La chose paraissait désormais acquise. Excellente en soi, l'oeuvre

de Jenkins était d'une application extrêmement difficile, presque

impraticable. Dieu sait pourtant qu'on avait monté l'affaire avec un

excès de zèle dans tous les moindres détails, autant d'argent et de

monde qu'il en fallait. A la tête, un praticien des plus habiles, M.

Pondevèz, élève des hôpitaux de Paris; et près de lui, pour les soins

plus intimes, une femme de confiance, madame Polge. Puis des bonnes, des

lingères, des infirmières. Et que de perfectionnements et d'entretien,

depuis l'eau distribuée dans cinquante robinets à système, jusqu'à

l'omnibus, avec son cocher à la livrée de Bethléem, s'en allant vers la

gare de Rueil à tous les trains de la journée, en secouant ses grelots

de poste. Enfin des chèvres magnifiques, des chèvres du Thibet,

soyeuses, gonflées de lait. Tout était admirable comme organisation;

mais il y avait un point où tout choppait. Cet allaitement artificiel,

tant prôné par la réclame, n'agréait pas aux enfants. C'était une

obstination singulière, un mot d'ordre qu'ils se donnaient entre eux,

d'un seul coup d'oeil, pauvres petits chats, car ils ne parlaient pas

encore, la plupart même ne devaient jamais parler: «Si vous voulez, nous

ne téterons pas les chèvres.» Et ils ne tétaient pas, ils aimaient mieux

mourir l'un après l'autre que de les téter. Est-ce que le Jésus de

Bethléem, dans son étable, était nourri par une chèvre? Est-ce qu'il ne

pressait pas au contraire un sein de femme, doux et plein, sur lequel il

s'endormait quand il n'avait plus soif? Qui donc a jamais vu de chèvre

entre le boeuf et l'âne légendaires, dans cette nuit où les bêtes

parlaient? Alors, pourquoi mentir, pourquoi s'appeler Bethléem?...

Le directeur s'était ému d'abord de tant de victimes. Épave de la vie du

«quartier,» ce Pondevèz, étudiant de vingtième année, bien connu dans

tous les débits de prunes du boulevard Saint-Michel sous le nom de

Pompon, n'était pas un méchant homme. Quand il vit le peu de succès

de l'alimentation artificielle, il prit tout bonnement quatre ou cinq

vigoureuses nourrices dans le pays, et il n'en fallut pas plus pour

rendre l'appétit aux enfants. Ce mouvement d'humanité faillit lui coûter

sa place.

«Des nourrices à Bethléem! dit Jenkins furieux lorsqu'il vint faire

sa visite hebdomadaire... Êtes vous fou? Eh bien! alors, pourquoi les

chèvres, et les pelouses pour les nourrir, et mon idée, et les brochures

sur mon idée?... Qu'est-ce que tout cela devient?... Mais vous allez

contre mon système, vous volez l'argent du fondateur...

--Cependant, mon cher maître, essayait de répondre l'étudiant passant

les mains dans les poils de sa longue barbe rousse, cependant...

puisqu'ils ne veulent pas de cette nourriture...

Eh bien! qu'ils jeûnent, mais que le principe de l'allaitement

artificiel soit respecté... Tout est là... Je ne veux plus avoir à vous

le répéter. Renvoyez-moi ces affreuses nourrices... Nous avons pour

élever nos enfants le lait de vache, à l'extrême rigueur; mais je ne

saurais leur accorder davantage.»

Il ajouta, en prenant son air d'apôtre:

«Nous sommes ici pour la démonstration d'une grande idée

philanthropique. Il faut qu'elle triomphe, même au prix de quelques

sacrifices. Veillez-y.»

Pondevèz n'insista pas. Après tout, la place était bonne, assez près de

Paris pour permettre, le dimanche, des descentes du Quartier à Nanterre,

ou la visite du directeur à ses anciennes brasseries. Madame Polge--que

Jenkins appelait toujours, «notre intelligente surveillante» et

qu'il avait mise là, en effet, pour surveiller, principalement le

directeur--n'était pas aussi sévère que ses attributions l'auraient fait

croire et cédait volontiers à quelques petits verres de «fine» ou à une

partie de bézigue en quinze cents. Il renvoya donc les nourrices et

essaya de se blaser sur tout ce qui pouvait arriver. Ce qui arriva? Un

vrai Massacre des Innocents. Aussi, les quelques parents un peu aisés,

ouvriers ou commerçants de faubourg, qui, tentés par les annonces,

s'étaient séparés de leurs enfants, les reprenaient bien vite, et il ne

resta plus dans l'établissement que les petits malheureux ramassés sous

les porches ou dans les terrains vagues, expédiés par les hospices,

voués à tous les maux dès leur naissance. La mortalité augmentant

toujours, même ceux-là vinrent à manquer, et l'omnibus parti en poste

au chemin de fer s'en revenait bondissant et léger comme un corbillard

vide. Combien cela durerait-il? Combien de temps mettraient-ils à

mourir, les vingt-cinq ou trente petits qui restaient? C'est ce que se

demandait un matin M. le directeur ou plutôt, comme il s'était surnommé

lui-même, M. le préposé aux décès de Pondevèz, assis en face des coques

vénérables de madame Polge et faisant, après le déjeuner, la partie

favorite de cette personne.

«Oui, ma bonne madame Polge, qu'allons-nous devenir?... Ça ne peut pas

durer longtemps comme cela... Jenkins ne veut pas en démordre, les

gamins sont entêtés comme des chevaux... Il n'y a pas à dire, ils nous

passent tous entre les mains... Voilà le petit Valaque--quatre-vingts

de rois, madame Polge--qui va mourir d'un moment à l'autre. Vous pensez,

ce pauvre petit gosse, depuis trois jours qu'il ne s'est rien collé dans

l'oesophage... Jenkins a beau dire; on ne bonifie pas les enfants comme

les escargots, en les faisant jeûner... C'est désolant tout de même de

n'en pas pouvoir sauver un... L'infirmerie est bondée... Vrai de vrai,

ça prend une fichue tournure... Quarante de bezigue...»

Deux coups sonnés à la grille de l'entrée interrompirent son monologue.

L'omnibus revenait du chemin de fer et ses roues grinçaient sur le sable

d'une façon inaccoutumée.

«C'est étonnant, dit Pondevèz... la voiture n'est pas vide.»

Elle vint effectivement se ranger au bas du perron avec une certaine

fierté, et l'homme qui en descendit franchit l'escalier d'un bond.

C'était une estafette de Jenkins apportant une grande nouvelle: le

docteur arriverait dans deux heures pour visiter l'asile, avec le Nabab

et un monsieur des Tuileries. Il recommandait bien que tout fût prêt

pour les recevoir. La chose s'était décidée si brusquement qu'il n'avait

pas eu le temps d'écrire; mais il comptait que M. Pondevèz ferait le

nécessaire.

«Il est bon, là, avec son nécessaire!» murmura Pondevèz tout effaré...

La situation était critique. Cette visite importante tombait au plus

mauvais moment, en pleine débâcle du système. Le pauvre Pompon, très

perplexe, tiraillait sa barbe, en en mâchant des brins.

--Allons, dit-il tout à coup à madame Polge, dont la longue figure

s'allongeait encore entre ses coques. Nous n'avons qu'un parti à

prendre. Il nous faut déménager l'infirmerie, transporter tous les

malades dans le dortoir. Ils n'en iront ni mieux ni plus mal pour être

réinstallés là une demi-journée. Quant aux gourmeux, nous les serrerons

dans un coin. Ils sont trop laids, on ne les montrera pas... Allons-y,

ho! tout le monde sur le pont.»

La cloche du dîner mise en branle, aussitôt des pas se précipitent.

Lingères, infirmières, servantes, gardeuses, sortent de partout,

courent, se heurtent dans les escaliers, à travers les cours. Des ordres

se croisent, des cris, des appels; mais ce qui domine, c'est le bruit

d'un grand lavage, d'un ruissellement d'eau comme si Bethléem venait

d'être surpris par les flammes. Et ces plaintes d'enfants malades,

arrachés à la tiédeur de leurs lits, tous ces petits paquets beuglants,

transportés à travers le parc humide, avec des flottements de

couvertures entre les branches, complètent bien cette impression

d'incendie. Au bout de deux heures, grâce à une activité prodigieuse, la

maison, du haut en bas, est prête à la visite qu'elle va recevoir,

tout le personnel à son poste, le calorifère allumé, les chèvres

pittoresquement disséminées dans le parc. Madame Polge a revêtu sa

robe de soie verte, le directeur, une tenue un peu moins négligée qu'à

l'ordinaire, mais dont la simplicité exclut toute idée de préméditation.

Le secrétaire des commandements peut venir.

Et le voilà.

Il descend avec Jenkins et Jansoulet d'un carosse superbe, à la livrée

rouge et or du Nabab. Feignant le plus grand étonnement, Pondevèz s'est

élancé au devant de ses visiteurs:

«Ah! M. Jenkins quel honneur!... Quelle surprise!»

Il y a des saluts échangés sur le perron, des révérences, des poignées

de main, des présentations. Jenkins, son paletot flottant, large ouvert

sur sa loyale poitrine, épanouit son meilleur et plus cordial sourire;

pourtant un pli significatif traverse son front. Il est inquiet des

surprises que leur ménage l'établissement dont il connaît mieux que

personne la détresse. Pourvu que Pondevèz ait pris ses précautions...

Cela commence bien, du reste. Le coup d'oeil un peu théâtral de

l'entrée, ces toisons blanches bondissant à travers les taillis ont

ravi M. de la Perrière, qui ressemble lui-même avec ses yeux naïfs,

sa barbiche blanche, le hochement continuel de sa tête, à une chèvre

échappée à son pieu.

«D'abord, Messieurs, la pièce importante de la maison, la Nursery,» dit

le directeur en ouvrant une porte massive au fond de l'antichambre. Ces

messieurs le suivent, descendent quelques marches, et se trouvent dans

une immense salle basse, carrelée, l'ancienne cuisine du château. Ce

qui frappe en entrant, c'est une haute et vaste cheminée sur le modèle

d'autrefois, en briques rouges, deux bancs de pierre se faisant face

sous le manteau, avec les armes de la chanteuse--une lyre énorme barrée

d'un rouleau de musique--sculptées au fronton monumental. L'effet est

saisissant; mais il vient de là un vent terrible qui, joint au froid du

carrelage, à la lumière blafarde tombant des soupiraux au ras de terre,

effraie pour le bien-être des enfants. Que voulez-vous? On a été obligé

d'installer la Nursery dans cet endroit insalubre à cause des nourrices

champêtres et capricieuses, habituées au sans-gêne de l'étable; il n'y a

qu'à voir les mares de lait, les grandes flaques rougeâtres séchant sur

le carreau, qu'à respirer l'odeur âcre qui vous saisit en entrant, mêlée

de petit-lait, de poil mouillé et de bien d'autres choses, pour se

convaincre de cette absolue nécessité.

La pièce est si haute dans ses parois obscures que les visiteurs, tout

d'abord, ont cru la nourricerie déserte. On distingue pourtant dans le

fond un groupe bêlant, geignant et remuant... Deux femmes de campagne,

l'air dur, abruti, la face terreuse, deux «nourrices sèches» qui

méritent bien leur nom, sont assises sur des nattes, leur nourrisson sur

les bras, chacune ayant devant elle une grande chèvre qui tend son pis,

les pattes écartées. Le directeur paraît joyeusement surpris:

«Ma foi, Messieurs, voici qui se trouve bien... Deux de nos enfants sont

en train de faire un petit lunch... Nous allons voir comment nourrices

et nourrissons s'entendent.

--Qu'est-ce qu'il a?... Il est fou,» se dit Jenkins terrifié.

Mais le directeur est très lucide au contraire, et lui-même a savamment

organisé la mise en scène, en choisissant deux bêtes patientes et

douces, et deux sujets exceptionnels, deux petits enragés qui veulent

vivre à tout prix et ouvrent le bec à n'importe quelle nourriture comme

des oiseaux encore au nid.

«Approchez-vous, Messieurs, et rendez-vous compte.»

C'est qu'ils tétent véritablement, ces chérubins. L'un, blotti, ramassé

derrière le ventre de la chèvre, y va de si bon coeur qu'on entend les

glouglous du lait chaud descendre jusque dans les petites jambes

agitées par le contentement du repas. L'autre, plus calme, étendu

paresseusement, a besoin de quelques petits encouragements de sa

gardienne auvergnate:

«Tète, mais tète donc, bougrri!...»

Puis, à la fin, comme s'il avait pris une résolution subite, il se met

à boire avec tant d'ardeur que la femme se penche vers lui, surprise de

cet appétit extraordinaire, et s'écrie en riant:

«Ah! le bandit, en a-t-il de la malice... c'est son pouce qu'il tète à

la place de la cabre.»

Il a trouvé cela, cet ange, pour qu'on le laisse tranquille...

L'incident ne fait pas mauvais effet; au contraire, M. de la Perrière

s'amuse beaucoup de cette idée de nourrice, que l'enfant a voulu leur

faire une niche. Il sort de la Nursery enchanté. «Positivement en...

en... enchanté,» répète-t-il la tête branlante, en montant le grand

escalier aux murs sonores, décorés de bois de cerf, qui conduit au

dortoir.

Très claire, très aérée, cette vaste salle occupant toute une façade

a de nombreuses fenêtres, des berceaux espacés, tendus de rideaux

floconneux et blancs comme des nuées. Des femmes vont et viennent dans

la large travée du milieu, des piles de linge sur les bras, des clefs à

la main, surveillantes ou «remueuses.» Ici l'on a voulu trop bien

faire, et la première impression des visiteurs est mauvaise. Toutes ces

blancheurs de mousseline, ce parquet ciré où la lumière s'étale sans se

fondre, la netteté des vitres reflétant le ciel tout triste de voir ces

choses, font mieux ressortir la maigreur, la pâleur malsaine de ces

petits moribonds couleur de suaire... Hélas! les plus âgés n'ont que six

mois, les plus jeunes quinze jours à peine, et, déjà, il y a sur tous

ces visages, ces embryons de visages, une expression chagrine, des airs

renfrognés et vieillots, une précocité souffrante, visible dans les plis

nombreux de ces petits fronts chauves, engoncés de béguins festonnés de

maigres dentelles d'hospice. De quoi souffrent-ils? Qu'est-ce qu'ils

ont? Ils ont tout, tout ce qu'on peut avoir: maladies d'enfant et

maladies d'homme. Fruits du vice et de la misère, ils apportent en

naissant de hideux phénomènes d'hérédité. Celui-là a le palais perforé,

un autre de grandes plaques cuivrées sur le front, tous le muguet. Puis

ils meurent de faim. En dépit des cuillerées de lait, d'eau sucrée qu'on

leur introduit de force dans la bouche, d'un peu de biberon employé

malgré la défense, ils s'en vont d'inanition. Il faudrait à ces épuisés

avant de naître la nourriture la plus jeune, la plus fortifiante: les

chèvres pourraient peut-être la leur donner, mais ils ont juré de ne

pas téter les chèvres. Et voilà ce qui rend le dortoir lugubre et

silencieux, sans une de ces petites colères à poings fermés, un de ces

cris montrant les gencives roses et droites, où l'enfant essaie

son souffle et ses forces; à peine un vagissement plaintif, comme

l'inquiétude d'une âme qui se retourne en tous sens dans un petit corps

malade, sans pouvoir trouver la place pour y rester.

Jenkins et le directeur qui se sont aperçus du mauvais effet que

la visite du dortoir produit sur leurs hôtes, essaient d'animer la

situation, parlant très fort, d'un air bon enfant, tout rond et

satisfait. Jenkins donne une grande poignée de main à la surveillante:

«Eh bien! madame Polge, ça va, nos petits élèves?

--Comme vous voyez, monsieur le docteur,» répond-elle en montrant les

lits.

Elle est funèbre dans sa robe verte, cette grande Madame Polge, idéal

des nourrices sèches; elle complète le tableau.

Mais où donc est passé M. le secrétaire des commandements? Il s'est

arrêté devant un berceau, qu'il examine tristement, debout, et la tête

branlante.

«Bigre de bigre!» dit Pompon tout bas à Madame Polge... C'est le

Valaque.»

La petite pancarte bleue accrochée en haut du berceau, comme dans les

hospices, constate en effet la nationalité de l'enfant: «Moldo-Valaque.»

Quel guiguon que l'attention de M. le secrétaire se soit portée

justement sur celui-là!... Oh! la pauvre petite tête couchée sur

l'oreiller, son béguin de travers, les narines pincées, la bouche

entr'ouverte par un souffle court, haletant, le souffle de ceux qui

viennent de naître, aussi de ceux qui vont mourir...

«Est-ce qu-il est malade? demande doucement M. le secrétaire au

directeur qui s'est rapproché.

--Mais pas le moins du monde...» a répondu l'effronté Pompon, et

s'avançant vers le berceau, il fait une risette au petit avec son doigt,

redresse l'oreiller, dit d'une voix mâle un peu bourrue de tendresse:

«Eh! ben, mon vieux bonhomme?...» Secoué de sa torpeur, sortant de

l'ombre qui l'enveloppe déjà, le petit ouvre les yeux sur ces visages

penchés vers lui, les regarde avec une morne indifférence, puis,

retournant à son rêve qu'il trouve plus beau, crispe ses petites mains

ridées et pousse un soupir insaisissable. Mystère! Qui dira ce qu'il

était venu faire dans la vie, celui-là? Souffrir deux mois, et s'en

aller sans avoir rien vu, rien compris, sans qu'on connaisse seulement

le son de sa voix.

«Comme il est pâle!...» murmure M. de la Perrière, très pâle lui-même.

Le Nabab est livide aussi. Un souffle froid vient de passer. Le

directeur prend un air dégagé:

«C'est le reflet... nous sommes tous verts ici.

--Mais oui... mais oui... fait Jenkins, c'est le reflet de la pièce

d'eau... Venez donc voir, monsieur le secrétaire.» Et il l'attire vers

la croisée pour lui montrer la grande pièce d'eau où trempent les

saules, pendant que madame Polge se dépêche de tirer sur le rêve éternel

du petit Valaque les rideaux détendus de sa bercelonnette.

Il faut continuer bien vite la visite de l'établissement, pour détruire

cette fâcheuse impression.

D'abord on montre à M. de la Perrière une buanderie splendide, avec

étuves, séchoirs, thermomètres, immenses armoires de noyer ciré, pleines

de béguins, de brassières, étiquetés, noués par douzaines. Une fois le

linge chauffé, la lingère le passe par un petit guichet en échange du

numéro que laisse la nourrice. On le voit, c'est un ordre parfait, et

tout, jusqu'à sa bonne odeur de lessive, donne à cette pièce un aspect

sain et campagnard. Il y a ici de quoi vêtir cinq cents enfants. C'est

ce que Bethléem peut contenir, et tout a été établi sur ces proportions:

la pharmacie immense, étincelante de verreries et d'inscriptions

latines, des pilons de marbre dans tous les coins, l'hydrothérapie aux

larges piscines de pierre, aux baignoires luisantes, au gigantesque

appareil traversé de tuyaux de toutes tailles pour la douche ascendante

et descendante, en pluie, en jet, en coups de fouet, et les cuisines

ornées de superbes chaudrons de cuivre gradués, de fourneaux économiques

à charbon et à gaz. Jenkins a voulu faire un établissement modèle; et la

chose lui a été facile, car on a travaillé dans le grand, comme quand

les fonds ne manquent pas. On sent aussi sur tout cela l'expérience et

la main de fer de «notre intelligente surveillante,» à qui le directeur

ne peut s'empêcher de rendre un hommage public. C'est le signal d'une

congratulation générale; M. de la Perrière, ravi de la façon dont

l'établissement est monté, félicite le docteur Jenkins de sa belle

création, Jenkins complimente son ami Pondevèz, qui remercie à son tour

le secrétaire des commandements d'avoir bien voulu honorer Bethléem de

sa visite. Le bon Nabab mêle sa voix à ce concert d'éloges, trouve un

mot aimable pour chacun, mais s'étonne un peu tout de même qu'on ne

l'ait pas félicité lui aussi, puisqu'on y était. Il est vrai que la

meilleure des félicitations l'attend au 16 mars en tête du _Moniteur_,

dans un décret qui flamboie d'avance à ses yeux et le fait loucher du

côté de sa boutonnière.

Ces bonnes paroles s'échangent le long d'un grand corridor où les voix

sonnent dans leurs intonations prud'hommesques; mais, tout à coup,

un bruit épouvantable interrompit la conversation et la marche des

visiteurs. Ce sont des miaulements de chats en délire, des beuglements,

des hurlements de sauvages au poteau de guerre, une effroyable tempête

de cris humains, répercutée, grossie et prolongée par la sonorité des

hautes voûtes. Cela monte et descend, s'arrête soudain, puis reprend

avec un ensemble extraordinaire. M. le directeur s'inquiète, interroge.

Jenkins roule des yeux furibonds.

«Continuons, dit le directeur, un peu troublé cette fois... Je sais ce

que c'est.»

Il sait ce que c'est; mais M. de la Perrière veut le savoir aussi, et

avant que Pondevèz ait pu l'ouvrir, il pousse la porte massive d'où

vient cet horrible concert.

Dans un chenil sordide qu'a épargné le grand lessivage, car on ne

comptait certes pas le montrer, sur des matelas rangés à terre, une

dizaine de petits monstres sont étendus, gardés par une chaise vide où

se prélasse un tricot commencé, et par un petit pot égueulé, plein de

vin chaud, bouillant sur un feu de bois qui fume. Ce sont les teigneux,

les gourmeux, les disgraciés de Bethléem que l'on a cachés au fond de ce

coin retiré,--avec recommandation à leur nourrice sèche de les bercer,

de les apaiser, de s'asseoir dessus au besoin pour les empêcher de

crier;--mais que cette femme de campagne, inepte et curieuse, a laissés

là pour aller voir le beau carrosse stationnant dans la cour. Derrière

elle, les maillots se sont vite fatigués de leur position horizontale;

et rouges, couverts de boutons, tous ces petits «croûte-levés» ont

poussé leur concert robuste, car ceux-là, par miracle, sont bien

portants, leur mal les sauve et les nourrit. Éperdus et remuants comme

des hannetons renversés, s'aidant des reins, des coudes, les uns, tombés

sur le côté, ne pouvant plus reprendre d'équilibre, les autres, dressant

en l'air, toutes gourdes, leurs petites jambes emmaillotées, ils

arrêtent spontanément leurs gesticulations et leurs cris en voyant la

porte s'ouvrir; mais la barbiche branlante de M. de la Perrière les

rassure, les encourage de plus belle et, dans le vacarme recrudescent,

c'est à peine si l'on distingue l'explication donnée par le directeur:

«Enfants mis à part... Contagion... maladies de peau.» M. le secrétaire

des commandements n'en demande pas davantage; moins héroïque que

Bonaparte en sa visite aux pestiférés de Jaffa, il se précipite vers

la porte et, dans son trouble craintif, voulant dire quelque chose,

ne trouvant rien, il murmure avec un sourire ineffable: «Ils sont

cha...armants.»

A présent, l'inspection finie, les voici tous installés dans le

rez-de-chaussée, où madame Polge a fait préparer une petite collation.

La cave de Bethléem est bien garnie. L'air vif du plateau, ces montées,

ces descentes ont donné au vieux monsieur des Tuileries un appétit qu'il

ne se connaît plus depuis longtemps, si bien qu'il cause et rit avec une

familiarité toute campagnarde, et qu'au moment du départ, tous debout,

il lève son verre en remuant la tête pour boire: «A Bé... Bé...

Béthléem!» On s'émeut, les verres se choquent, puis, au grand trot, le

carrosse emporte la compagnie par la longue avenue de tilleuls, où se

couche un soleil rouge et froid, sans rayons. Derrière eux, le parc

reprend son silence morne. De grandes masses sombres s'accumulent au

fond des taillis, envahissent la maison, gagnent peu à peu les allées et

les ronds-points. Bientôt, il ne reste plus d'éclairées que les lettres

ironiques qui s'incrustent sur la grille d'entrée et, là-bas, à une

fenêtre du premier étage, une tache rouge et tremblottante, la lueur

d'un cierge allumé au chevet du petit mort.

_«Par décret du 12 mars 1866, rendu sur la proposition du ministre de

l'Intérieur, M. le docteur Jenkins, président-fondateur de Bethléem,

est nommé chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur. Grand

dévouement à la cause de l'humanité.»_

En lisant ces lignes à la première page du _Moniteur_, le matin du 16,

le pauvre Nabab eut un éblouissement.

Était-ce possible?

Jenkins décoré, et pas lui.

Il relut la note deux fois, croyant à une erreur de sa vision. Ses

oreilles bourdonnaient. Les lettres dansaient, doubles, devant ses

yeux avec ces cercles rouges qu'elles prennent au grand soleil. Il

s'attendait si bien à voir son nom à cette place; Jenkins--la veille

encore--lui avait dit avec tant d'assurance: «C'est fait! qu'il lui

semblait toujours s'être trompé. Mais non, c'était bien Jenkins... Le

coup fut profond, intime, prophétique, comme un premier avertissement du

destin, et ressenti d'autant plus vivement que, depuis des années,

cet homme n'était plus habitué aux déconvenues, vivait au-dessus de

l'humanité. Tout ce qu'il y avait de bon en lui apprit en même temps la

méfiance.

«Eh bien, dit-il à Géry entrant comme chaque matin dans sa chambre et

qui le surprit tout ému le journal à la main, vous avez vu?... je ne

suis pas au _Moniteur_.»

Il essayait de sourire, les traits gonflés comme un enfant qui retient

des larmes. Puis, tout à coup, avec cette franchise qui plaisait tant

chez lui: «Cela me fait beaucoup de peine... je m'y attendais trop.»

Le nabab, tome I · 第 10 / 16 段