de son long voyage en wagon, le premier de sa vie, car, amenée tout
enfant à Tunis, elle ne l'avait jamais quitté. De sa voiture, deux
nègres la portèrent dans les appartements, sur un fauteuil qui depuis
resta toujours en bas sous le porche, tout prêt pour ces déplacements
difficiles. Madame Jansoulet ne pouvait monter l'escalier, qui
l'étourdissait; elle ne voulut pas des ascenseurs que son poids faisait
crier; d'ailleurs, elle ne marchait jamais. Énorme, boursouflée au point
qu'il était impossible de lui assigner un âge, entre vingt-cinq ans et
quarante, la figure assez jolie, mais tous les traits déformés, des
yeux morts sous des paupières tombantes et striées comme des coquilles,
fagotée dans des toilettes d'exportation, chargée de diamants et de
bijoux en manière d'idole hindoue, c'était le plus bel échantillon
de ces Européennes transplantées qu'on appelle des Levantines. Race
singulière de créoles obèses, que le langage seul et la costume
rattachent à notre monde, mais que l'Orient enveloppe de son atmosphère
stupéfiante, des poisons subtils de son air opiacé où tout se détend, se
relâche, depuis les tissus de la peau jusqu'aux ceintures des vêtements,
jusqu'à l'âme même et la pensée.
Celle-ci était fille d'un Belge immensément riche qui faisait à Tunis le
commerce du corail, et chez qui Jansoulet, à son arrivée dans le pays,
avait été employé pendant quelques mois. Mademoiselle Afchin, alors une
délicieuse poupée d'une dizaine d'années, éblouissante de teint, de
cheveux, de santé, venait souvent chercher son père au comptoir dans le
grand carrosse attelé de mules qui les emmenait à leur belle villa de
la Marse, aux environs de Tunis. Cette gamine, toujours décolletée,
aux épaules éclatantes, entrevue dans un cadre luxueux, avait ébloui
l'aventurier; et, des années après, lorsque devenu riche, favori du
bey, il songea à s'établir, ce fut à elle qu'il pensa. L'enfant s'était
changé en une grosse fille, lourde et blanche. Son intelligence, déjà
bien obtuse, s'était encore obscurcie dans l'engourdissement d'une
existence de loir, l'incurie d'un père tout aux affaires, l'usage des
tabacs saturés d'opium et des confitures de roses, la torpeur de son
sang flamand compliquée de paresse orientale; en outre, mal élevée,
gourmande, sensuelle, altière, un bijou levantin perfectionné.
Mais Jansoulet ne vit rien de tout cela.
Pour lui elle était, elle fut toujours, jusqu'à son arrivée à Paris, une
créature supérieure, une personne du plus grand monde, une demoiselle
Afchin; il lui parlait avec respect, gardait vis-à-vis d'elle une
attitude un peu courbée et timide, lui donnait l'argent sans compter,
satisfaisait ses fantaisies les plus coûteuses, ses caprices les plus
fous, toutes les bizarreries d'un cerveau de Levantine détraqué par
l'ennui et l'oisiveté. Un seul mot excusait tout: c'était une demoiselle
Afchin. Du reste, aucun rapport entre-eux: lui toujours à la Kasbah ou
au Bardo, près du bey, à faire sa cour, ou bien dans ses comptoirs;
elle, passant sa journée au lit, coiffée d'un diadème de trois cent
mille francs qu'elle ne quittait jamais, s'abrutissant à fumer, vivant
comme dans un harem, se mirant, se parant, en compagnie de quelques
autres Levantines dont la distraction suprême consistait à mesurer avec
leurs colliers des bras et des jambes qui rivalisaient d'embonpoint,
faisant des enfants dont elle ne s'occupait pas, qu'elle ne voyait
jamais, dont elle n'avait pas même souffert, car on l'accouchait au
chloroforme. Un paquet de chair blanche, parfumée au musc. Et, comme
disait Jansoulet avec fierté: «J'ai épousé une demoiselle Afchin!»
Sous le ciel de Paris et sa lumière froide, la désillusion commença.
Résolu à s'installer, à recevoir, à donner des fêtes, le Nabab avait
fait venir sa femme pour la mettre à la tête de la maison; mais quand
il vit débarquer cet étalage d'étoffes criardes, de bijouterie du
Palais-Royal, et tout l'attirail bizarre qui suivait, il eut vaguement
l'impression d'une reine Pomaré en exil. C'est que maintenant il avait
vu de vraies mondaines, et il comparait. Après avoir projeté un grand
bal pour l'arrivée, prudemment il s'abstint. D'ailleurs, madame
Jansoulet ne voulait voir personne. Ici son indolence naturelle
s'augmentait de la nostalgie que lui causèrent, dès en débarquant, le
froid d'un brouillard jaune et la pluie qui ruisselait. Elle passa
plusieurs jours sans se lever, pleurant tout haut comme un enfant,
disant que c'était pour la faire mourir qu'on l'avait amenée à Paris,
et ne souffrant pas même le soin de ses femmes. Elle restait là à rugir
dans les dentelles de son oreiller, ses cheveux embroussaillés autour de
son diadème, les fenêtres de l'appartement fermées, les rideaux
joints, les lampes allumées nuit et jour, criant qu'elle voulait s'en
aller...er, s'en aller...er; et c'était lamentable de voir, dans cette
nuit de catafalque, les malles à moitié pleines errant sur les tapis,
ces gazelles effarées, ces négresses accroupies autour de la crise de
nerfs de leur maîtresse, gémissant elles aussi et l'oeil hagard comme
ces chiens des voyageurs polaires qui deviennent fous à ne plus
apercevoir le soleil.
Le docteur irlandais introduit dans cette détresse n'eut aucun succès
avec ses manières paternes, ses belles phrases de bouche-en-coeur. La
Levantine ne voulut à aucun prix des perles à base d'arsenic pour se
donner du ton. Le Nabab était consterné. Que faire? La renvoyer à Tunis
avec les enfants? Ce n'était guère possible. Il se trouvait décidément
en disgrâce là-bas. Les Hemerlingue triomphaient. Un dernier affront
avait comblé la mesure: au départ de Jansoulet, la bey l'avait chargé de
faire frapper à la Monnaie de Paris pour plusieurs millions de pièces
d'or d'un nouveau module; puis la commande, retirée tout à coup, avait
été donnée à Hemerlingue. Outragé publiquement, Jansoulet riposta par
une manifestation publique, mettant en vente tous ses biens, son palais
du Bardo donné par l'ancien bey, ses villas de la Marse, tout en marbre
blanc, entourées de jardins splendides, ses comptoirs les plus vastes,
les plus somptueux de la ville, chargeant enfin l'intelligent Bompain
de lui ramener sa femme et ses enfants pour bien affirmer un départ
définitif. Après un éclat pareil, il ne lui était pas facile de
retourner là-bas; c'est ce qu'il essayait de faire comprendre à
mademoiselle Afchin, qui ne lui répondait que par de longs gémissements.
Il tâcha de la consoler, de l'amuser, mais quelle distraction faire
arriver jusqu'à cette nature monstrueusement apathique? Et puis,
pouvait-il changer le ciel de Paris, rendre à la malheureuse Levantine
son patio dallé de marbre où elle passait de longues heures dans un
assoupissement frais, délicieux, à entendre l'eau ruisseler sur la
grande fontaine d'albâtre à trois bassins superposés, et sa barque
dorée, recouverte d'un tendelet de pourpre, que huit rameurs
tripolitains, souples et vigoureux, promenaient, le soleil couché, sur
le beau lac d'El-Baheira? Si luxueux que fût l'appartement de la place
Vendôme, il ne pouvait compenser la perte de ces merveilles. Et plus
que jamais elle s'abîmait dans la désolation. Un familier de la maison
parvint pourtant à l'en tirer, Cabassu, celui qui s'intitulait sur ses
cartes: «professeur de massage,» un gros homme noir et trapu, sentant
l'ail et la pommade, carré d'épaules, poilu jusqu'aux yeux, et qui
savait des histoires de sérails parisiens, des raconters à la portée de
l'intelligence de Madame. Venu une fois pour la masser, elle voulut le
revoir, le retint. Il dut quitter tous ses autres clients, et devenir, à
des appointements de sénateur, le masseur de cette forte personne, son
page, sa lectrice, son garde du corps. Jansoulet, enchanté de voir sa
femme contente, ne sentit pas le ridicule bête qui s'attachait à cette
intimité.
On apercevait Cabassu au Bois, dans l'énorme et somptueuse calèche à
côté de la gazelle favorite, au fond des loges de théâtre que louait la
Levantine, car elle sortait maintenant, désengourdie par le traitement
de son masseur et décidée à s'amuser. Le théâtre lui plaisait, surtout
les farces ou les mélodrames. L'apathie de son gros corps s'animait à
la lumière fausse de la rampe. Mais c'était au théâtre de Cardailhac
qu'elle allait le plus volontiers. Là, le Nabab se trouvait chez lui. Du
premier contrôleur jusqu'à la dernière des ouvreuses, tout le personnel
lui appartenait. Il avait une clef de communication pour passer des
couloirs sur la scène; et le salon de sa loge décoré à l'orientale, au
plafond creusé en nid d'abeilles, aux divans en poil de chameau, le gaz
enfermé dans une petite lanterne mauresque, pouvait servir à une sieste
pendant les entr'actes un peu longs: une galanterie du directeur à la
femme de son commanditaire. Ce singe de Cardailhac ne s'en était pas
tenu là; voyant le goût de la demoiselle Afchin pour le théâtre, il
avait fini par lui persuader qu'elle en possédait aussi l'intuition,
la science, et par lui demander de jeter à ses moments perdus un coup
d'oeil de juge sur les pièces qu'on lui envoyait. Bonne façon d'agrafer
plus solidement la commandite.
Pauvres manuscrits à couverture bleue ou jaune, que l'espérance a noués
de rubans fragiles, qui vous en allez gonflés d'ambition et de rêves,
qui sait quelles mains vous entr'ouvrent, vous feuillettent, quels
doigts indiscrets déflorent votre charme d'inconnu, cette poussière
brillante que garde l'idée toute fraîche? Qui vous juge et qui vous
condamne? Parfois, avant d'aller dîner en ville, Jansoulet, montant dans
la chambre de sa femme, la trouvait sur sa chaise longue, en train de
fumer, la tête renversée, des liasses de manuscrits à côté d'elle,
et Cabassu, armé d'un crayon bleu, lisant avec sa grosse voix et ses
intonations du Bourg-Saint-Andéol quelque élucubration dramatique qu'il
biffait, balafrait sans pitié à la moindre critique de la dame. «Ne vous
dérangez pas,» faisait avec la main le bon Nabab entrant sur la pointe
des pieds. Il écoutait, hochait la tête d'un air admiratif en regardant
sa femme: «Elle est étonnante,» car lui n'entendait rien à la
littérature, et là, du moins, il retrouvait la supériorité de
mademoiselle Afchin.
«Elle avait l'instinct du théâtre,» comme disait Cardailhac; mais, en
revanche, l'instinct maternel lui manquait. Jamais elle ne s'occupait de
ses enfants, les abandonnant à des mains étrangères, et, quand on les
lui amenait, une fois par mois, se contentant de leur tendre la chair
flasque et morte de ses joues entre deux bouffées de cigarette, sans
s'informer de ces détails de soins, de santé qui perpétuent l'attache
physique de la maternité, font saigner dans le coeur des vraies mères la
moindre souffrance de leurs enfants.
C'étaient trois gros garçons, lourds et apathiques, de onze, neuf
et sept ans, ayant, dans le teint blême et l'enflure précoce de la
Levantine, les yeux noirs, veloutés et bons de leur père. Ignorants
comme de jeunes seigneurs du moyen âge; à Tunis, M. Bompain dirigeait
leurs études, mais à Paris, le Nabab, tenant à leur donner le bénéfice
d'une éducation parisienne, les avait mis dans le pensionnat le plus
«chic,» le plus cher, au collège Bourdaloue dirigé par de bons Pères qui
cherchaient moins à instruire leurs élèves qu'à en faire des hommes du
monde bien tenus et bien pensants, et arrivaient à former de petits
monstres gourmés et ridicules, dédaigneux du jeu, absolument ignorants,
sans rien de spontané ni d'enfantin, et d'une précocité désespérante.
Les petits Jansoulet ne s'amusaient pas beaucoup dans cette serre à
primeurs, malgré les immunités dont jouissait leur immense fortune;
ils étaient vraiment trop abandonnés. Encore les créoles confiés à
l'institution avaient-ils des correspondants et des visites; eux,
n'étaient jamais appelés au parloir, on ne connaissait personne de leurs
proches, seulement, du temps à autre, ils recevaient des pannerées de
friandises, des écroulements de brioches. Le Nabab, en course dans
Paris, dévalisait pour eux toute une devanture de confiseur qu'il
faisait porter au collège avec cet élan de coeur mêlé d'une ostentation
de nègre, qui caractérisait tous ses actes. De même pour les joujoux,
toujours trop beaux, pomponnés, inutiles, de ces joujoux qui font la
montre et que le Parisien n'achète pas. Mais ce qui attirait surtout
aux petits Jansoulet le respect des élèves et des maîtres, c'était leur
porte-monnaie gonflé d'or, toujours prêt pour les quêtes, pour les
fêtes de professeurs, et les visites de charité, ces fameuses visites
organisées par le collège Bourdaloue, une des tentations du programme,
l'émerveillement des âmes sensibles.
Deux fois par mois, à tour de rôle, les élèves faisant partie de la
petite société de Saint-Vincent-de-Paul, fondée au collège sur le modèle
de la grande, s'en allaient par petites escouades, seuls comme des
hommes, porter au fin fond des faubourgs populeux des secours et des
consolations. On voulait leur apprendre ainsi la charité expérimentale,
l'art de connaître les besoins, les misères du peuple, et de panser
ses plaies, toujours un peu écoeurantes, à l'aide d'un cérat de bonnes
paroles et de maximes ecclésiastiques. Consoler, évangéliser les masses
par l'enfance, désarmer l'incrédulité religieuse par la jeunesse et
la naïveté des apôtres: tel était le but de la petite Société, but
entièrement manqué, du reste. Les enfants bien portants, bien vêtus,
bien nourris, n'allant qu'à des adresses désignées d'avance, trouvaient
des pauvres de bonne mine, parfois un peu malades, mais très propres,
déjà inscrits et secourus par la riche organisation de l'Église. Jamais
ils ne tombaient dans un de ces intérieurs nauséabonds, où la faim,
le deuil, l'abjection, toutes les tristesses physiques ou morales
s'inscrivent en lèpre sur les murs, en rides indélibiles sur les fronts.
Leur visite était préparée comme celle du souverain entrant dans un
corps de garde pour goûter la soupe du soldat; le corps de garde est
prévenu, et la soupe assaisonnée pour les papilles royales... Avez-vous
vu ces images des livres édifiants, où un petit communiant, sa ganse au
bras, son cierge à la main, et tout frisé, vient assister sur son grabat
un pauvre vieux qui tourne vers le ciel des yeux blancs? Les visites
de charité avaient le même convenu de mise en scène, d'intonation.
Aux gestes compassés des petits prédicateurs aux bras trop courts,
répondaient des paroles apprises, fausses à faire loucher. Aux
encouragements comiques, aux «consolations prodiguées» en phrases de
livres de prix par des voix de jeunes coqs enrhumés, les bénédictions
attendries, les momeries geignardes et piteuses d'un porche d'église
à la sortie de vêpres. Et sitôt les jeunes visiteurs partis, quelle
explosion de rires et de cris dans la mansarde, quelle danse en rond
autour de l'offrande apportée, quel bouleversement du fauteuil où l'on
avait joué au malade, de la tisane répandue dans le feu, un feu de
cendres très artistement préparé!
Quand les petits Jansoulet sortaient, chez leurs parents, on les
confiait à l'homme au fez rouge, à l'indispensable Bompain. C'est
Bompain qui les menait aux Champs-Elysées, parés de vestons anglais, de
melons à la dernière mode,--à sept ans!--de petites cannes au bout de
leurs gants en peau de chien. C'est Bompain qui faisait bourrer de
victuailles le break de courses où il montait avec les enfants, leur
carte au chapeau contourné d'un voile vert, assez semblables à ces
personnages de pantomimes lilliputiennes dont tout le comique réside
dans la grosseur des têtes, comparée aux petites jambes et aux gestes de
nains. On fumait, on buvait à pitié. Quelquefois, l'homme au fez, tenant
à peine debout, les ramenait affreusement malades... Et pourtant,
Jansoulet les aimait, ses «petits,» le cadet, surtout, qui lui
rappelait, avec ses grands cheveux, son air poupin, la petite Afchin
passant dans son carrosse. Mais ils avaient encore l'âge où les enfants
appartiennent à la mère, où ni le grand tailleur, ni les maîtres
parfaits, ni la pension chic, ni les poneys sanglés pour les petits
hommes dans l'écurie, rien ne remplace la main attentive et soigneuse,
la chaleur et la gaieté du nid. Le père ne pouvait pas leur donner cela,
lui; et puis il était si occupé!
Mille affaires: la _Caisse Territoriale_, l'installation de la galerie
de tableaux, des courses au Tattersall avec Bois-l'Héry, un bibelot à
aller voir, ici ou là, chez des amateurs désignés par Schwalbach, des
heures passées avec les entraîneurs, les jockeys, les marchands de
curiosités, l'existence encombrée et multiple d'un bourgeois gentilhomme
du Paris moderne. Il gagnait à tous ces frottements de se parisianiser
un peu plus chaque jour, reçu au cercle de Monpavon, au foyer de la
danse, dans les coulisses de théâtre, et présidant toujours ses fameux
déjeuners de garçon, les seules réceptions possibles dans son intérieur.
Son existence était réellement très remplie, et encore, de Géry le
déchargeait-il de la plus grande corvée, le département si compliqué des
demandes et des secours.
Maintenant, le jeune homme assistait à sa place à toutes les inventions
audacieuses et burlesques, à toutes les combinaisons héroï-comiques
de cette mendicité de grande ville, organisée comme un ministère,
innombrable comme une armée, abonnée aux journaux, et sachant son
_Bottin_ par coeur. Il recevait la dame blonde, hardie, jeune et déjà
fanée, qui ne demande que cent louis, avec la menace de se jeter à l'eau
tout de suite en sortant, si on ne les lui donne pas, et la grosse
matrone, l'air avenant, sans façon, qui dit en entrant: «Monsieur, vous
ne me connaissez pas... je n'ai pas l'honneur de vous connaître non
plus; mais nous aurons fait vite connaissance... Veuillez vous asseoir
et causons.» Le commerçant aux abois, à la veille de la faillite,--c'est
quelquefois vrai,--qui vient supplier qu'on lui sauve l'honneur, un
pistolet tout prêt pour le suicide, bossuant la poche de son paletot,
quelquefois ce n'est que l'étui de sa pipe. Et souvent de vraies
détresses, fatigantes et prolixes, de gens qui ne savent même pas
raconter combien ils sont malhabiles à gagner leur vie. A côté de ces
mendicités découvertes, il y avait celles qui se déguisent: charité,
philanthropie, bonnes oeuvres, encouragements artistiques, les quêtes à
domicile pour les crèches, les paroisses, les repenties, les sociétés de
bienfaisance, les bibliothèques d'arrondissement. Enfin, celles qui se
parent d'un masque mondain: les billets de concert, les représentations
à bénéfices, les cartes de toutes couleurs, «estrade, premières, places
réservées.» Le Nabab exigeait qu'on ne refusât aucune offrande, et
c'était encore un progrès qu'il ne s'en chargeât plus lui-même. Assez
longtemps, il avait couvert d'or, avec une indifférence généreuse, toute
cette exploitation hypocrite, payant cinq cents francs une entrée au
concert de quelque cithariste wurtembergeoise ou d'un joueur de galoubet
languedocien, qu'aux Tuileries ou chez le duc de Mora on aurait cotée
dix francs. A certains jours, le jeune de Géry sortait de ces séances
écoeuré jusqu'à la nausée. Toute l'honnêteté de sa jeunesse se
révoltait; il essayait auprès du Nabab des tentatives de réforme. Mais
celui-ci, au premier mot, prenait la physionomie ennuyée des natures
faibles, mises en demeure de se prononcer, ou bien il répondait avec un
haussement de ses solides épaules: «Mais, c'est Paris, cela, mon cher
enfant... ne vous effarouchez pas, laissez-moi faire... je sais où je
vais et ce que je veux.»
Il voulait alors deux choses, la députation et la croix. Pour lui,
c'étaient les deux premiers étages de la grande montée, où son
ambition le poussait. Député, il le serait certainement par la _Caisse
Territoriale_, à la tête de laquelle il se trouvait. Paganetti de
Porto-Vecchio le lui disait souvent:
--Quand le jour sera venu, l'île se lèvera et votera pour vous, comme un
seul homme.
Seulement, ce n'est pas tout d'avoir des électeurs; il faut encore
qu'un siège soit vacant à la Chambre, et la Corse y comptait tous ses
représentants au complet. L'un d'eux, pourtant, le vieux Popolasca,
infirme, hors d'état d'accomplir sa tâche, aurait peut-être, à de
certaines clauses, donné volontiers sa démission. C'était une affaire
délicate à traiter, mais très faisable, le bonhomme ayant une famille
nombreuse, des terres qui ne rapportaient pas le deux, un palais en
ruine à Bastia, où ses enfants se nourrissaient de _polenta_, et un
logement à Paris, dans un garni de dix-huitième ordre. En ne regardant
pas à cent ou deux cent mille francs, on devait venir à bout de cet
honorable affamé qui, tâté par Paganetti, ne disait ni oui ni non,
séduit par la grosse somme, retenu par la gloriole de sa situation.
L'affaire en était là, pouvait se décider un jour ou l'autre.
Pour la croix, tout allait encore mieux. L'oeuvre du Béthléem avait
décidément fait aux Tuileries un bruit du diable. On n'attendait plus
que la visite de M. de La Perrière et son rapport qui ne pouvait manquer
d'être favorable, pour inscrire sur la liste du 16 mars, à la date d'un
anniversaire impérial, le glorieux nom de Jansoulet... Le 16 mars,
c'est-à-dire avant un mois... Que dirait le gros Hemerlingue de cette
insigne faveur, lui qui, depuis si longtemps, devait se contenter du
Nisham. Et le bey, à qui l'on avait fait croire que Jansoulet était
au ban de la société parisienne, et la vieille mère, là-bas, à
Saint-Romans, toujours si heureuse des succès de son fils!... Est-ce que
cela ne valait pas quelques millions habilement gaspillés et laissés aux
oiseaux sur cette route de la gloire où le Nabab marchait en enfant,
sans souci d'être dévoré tout au bout? Et n'y avait-il pas dans ces
joies extérieures, ces honneurs, cette considération chèrement achetés,
une compensation à tous les déboires de cet oriental reconquis à la
vie européenne, qui voulait un foyer et n'avait qu'un caravansérail,
cherchait une femme et ne trouvait qu'une Levantine.
VIII
L'OEUVRE DE BETHLÉEM.
Bethléem! Pourquoi ce nom légendaire et doux, chaud comme la paille de
l'étable miraculeuse, vous faisait-il si froid à voir écrit en lettres
dorées tout en haut de cette grille de fer? Cela tenait peut-être à la
mélancolie du paysage, cette immense plaine triste qui vu de Nanterre à
Saint-Cloud, coupée seulement par quelques bouquets d'arbres ou la fumée
des cheminées d'usine. Peut-être aussi à la disproportion existant entre
l'humble bourgade invoquée, et l'établissement grandiose, cette villa
genre Louis XIII en béton aggloméré, toute rose entre les branches de
son parc défeuillé, où s'étalaient de grandes pièces d'eau épaissies
de mousses vertes. Ce qui est sûr, c'est qu'en passant là, le coeur se
serrait. Quand on entrait, c'était bien autre chose. Un silence lourd,
inexplicable, pesait sur la maison, où les figures apparues aux fenêtres
avaient un aspect lugubre derrière les petits carreaux verdâtres à
l'ancienne mode. Les chèvres nourricières promenées dans les allées
mordillaient languissamment les premières pousses, avec des «bêêê» vers
leur gardienne ennuyée aussi et suivant les visiteurs d'un oeil morne.
Un deuil planait, le désert et l'effroi d'une contagion. Ç'avait été
pourtant une propriété joyeuse, et où naguère encore on ripaillait
largement. Aménagée pour la chanteuse célèbre qui l'avait vendue à
Jenkins, elle révélait bien l'imagination particulière aux théâtres
de chant, par un pont jeté sur sa pièce d'eau où la nacelle défoncée
s'emplissait de feuilles moisies, et son pavillon tout en rocailles,
enguirlandé de lierres grimpants. Il en avait vu de drôles, ce pavillon
du temps de la chanteuse, maintenant il en voyait de tristes, car
l'infirmerie était installée là.
A vrai dire, tout l'établissement n'était qu'une vaste infirmerie.
Les enfants, à peine arrivés, tombaient malades, languissaient et
finissaient par mourir, si les parents ne les remettaient vite sous
la sauvegarde du foyer. Le curé de Nanterre s'en allait si souvent à
Bethléem avec ses vêtements noirs et sa croix d'argent, le menuisier
avait tant de commandes pour la maison, qu'on le savait dans le pays et
que les mères indignées montraient le poing à la nourricerie modèle, de
très loin, seulement, pour peu qu'elles eussent sur les bras un poupon
blanc et rose à soustraire à toutes les contagions de l'endroit. C'est
ce qui donnait à cette pauvre demeure un aspect si navrant. Une maison
où les enfants meurent ne peut pas être gaie; impossible d'y voir les
arbres fleurir, les oiseaux nicher, l'eau couler en risette d'écume.