«Station de Saint-Romans, Altesse.»

Vous savez, cette sorte de lumière vague qu'il y a dans le rêve, cette

atmosphère décolorée et vide, où tout prend un aspect de fantôme,

Jansoulet en fut brusquement enveloppé, saisi, paralysé. Il voulut

parler, les mots ne venaient pas; ses mains molles tenaient leur point

d'appui si faiblement qu'il manqua tomber à la renverse. Qu'avait-il

donc vu? A demi couché sur un divan qui tenait le fond du salon,

reposant sur le coude sa belle tête aux tons mats, à la longue barbe

soyeuse et noire, le bey, boutonné haut dans sa redingote orientale,

sans autres ornements que le large cordon de la Légion d'honneur

en travers sur sa poitrine et l'aigrette en diamant de son bonnet,

s'éventait, impassible, avec un petit drapeau de sparterie brodée d'or.

Deux aides de camp se tenaient debout près de lui ainsi qu'un ingénieur

de la compagnie. En face, sur un autre divan, dans une attitude

respectueuse, mais favorisée, puisqu'ils étaient les seuls assis devant

le bey, jaunes tous deux, leurs grands favoris tombant sur la cravate

blanche, deux hiboux, l'un gras et l'autre maigre... C'était Hemerlingue

père et fils, ayant reconquis l'Altesse et l'emmenant en triomphe à

Paris... L'horrible rêve! Tous ces gens-là, qui connaissaient bien

Jansoulet pourtant, le regardaient froidement comme si son visage ne

leur rappelait rien... Blême à faire pitié, la sueur au front, il

bégaya: «Mais, Altesse, vous ne descendez...» Un éclair livide en coup

de sabre suivi d'un éclat de tonnerre épouvantable lui coupa la parole.

Mais l'éclair qui brilla dans les yeux du souverain lui parut autrement

terrible. Dressé, le bras tendu, d'une voix un peu gutturale habituée à

rouler les dures syllabes arabes, mais dans un français très pur, le bey

le foudroya de ces paroles lentes et préparées:

«Rentre chez toi, Mercanti. Le pied va où le coeur le mène, le mien

n'ira jamais chez l'homme qui a volé mon pays.»

Jansoulet voulut dire un mot. Le bey fit un signe: «Allez!» Et

l'ingénieur ayant poussé un timbre électrique auquel un coup de sifflet

répondit, le train, qui n'avait cessé de se mouvoir très lentement,

tendit et fit craquer ses muscles de fer, et prit l'élan à toute vapeur,

agitant ses drapeaux au vent d'orage dans des tourbillons de fumée noire

et d'éclairs sinistres.

Lui, debout sur la voie, chancelant, ivre, perdu, regardait fuir et

disparaître sa fortune, insensible aux larges gouttes de pluie qui

commençaient à tomber sur sa tête nue. Puis, quand les autres s'élançant

vers lui l'entourèrent, le pressèrent de questions: «Le bey ne s'arrête

donc pas?» Il balbutia quelques paroles sans suite: «Intrigues de

cour... Machination infâme...» Et tout à coup, montrant le poing au

train disparu, du sang plein les yeux, une écume de colère aux lèvres,

il cria dans un rugissement de bête fauve:

«Canailles!...

--De la tenue, Jansoulet, de la tenue...»

Vous devinez qui avait dit cela, et qui,--son bras passé sous celui du

Nabab--tâchait de le redresser, de lui cambrer la poitrine à l'égal

de la sienne, le conduirait aux carrosses au milieu de la stupeur des

habits brodés, et l'y faisait monter, anéanti, stupéfié, comme un

parent de défunt qu'on hisse dans une voiture de deuil après la lugubre

cérémonie. La pluie commençait à tomber, les coups de tonnerre se

succédaient. On s'entassa dans les voitures qui reprirent vite le chemin

du retour. Alors il se passa une chose navrante et comique, une de ces

farces cruelles du lâche destin accablant ses victimes à terre. Dans le

jour qui tombait, l'obscurité croissante de la trombe, la foule pressée

aux abords de la gare crut distinguer une Altesse parmi tant de

chamarrures et, sitôt que les roues s'ébranlèrent, une clameur immense,

une épouvantable braillée qui couvait depuis une heure dans toutes ces

poitrines éclata, monta, roula, rebondit de côte en côte, se prolongea

dans la vallée: «Vive le bey!» Averties par ce signal, les premières

fanfares attaquèrent, les orphéons partirent à leur tour, et le bruit

gagnant de proche en proche, de Giffas à Saint-Romans la route ne

fut plus qu'une houle, un hurlement interrompu. Cardailhac, tous ces

messieurs, Jansoulet lui-même avaient beau se pencher aux portières

faire des signes désespérés: «Assez!... assez!» leurs gestes se

perdaient dans le tumulte, dans la nuit; ce qu'on en voyait semblait un

excitant à crier davantage. Et je vous jure qu'il n'en était nul besoin.

Tous ces Méridionaux, dont on chauffait l'enthousiasme depuis le matin,

exaltés encore par l'énervement de la longue attente et de l'orage,

donnaient tout ce qu'ils avaient de voix, d'haleine, de brillant

enthousiasme, mêlant à l'hymne de la Provence ce cri toujours répété qui

le coupait comme un refrain: «Vive le bey!...» La plupart ne savaient

pas du tout ce que c'était qu'un bey, ne se le figuraient même pas,

accentuant d'une façon extraordinaire cette appellation étrange comme si

elle avait eu trois _b_ et dix _y_. Mais c'est égal, ils se montaient

avec cela, levaient les mains, agitaient leurs chapeaux, s'émotionnaient

de leur propre mimique. Des femmes attendries s'essuyaient les yeux;

subitement, du haut d'un orme, des cris suraigus d'enfant partaient:

«Mama, mama, lou vésé... Maman, maman, je le vois.» Il le voyait!...

Tous le voyaient, du reste: à l'heure qu'il est, tous vous jureraient

qu'ils l'ont vu.

Devant un pareil délire, dans l'impossibilité d'imposer le silence et

le calme à cette foule, les gens des carrosses n'avalent qu'un parti à

prendre: laisser faire, lever les glaces et brûler le pavé pour abréger

ce dur martyre. Alors ce fut terrible. En voyant le cortège courir,

toute la route se mit à galoper avec lui. Au ronflement sourd de leurs

tambourins, les farandoleurs de Barbantane, la main dans la main,

bondissaient, allant, venant--guirlande humaine--autour des portières.

Les orphéons, essoufflés de chanter au pas de course, mais hurlant tout

de même, entraînaient leurs porte-bannières, la bannière jetée sur

l'épaule; et les bons gros curés rougeauds, anhélants, poussant devant

eux leurs vastes bedaines surmenées, trouvaient encore la force de crier

dans l'oreille des mules, d'une voix sympathique et pleine d'effusion:

«Vive notre bon bey!...» La pluie sur tout cela, la pluie tombant par

écuelles, en paquets, déteignant les carrosses roses, précipitant encore

la bousculade, achevant de donner à ce retour triomphal l'aspect d'une

déroute, mais d'une déroute comique, mêlée de chants, de rires, de

blasphèmes, d'embrassades furieuses et de jurements infernaux, quelque

chose comme une rentrée de procession sous l'orage, les soutanes

retroussées, les surplis sur la tête, le bon Dieu remisé à la hâte sous

un porche.

Un roulement sourd et mou annonça au pauvre Nabab immobile et silencieux

dans un coin de son carrosse qu'on passait le pont de bateaux. On

arrivait.

«Enfin!» dit-il, regardant par les vitres brouillées les flots écumeux

du Rhône dont la tempête lui semblait un repos après celle qu'il venait

de traverser. Mais au bout du pont, quand la première voiture atteignit

l'arc de triomphe, des pétards éclatèrent, les tambours battirent aux

champs, saluant l'entrée du monarque sur les terres de son féal, et

pour comble d'ironie, dans le crépuscule, tout en haut du château, une

flambée de gaz gigantesque illumina soudain le toit de lettres de feu

sur lesquelles la pluie, le vent faisaient courir de grandes ombres mais

qui montraient encore très lisiblement: «Viv" L" B"Y M""HMED.»

«Ça, c'est le bouquet,» fit le malheureux Nabab qui ne put s'empêcher

de rire, d'un rire bien piteux, bien amer. Mais non, il se trompait, le

bouquet l'attendait à la porte du château; et c'est Amy Férat qui vint

le lui présenter, sortie du groupe des Arlésiennes qui abritaient sous

la marquise la soie changeante de leurs jupes et les velours ouvrés des

coiffes, en attendant le premier carrosse. Son paquet de fleurs à la

main, modeste, les yeux baissés et le mollet fripon, la jolie comédienne

s'élance à la portière dans une pose saluante, presque agenouillée,

qu'elle répétait depuis huit jours. Au lieu du bey, Jansoulet descendit,

raide, ému, passa sans seulement la voir. Et comme elle restait là, son

bouquet à la main, avec l'air bête d'une féerie râtée:

«Remporte ton fleurs, ma petite, ton affaire est manquée, lui dit

Cardailhac avec sa blague de Parisien qui prend vite son parti des

choses... Le bey ne vient pas... il avait oublié son mouchoir, et comme

c'est de ça qu'il se sert pour parler aux dames, tu comprends...»

* * * * *

Maintenant, c'est la nuit. Tout dort dans Saint-Romans, après l'immense

brouhaha de la journée. Une pluie torrentielle continue à tomber, et

dans le grand parc où les arcs de triomphe, les trophées dressent

vaguement leurs carcasses détrempées, on entend rouler des torrents le

long des rampes de pierre transformées en cascades. Tout ruisselle et

s'égoutte. Un bruit d'eau, un immense bruit d'eau. Seul dans sa chambre

somptueuse au lit seigneurial tendu de lampes à bandes pourpres, le

Nabab veille encore, marche à grands pas, remuant des pensées sinistres.

Ce n'est plus son affront de tantôt qui le préoccupe, cet outrage public

à la face de trente mille personnes; ce n'est pas non plus l'injure

sanglante que le bey lui a adressée en présence de ses mortels ennemis.

Non, ce Méridional aux sensations toutes physiques, rapides comme le

tir des nouvelles armes, a déjà rejeté loin de lui tout le venin de sa

rancune. Et puis, les favoris des cours, par des exemples fameux, sont

toujours préparés à ces éclatantes disgrâces. Ce qui épouvante c'est

ce qu'il devine derrière cet affront. Il pense que tous ses biens sont

là-bas, maisons, comptoirs, navires, à la merci du bey, dans cet Orient

sans lois, pays du bon plaisir. Et, collant son front brûlant aux vitres

ruisselantes, la sueur au dos, les mains froides, il reste à regarder

vaguement dans la nuit aussi obscure, aussi fermée que son propre

destin.

Soudain un bruit de pas, des coups précipités à la porte.

«Qui est là?

--Monsieur, dit Noël entrant à demi-vêtu, une dépêche très urgente qu'on

envoie du télégraphe par estafette.

--Une dépêche!... Qu'y a-t-il encore?...»

Il prend le pli bleu et l'ouvre en tremblant. Le dieu, atteint déjà deux

fois, recommence à se sentir vulnérable, à perdre son assurance; il

connaît les peurs, les faiblesses nerveuses des autres hommes... Vite à

la signature... _Mora_... Est-ce possible?... Le duc, le duc, à lui!...

Oui, c'est bien cela... _M..o..r..a..._

Et au-dessus:

_Popolasca est mort. Élections prochaines en Corse. Vous êtes candidat

officiel._

Député!... C'était le salut. Avec cela rien à craindre. On ne traite

pas un représentant de la grande nation française comme un simple

mercanti... Enfoncés les Hemerlingue...

«O mon duc, mon noble duc!»

Il était si ému qu'il ne pouvait signer. Et tout à coup:

«Où est l'homme qui a porté cette dépêche?

--Ici, monsieur Jansoulet,» répondit dans le corridor une bonne voix

méridionale et familière.

Il avait de la chance, le piéton.

«Entre, dit le Nabab.»

Et, lui rendant son reçu, il prit à tas, dans ses poches toujours

pleines, autant de pièces d'or que ses deux mains pouvaient en tenir et

les jeta dans la casquette du pauvre diable bégayant, éperdu, ébloui

de la fortune qui lui tombait en surprise dans la nuit de ce palais

féerique.

XII

UNE ÉLECTION CORSE

_Pozzonegro, par Sarténe._

Je puis enfin vous donner de mes nouvelles, mon cher monsieur Joyeuse.

Depuis cinq jours que nous sommes en Corse, nous avons tant couru, tant

parlé, si souvent changé du voitures, de montures, tantôt à mulet,

tantôt à âne, ou même à dos d'homme pour traverser les torrents, tout

écrit de lettres, apostillé de demandes, visité d'écoles, donné de

chasubles, de nappes d'autel, relevé de clochers branlants et fondé de

salles d'asiles, tant inauguré, porté de toasts, absorbé de harangues,

de vin de Talano et de fromage blanc, que je n'ai pas trouvé le temps

d'envoyer un bonjour affecteux au petit cercle de famille autour de la

grande table où je manque voilà deux semaines. Heureusement que mon

absence ne sera plus bien longue, car nous comptons partir après-demain

et rentrer à Paris d'un trait. Au point du vue de l'élection, je crois

que notre voyage a réussi. La Corse est un admirable pays, indolent et

pauvre, mélangé de misères et de fiertés qui font conserver aux familles

nobles ou bourgeoises une certaine apparence aisée au prix même des plus

douloureuses privations. On parle ici très sérieusement de la fortune

de Popolasca, ce député besoigneux à qui la mort a volé les cent mille

francs que devait lui rapporter sa démission un faveur du Nabab.

Tous ces gens-là ont, en outre, une rage de places, une fureur

administrative, le besoin de porter un uniforme quelconque et

une casquette plate sur laquelle on puisse écrire: «employé du

gouvernement.» Vous donneriez à choisir à un paysan Corse entre la plus

riche ferme en Beauce et le plus humble baudrier de garde champêtre, il

n'hésiterait pas et prendrait le baudrier. Dans ces conditions-là,

vous pensez, si un candidat disposant d'une fortune personnelle et des

faveurs du gouvernement a des chances pour être élu. Aussi M. Jansoulet

le sera-t-il, surtout s'il réussit dans la démarche qu'il fait en ce

moment et qui nous a amenés ici à l'unique auberge d'un petit pays

appelé Pozzonegro (puits noir), un vrai puits tout noir de verdure,

cinquante maisonnettes en pierre rouge serrées autour d'un long clocher

à l'italienne, au fond d'un ravin entouré de côtes rigides, de rochers

de grès coloré qu'escaladent d'immenses forêts de mélèzes et de

genévriers. Par ma fenêtre ouverte, devant laquelle j'écris, je vois

là-haut un morceau de bleu, l'orifice du puits noir; en bas, sur la

petite place qu'ombrage un vaste noyer, comme si l'ombre n'était pas

déjà assez épaisse, deux bergers vêtus de peaux de bêtes en train de

jouer aux cartes, accoudés à la pierre d'une fontaine. Le jeu, c'est la

maladie de ce pays de paresse, où l'on fait faire la moisson par

les Lucquois. Les deux pauvres diables que j'ai là devant moi ne

trouveraient pas un liard au fond de leur poche; l'un joue son couteau,

l'autre un fromage enveloppé de feuilles de vigne, les deux enjeux posés

à côté d'eux sur le banc. Un petit curé fume son cigare en les regardant

et semble prendre le plus vif intérêt à leur partie.

«Et c'est tout, pas un bruit alentour, excepté les gouttes d'eau

s'espaçant sur la pierre, l'exclamation d'un des joueurs qui jure par

le _sango de seminario_, et au-dessous de ma chambre, dans la salle

du cabaret, la voix chaude du notre ami, mêlée aux bredouillements de

l'illustre Paganetti, qui lui sert d'interprète dans sa conversation

avec le non moins illustre Piedigriggio.

«M. Piedigriggio (Pied gris) est une célébrité locale. C'est un grand

vieux de soixante et quinze ans, encore très droit dans son petit caban

où tombe sa longue barbe blanche, un bonnet catalan en laine brune sur

ses cheveux blancs aussi, à la ceinture une paire de ciseaux, dont il se

sert pour couper son tabac vert, en grandes feuilles, dans le creux de

sa main; l'air vénérable, en somme, et quand il a traversé la place,

serrant la main au curé, avec un sourire de protection aux deux joueurs,

je n'aurais jamais cru voir ce fameux bandit Piedigriggio, qui, de 1840

à 1860, a _tenu le maquis_ dans le Monte-Rotondo, mis sur les dents la

ligne et la gendarmerie, et qui, aujourd'hui, grâce à la prescription

dont il bénéficie, après sept ou huit meurtres à coups de fusil et de

couteau, circule tranquillement dans le pays témoin de ses crimes, et

jouit d'une importance considérable. Voici pourquoi: Piedigriggio a deux

fils, qui, marchant noblement sur ses traces, ont joué de l'escopette et

tiennent le maquis à leur tour, introuvables, insaisissables comme leur

père l'a été pendant vingt ans, prévenus par les bergers des mouvements

de la gendarmerie, dès que celle-ci quitte un village, les bandits

y font leur apparition. L'aîné, Scipion, est venu dimanche dernier

entendre la messe à Pozzonegro. Dire qu'on les aime, et que la poignée

de main sanglante de ces misérables est agréable à tous ceux qui la

reçoivent, ce serait calomnier les pacifiques habitants de cette

commune; mais on les craint et leur volonté fait loi.

«Or, voilà que les Piedigriggio se sont mis dans l'idée de protéger

notre concurrent aux élections, protection redoutable, qui peut faire

voter deux cantons entiers contre nous, car les coquins ont les jambes

aussi longues, à proportion, que la portée de leurs fusils. Nous avons

naturellement les gendarmes pour nous, mais les bandits sont bien plus

puissants. Comme nous disait notre aubergiste, ce matin: «Les gendarmes,

ils s'en vont, ma les _banditti_, ils restent.» Devant ce raisonnement

si logique, nous avons compris qu'il n'y avait qu'une chose à faire,

traiter avec les Pieds-Gris, passer un forfait. Le maire en a dit deux

mots au vieux, qui a consulté ses fils, et ce sont les conditions du

traité que l'on discute en bas. D'ici, j'entends la voix du gouverneur:

«Allons, mon cher camarade, tu sais, je suis un vieux Corse, moi...» Et

puis les réponses tranquilles de l'autre, hachées en moine temps que son

tabac par le bruit agaçant des grands ciseaux. Le cher camarade ne m'a

pas l'air d'avoir confiance; et, tant que les écus n'auront pas sonné

sur la table, je crois bien que l'affaire n'avancera pas.

«C'est que le Paganetti est connu dans son pays natal. Ce que vaut sa

parole est écrit sur la place de Corte, qui attend toujours le monument

de Paoli, dans les vastes champs de carottes qu'il a trouvé moyen de

planter sur cette île d'Ithaque, au sol dur, dans les portemonnaie

flasques et vides de tous ces malheureux curés de village, petits

bourgeois, petits nobles, dont il a croqué les maigres épargnes en

faisant luire à leurs yeux de chimériques _combinazione_. Vraiment, pour

qu'il ait osé reparaître, ici, il faut son aplomb phénoménal et aussi

les ressources dont il dispose maintenant pour couper court aux

réclamations.

«En définitive, qu'y a-t-il de vrai dans ces fabuleux travaux, entrepris

par la _Caisse territoriale_?

«Rien.

Le nabab, tome I · 第 15 / 16 段