M. Noël, seul, tranchait par son ton familier et la vivacité de ses

reparties. En voilà un qui ne se gêne pas pour appeler les choses par

leur nom. C'est ainsi qu'il disait tout haut à M. Francis, d'un bout à

l'autre du salon: «Dis donc, Francis, ton vieux filou nous a encore tiré

une carotte cette semaine...» Et comme l'autre se rengorgeait d'un air

digne, M. Noël s'est mis à rire: «T'offusque pas, ma vieille... Le

coffre est solide... Vous n'en viendrez jamais à bout.» Et c'est alors

qu'il nous a raconté le prêt des quinze millions dont j'ai parlé plus

haut.

Cependant je m'étonnais de ne voir faire aucun préparatif pour ce souper

que mentionnaient les cartes d'invitation, et je manifestais tout bas

mon inquiétude à une de mes charmantes nièces qui me répondit:

«On attend M. Louis.

--M. Louis?...

--Comment! Vous ne connaissez pas M. Louis, le valet de chambre du duc

de Mora?»

On m'apprit alors ce qu'était cet influent personnage dont les préfets,

les sénateurs, même les ministres recherchent la protection, et qui

doit la leur faire payer salé, puisqu'avec ses douze cents francs

d'appointements chez le duc, il a économisé vingt-cinq mille livres de

rente, qu'il a ses demoiselles en pension au Sacré-Coeur, son garçon

au collège Bourdaloue, et un chalet en Suisse où toute la famille va

s'installer aux vacances.

Le personnage arriva par là-dessus; mais rien dans son physique n'aurait

fait deviner cette position unique à Paris. Pas de majesté dans la

tournure, un gilet boutonné jusqu'au col, l'air chafouin et insolent, et

une façon de parler sans remuer les lèvres, bien malhonnête pour ceux

qui vous écoutent.

Il salua l'assemblée d'un léger mouvement de tête, tendit un doigt à

M. Noël, et nous étions là à nous regarder, glacés par ses grandes

manières, quand une porte s'ouvrit au fond et le souper nous apparut

avec toutes sortes de viandes froides, des pyramides de fruits, des

bouteilles de toutes les formes, sous les feux de deux candélabres.

«Allons, messieurs, la main aux dames...»

En une minute nous voici installés, ces dames assises avec les plus

âgés ou les plus conséquents de nous tous, les autres debout, servant,

bavardant, buvant dans tous les verres, piquant un morceau dans toutes

les assiettes. J'avais M. Francis pour voisin, et je dus entendre

ses rancunes contre M. Louis, dont il jalousait la place si belle en

comparaison de celle qu'il occupait chez son décavé de la noblesse.

«C'est un parvenu, me disait-il tout bas... Il doit sa fortune à sa

femme, à Madame Paul.»

Il paraît que cette Madame Paul est une femme de charge, depuis vingt

ans chez le duc, et qui s'entend comme personne à lui fabriquer une

certaine pommade pour des incommodités qu'il a. Mora ne peut pas s'en

passer. Voyant cela, M. Louis a fait la cour à cette vieille dame, l'a

épousée quoique bien plus jeune qu'elle; et afin de ne pas perdre sa

garde-malade aux pommades, l'Excellence a pris le mari pour valet de

chambre. Au fond, malgré ce que je disais à M. Francis, moi je trouvais

ça très bien et conforme à la plus saine morale puisque le maire et

le curé y ont passé. D'ailleurs, cet excellent repas, composé de

nourritures fines et très chères que je ne connaissais pas même de nom,

m'avait bien disposé l'esprit à l'indulgence et à la bonne humeur. Mais

tout le monde n'était pas dans les mêmes dispositions, car j'entendais

de l'autre côté de la table la voix de basse-taille de M. Barreau qui

grondait:

«De quoi se mêle-t-il? Est-ce que je mets le nez dans son service?

D'abord c'est Bompain que ça regarde et pas lui... Et puis, quoi!

Qu'est-ce qu'on me reproche? Le boucher m'envoie cinq paniers de viande

tous les matins. Je n'en use que deux, je lui revends les trois autres.

Quel est le chef qui ne fait pas ça? Comme si, au lieu de venir

espionner dans mon sous-sol, il ne ferait pas mieux de veiller au grand

coutage de là-haut. Quand je pense qu'en trois mois la clique du premier

a fumé pour vingt-huit mille francs de cigares... Vingt-huit mille

francs! Demandez à Noël si je mens. Et au second, chez madame, c'est

là qu'il y en a un beau gâchis de linge, de robes jetées au bout d'une

fois, des bijoux à poignées, des perles qu'on écrase en marchant. Oh!

mais, attends un peu, je te le repincerai ce petit monsieur-là.»

Je compris qu'il s'agissait de M. de Géry, ce jeune secrétaire du Nabab

qui vient souvent à la _Territoriale_, où il est toujours à farfouiller

dans les livres. Très poli certainement, mais un garçon très fier qui ne

sait pas se faire valoir. Ça n'a été autour de la table qu'un concert de

malédictions contre lui. M. Louis lui-même a pris la parole à ce sujet

avec son grand air:

«Chez nous, mon cher monsieur Barreau, le cuisinier a eu tout récemment

une histoire dans le genre de la vôtre avec le chef de cabinet de Son

Excellence qui s'était permis de lui faire quelques observations sur la

dépense. Le cuisinier est monté chez le duc dare-dare en tenue d'office,

et la main sur le cordon de son tablier: «Que votre Excellence choisisse

entre monsieur et moi...» Le duc n'a pas hésité. Des chefs de cabinet

on en trouve tant qu'on en veut; tandis que les bons cuisiniers, on les

connaît. Il y en a quatre en tout dans Paris... Je vous compte, mon cher

Barreau... Nous avons congédié notre chef de cabinet en lui donnant une

préfecture de première classe comme consolation; mais nous avons gardé

notre chef de cuisine.

--Ah! voilà... dit M. Barreau, qui jubilait d'entendre cette histoire...

Voilà ce que c'est de servir chez un grand seigneur... Mais les parvenus

sont les parvenus, qu'est-ce que vous voulez?

--Et Jansoulet n'est que ça, ajouta M. Francis en tirant ses

manchettes... Un homme qui a été portefaix à Marseille.»

La-dessus, M. Noël prit la mouche.

«Hé! là-bas, vieux Francis, vous êtes tout de même bien content de

l'avoir pour payer vos cuites de bouillotte, le portefaix de la

Cannebière... On t'en collera des parvenus comme nous, qui prêtent des

millions aux rois et que les grands seigneurs comme Mora ne rougissent

pas d'admettre à leur table...

--Oh! à la campagne,» ricana M. Francis en faisant voir sa vieille dent.

L'autre se leva, tout rouge, il allait se fâcher, mais M. Louis fit

signe avec la main qu'il avait quelque chose à dire et M. Noël s'assit

tout de suite, mettant comme nous tous son oreille en cornet pour ne

rien perdre des augustes paroles.

«C'est vrai, disait le personnage, parlant du bout des lèvres et

sirotant son vin à petits coups, c'est vrai que nous avons reçu le Nabab

à Grandbois l'autre semaine. Il s'est même passé quelque chose de très

amusant... Nous avons beaucoup de champignons dans le second parc, et

Son Excellence s'amuse quelquefois à en ramasser. Voilà qu'à dîner on

sert un grand plat d'oranges. Il y avait là, chose... machin... comment

donc... Marigny, le ministre de l'intérieur, Monpavon, et votre maître,

mon cher Noël. Les champignons font le tour de la table, ils avaient

bonne mine, ces messieurs, en remplissent leurs assiettes, excepté M.

le duc qui ne les digère pas et croit par politesse devoir dire à ses

invités: «Oh! vous savez, ce n'est pas que je me méfie. Ils sont très

sûrs... C'est moi-même qui les ai cueillis.

--Sapristi! dit Monpavon en riant, alors, mon cher Auguste, permettez

que je n'y goûte pas.» Marigny, moins familier, regardait son assiette

de travers.

«Mais si, Monpavon, je vous assure... ils ont l'air très sains ces

champignons. Je regrette vraiment de n'avoir plus faim.»

Le duc restait très sérieux.

«Ah ça! monsieur Jansoulet, j'espère bien que vous n'allez pas me faire

cet affront, vous aussi. Des champignons choisis par moi.

--Oh! Excellence, comment donc!... Mais les yeux fermés.»

Vous pensez s'il avait de la veine, ce pauvre Nabab, pour la première

fois qu'il mangeait chez nous. Duperron, qui servait en face de lui,

nous à raconté ça à l'office. Il paraît qu'il n'y avait rien de plus

comique que de voir le Jansoulet se bourrer de champignons en roulant

des yeux épouvantés, pendant que les autres le regardaient curieusement

sans toucher à leurs assiettes. Il en suait, le malheureux! Et ce qu'il

y a de plus fort, c'est qu'il en a repris, il a eu le courage d'en

reprendre. Seulement il se fourrait des verrées de vin comme un maçon,

entre chaque bouchée... Eh bien! voulez-vous que je vous dise? C'est

très malin ce qu'il a fait là; et ça ne m'étonne plus maintenant que

ce gros bouvier soit devenu le favori des souverains. Il sait où les

flatter, dans les petites prétentions qu'on n'avoue pas... Bref, le duc

est toqué de lui depuis ce jour.»

Cette historiette fit beaucoup rire, et dissipa les nuages assemblés par

quelques paroles imprudentes. Et alors, comme le vin avait délié les

langues, que chacun se connaissait mieux, on posa les coudes sur la

table et l'on se mit à parler des maîtres, des places où l'on avait

servi, de ce qu'on y avait vu de drôle. Ah! j'en ai entendu de ces

aventures, j'en ai vu défiler de ces intérieurs. Naturellement j'ai

fait aussi mon petit effet avec l'histoire de mon garde-manger à la

_Territoriale_, l'époque où je mettais mon fricot dans la caisse vide,

ce qui n'empêchait pas notre vieux caissier, très formaliste, de changer

le mot de la serrure tous les deux jours, comme s'il y avait eu dedans

tous les trésors de la Banque de France. M. Louis a paru prendre

plaisir à mon anecdote. Mais le plus étonnant, ça été ce que le petit

Bois-l'Héry, avec son accent de voyou parisien, nous a raconté du ménage

de ses maîtres...

Marquis et marquise de Bois-l'Héry, deuxième étage, boulevard Haussmann.

Un mobilier comme aux Tuileries, du satin bleu sur tous les murs,

des chinoiseries, des tableaux, des curiosités, un vrai musée, quoi!

débordant jusque sur le palier. Service très calé: six domestiques,

l'hiver livrée marron, l'été livrée nankin. On voit ces gens-là partout,

aux petits lundis, aux courses, aux premières représentations, aux bals

d'ambassade, et toujours leur nom dans les journaux avec une remarque

sur les belles toilettes de madame et le chic épatant de monsieur...

Eh bien! tout ça n'est rien du tout que du fla-fla, du plaqué, de

l'apparence, et quand il manque cent sous au marquis, personne ne les

lui prêterait sur ses possessions... Le mobilier est loué à la quinzaine

chez Fitily, le tapissier des cocottes. Les curiosités, les tableaux

appartiennent au vieux Schwalbach, qui adresse là ses clients et leur

fait payer doublement cher parce qu'on ne marchande pas quand on croit

acheter à un marquis, à un amateur. Pour les toilettes de la marquise,

la modiste et la couturière les lui fournissent à l'oeil chaque saison,

lui font porter les modes nouvelles, un peu cocasses parfois, mais que

la société adopte ensuite parce que madame est très belle femme encore

et réputée pour l'élégance; c'est ce qu'on appelle une _lanceuse_.

Enfin, les domestiques! Provisoires comme le reste, changés tous les

huit jours au gré du bureau de placement qui les envoie là faire

un stage pour les places sérieuses. Si l'on n'a ni répondants, ni

certificats, qu'on tombe de prison ou d'ailleurs, Glanand, le grand

placier de la rue de la Paix, vous expédie boulevard Haussmann. On

sert une, deux semaines, le temps d'acheter les bons renseignements du

marquis, qui, bien entendu, ne vous paye pas et vous nourrit à peine;

car dans cette maison-là les fourneaux de la cuisine restent froids la

plupart du temps, Monsieur et Madame s'en allant dîner en ville presque

tous les soirs ou dans des bals où l'on soupe. C'est positif qu'il y a

des gens à Paris qui prennent le buffet au sérieux et font le premier

repas de leur journée passé minuit. Aussi les Bois-l'Héry sont

renseignés sur les maisons à buffet. Ils vous diront qu'on soupe très

bien à l'ambassade d'Autriche, que l'ambassade d'Espagne néglige un peu

les vins, et que c'est encore aux Affaires étrangères qu'on trouve les

meilleurs chaud-froid de volailles. Et voilà la vie de ce drôle de

ménage. Rien de ce qu'ils ont ne tient sur eux, tout est faufilé,

attaché par des épingles. Un coup de vent, et tout s'envole. Mais au

moins ils sont sûrs de ne rien perdre. C'est ça qui donne au marquis

cet air blagueur de père Tranquille qu'il a en vous regardant, les deux

mains dans ses poches, comme pour vous dire: «Eh ben, après? qu'est-ce

qu'on peut me faire?»

Et le petit groom, dans l'attitude susdite, avec sa tête d'enfant

vieillot et vicieux, imitait si bien son patron qu'il me semblait le

voir lui-même au milieu de notre conseil d'administration, planté devant

le gouverneur et l'accablant de ses plaisanteries cyniques. C'est égal,

il faut avouer que Paris est une fièrement grande ville pour qu'on

puisse y vivre ainsi quinze ans, vingt ans d'artifices, de ficelles, de

poudre aux yeux, sans que tout le monde vous connaisse, et faire encore

une entrée triomphante dans un salon derrière son nom crié à toute

volée: «Monsieur le marquis de Bois-l'Héry.»

Non, voyez-vous, ce qu'on apprend de choses dans une soirée de

domestiques; ce que la société parisienne est curieuse à regarder ainsi

par le bas, par les sous-sols, il faut y être allé pour le croire.

Ainsi, me trouvant entre M. Francis et M. Louis, voici un petit bout de

conversation confidentielle que j'ai saisi sur le sire de Monpavon. M.

Louis disait:

«Vous avez tort, Francis, vous êtes en fends en ce moment. Vous devriez

en profiter pour rendre cet argent au Trésor.

--Qu'est-ce que vous voulez? répondait M. Francis d'un air malheureux...

Le jeu nous dévore.

--Oui, je sais bien. Mais prenez garde. Nous ne serons pas toujours là.

Nous pouvons mourir, descendre du pouvoir. Alors on vous demandera des

comptes là-bas. Et ce sera terrible...»

J'avais bien souvent entendu chuchoter cette histoire d'un emprunt forcé

de deux cent mille francs que le marquis aurait fait à l'État, du temps

qu'il était receveur général; mais le témoignage de son valet de chambre

était pire que tout... Ah! si les maîtres se doutaient de ce que savent

les domestiques, de tout ce qu'on raconte à l'office, s'ils pouvaient

voir leur nom traîner au milieu des balayures d'appartement et des

détritus de cuisine, jamais ils n'oseraient plus seulement dire: «Fermez

la porte» ou «attelez.» Voilà, par exemple, le docteur Jenkins, la plus

riche clientèle de Paris, dix ans de ménage avec une femme magnifique,

recherchée partout; il a eu beau tout faire pour dissimuler sa

situation, annoncer à l'anglaise son mariage dans les journaux,

n'admettre chez lui que des domestiques étrangers sachant à peine trois

mots de français. Avec ces trois mots, assaisonnés de jurons du faubourg

et de coups de poing sur la table, son cocher Joë, qui le déteste, nous

a raconté toute son histoire pendant le souper.

«Elle va claquer, son Irlandaise, sa vraie... Savoir maintenant s'il

épousera l'autre. Quarante-cinq ans, mistress Maranne, et pas un

schelling... Faut voir comme elle a peur d'être lâchée... L'épousera,

l'épousera pas... kss... kss... nous allons rire.» Et plus on le faisait

boire, plus il en racontait, traitant sa malheureuse maîtresse comme

la dernière des dernières... Moi j'avoue qu'elle m'intéressait, cette

fausse madame Jenkins, qui pleure dans tous les coins, supplie son amant

comme le bourreau et court le risque d'être plantée là, quand toute la

société la croit mariée, respectable, établie. Les autres ne faisaient

qu'en rire, les femmes surtout. Dame! c'est amusant quand on est en

condition de voir que ces dames de la haute ont leurs affronts aussi et

des tourments qui les empêchent de dormir.

Notre tablée présentait à ce moment le coup d'oeil le plus animé, un

cercle de figures joyeuses tendues vers cet Irlandais qui avait le

pompon pour son anecdote. Cela excitait des envies; on cherchait, on

ramassait dans sa mémoire ce qu'il pouvait y traîner de vieux scandales,

d'aventures de maris trompés, de ces faits intimes vidés a la table de

cuisine avec les fonds de plats et les fonds de bouteilles. C'est que le

champagne commençait à faire des siennes parmi les convives. Joë voulait

danser une gigue sur la nappe. Les dames, au moindre mot un peu gai,

se renversaient avec des rires aigus de personnes qu'on chatouille,

laissant traîner leurs jupons brodés sous la table pleine de débris

de victuailles et de graisses répandues. M. Louis s'était retiré

discrètement. On remplissait les verres sans les vider; une femme de

charge trempait dans le sien rempli d'eau un mouchoir dont elle se

baignait le front, parce que la tête lui tournait, disait-elle. Il était

temps que cela finît; et de fait une sonnette électrique, carillonnant

dans le couloir, nous avertissait que le valet de pied, de service au

théâtre, venait appeler les cochers. Là-dessus Monpavon porta un toast

au maître de la maison en le remerciant de sa petite soirée. M. Noël

annonça qu'il la recommencerait à Saint-Romans, pour les fêtes du bey,

où la plupart des assistants seraient probablement invités. Et j'allais

me lever à mon tour, assez habitué aux repas de corps pour savoir qu'en

pareille occasion le plus vieux de l'assemblée est tenu de porter une

santé aux dames, quand la porte s'ouvrit brusquement, et un grand

valet de pied tout crotté, un parapluie ruisselant à la main, suant,

essoufflé, nous cria, sans respect pour la compagnie:

«Mais arrivez donc, tas de «mufes...» qu'est-ce que vous fichez là?...

Quand on vous dit que c'est fini.»

XI

LES FÊTES DU BEY

Dans les régions du Midi, de civilisation lointaine, les châteaux

historiques encore debout sont rares. A peine de loin en loin quelque

vieille abbaye dresse-t-elle au flanc des collines sa façade tremblante

et démembrée, percée de trous qui ont été des fenêtres et dont

l'ouverture ne regarde plus que le ciel, monument de poussière calciné

de soleil, datant de l'époque des croisades ou des cours d'amour, sans

un vestige de l'homme parmi ses pierres où le lierre ne grimpe même

plus, ni l'acanthe, mais qu'embaument les lavandes sèches et les

férigoules. Au milieu de toutes ces ruines, le château du Saint-Romans

fait une illustre exception. Si vous avez voyagé dans le Midi, vous

l'avez vu et vous allez le revoir tout de suite. C'est entre Valence et

Montélimart, dans un site où la voie ferrée court à pic tout le long du

Rhône, au bas des riches coteaux de Beaume, de Raucoule, de Mercurol,

tout le cru brûlant de l'Ermitage répandu sur cinq lieues de ceps

serrés, alignés, dont les plantations moutonnent aux yeux, dégringolent

jusque dans le fleuve, vert et plein d'îles à cet endroit comme le Rhin

du côté de Bâle, mais avec un coup de soleil que le Rhin n'a jamais eu.

Saint-Romans est en face sur l'autre rive; et, malgré la rapidité de

la vision, la lancée à toute vapeur des wagons qui semblent vouloir à

chaque tournant se précipiter rageusement dans le Rhône, le château est

si vaste, se développe si bien sur la côte voisine qu'en apparence

il suit la course affolée du train et fixe à jamais dans vos yeux le

souvenir de ses rampes, de ses balustres, de son architecture italienne,

deux étages assez bas surmontés d'une terrasse à colonnettes, flanqués

de deux pavillons coiffés d'ardoise et dominant les grands talus où

l'eau des cascades rebondit, le lacis des allées sablées et remontantes,

la perspective des immenses charmilles terminées par quelque statue

blanche qui se découpe dans le bleu comme sur le fond lumineux d'un

vitrail. Tout en haut, au milieu de vastes pelouses dont la verdure

éclate ironiquement sous l'ardent climat, un cèdre gigantesque étage ses

verdures crêtées aux ombres flottantes et noires, silhouette exotique

qui fait songer, debout devant cette ancienne demeure d'un fermier

général du temps de Louis XIV, à quelque grand nègre portant le parasol

d'un gentilhomme de la cour.

De Valence à Marseille, dans toute la vallée du Rhône, Saint-Romans de

Bellaigue est célèbre comme un palais de fées; et c'est bien une vraie

féerie dans ces pays brûlés de mistral que cette oasis de verdure et de

belle eau jaillissante.

«Quand je serai riche, maman, disait Jansoulet tout gamin à sa mère

qu'il adorait, je te donnerai Saint-Romans de Bellaigue.»

Et comme la vie de cet homme semblait l'accomplissement d'un conte des

_Mille et une Nuits_, que tous ses souhaits se réalisaient, même les

plus disproportionnés, que ses chimères les plus folles venaient

s'allonger devant lui, lécher ses mains ainsi que des barbets familiers

et soumis, il avait acheté Saint-Romans, pour l'offrir à sa mère, meublé

à neuf et grandiosement restauré. Quoiqu'il y eut dix ans de cela, la

brave femme ne s'était pas encore faite à cette installation splendide.

«C'est le palais de la reine Jeanne que tu m'as donné, mon pauvre

Bernard, écrivait-elle à son fils; jamais je n'oserai habiter là.» Elle

n'y habita jamais, en effet, s'étant logée dans la maison du régisseur,

un pavillon de construction moderne placé tout au bout de la propriété

d'agrément pour surveiller les communs et la ferme, les bergeries et

les _moulins d'huile_, avec leur horizon champêtre de blés en meules,

d'oliviers et de vignes s'étendant sur le plateau à perte de vue. Au

grand château elle se serait crue prisonnière dans une de ces demeures

enchantées où le sommeil vous prend en plein bonheur et ne vous quitte

plus de cent ans. Ici du moins, la paysanne qui n'avait jamais pu

s'habituer à cette fortune colossale, venue trop tard, de trop loin et

en coup de foudre, se sentait rattachée à la réalité par le va-et-vient

des travailleurs, la sortie et la rentrée des bestiaux, leurs promenades

vers l'abreuvoir, toute cette vie pastorale qui l'éveillait au chant

accoutumé des coqs, aux cris aigus des paons, et lui faisait descendre

avant l'aube l'escalier en vrille du pavillon. Elle ne se considérait

que comme dépositaire de ce bien magnifique, qu'elle gardait pour le

compte de son fils et voulait lui rendre en bon état, le jour où, se

trouvant assez riche, fatigué de vivre chez les _Turs_, il viendrait,

selon sa promesse, demeurer avec elle sous les ombrages de Saint-Romans.

Aussi quelle surveillance universelle et infatigable.

Le nabab, tome I · 第 13 / 16 段