«Des mines qui n'affleurent pas, qui n'affleureront jamais, puisqu'elles

n'existent que sur le papier; des carrières, qui ne connaissent encore

ni le pic ni la poudre, des landes incultes et sablonneuses, qu'on

arpente d'un geste en vous disant: «Nous commençons là... et nous allons

jusque là-bas, au diable.» De même pour les forêts, tout un côté boisé

du Monte-Rotondo, qui nous appartient, paraît-il, mais où les coupes

sont impraticables, à moins que des aéronautes y fassent l'office de

bûcherons. De même pour les stations balnéaires, parmi lesquelles ce

misérable hameau de Pozzonegro est une des plus importantes, avec sa

fontaine dont Paganetti célèbre les étonnantes propriétés ferrugineuses.

De paquebots, pas l'ombre. Si, une vieille tour génoise, à demi ruinée,

au bord du golfe d'Ajaccio, portant au-dessus de l'entrée hermétiquement

close cette inscription sur un panonceau dédoré: «Agence Paganetti.

Compagnie maritime. Bureau de renseignements.» Ce sont de gros lézards

gris qui tiennent le bureau, en compagnie d'une chouette. Quant aux

chemins de fer, je voyais tous ces braves Corses auxquels j'en parlais

sourire d'un air malin, répondre par des clignements d'yeux, des

demi-mots, pleins de mystère; et c'est seulement ce matin que j'ai eu

l'explication excessivement bouffonne de toutes ces réticences.

«J'avais lu dans les paperasses que le gouverneur agite de temps en

temps sous nos yeux, comme un éventail à gonfler ses blagues, l'acte de

vente d'une carrière de marbre au lieu dit «de Taverna» à deux heures de

Pozzonegro. Profitant de notre passage ici, ce matin, sans rien dire à

personne, j'enfourchai une mule, et guidé par un grand drôle, aux jambes

de cerf, vrai type de braconnier ou de contrebandier corse, sa grosse

pipe rouge aux dents, son fusil en bandoulière, je me rendis à Taverna.

Après une marche épouvantable à travers des roches crevassées, des

fondrières, des abîmes d'une profondeur insondable, dont ma mule

s'amusait malicieusement à suivre le bord, comme si elle le découpait

avec ses sabots, nous sommes arrivés par une descente presque à pic au

but de notre voyage, un vaste désert de rochers, absolument nus, tout

blancs de fientes de goëlands et de mouettes; car la mer est au bas,

très proche, et le silence du lieu rompu seulement par l'afflux des

vagues et les cris suraigus de bandes d'oiseaux volant en rond. Mon

guide, qui a la sainte horreur des douaniers et des gendarmes, resta en

haut sur la falaise, à cause d'un petit poste de douane en guetteur au

bord du rivage; et moi je me dirigeai vers une grande bâtisse rouge

qui dressait dans cette solitude brûlante ses trois étages aux vitres

brisées, aux tuiles en déroute, avec un immense écriteau sur la porte

vermoulue: «_Caisse territoriale Carr... bre... 54._» La tramontane, le

soleil, la pluie, ont mangé le reste.

«Il y a eu là certainement un commencement d'exploitation, puisqu'un

large trou carré, béant, taillé à l'emporte-pièce, s'ouvre dans le sol,

montrant, comme des taches de lèpre le long de ses murailles effritées,

des plaques rouges veinées de brun, et tout au fond, dans les ronces,

d'énormes blocs de ce marbre qu'on appelle dans le commerce de la

_griotte_, blocs condamnés, dont on n'a pu tirer parti, faute d'une

grande route aboutissant à la carrière ou d'un port qui rendît la côte

abordable à des bateaux de chargement, faute surtout de subsides assez

considérables pour l'un et l'autre de ces deux projets. Aussi la

carrière reste-t-elle abandonnée, à quelques encablures du rivage,

encombrante et inutile comme le canot de Robinson avec les mêmes vices

d'installation. Ces détails sur l'histoire navrante de notre unique

richesse territoriale m'ont été fournis par un malheureux surveillant,

tout grelottant de fièvre, que j'ai trouvé dans la salle basse de la

maison jaune essayant de faire rôtir un morceau de chevreau sur l'âcre

fumée d'un buisson de lentisques.

«Cet homme, qui compose à lui seul le personnel de la _Caisse

territoriale_ en Corse, est le père nourricier de Paganetti, un ancien

gardien de phare à qui la solitude ne pèse pas. Le gouverneur le laisse

un peu par charité et aussi parce que de temps à autre des lettres

datées de la carrière de Taverna font bon effet aux réunions

d'actionnaires. J'ai eu beaucoup de mal à arracher quelques

renseignements de cet être aux trois quarts sauvage qui me regardait

avec méfiance, embusqué derrière les poils du chèvre du son _pelone_; il

m'a pourtant appris sans le vouloir ce que les Corses entendent par ce

mot chemin de fer et pourquoi ils prennent ces airs mystérieux pour en

parler. Comme j'essayais de savoir s'il avait connaissance d'un projet

de route ferrée dans le pays, le vieux, lui, n'a pas eu le sourire

malicieux de ses compatriotes, mais bien naturellement, de sa voix

rouillée et gourde comme une ancienne serrure dont on ne se sert pas

souvent, il m'a dit en assez bon français:

«--Oh! moussiou, pas besoin de chemin de _ferré_ ici...

«--C'est pourtant bien précieux, bien utile pour faciliter les

communications...

«--Je ne vous dis pas au contraire; mais avec les gendarmes, ça souffit

chez nous...

«--Les gendarmes?...

«--Mais sans doute.

«Le quiproquo dura bien cinq minutes, au bout desquelles je finis par

comprendre que le service de la police secrète s'appelle ici: «les

chemins de fer.» Comme il y a beaucoup de Corses policiers sur le

continent, c'est un euphémisme honnête dont on se sert, dans leurs

familles, pour désigner l'ignoble métier qu'ils font. Vous demandez

aux parents: «Où est votre frère Ambrosini? Que fait votre oncle

Barbicaglia?» Ils vous répondent avec un petit clignement d'oeil: «Il a

un emploi dans les chemins de _ferré_...» et tout le monde sait ce que

cela veut dire. Dans le peuple, chez les paysans qui n'ont jamais vu

de chemin de fer et ne se doutent pas de ce que c'est, on croit très

sérieusement que la grande administration occulte de la police impériale

n'as pas d'autre appellation que celle-là. Notre agent principal dans

le pays partage cette naïveté touchante; c'est vous dire l'état de la

«_Ligne d'Ajaccio à Bastia, en passant par Bonifacio, Porto Vecchio_,

etc.,» ainsi qu'il est écrit sur les grands livres à dos vert de la

maison Paganetti. En définitive, tout l'avoir de la banque territoriale

se résume en quelques écriteaux, deux antiques masures, le tout à

peine bon pour figurer dans le chantier de démolition de la rue

Saint-Ferdinand, dont j'entends tous les soirs en m'endormant les

girouettes grincer, les vieilles portes battre sur le vide...

«Mais alors où sont allées, où s'en vont encore les sommes énormes que

M. Jansoulet a versées depuis cinq mois, sans compter ce qui est venu du

dehors attiré par ce nom magique? Je pensais bien comme vous que tous

ces sondages, forages, achats de terrain, que portent les livres en

belle ronde, étaient démesurément grossis. Mais comment soupçonner une

pareille impudence? Voilà pourquoi M. le gouverneur répugnait tant à

l'idée de m'emmener dans ce voyage électoral... Je n'ai pas voulu avoir

d'explication immédiate. Mon pauvre Nabab a bien assez de son élection.

Seulement, sitôt rentrés, je lui mettrai sous les yeux tous les détails

de ma longue enquête, et, de gré ou de force, je le tirerai de ce

repaire. Ils ont fini au-dessous. Le vieux Piedigriggio traverse la

place en faisant glisser le coulant de sa longue bourse de paysan qui

m'a l'air d'être bien remplie. Marché conclu, je suppose. Adieu vite,

mon cher monsieur Joyeuse; rappelez-moi à ces demoiselles, et qu'on me

garde une toute petite place autour de la table à ouvrage.

«PAUL DE GÉRY.»

Le tourbillon électoral dont ils avaient été enveloppés en Corse passa

la mer derrière eux comme un coup de sirocco, les suivit à Paris, fit

courir son vent de folie dans l'appartement de la place Vendôme envahi

du matin au soir par l'élément habituel augmenté d'un arrivage constant

de petits hommes bruns comme des caroubes, aux têtes régulières et

barbues, les uns turbulents, bredouillants et bavards dans le genre de

Paganetti, les autres, silencieux, contenus et dogmatiques; les deux

types de la race où le climat pareil produit des effets différents. Tous

ces insulaires affamés, du fond de leur patrie sauvage se donnaient

rendez-vous à la table du Nabab, dont la maison était devenue une

auberge, un restaurant, un marché.

Dans la salle à manger, où le couvert restait mis à demeure, il y avait

toujours un Corse frais débarqué en train de casser une croûte, avec la

physionomie égarée et goulue d'un parent de campagne.

La race hâbleuse et bruyante des agents électoraux est la même partout;

ceux-là pourtant se distinguaient par quelque chose de plus ardent, un

zèle plus passionné, une vanité dindonnière, chauffée à blanc, le plus

petit greffier, vérificateur, secrétaire de mairie, instituteur de

village, parlait comme s'il eût eu derrière lui tout un canton, des

bulletins de vote plein les poches de sa redingote râpée. Et le fait est

que dans les communes corses, Jansoulet avait pu s'en rendre compte,

les familles sont si anciennes, parties de si peu, avec tant de

ramifications, que tel pauvre diable qui casse des cailloux sur les

routes trouve moyen de raccrocher sa parenté aux plus grands personnages

de l'île et dispose par là d'une sérieuse influence. Le tempérament

national, orgueilleux, sournois, intrigant, vindicatif, venant encore

aggraver ces complications, il s'ensuit qu'il faut bien prendre garde

où l'on pose le pied dans ces traquenards de fils tendus de l'extrémité

d'un peuple à l'autre...

Le terrible, c'est que tous ces gens-là se jalousaient, se détestaient,

se querellaient en pleine table à propos de l'élection, croisant

des regards noirs, serrant le manche de leurs couteaux à la moindre

contestation, parlant très fort tous à la fois, les uns dans le patois

génois sonore et dur, les autres dans le français le plus comique,

s'étranglant avec des injures rentrées, se jetant à la tête des noms de

bourgades inconnues, des dates d'histoires locales qui mettaient tout

à coup entre deux couverts deux siècles de haines familiales. Le Nabab

avait peur de voir ses déjeuners se terminer tragiquement et tâchait

d'apaiser toutes ces violences avec la conciliation de son bon sourire.

Mais Paganetti le rassurait. Selon lui, la vendetta, toujours vivante en

Corse, n'emploie plus que très rarement et dans les basses classes le

stylet et l'escopette. C'est la lettre anonyme qui les remplace.

Tous les jours, en effet, on recevait place Vendôme des lettres sans

signature dans le genre de celle-ci:

«Monsieur Jansoulet, vous êtes si généreux que je ne peux pas faire

à moins de vous signaler le sieur Bornalinco (Ange-Marie), comme un

traître gagné aux ennemis de vous; j'en dirai tout différentement de son

cousin Bornalinco (Louis-Thomas), dévoué à la bonne cause, etc.»

Ou encore:

«Monsieur Jansoulet, je crains que votre élections n'aboutirait à rien

et serait mal fondée pour réussir, si vous continueriez d'employer

le nommé Castirla (Josué), du canton d'Omessa, tandis que son parent

Luciani, c'est l'homme qu'il vous faut...»

Quoiqu'il eût fini par ne plus lire aucune de ces missives, le pauvre

candidat subissait l'ébranlement de tous ces doutes, de toutes ces

passions, pris dans un engrenage d'intrigues menues, plein de terreurs,

de méfiances, anxieux, fiévreux, les nerfs malades, sentant bien

la vérité du proverbe corse: «Si tu veux grand mal à ton ennemi,

souhaite-lui une élection dans sa famille.»

On se figure que le livre des chèques et les trois grands tiroirs de la

commode en acajou n'étaient pas épargnés par cette trombe de sauterelles

dévorantes abattues sur les salons de «Moussiou Jansoulet.» Rien de plus

comique que la façon hautaine dont ces braves insulaires opéraient leurs

emprunts, brusquement et d'un air de défi. Pourtant ce n'étaient pas

eux les plus terribles, excepté pour les boîtes de cigares, qui

s'engloutissaient dans leurs poches, à croire qu'ils voulaient tous

ouvrir quelque «Civette» en rentrant au pays. Mais de même qu'aux

époques de grande chaleur les pluies rougissent et s'enveniment,

l'élection avait donne une recrudescence étonnante à la pillerie

installée dans la maison. C'étaient des frais de publicité

considérables, les articles de Moëssard expédiés en Corse par ballots

de vingt mille, de trente mille exemplaires, avec des portraits, des

biographies, des brochures, tout le bruit imprimé qu'il est possible de

faire autour d'un nom... Et puis toujours le train habituel des pompes

aspirantes établies devant le grand réservoir à millions. Ici l'Oeuvre

du Bethléem, machine puissante, procédant par coups espacés, pleins

d'élans... La _Caisse territoriale_, aspirateur merveilleux,

infatigable, à triple et quadruple corps de pompe, de la force de

plusieurs milliers de chevaux; et la pompe Schwalbach, et la pompe

Bois-l'Héry, et combien d'autres encore, celles-là énormes, bruyantes,

les pistons effrontés, ou bien sourdes, discrètes, aux clapets savamment

huilés, aux soupapes minuscules, pompes-bijoux, aussi ténues que ces

trompes d'insectes dont la soif fait des piqûres et qui déposent du

venin à l'endroit où elles puisent leur vie, mais toutes fonctionnant

avec un même ensemble, et devant fatalement amener, sinon une sécheresse

complète, du moins une baisse sérieuse de niveau.

Déjà de mauvais bruits encore vagues, avaient circulé à la Bourse?

Était-ce une manoeuvre de l'ennemi, de cet Hemerlingue auquel Jansoulet

faisait une guerre d'argent acharnée, essayant de contrecarrer toutes

ses opérations financières, et perdant à ce jeu de très fortes sommes,

parce qu'il avait contre lui sa propre fureur, le sang-froid de son

adversaire et les maladresses de Paganetti qui lui servait d'homme de

paille? En tout cas, l'étoile d'or avait pâli. Paul de Géry savait cela

par le père Joyeuse entré comme comptable chez un agent de change et

très au fait des choses de la Bourse; mais ce qui l'effrayait surtout,

c'était l'agitation singulière du Nabab, ce besoin de s'étourdir

succédant à son beau calme de force, de sérénité, et la perte de sa

sobriété méridionale, la façon dont il s'excitait avant le repas à

grands coups de _raki_, parlant haut, riant fort, comme un gros matelot

en bordée. On sentait l'homme qui se surmène pour échapper à une

préoccupation visible cependant dans la contraction subite de tous les

muscles de son visage au passage de la pensée importune, ou quand il

feuilletait fiévreusement son petit carnet dédoré. Ce sérieux entretien,

cette explication décisive que Paul désirait tant avoir avec lui,

Jansoulet n'en voulait à aucun prix. Il passait ses nuits au cercle, ses

matinées au lit, et dès son réveil avait sa chambre remplie de monde,

des gens qui lui parlaient pendant qu'il s'habillait, auxquels il

répondait le nez dans sa cuvette. Quand per miracle du Géry le

saisissait une seconde, il fuyait, lui coupait la parole par une «Pas

maintenant, je vous en prie...» A la fin le jeune homme eut recours aux

moyens héroïques.

Un matin, vers cinq heures, Jansoulet, en revenant du cercle, trouva sur

sa table, près de son lit, une petite lettre qu'il prit d'abord pour une

de ces dénonciations anonymes qu'il recevait à la journée. C'était bien

une dénonciation, en effet, mais signée, à visage ouvert, respirant la

loyauté et la jeunesse sérieuse de celui qui l'avait écrite. De Géry lui

signalait très nettement toutes les infamies, toutes les exploitations

dont il était entouré. Sans détour, il désignait les coquins par leur

nom. Pas un qui ne lui fut suspect parmi les commensaux ordinaires, pas

un qui vînt pour autre chose que pour voler ou mentir. Du haut en bas

de la maison, pillage et gaspillage. Les chevaux du Bois-l'Héry étaient

tarés, la galerie Schwalbach, une duperie, les articles de Moëssard,

un chantage reconnu. De ces abus effrontés, Géry avait fait un mémoire

détaillé, avec preuves à l'appui; mais c'était le dossier de la _Caisse

territoriale_ qu'il recommandait spécialement à Jansoulet, comme le vrai

danger de la situation. Dans les autres affaires, l'argent seul courait

des risques; ici, l'honneur était en jeu. Attirés par le nom du Nabab,

son titre du président du conseil, dans cet infâme guet-apens, des

centaines d'actionnaires étaient venus, chercheurs d'or à la suite de ce

mineur heureux. Cela lui crédit une responsabilité effroyable, dont il

se rendrait compte en lisant le dossier de l'affaire, qui n'était que

mensonge et flouerie d'un bout à l'autre.

«Vous trouverez le mémoire dont je vous parle, disait Paul de Géry en

terminant sa lettre, dans le premier tiroir de mon bureau. Diverses

quittances y sont jointes. Je n'ai pas mis cela dans votre chambre,

parce que je me méfie de Noël comme des autres. Ce soir, en partant, je

vous remettrai la clef. Car, je m'en vais, mon cher bienfaiteur et ami,

je m'en vais, plein de reconnaissance pour le bien que vous m'avez fait,

et désolé que votre confiance aveugle m'ait empêché de vous le rendre

en partie. A l'heure qu'il est, ma conscience d'honnête homme me

reprocherait de rester plus longtemps inutile à mon poste. J'assiste à

un désastre, au sac d'un Palais d'Été contre lesquels je ne puis rien;

mais mon coeur se soulève à tout ce que je vois. Je donne des poignées

de main qui me déshonorent. Je suis votre ami et je parais leur

complice. Et qui sait si, à force de vivre dans une pareille atmosphère,

je ne le serais pas devenu?»

Cette lettre, qu'il lut lentement, profondément, jusque dans le blanc

des lignes et l'écart des mots, fit au Nabab une impression si vive,

qu'au lieu de se coucher, il se rendit tout de suite auprès de son jeune

secrétaire. Celui-ci occupait tout au bout des salons un cabinet de

travail dans lequel on lui faisait son lit sur un divan, installation

provisoire qu'il n'avait jamais voulu changer. Toute la maison dormait

encore. En traversant les grands salons en enfilade, qui, ne servant pas

à des réceptions du soir, gardaient constamment leurs rideaux ouverts,

et s'éclairaient à cette heure des lueurs vagues d'une aube parisienne,

le Nabab s'arrêta, frappé par l'aspect de souillure triste que son luxe

lui présentait. Dans l'odeur lourde de tabac et de liqueurs diverses qui

flottait, les meubles, les plafonds, les boiseries apparaissaient, déjà

fanés et encore neufs. Des taches sur les satins fripés, des cendres

ternissant les beaux marbres, des bottes marquées sur les tapis

faisaient songer à un immense wagon de première classe, où s'incrustent

toutes les paresses, les impatiences et l'ennui d'un long voyage, avec

le dédain gâcheur du public pour un luxe qu'il a payé. Au milieu de

ce décor tout posé, encore chaud de l'atroce comédie qui se jouait là

chaque jour, sa propre image reflétée dans vingt glaces, froides et

blâmes, se dressait devant lui, sinistre et comique à la fois, dépaysée

dans son vêtement d'élégance, les yeux bouffis, la face enflammée et

boueuse.

Quel lendemain visible et désenchantant à l'existence folle qu'il

menait!

Il s'abîma un moment dans de sombres pensées; puis il eut ce coup

d'épaules vigoureux qui lui était familier, ce mouvement de porte-balles

par lequel il se débarrassait des préoccupations trop cruelles,

remettait en place ce fardeau que tout homme emporte avec lui, qui lui

courbe le dos, plus ou moins, selon son courage ou sa force, et entra

chez de Géry, déjà levé, debout en face de son bureau ouvert, où il

classait des paperasses.

«Avant tout, mon ami, dit Jansoulet en refermant doucement la porte sur

leur entretien, répondez-moi franchement à ceci. Est-ce bien pour les

motifs exprimés dans votre lettre que vous êtes résolu à me quitter? N'y

a-t-il pas là-dessous quelqu'une de ces infamies, comme je sais qu'il en

circule contre moi dans Paris? Vous seriez, j'en suis sûr, assez loyal

pour me prévenir et me mettre à même de me... de me disculper devant

vous.»

Paul l'assura qu'il n'avait pas d'autres raisons pour partir, mais que

celles-là suffisaient certes, puisqu'il s'agissait d'une affaire de

conscience.

«Alors, mon enfant, écoutez-moi, et je suis sûr de vous retenir... Votre

lettre, si éloquente d'honnêteté, de sincérité, ne m'a rien appris, rien

dont je ne sois convaincu depuis trois mois. Oui, mon cher Paul, c'est

vous qui aviez raison; Paris est plus compliqué que je ne pensais. Il

m'a manqué en arrivant un cicerone honnête et désintéressé, qui me mît

en garde contre les gens et les choses. Moi, je n'ai trouvé que des

exploiteurs. Tout ce qu'il y a de coquins tarés par la ville a déposé la

boue de ses bottes sur mes tapis... Je les regardais tout à l'heure, mes

pauvres salons. Ils auraient besoin d'un fier coup de balai; et je

vous réponds qu'il sera donné, jour de Dieu! et d'une rude poigne...

Seulement, j'attends pour cela d'être député. Tous ces gredins me

servent pour mon élection; et cette élection m'est trop nécessaire pour

que je m'expose à perdre la moindre chance... En deux mots, voici la

situation. Non-seulement, le bey entend ne pas me rendre l'argent que je

lui ai prêté, il y a un mois; mais à mon assignation, il a répondu par

une demande reconventionnelle de quatre-vingts millions, chiffre auquel

il estime l'argent que j'ai soutiré à son frère... Cela, c'est un vol

épouvantable, une audacieuse calomnie... Ma fortune est à moi, bien à

moi... Je l'ai gagnée dans mes trafics de commissionnaire. J'avais la

faveur d'Ahmed; lui-même m'a fourni l'occasion de m'enrichir... Que

j'aie serré la vis quelquefois un peu fort, bien possible. Mais il ne

faut pas juger la chose avec des yeux d'Européen... Là-bas, c'est connu

et reçu, ces gains énormes que font les Levantins; c'est la rançon des

sauvages qui nous initions au bien-être occidental... Ce misérable

Hemerlingue, qui suggère au bey toute cette persécution contre moi, en a

bien fait d'autres... Mais à quoi bon discuter? Je suis dans le gueule

du loup. En attendant que j'aille m'expliquer devant ses tribunaux,--je

la connais, la justice d'Orient,--le bey a commencé par mettre l'embargo

sur tous mes biens, navires, palais et ce qu'ils contiennent...

L'affaire a été conduite très régulièrement, sur un décret du

Conseil-Suprême. On sent la patte d'Hemerlingue fils là-dessous... Si

je suis député, ce n'est qu'une plaisanterie. Le Conseil rapporte son

décret, et l'on me rend mes trésors avec toutes sortes d'excuses. Si je

ne suis pas nommé, je perds tout, soixante, quatre-vingts millions, même

la possibilité de refaire ma fortune; c'est la ruine, le déshonneur, le

gouffre... Voyons, mon fils, est-ce que vous allez m'abandonner dans une

crise pareille?... Songez que je n'ai que vous au monde... Ma femme?

vous l'avez vue, vous savez quel soutien, quel conseil, elle est pour

son mari... Mes enfants? C'est comme si je n'en avais pas. Je ne les

vois jamais, à peine s'ils me reconnaîtraient dans la rue... Mon

horrible luxe a fait le vide des affections autour de moi, les a

remplacées par des intérêts effrontés... Je n'ai pour m'aimer que ma

mère, qui est loin, et vous, qui me venez de ma mère... Non, vous ne

me laisserez pas seul parmi toutes les calomnies qui rampent autour de

moi... C'est terrible, et vous saviez... Au cercle, au théâtre,

partout où je vais, j'aperçois la petite tête de vipere de la baronne

Hemerlingue, j'entends l'écho de ses sifflements, je sens le venin de

sa rage. Partout, des regards railleurs, des conversations interrompues

quand j'arrive, des sourires qui mentent ou des bienveillances dans

lesquelles se glisse un peu de pitié. Et puis des défections, des gens

qui s'écartent comme à l'approche d'un malheur. Ainsi, voilà Félicia

Ruys, au moment d'achever mon buste, qui prétexte de je ne sais quel

accident pour ne pas l'envoyer au Salon. Je n'ai rien dit, j'ai eu l'air

de croire. Mais j'ai compris qu'il y avait de ce côté encore quelque

infamie... Et c'est une grande déception pour moi. Dans des crises aussi

graves que celles que je traverse, tout a son importance. Mon buste à

l'Exposition, signé de ce nom célèbre, m'aurait servi beaucoup dans

Paris... Mais non, tout craque, tout me manque... Vous voyez bien que

vous ne pouvez pas me manquer...

FIN DU TOME PREMIER

TABLE

I. Les malades du docteur Jenkins

II. Un déjeuner place Vendôme

III. Mémoires d'un garçon de bureau.--Simple coup d'oeil jeté sur la

_Caisse Territoriale_

IV. Un début dans le monde

V. La famille Joyeuse

VI. Félicia Ruys

VII. Jansoulet chez lui

VIII. L'oeuvre de Bethléem

IX. Bonne Maman

X. Mémoires d'un garçon de bureau.--Les domestiques

XI. Les fêtes du bey

XII. Une élection corse

Le nabab, tome I · 第 16 / 16 段