les temps si proches qui déjà lui faisaient un passé, charmeur et
mélancolique comme tous les passés. Elle était bien seule dans la vie,
la petite Félicia. Le jeudi, quand on criait les noms au parloir,
personne pour elle; excepté de temps en temps une bonne dame un peu
ridicule, une ancienne danseuse, disait-on, que Félicia appelait la Fée.
Elle avait ainsi des surnoms pour tous ceux qu'elle affectionnait et
qu'elle transformait dans son imagination. Pendant les vacances on se
voyait. Madame Joyeuse, tout en refusant d'envoyer Aline dans l'atelier
de M. Ruys, invitait Félicia pour des journées entières, journées bien
courtes, entremêlées de travail, de musique, de rêves à deux, de jeunes
causeries en liberté. «Oh! quand elle me parlait de son art, avec cette
ardeur qu'elle mettait à tout, comme j'étais heureuse de l'entendre...
Que de choses j'ai comprises par elle, dont je n'aurais jamais eu aucune
idée! Encore maintenant, quand nous allons au Louvre avec papa, ou à
l'exposition du 1er mai, cette émotion particulière que vous cause une
belle sculpture, un beau tableau, me reporte tout de suite à Félicia.
Dans ma jeunesse elle a représenté l'art, et cela allait bien à sa
beauté, à sa nature un peu décousue mais si bonne, où je sentais quelque
chose de supérieur à moi, qui m'enlevait très haut sans m'intimider...
Elle a cessé de me voir tout à coup... Je lui ai écrit, pas de
réponse... Ensuite la gloire est venue pour elle, pour moi les grands
chagrins, les devoirs absorbants... Et de toute cette amitié, bien
profonde pourtant, puisque je n'en puis parler sans... «trois, quatre,
cinq...» il ne reste plus rien que de vieux souvenirs à remuer comme une
cendre éteinte...»
Penchée sur son travail, la vaillante fille se dépêchait de compter
ses points, d'enfermer son chagrin dans les dessins capricieux de sa
tapisserie, pendant que de Géry, ému d'entendre le témoignage de cette
bouche pure en face des calomnies de quelques gandins évincés ou de
camarades jaloux, se sentait relevé, rendu à la fierté de son amour.
Cette sensation lui parut si douce qu'il revint la chercher très
souvent, non seulement les soirs de leçon, mais d'autres soirs encore,
et qu'il oubliait presque d'aller voir Félicia, pour le plaisir
d'entendre Aline parler d'elle.
Un soir, comme il sortait de chez les Joyeuse, Paul trouva sur le palier
le voisin, M. André, qui l'attendait et prit son bras fébrilement:
«M. de Géry, lui dit-il d'une voix tremblante, avec des yeux flamboyants
derrière leurs lunettes, la seule chose qu'on pût voir de son visage
dans la nuit, j'ai une explication à vous demander. Voulez-vous monter
chez moi un instant?...»
Il n'y avait entre ce jeune homme et lui que des relations banales de
deux habitués de la même maison, qu'aucun autre lien ne rattache, qui
semblent même séparés par une certaine antipathie de nature, de manière
d'être. Quelle explication pouvaient-ils donc avoir ensemble? Il le
suivit fort intrigué.
L'aspect du petit atelier transi sous son vitrage, la cheminée vide,
le vent soufflant comme au dehors et faisant vaciller la bougie, seule
flamme de cette veillée de pauvre et de solitaire reflétée sur des
feuillets épars tout griffonnés, enfin cette atmosphère des endroits
habités où l'âme des habitants se respire, fit comprendre à de Géry
l'abord exalté d'André Maranne, ses longs cheveux rejetés et flottants,
cette apparence un peu excentrique, bien excusable quand on la paye
d'une vie de souffrances et de privations, et sa sympathie alla tout de
suite vers ce courageux garçon dont il devinait d'un coup d'oeil
toutes les fiertés énergiques. Mais l'autre était bien trop ému pour
s'apercevoir de cette évolution. Sitôt la porte refermée, avec l'accent
d'un héros de théâtre s'adressant au traître séducteur:
«Monsieur de Géry, lui dit-il, je ne suis pas encore un Cassandre...»
Et devant la stupéfaction de son interlocuteur:
«Oui, oui, nous nous entendons... J'ai très bien compris ce qui vous
attire chez M. Joyeuse, et l'accueil empressé qu'on vous y fait ne m'a
pas échappé non plus... Vous êtes riche, vous êtes noble, on ne peut
hésiter entre vous et le pauvre poète qui fait un métier ridicule pour
laisser tout le temps d'arriver au succès, lequel ne viendra peut-être
jamais... Mais je ne me laisserai pas voler mon bonheur... Nous nous
battrons, Monsieur, nous nous battrons, répétait-il excité par le
calme pacifique de son rival... J'aime depuis longtemps mademoiselle
Joyeuse... Cet amour est le but, la gaieté et la force d'une existence
très dure, douloureuse par bien des côtés. Je n'ai que cela au monde, et
je préférerais mourir que d'y renoncer.»
Bizarrerie de l'âme humaine! Paul n'aimait pas cette charmante Aline.
Tout son coeur était à une autre. Il y pensait, seulement, comme à une
amie, la plus adorable des amies. Eh bien! l'idée que Maranne s'en
occupait, qu'elle répondait sans doute à cette attention amoureuse, lui
procura le frisson jaloux d'un dépit, et ce fut assez vivement qu'il
demanda si mademoiselle Joyeuse connaissait ce sentiment d'André et
l'avait autorisé de quelque façon à proclamer ainsi ses droits.
«Oui, Monsieur, mademoiselle Élise sait que je l'aime, et avant vos
fréquentés visites...
--Élise... c'est d'Élise que vous parlez?
--Et de qui voulez-vous donc que ce soit?... Les deux autres sont trop
jeunes...»
Il entrait bien dans les traditions de la famille, celui-là. Pour lui,
les vingt ans de Bonne Maman, sa grâce triomphante étaient dissimulés
par un surnom plein de respect et ses attributions providentielles.
Une très courte explication ayant calmé l'esprit d'André Maranne, il
présenta ses excuses à de Géry, le fit asseoir sur le fauteuil en bois
sculpté qui servait à la pose, et leur causerie prit vite un caractère
intime et sympathique, amené par l'aveu si vif du début. Paul confessa
qu'il était amoureux, lui aussi, et qu'il ne venait si souvent chez
M. Joyeuse que pour parler de celle qu'il aimait avec Bonne Maman qui
l'avait connue autrefois.
«C'est comme moi, dit André. Bonne Maman a toutes mes confidences;
mais nous n'avons encore rien osé dire au père. Ma situation est trop
médiocre... Ah! quand j'aurai fait jouer _Révolte_!»
Alors ils parlèrent de ce fameux drame _Révolte!_ auquel il travaillait
depuis six mois, le jour, la nuit, qui lui avait tenu chaud pendant
tout l'hiver, un hiver bien rude, mais dont la magie de la composition
corrigeait les rigueurs dans le petit atelier qu'elle transformait.
C'est là, dans cet étroit espace, que tous les héros de sa pièce
étaient apparus au poète comme des kobolds familiers tombés du toit ou
chevauchant des rayons de lune, et avec eux les tapisseries de haute
lisse, les lustres étincelants, les fonds de parc aux perrons lumineux,
tout le luxe attendu des décors, ainsi que le tumulte glorieux de sa
première représentation dont la pluie criblant le vitrage, les écriteaux
qui claquaient sur la porte figuraient pour lui les applaudissements,
tandis que le vent, passant en bas dans le triste chantier de
démolitions avec un bruit de voix flottantes apportées de loin et loin
remportées, ressemblait à la rumeur des loges ouvertes sur le couloir et
laissant circuler le succès parmi les caquetages et l'étourdissement de
la foule. Ce n'était pas seulement la gloire et l'argent qu'elle devait
lui procurer, cette bienheureuse pièce, mais quelque chose de plus
précieux encore. Aussi avec quel soin il feuilletait le manuscrit en
cinq gros cahiers tout de bleu recouverts, de ces cahiers comme la
Levantine en étalait sur le divan de ses siestes et qu'elle marquait de
son crayon directorial.
Paul s'étant, à son tour, rapproché de la table, afin d'examiner le
chef-d'oeuvre, son regard fut attiré par un portrait de femme richement
encadré, et qui, si près du travail de l'artiste, semblait être là pour
y présider... Élise, sans doute?... Oh! non, André n'avait pas encore
le droit de sortir de son entourage protecteur le portrait de sa petite
amie... C'était une femme d'une quarantaine d'années, l'air doux,
blonde, et d'une grande élégance. En là voyant, de Géry ne put retenir
une exclamation.
«Vous la connaissez? fit André Maranne.
--Mais oui... madame Jenkins, la femme du docteur Irlandais. J'ai soupé
chez eux cet hiver.
--C'est ma mère...» Et le jeune homme ajouta sur un ton plus bas:
«Madame Maranne a épousé en secondes noces le docteur Jenkins... Vous
êtes surpris, n'est-ce pas, de me voir dans cette détresse quand mes
parents vivent au milieu du luxe?... Mais, vous savez, les hasards de
la famille groupent parfois ensemble des natures si différentes... Mon
beau-père et moi nous n'avons pu nous entendre... Il voulait faire de
moi un médecin, tandis que je n'avais de goût que pour écrire. Alors,
afin d'éviter des débats continuels dont ma mère souffrait, j'ai préféré
quitter la maison et tracer mon sillon tout seul, sans le secours de
personne... Rude affaire! les fonds manquaient... Toute la fortune est à
ce... à M. Jenkins... Il s'agirait de gagner sa vie, et vous n'ignorez
pas comme c'est une chose difficile pour des gens tels que nous,
soi-disant bien élevés... Dire que, dans tout l'acquis de ce qu'on est
convenu d'appeler une éducation complète, je n'ai trouvé que ce jeu
d'enfant à l'aide duquel je pouvais espérer gagner mon pain. Quelques
économies, ma bourse de jeune homme, m'ont servi à acheter mes premiers
outils, et je me suis installé bien loin, tout au bout de Paris, pour
ne pas gêner mes parents. Entre nous, je crois que je ne ferai jamais
fortune dans la photographie. Les premiers temps surtout ont été d'un
dur... Il ne venait personne, ou, si par hasard quelque malheureux
montait, je le manquais, je le répandais sur ma plaque en un mélange
blafard et vague comme une apparition. Un jour, dans tout le
commencement, il m'est arrivé une noce, la mariée tout en blanc, le
marié avec un gilet... comme ça!... Et tous les invités dans des gants
blancs qu'ils tenaient à conserver sur leur portrait pour la rareté du
fait... Non, j'ai cru que je deviendrais fou... Ces figures noires, les
grandes taches blanches de la robe, des gants, des fleurs d'oranger, la
malheureuse mariée en reine des Niams-Niams sous sa couronne qui fondait
dans ses cheveux... Et tous si pleins de bonne volonté, d'encouragements
pour l'artiste... Je les ai recommencées au moins vingt fois, tenus
jusqu'à cinq heures du soir. Ils ne m'ont quitté qu'à la nuit pour
aller dîner. Voyez-vous cette journée de noces passée dans une
photographie...»
Pendant qu'André lui racontait avec cette bonne humeur les tristesses de
sa vie, Paul se rappelait la sortie de Félicia à propos des bohèmes et
tout ce qu'elle disait à Jenkins sur ces courages exaltés, avides de
privations et d'épreuves. Il songeait aussi à la passion d'Aline pour
son cher Paris dont il ne connaissait, lui, que les excentricités
malsaines, tandis que la grande ville cachait dans ses replis tant
d'héroïsmes inconnus et de nobles illusions. Cette impression déjà
ressentie à l'abri de la grosse lampe des Joyeuse, il l'avait peut-être
plus vive dans ce milieu moins tiède, moins tranquille, où l'art mettait
en plus son incertitude désespérée ou glorieuse; et c'est le coeur
touché qu'il écoutait André Maranne lui parler d'Élise, de l'examen si
long à passer, de la photographié difficile, de tout cet imprévu de sa
vie, qui cesserait certainement «quand il aurait fait jouer _Révolte_,»
un adorable sourire accompagnant sur les lèvres du poète cet espoir si
souvent formulé et qu'il se dépêchait de railler lui-même comme pour
ôter aux autres le droit de le faire.
X
MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU.--LES DOMESTIQUES
Vraiment la fortune à Paris a des tours de roue vertigineux!
Avoir vu la _Caisse territoriale_ comme je l'ai vue, des pièces sans
feu, jamais balayées, le désert avec sa poussière, haut de ça de protêts
sur les bureaux, tous les huit jours une affiche de vente à la porte,
mon fricot répandant là-dessus l'odeur d'une cuisine pauvre; puis
assister maintenant à la reconstitution de notre Société dans ses salons
meublés à neuf, où je suis chargé d'allumer des feux de ministère,
au milieu d'une foule affairée, des coups de sifflet, des sonnettes
électriques, des piles d'écus qui s'écroulent, cela tient du prodige. Il
faut que je me regarde moi-même pour y croire, que j'aperçoive dans une
glace mon habit gris de fer, rehaussé d'argent, ma cravate blanche,
ma chaîne d'huissier comme j'en avais une à la Faculté les jours de
séance... Et dire que pour opérer cette transformation, pour ramener
sur nos fronts la gaieté mère de la concorde, rendre à notre papier sa
valeur décuplée, à notre cher gouverneur l'estime et la confiance dont
il était si injustement privé, il a suffi d'un homme, de ce richard
surnaturel que les cent voix de la renommée désignent sous le nom de
Nabab.
Oh! la première fois qu'il est venu dans les bureaux, avec sa belle
prestance, sa figure un peu chiffonnée peut-être, mais si distinguée,
ses manières d'un habitué des cours, à tu et à toi avec tous les princes
d'Orient, enfin ce je ne sais pas quoi d'assuré et de grand que donne
l'immense fortune, j'ai senti mon coeur se fondre dans mon gilet à deux
rangs de boutons. Ils auront beau dire avec leurs grands mots d'égalité,
de fraternité, il y a des hommes qui sont tellement au-dessus des autres
qu'on voudrait s'aplatir devant eux, trouver des formules d'adoration
nouvelles pour les forcer à s'occuper de vous. Hâtons-nous d'ajouter
que je n'ai eu besoin de rien de semblable pour attirer l'attention du
Nabab. Comme je m'étais levé sur son passage,--ému, mais toujours digne,
on peut se fier à Passajon,--il m'a regardé en souriant et il a dit à
demi-voix au jeune homme qui l'accompagnait: «Quelle bonne tête de...»
puis un mot après que je n'ai pas bien entendu, un mot en _art_, comme
léopard. Pourtant non, ça ne doit pas être cela, je ne me sache pas une
tête de léopard. Peut-être Jean Bart, quoique cependant je ne vois pas
le rapport... Enfin, il a toujours dit: «Quelle bonne tête de...» et
cette bienveillance m'a rendu fier. Du reste, tous ces messieurs sont
avec moi d'une bonté, d'une politesse. Il paraît qu'il y a eu une
discussion à mon sujet dans le conseil pour savoir si on me garderait ou
si l'on me renverrait comme notre caissier, cette espèce de grincheux
qui parlait toujours de «faire fiche» le monde aux galères et qu'on a
prié d'aller fabriquer ailleurs ses devants de chemises économiques.
Bien fait! Ça lui apprendra à être grossier avec les gens.
Pour moi, M. le gouverneur a bien voulu oublier mes paroles un peu vives
en souvenir de mes états de services à la _territoriale_ et ailleurs; et
à la sortie du conseil, il m'a dit avec son accent musical: «Passajon,
vous nous restez.» On se figure si j'ai été heureux, si je me suis
confondu en marques de reconnaissance. Songez donc! Je serais parti avec
mes quatre sous sans espoir d'en gagner jamais d'autres, obligé d'aller
cultiver ma vigne dans ce petit pays de Montbars, bien étroit pour un
homme qui a vécu au milieu de toute l'aristocratie financière de Paris
et des coups de banque qui font les fortunes. Au lieu de cela, me voilà
établi à nouveau dans une place magnifique, ma garde-robe renouvelée, et
mes économies, que j'ai palpées tout un jour, confiées aux bons soins du
gouverneur qui s'est chargé de les faire fructifier. Je crois qu'il s'y
entend à la manoeuvre celui-là. Et pas la moindre inquiétude à avoir.
Toutes les craintes s'évanouissent devant le mot à la mode en ce moment
dans tous les conseils d'administration, dans toutes ses réunions
d'actionnaires, à la Bourse, sur les boulevards, et partout: «le
Nabab est dans l'affaire...» C'est-à-dire l'or déborde, les pires
_combinazione_ sont excellents.
Il est si riche cet homme-là!
Riche à un point qu'on ne peut pas croire. Est-ce qu'il ne vient pas de
prêter de la main à la main quinze millions au bey de Tunis... Je dis
bien, quinze millions. Histoire de faire une niche aux Hemerlingue, qui
voulaient le brouiller avec ce monarque et lui couper l'herbe sous le
pied dans ces beaux pays d'Orient où elle pousse dorée, haute et drue...
C'est un vieux turc que je connais, le colonel Brahim, un de
nos conseils à la _Territoriale_, qui a arrangé cette affaire.
Naturellement, le bey qui se trouvait, paraît-il, à court d'argent de
poche, a été très touché de l'empressement du Nabab à l'obliger, et il
vient de lui envoyer par Brahim une lettre de remercîment dans laquelle
il lui annonce qu'à son prochain voyage à Vichy il passera deux jours
chez lui, à ce beau château de Saint-Romans, que l'ancien bey, le frère
de celui-ci, a déjà honoré de sa visite. Vous pensez, quel honneur!
Recevoir un prince régnant. Les Hemerlingue sont dans une rage. Eux qui
avaient si bien manoeuvré, le fils à Tunis, le père à Paris, pour mettre
le Nabab en défaveur... C'est vrai aussi que quinze millions sont une
grosse somme. Et ne dites pas: «Passajou nous en compte.» La personne
qui m'a mis au courant de l'histoire a tenu entre ses mains le papier
envoyé par le bey dans une enveloppe de soie verte timbrée du sceau
royal. Si elle ne l'a pas lu, c'est que le papier était écrit en lettres
arabes, sans quoi il en aurait pris connaissance comme de toute la
correspondance du Nabab. Cette personne, c'est son valet de chambre, M.
Noël, auquel j'ai eu l'honneur d'être présenté vendredi dernier à une
petite soirée de gens en condition qu'il offrait à tout son entourage.
Je consigne le récit de cette fête dans mes mémoires, comme une des
choses les plus curieuses que j'ai vues pendant mes quatre ans passés de
séjour à Paris.
J'avais cru d'abord quand M. Francis, le valet de chambre de
Monpavon, me parla de la chose, qu'il s'agissait d'une de ces petites
boustifailles clandestines comme on en fait quelquefois dans les
mansardes de notre boulevard avec les restes montés par mademoiselle
Séraphine et les autres cuisinières de la maison, où l'on boit du vin
volé, où l'on s'empiffre, assis su des malles avec le tremblement de
la peur et deux bougies qu'on éteint au moindre craquement dans les
couloirs. Ces cachotteries répugnent à mon caractère... Mais quand je
reçus, comme pour le bal des gens de maison, une invitation sur papier
rose écrite d'une très belle main:
_M. Noël pri M... de se rendre à sa soire du 25 couran.
On soupra._
Je vis bien, malgré l'orthographe défectueuse, qu'il s'agissait de
quelque chose de sérieux et d'autorisé; je m'habillai donc de ma plus
neuve redingote, de mon linge le plus fin, et me rendis place Vendôme, à
l'adresse indiquée par l'invitation.
M. Noël avait profité pour donner sa fête d'une première représentation
à l'Opéra où la belle société se rendait en masse, ce qui mettait
jusqu'à minuit la bride sur le cou à tout le service et la baraque
entière à notre disposition. Nonobstant, l'amphitryon avait préféré nous
recevoir en haut dans sa chambre, et je l'approuvai fort, étant en cela
de l'avis du bonhomme:
_Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre!_
Mais parlez-moi des combles de la place Vendôme. Un tapis-feutre sur le
carreau, le lit caché dans une alcove, des rideaux d'algérienne à raies
rouges, une pendule à sujet en marbre vert, le tout éclairé par des
lampes modérateurs. Notre doyen, M. Chalmette n'est pas mieux logé que
cela à Dijon. J'arrivai sur les neuf heures avec le vieux Francis à
Monpavon, et je dois avouer que mon entrée fit sensation, précédé que
j'étais par mon passé académique, ma réputation de civilité et de grand
savoir. Ma belle mine fit le reste, car il faut bien dire qu'on sait
se présenter. M. Noël, en habit noir, très brun de peau, favoris en
côtelette, vint au devant de nous:
--Soyez le bienvenu, monsieur Passajou, me dit-il; et prenant ma
casquette à galons d'argent que j'avais gardée, pour entrer, à la main
droite, selon l'usage, il la donna à un nègre gigantesque en livrée
rouge et or.
--Tiens, Lakdar, accroche ça... et ça..., ajouta-t-il par manière de
risée en lui allongeant un coup de pied en un certain endroit du dos.
On rit beaucoup de cette saillie, et nous nous mîmes à causer d'amitié.
Un excellent garçon, ce M. Noël, avec son accent du Midi, sa tournure
décidée, la rondeur et la simplicité de ses manières. Il m'a fait penser
au Nabab, moins la distinction toutefois. J'ai remarqué d'ailleurs ce
soir-là que ces ressemblances sont fréquentes chez les valets de chambre
qui, vivant en commun avec leurs maîtres, dont ils sont toujours un peu
éblouis, finissent par prendre de leur genre et de leurs façons. Ainsi
M. Francis a un certain redressement du corps en étalant son plastron de
linge, une manie de lever les bras pour tirer ses manchettes, c'est le
Monpavon tout craché. Quelqu'un, par exemple, qui ne ressemble pas à son
maître, c'est Joë, le cocher du docteur Jenkins. Je l'appelle Joë, mais
à la soirée tout le monde l'appelait Jenkins; car dans ce monde-là, les
gens d'écurie se donnent entre eux le nom de leurs patrons, se traitent
de Bois-l'Héry, de Monpavon et du Jenkins tout court. Est-ce pour avilir
les supérieurs, relever la domesticité? Chaque pays a ses usages; il
n'y a qu'un sot qui doive s'en étonner. Pour en revenir à Joë Jenkins,
comment le docteur si affable, si parfait de tout point, peut-il garder
à son service cette brute gonflée de _porter_ et de _gin_ qui reste
silencieuse pendant des heures, puis, au premier coup de boisson dans la
tête, se met à hurler, à vouloir boxer tout le monde, à preuve la scène
scandaleuse qui venait d'avoir lieu quand nous sommes entrés.
Le petit groom du marquis, Tom Bois-l'Héry comme on l'appelle ici, avait
voulu rire avec ce malotru d'Irlandais qui--sur une raillerie de gamin
Parisien--lui avait riposté par un terrible coup de poing de Belfast au
milieu de la figure.
--Saucisson à pattes, moâ!... Saucisson à à pattes, moâ!...» répétait le
cocher en suffoquant, tandis qu'on emportait son innocente victime dans
la pièce à côté, où ces dames et demoiselles étaient en train du lui
bassiner le nez. L'agitation s'apaisa bientôt grâce à notre arrivée,
grâce aussi aux sages paroles de M. Barreau, un homme d'âge, posé et
majestueux, dans mon genre. C'est le cuisinier du Nabab, un ancien chef
du café Anglais que Cardailhac, le directeur des Nouveautés, a procuré à
son ami. A le voir en habit, cravate blanche, sa figure pleine et rasée,
vous l'auriez pris pour un des grands fonctionnaires de l'Empire. Il est
vrai qu'un cuisinier dans une maison ou l'on a tous les matins la table
mise pour trente personnes, plus le couvert de Madame, tout cela se
nourrissant de fin et de surfin, n'est pas un fricoteur ordinaire. Il
touche des appointements de colonel, logé, nourri, et puis la gratte!
On ne s'imagine pas ce que c'est que la gratte dans une boîte comme
celle-ci. Aussi chacun lui parlait-il respectueusement, avec les égards
dus à un homme de son importance: «Monsieur Barreau» par-ci, «Mon cher
monsieur Barreau» par là. C'est qu'il ne faut pas s'imaginer que les
gens de maison entre eux soient tous compères et compagnons. Nulle part
plus que chez eux on n'observe la hiérarchie. Ainsi j'ai bien vu à
la soirée de M. Noël que les cochers ne frayaient pas avec leurs
palefreniers, ni les valets de chambre avec les valets de pied et les
chasseurs, pas plus que l'argentier, le maître d'hôtel ne se mêlaient
au bas office; et lorsque M. Barreau faisait une petite plaisanterie
quelconque, c'était plaisir de voir comme ses sous-ordres avaient l'air
de s'amuser. Je ne suis pas contre ces choses-là. Bien au contraire.
Comme disait notre doyen: «Une société sans hiérarchie, c'est une maison
sans escalier.» Seulement le fait m'a paru bon à relater dans mes
mémoires.
La soirée, je n'ai pas besoin de le dire, ne jouit de tout son éclat
qu'au retour de son plus bel ornement, les dames et demoiselles qui
étaient allées soigner le petit Tom, femmes de chambre aux cheveux
luisants et pommadés, femmes de charge en bonnets garnis de rubans,
négresses, gouvernantes, brillante assemblée où j'eus tout de suite
beaucoup de prestige grâce à ma tenue respectable et au surnom de «mon
oncle» que les plus jeunes parmi ces aimables personnes voulurent bien
me donner. Je pense qu'il y avait là pas mal de friperie, de la soie,
de la dentelle, même du velours assez fané, des gants à huit boutons
nettoyés plusieurs fois et de la parfumerie ramassée sur la table de
toilette de madame, mais les visages étaient contents, les esprits tout
à la gaieté, et je sus me faire un petit coin très animé, toujours à la
convenance--cela va sans dire--et comme il sied à un individu dans ma
position. Ce fut du reste le ton général de la soirée. Jusque vers la
fin du repas je n'entendis aucun de ces propos malséants, aucune de ces
histoires scandaleuses qui amusent si fort ces messieurs du conseil; et
je me plais à constater que Bois-l'Héry le cocher, pour ne citer que
celui-là, est autrement bien élevé que Bois-l'Héry le maître.