Dans les brumes du petit jour, les valets de ferme entendaient sa voix

rauque et voilée: «Olivier... Peyrol... Audibert... Allons!... C'est

quatre heures.» Puis un saut dans l'immense cuisine, où les servantes,

lourdes de sommeil, faisaient chauffer la soupe sur le feu clair et

pétillant des souches. On lui donnait son petit plat en terre rouge

de Marseille tout rempli de châtaignes bouillies, frugal déjeuner

d'autrefois que rien ne lui aurait fait changer. Aussitôt la voilà

courant à grandes enjambées, son large clavier d'argent à la ceinture où

tintaient toutes ses clefs, son assiette à la main mal équilibrée par la

quenouille qu'elle tenait en bataille sous le bras, car elle filait

tout le long du jour et ne s'interrompait même pas pour manger ses

châtaignes. En passant, un coup d'oeil à l'écurie encore noire où les

bêtes se remuaient pesamment, à la crèche étouffante garnie vers sa

porte de mufles impatients et tendus; et les premières lueurs, glissant

sur les assises de pierre qui soutenaient les remblais du parc,

éclairaient la vieille femme courant dans la rosée avec la légèreté

d'une jeune fille, malgré ses soixante-dix ans, vérifiant exactement

chaque matin toutes les richesses du domaine, inquiète de constater

si la nuit n'avait pas enlevé les statues et les vases, déraciné les

quinconces centenaires, tari les sources qui s'égrenaient dans leurs

vasques retentissantes. Puis le plein soleil de midi, bourdonnant et

vibrant, découpait encore sur le sable d'une allée, contre le mur blanc

d'une terrasse, cette longue taille de vieille, fine et droite comme

son fuseau, ramassant des morceaux de bois mort, cassant une branche

d'arbuste mal alignée, sans souci de l'ardente réverbération qui

glissait sur sa peau dure comme sur la pierre d'un vieux banc. Vers

cette heure là aussi, un autre promeneur se montrait dans le parc, moins

actif, moins bruyant, se traînant plutôt qu'il ne marchait, s'appuyant

aux murs, aux balustrades, un pauvre être voûté, branlant, ankylosé,

figure éteinte et sans âge, ne parlant jamais, et lorsqu'il était las,

poussant un petit cri plaintif vers le domestique toujours près de

lui qui l'aidait à s'asseoir, à s'accroupir sur quelque marche, où il

restait pendant des heures, immobile et muet, la bouche détendue,

les yeux clignotants, bercé par la monotonie stridente des cigales,

souillure d'humanité devant le splendide horizon.

Celui-là, c'était l'_aîné_, le frère de Bernard, l'enfant chéri du père

et de la mère Jansoulet, la beauté, l'intelligence, l'espoir glorieux de

la famille du cloutier, qui, fidèle comme tant d'autres dans le Midi à

la superstition du droit d'aînesse, avait fait tous les sacrifices pour

envoyer à Paris ce garçon ambitieux, parti avec quatre ou cinq bâtons de

maréchal dans sa malle, l'admiration de toutes les filles du bourg, et

que Paris,--après avoir, pendant dix ans, battu, tordu, pressuré dans sa

grande cuve ce brillant chiffon méridional, l'avoir brûlé dans tous ses

vitriols, roulé dans toutes ses fanges,--finit par renvoyer à cet état

de loque et d'épave, abruti, paralysé, ayant tué son père de chagrin,

et obligé sa mère à tout vendre chez elle, à vivre d'une domesticité

passagère dans les maisons aisées du pays. Heureusement qu'à ce

moment-là, lorsque ce débris des hospices parisiens, rapatrié par

l'assistance publique, tomba au Bourg-Saint-Andéol, Bernard,--celui

qu'on appelait Cadet, comme dans les familles méridionales à

demi-arabes, où l'aîné prend toujours le nom familial et le dernier

venu, celui de Cadet,--Bernard était déjà à Tunis, en train de faire

fortune, envoyant régulièrement de l'argent au foyer. Mais, quels

remords pour la pauvre maman, de tout devoir, même la vie, le bien-être

du triste malade, au robuste et courageux garçon, que le père et elle

avaient toujours aimé, sans tendresse, que, depuis l'âge de cinq ans,

ils s'étaient habitués à traiter comme un manoeuvre, parce qu'il était

très fort, crépu et laid, et s'entendait déjà mieux que personne à la

maison à trafiquer sur les vieux clous. Ah! comme elle aurait voulu

l'avoir près d'elle, son Cadet, lui rendre un peu de tout le bien qu'il

lui faisait, payer en une fois cet arriéré de tendresse de câlineries

maternelles qu'elle lui devait.

Mais, voyez-vous, ces fortunes de roi ont les charges, les tristesses

des existences royales. Cette pauvre mère Jansoulet, dans son milieu

éblouissant, était bien comme une vraie reine, connaissant les longs

exils, les séparations cruelles et les épreuves qui compensent la

grandeur; un de ses fils, éternellement stupéfait, l'autre, au lointain,

écrivant peu, absorbé par ses grandes affaires, disant toujours: «Je

viendrai,» et ne venant pas. En douze ans, elle ne l'avait vu qu'une

fois, dans le tourbillon d'une visite du bey à Saint-Romans: un train

de chevaux, de carrosses, de pétards, de fêtes. Puis, il était reparti

derrière son monarque, ayant à peine le temps d'embrasser sa vieille

mère, qui n'avait gardé de cette grande joie, si impatiemment attendue,

que quelques images de journaux, où l'on montrait Bernard Jansoulet,

arrivant au château avec Ahmed et lui présentant sa vieille

mère,--n'est-ce pas ainsi que les rois et les reines ont leurs effusions

de famille illustrées dans les feuilles,--plus un cèdre du Liban, amené

du bout du monde, un grand «caramantran» de gros arbre, d'un transport

aussi coûteux, aussi encombrant que l'obélisque, hissé, mis en place à

force d'hommes, d'argent, d'attelages, et qui pendant longtemps

avait bouleversé tous les massifs pour l'installation d'un souvenir

commémoratif de la visite royale. Au moins, à ce voyage-ci, le sachant

en France pour plusieurs mois, peut-être pour toujours, elle espérait

avoir son Bernard tout à elle. Et voici qu'il lui arrivait un beau soir,

enveloppé de la même gloire triomphante, du même appareil officiel,

entouré d'une foule de comtes, de marquis, de beaux messieurs de Paris,

remplissant, eux et leurs domestiques, les deux grands breacks qu'elle

avait envoyés les attendre à la petite gare de Giffas, de l'autre côté

du Rhône.

«Mais, embrassez-moi donc, ma chère maman. Il n'y a pas de honte à

serrer bien fort contre son coeur son garçon, qu'on n'a pas vu depuis

des années... D'ailleurs, tous ces messieurs sont nos amis... Voici M.

le marquis de Monpavon, M. le marquis de Bois-l'Héry... Ah! ce n'est

plus le temps où je vous amenais pour manger la soupe de fèves avec

nous, le petit Cabassu et Bompain Jean-Baptiste... Vous connaissez M.

de Géry?... Avec mon vieux Cardailhac, que je vous présente, voilà la

première fournée... Mais il va en arriver d'autres... Préparez-vous à un

branle-bas terrible... Nous recevons le bey dans quatre jours.

--Encore le bey!... dit la bonne femme épouvanté. Je croyais qu'il était

mort.»

Jansoulet et ses invités ne purent s'empêcher de rire devant cet

effarement comique, accentué par l'intonation méridionale.

«Mais c'est un autre, maman... Il y en a toujours des beys...

Heureusement, sapristi!... Seulement, n'ayez pas peur. Vous n'aurez

pas, cette fois, autant de tracas... L'ami Cardailhac s'est chargé de

l'organisation. Nous allons avoir des fêtes superbes... En attendant,

vite le dîner et des chambres. Nos Parisiens sont éreintés.

--Tout est prêt, mon fils,» dit simplement la vieille, raide et droite

sous sa cambrésine, la coiffe aux barbes jaunies, qu'elle ne quittait

pas même pour les grandes fêtes. La fortune ne l'avait pas changée,

celle-là. C'était la paysanne de la vallée du Rhône, indépendante et

fière, sans aucune des humilités sournoises des ruraux peints par

Balzac, trop simple aussi pour avoir l'enflure de sa richesse. Une seule

fierté, montrer à son fils avec quels soins méticuleux elle s'était

acquittée de ses fonctions de gardienne. Pas un atome de poussière, pas

une moisissure aux murs. Tout ce splendide rez-de-chaussée, les salons,

aux chatoyantes soieries au dernier moment tirées des housses, les

longues galeries d'été, pavées en mosaïque, fraîches et sonores, que

leurs canapés Louis XV, cannés et fleuris, meublaient à l'ancien temps

avec une coquetterie estivale, l'immense salle à manger, décorée de

rameaux et de fleurs, et jusqu'à la salle de billard, avec ses rangées

d'ivoires brillants, ses lustres et ses panoplies, toute la longueur du

château, par ses portes-fenêtres, larges ouvertes sur le vaste perron

seigneurial, s'étalait à l'admiration des arrivants, renvoyait à ce

merveilleux horizon de nature et de soleil couchant sa richesse,

paisible et sereine, reflétée dans les panneaux des glaces, les

boiseries cirées ou vernies, avec la même pureté qui doublait sur le

miroir des pièces d'eau les peupliers penchés l'un vers l'autre et les

cygnes nageant au repos. Le cadre était si beau, l'aspect général si

grandiose, que le luxe criard et sans choix se fondait, disparaissait

aux yeux les plus subtils.

«Il y a de quoi faire...» dit le directeur Cardailhac, le lorgnon sur

l'oeil, le chapeau incliné, combinant déjà sa mise en scène.

Et la mine hautaine de Monpavon, que la coiffe de la vieille femme les

recevant sur le perron avait choqué d'abord, fit place à un sourire

condescendant. Il y avait de quoi faire certainement et, guidé par des

gens de goût, leur ami Jansoulet pouvait donner à l'altesse maugrabine

une réception fort convenable. Toute la soirée il ne fut question que

de cela entre eux. Les coudes sur la table, dans la salle à manger

somptueuse, enflammés et repus, ils combinaient, discutaient.

Cardailhac, qui voyait grand, avait déjà tout son plan fait.

«D'abord, carte blanche, n'est-ce pas, Nabab?

--Carte blanche, mon vieux. Et que le gros Hemerlingue en crève de male

rage.»

Alors le directeur racontait ses projets, la fête divisée en journées

comme à Vaux quand Fouquet reçut Louis XIV; un jour la comédie, un autre

jour les fêtes provençales, farandoles, taureaux, musiques locales; le

troisième jour... Et déjà avec sa manie directoriale il esquissait des

programmes, des affiches, pendant que Bois-l'Héry, les deux mains dans

ses poches, renversé sur sa chaise, dormait, le cigare calé dans un coin

de sa bouche ricaneuse, et que le marquis de Monpavon toujours à la

tenue redressait son plastron à chaque instant pour se tenir éveillé.

De bonne heure, Géry les avait quittés. Il était allé se réfugier

près de la vieille maman qui l'avait connu tout jeune, lui et ses

frères,--dans l'humble parloir du pavillon aux rideaux blancs, aux

tentures claires chargées d'images où la mère du Nabab essayait de faire

revivre son passé d'artisane à l'aide de quelques reliques sauvées du

naufrage.

Paul causait doucement en face de la belle vieille aux traits réguliers

et sévères, aux cheveux blancs et massés comme le chanvre de sa

quenouille, et qui tenait droit sur sa chaise son buste plat serré dans

un petit châle vert, n'ayant de sa vie appuyé son dos à un dossier

de siège, ne s'étant jamais assise dans un fauteuil. Il l'appelait

Françoise, elle l'appelait M. Paul. C'étaient de vieux amis... Et

devinez de quoi ils parlaient. De ses petits-enfants, pardi! des trois

garçons de Bernard qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aurait tant voulu

connaître.

«Ah! monsieur Paul, si vous saviez comme il m'en tarde... J'aurais été

si heureuse s'il me les avait amenés, mes trois petits, au lieu de tous

ces beaux hommes... Pensez que je ne les ai jamais vus, excepté sur les

portraits qui sont là... Leur mère me fait un peu peur, c'est une grande

dame tout à fait, une demoiselle Afchin... Mais eux, les enfants, je

suis sûre qu'ils ne sont pas farauds et qu'ils aimeraient bien leur

vieille _grand_... Moi, il me semblerait que c'est leur père tout petit,

et je leur rendrais ce que je n'ai pas donné au père... car, voyez-vous,

monsieur Paul, les parents ne sont pas toujours justes. On a des

préférences. Mais Dieu est juste, lui. Les figures qu'on a le mieux

fardées et bichonnées au détriment des autres, il faut voir comme il

vous les arrange... Et les préférences des vieux portent souvent malheur

aux jeunes.»

Elle soupira en regardant du côté de la grande alcôve dont les hauts

lambrequins, les rideaux tombants laissaient passer par intervalles un

long souffle grelottant, comme la plainte endormie d'un enfant qu'on a

battu et qui a beaucoup pleuré...

Un pas lourd dans l'escalier, une grosse voix douce disant tout bas:

«C'est moi... ne bougez pas.» Et Jansoulet parut. Tout le monde couché

au château, comme il savait les habitudes de la mère et que sa lampe

veillait toujours la dernière allumée dans la maison, il venait la voir,

causer un peu avec elle, lui donner ce vrai bonjour du coeur qu'ils

n'avaient pu échanger devant les autres. «Oh! restez, mon cher Paul;

devant vous, nous ne nous gênons pas.» Et, redevenu enfant en présence

de sa mère, il jeta par terre à ses pieds tout son grand corps, avec une

câlinerie de gestes et de paroles vraiment touchante. Elle aussi était

bien heureuse de l'avoir là tout près, mais elle s'en trouvait quand

même un peu gênée, le considérant comme un être tout-puissant,

extraordinaire, l'élevant dans sa naïveté à la hauteur d'un Olympien

entouré d'éclairs et de foudres, possédant la toute-puissance. Elle lui

parlait, s'informait s'il était toujours content de ses amis, de ses

affaires, sans toutefois oser lui adresser la question qu'elle avait

faite à de Géry: «Pourquoi ne m'a-t-on pas amené mes petits-enfants?»

Mais c'est lui le premier qui en parla:

«Ils sont en pension, maman... sitôt les vacances, on vous les enverra

avec Bompain... Vous vous rappelez bien, Bompain Jean-Baptiste?... Et

vous les garderez deux grands mois. Ils viendront près de vous se faire

raconter de belles histoires, ils s'endormiront la tête sur votre

tablier, là, comme ça...»

Et lui-même, mettant sa tête crépue, lourde comme un lingot, sur les

genoux de la vieille, se rappelant les bonnes soirées de son enfance où

il s'endormait ainsi quand on voulait bien le lui permettre, quand

la tête de l'aîné ne tenait pas toute la place; il goûtait, pour la

première fois depuis son retour en France, quelques minutes d'un repos

délicieux en dehors de sa vie bruyante et factice, serré contre ce

vieux coeur maternel qu'il entendait battre à coups réguliers comme le

balancier de l'horloge centenaire adossée à un coin de la chambre, dans

ce grand silence de la nuit et de la campagne que l'on sent planer sur

tant d'espace illimité... Tout à coup le même long soupir d'enfant

endormi dans un sanglot se fit entendre au fond de la chambre. Jansoulet

releva la tête, regarda sa mère, et tout bas:

«Est-ce que c'est?...

--Oui, dit-elle, je le fais coucher là... Il pourrait avoir besoin de

moi, la nuit.

--Je voudrais bien le voir, l'embrasser.

--Viens!»

La vieille se leva, grave, prit sa lampe, marcha à l'alcôve dont elle

tira le grand rideau doucement, et fit signe à son fils d'approcher,

sans bruit.

Il dormait... Et nul doute que dans le sommeil quelque chose revécût en

lui qui n'y était pas pendant la veille, car au lieu de l'immobilité

molle où il restait figé tout le jour, il avait à cette heure de grands

sursauts qui le secouaient, et sur sa figure inexpressive et morte un

pli de vie douloureuse, une contraction souffrante. Jansoulet, très ému,

regarde ces traits maigris, flétris, terreux, où la barbe, ayant pris

toute la vitalité du corps, poussait avec une vigueur surprenante, puis

il se pencha, posa ses lèvres sur le front moite de sueur et, le sentant

tressaillir, il dit tout bas gravement, respectueusement, comme on parle

au chef de famille:

«Bonjour, l'Aîné.»

Peut-être l'âme captive l'avait-elle entendu au fond de ses limbes

ténébreuses et abjectes. Mais les lèvres s'agitèrent, et un long

gémissement lui répondit, plainte lointaine, appel désespéré qui remplit

de larmes impuissantes le regard échangé entre Françoise et son fils et

leur arracha à tous les deux un même cri où leur douleur se rencontrait:

«Pécaïré!» le mot local du toutes les pitiés, de toutes les tendresses.

Le lendemain, dès la première heure, le branle-bas commença par

l'arrivée des comédiennes et des comédiens, une avalanche de toques,

de chignons, de grandes bottes, de jupes courtes, de cris étudiés, de

voiles flottant sur la fraîcheur du maquillage; les femmes en grande

majorité, Cardailhac ayant pensé que pour un bey le spectacle importait

peu, qu'il s'agissait seulement de faire résonner des voix fausses dans

de jolies bouches, de montrer de beaux bras, des jambes bien tournées

dans le facile déshabillage de l'opérette. Toutes les célébrités

plastiques de son théâtre étaient donc là, Amy Férat en tête, une

gaillarde qui avait déjà essayé ses quenottes dans l'or de plusieurs

couronnes; plus deux ou trois grimaciers fameux, dont les faces

blafardes faisaient dans la verdure des quinconces les mêmes taches

crayeuses et spectrales que le plâtre des statues. Tout ce monde-là,

émoustillé par le voyage, la surprise du grand air, une hospitalité

plantureuse, aussi l'espoir de pêcher quelque chose dans ce passage de

beys, de nababs et autres porte-sequins, ne demandait qu'à s'ébaudir,

rigoler et chanter avec l'entrain canaille d'une flotte de canotiers

de la Seine descendus des planches en terre ferme. Mais Cardailhac

ne l'entendait pas ainsi. Sitôt débarqués, débarbouillés, le premier

déjeuner pris, vite les brochures et répétons! On n'avait pas de temps à

perdre. Les études se faisaient dans le petit salon près de la galerie

d'été, où l'on commençait déjà à construire le théâtre; et le bruit des

marteaux, les ariettes des couplets de revue, les voix grêles soutenues

par le crin-crin du chef d'orchestre se mêlaient aux grands coups de

trompette des paons sur leurs perchoirs, s'éparpillaient dans le mistral

qui, ne reconnaissant pas la crécelle enragée de ses cigales, vous

secouait tout cela avec mépris sur la pointe traînante de ses ailes.

Assis au milieu du perron, comme à l'avant-scène de son théâtre,

Cardailhac, en surveillant les répétitions, commandait à un peuple

d'ouvriers, de jardiniers, faisait abattre les arbres qui gênaient le

point de vue, dessinait la coupe des arcs triomphants, envoyait des

dépêches, des estafettes aux maires, aux sous-préfets, à Arles pour

avoir une députation des filles du pays en costume national, à

Barbantane, où sont les plus beaux farandoleurs, à Faraman, renommé pour

ses _manades_ de taureaux sauvages et de chevaux camarguais; et comme le

nom de Jansoulet flamboyait au bas de toutes les missives, que celui du

bey de Tunis s'y ajoutait, de partout on acquiesçait avec empressement,

les fils télégraphiques n'arrêtaient pas, les messagers crevaient

des chevaux sur les routes, et cette espèce du petit Sardanapale de

Porte-Saint-Martin qu'on appelait Cardailhac répétait toujours: «Il y a

de quoi faire,» heureux de jeter l'or à la volée comme des poignées de

semailles, d'avoir à brasser une mise en scène de cinquante lieues,

toute cette Provence, dont ce Parisien forcené était originaire et

connaissait à fond les ressources en pittoresque.

Dépossédée de ses fonctions, la vieille maman ne se montrait plus guère,

s'occupait seulement de la ferme et de son malade, effarée par cette

foule de visiteurs, ces domestiques insolents qu'on ne distinguait pas

de leurs maîtres, ces femmes à l'air effronté et coquet, ces vieux rasés

qui ressemblent à de mauvais prêtres, tous ces fous se poursuivant la

nuit dans les couloirs à coups d'oreillers, d'éponges mouillées, de

glands de rideaux, qu'ils arrachaient pour en faire des projectiles. Le

soir, elle n'avait plus son fils, il était obligé de rester avec ses

invités dont le nombre augmentait à mesure qu'approchaient les fêtes;

pas même la ressource de causer de ses petits-enfants avec «Monsieur

Paul» que Jansoulet, toujours bonhomme, un peu gêné par le sérieux de

son ami, avait envoyé passer ces quelques jours près de ses frères. Et

la soigneuse ménagère à qui l'on venait à chaque instant arracher ses

clefs pour du linge, pour une chambre, de l'argenterie de renfort à

donner, pensant à ses belles piles de surtouts ouvrés, au saccagement du

ses dressoirs, de ses crédences, se rappelant l'état où le passage de

l'ancien bey avait laissé le château, dévasté comme par un cyclone,

disait dans son patois en mouillant fiévreusement le lin de sa

quenouille:

«Que le feu de Dieu les brûle les beys et puis les beys!»

Enfin il arriva le jour, ce jour fameux dont on parle encore aujourd'hui

dans tout le pays de là-bas. Oh! vers trois heures de l'après-midi,

après un déjeuner somptueux présidé cette fois par la vieille mère avec

une cambrésine neuve à sa coiffe, et où s'étaient assis, à côté de

célébrités parisiennes, des préfets, des députés, tous en tenue, l'épée

au flanc, des maires en écharpes, de bons curés rasés de frais, lorsque

Jansoulet, en habit noir et cravate blanche, entouré de ses convives,

sortit sur le perron et qu'il vit dans ce cadre splendide de nature

pompeuse, au milieu des drapeaux, des arcs, des trophées, ce

fourmillement de têtes, ce flamboiement de costumes s'étageant sur les

pentes, au tournant des allées; ici, groupées en corbeilles sur une

pelouse, les plus jolies filles d'Arles, dont les petites têtes mates

sortaient délicatement des fichus de dentelles; au-dessous, la farandole

de Barbantane, ses huit tambourins en queue, prête à partir, les mains

enlacées, rubans au vent, chapeau sur l'oreille, la _raillole_ rouge

autour des reins; plus bas, dans la succession des terrasses, les

orphéons alignés tout noirs sous leurs casquettes éclatantes, le

porte-bannière en avant, grave, convaincu, les dents serrées, tenant

haut sa hampe ouvragée; plus bas encore, sur un vaste rond-point

transformé en cirque de combat, des taureaux noirs entravés et les

gauchos camarguais sur leurs petits chevaux à longue crinière blanche,

les houzeaux par-dessus les genoux, au poing le trident levé; après,

encore des drapeaux, des casques, des baïonnettes, comme cela jusqu'à

l'arc triomphal de l'entrée; puis, à perte de vue, de l'autre côté du

Rhône, sur lequel deux compagnies du train venaient de jeter un pont

de bateaux pour arriver de la gare en droite ligne à Saint-Romans, une

foule immense, des villages entiers dévalant par toutes les côtes,

s'entassant sur la route de Giffas dans une montée de cris et de

poussière, assis au bord des fossés, grimpés sur les ormes, empilés sur

les charrettes, formidable haie vivante du cortège; par là-dessus un

large soleil blanc épandu dont un vent capricieux envoyait les flèches

dans toutes les directions, au cuivre d'un tambourin, à la pointe d'un

trident, à la frange d'une bannière, et le grand Rhône fougueux et libre

emportant à la mer le tableau mouvant de cette fête royale. En face de

ces merveilles, ou tout l'or de ses coffres resplendissait, le Nabab eut

un mouvement d'admiration et d'orgueil.

«C'est beau...» dit-il en pâlissant, et derrière lui sa mère, pâle, elle

aussi, mais d'une indicible épouvante, murmura:

«C'est trop beau pour un homme... On dirait que c'est Dieu qui vient.»

Le sentiment de la vieille paysanne catholique était bien celui

qu'éprouvait vaguement tout ce peuple amassé sur les routes comme pour

le passage d'une Fête-Dieu gigantesque, et à qui ce prince d'Orient

venant voir un enfant du pays rappelait des légendes de rois Mages,

l'arrivée de Gaspard le Maure apportant au fils du charpentier la myrrhe

et la couronne en tiare.

Au milieu des félicitations émues dont Jansoulet était entouré,

Cardailhac, triomphant et suant, qu'on n'avait pas vu depuis le matin,

apparut tout à coup:

«Quand je vous disais qu'il y avait de quoi faire!... Hein?... Est-ce

chic?... En voilà une figuration... Je crois que nos Parisiens

payeraient cher pour assister à une première comme celle-là.»

Et baissant la voix à cause de la mère qui était tout près:

«Vous avez vu nos Arlésiennes?... Non, regardez-les mieux... la

première, celle qui est en avant pour offrir le bouquet.

--Mais c'est Amy Férat.

--Parbleu! vous sentez bien, mon cher, que si le bey jette son mouchoir

dans ce tas de belles filles, il faut qu'il y en ait une au moins pour

le ramasser... Elles n'y comprendraient rien, ces innocentes?... Oh!

j'ai pensé à tout, vous verrez... C'est monté, réglé comme à la scène.

Côté ferme, côté jardin.»

Ici, pour donner une idée de son organisation parfaite, le directeur

leva sa canne; aussitôt son geste répété courut du haut en bas du parc,

faisant éclater à la fois tous les orphéons, toutes les fanfares, tous

les tambourins unis dans le rhythme majestueux du chant populaire

méridional: _Grand Soleil de la Provence_. Les voix, les cuivres

montaient dans la lumière, gonflant les oriflammes, agitant la farandole

qui commençait à onduler, à battre ses premiers entrechats sur place,

tandis qu'à l'autre bord du fleuve une rumeur courait comme une brise,

sans doute la crainte que le bey fût arrivé subitement d'un autre côté.

Nouveau geste du directeur, et l'immense orchestre s'apaisa, plus

lentement cette fois, avec des retards, des fusées de notes égarées dans

le feuillage; mais on ne pouvait exiger davantage d'une figuration de

trois mille personnes.

A ce moment les voitures s'avançaient, les carrosses de gala qui avaient

servi aux fêtes de l'ancien bey, deux grands chars rose et or à la mode

de Tunis, que la mère Jansoulet avait soignés comme des reliques et qui

portaient de la remise avec leurs panneaux peints, leurs tentures et

leurs crépines d'or, aussi brillants, aussi neufs qu'au premier jour. Là

encore l'ingéniosité de Cardailhac s'était exercée librement, attelant

aux guides blanches au lieu des chevaux un peu lourds pour ces

fragilités d'aspect et de peintures, huit mules coiffées de noeds, de

pompons, de sonnailles d'argent et caparaçonnées de la tête aux pieds de

ces merveilleuses sparteries dont la Provence semble avoir emprunté aux

Maures et perfectionné l'art délicat. Si le bey n'était pas content,

alors!

Le nabab, tome I · 第 14 / 16 段