irréprochable et mondain de la belle madame Jenkins: l'art qu'elle
adorait, l'enthousiasme qu'il mettait dans sa nature tout en dehors, le
sentiment de la beauté, de la vérité, qui de son cerveau réfléchi, plein
d'idées, passait dans ses doigts avec un petit frémissement de nerfs,
un désir de la chose faite, de l'image réalisée. Tout le jour elle
travaillait à sa sculpture, fixait ses rêveries avec ce bonheur de la
jeunesse instinctive qui prête tant de charmes aux premières oeuvres;
cela l'empêchait de trop regretter l'austérité de l'institution Belin,
abritante et légère comme le voile d'une novice sans voeux, et cela
la gardait aussi des conversations dangereuses, inentendues dans sa
préoccupation unique.
Ruys était fier de ce talent qui grandissait à son côté. De jour en
jour plus affaibli, déjà dans cette phase où l'artiste se regrette, il
suivait Félicia avec une consolation de sa propre carrière terminée.
L'ébauchoir, qui tremblait dans sa main, était ressaisi tout près de lui
avec une fermeté, une assurance viriles, tempérées par tout ce que la
femme peut appliquer des finesses de son être à la réalisation d'un art.
Sensation singulière que cette paternité double, cette survivance du
génie abandonnant celui qui s'en va pour passer dans celui qui vient,
comme ces beaux oiseaux familiers qui, dès la veille d'une mort,
désertent le toit menacé pour voler sur un logis moins triste.
Aux derniers temps, Félicia--grande artiste et toujours
enfant--exécutait la moitié des travaux paternels; et rien n'était plus
touchant que cette collaboration du père et de la fille, dans le même
atelier, autour du même groupe.
La chose ne se passait pas toujours paisiblement. Quoique élève de son
père, Félicia sentait déjà sa personnalité rebelle à une direction
despotique. Elle avait ces audaces des commençants, ces presciences
de l'avenir réservées aux talents jeunes, et, contre les traditions
romantiques de Sébastien Ruys, une tendance de réalisme moderne, un
besoin de planter ce vieux drapeau glorieux sur quelque monument
nouveau.
C'étaient alors de terribles empoignades, des discussions dont le père
sortait vaincu, dompté par la logique de sa fille, étonné de tout le
chemin que font les enfants sur les routes, alors que les vieux, qui
leur ont ouvert les barrières, restent immobiles à l'endroit du départ.
Quand elle travaillait pour lui, Félicia cédait plus facilement; mais,
sur sa sculpture à elle, on la trouvait intraitable. Ainsi le _Joueur de
boules_, sa première oeuvre exposée, qui obtint un si grand succès au
Salon de 1862, fut l'objet de scènes violentes entre les deux artistes,
de contradictions si fortes, que Jenkins dut intervenir et assister au
départ du plâtre que Ruys avait menacé de briser.
A part ces petits drames qui ne touchaient en rien aux tendresses de
leur coeur, ces deux êtres s'adoraient avec le pressentiment et peu à
peu la cruelle certitude d'une séparation prochaine, quand tout à coup
il se passa dans la vie de Félicia un événement horrible. Un jour,
Jenkins l'avait emmenée dîner chez lui, comme cela arrivait souvent.
Madame Jenkins était absente, en voyage ainsi que son fils pour
deux jours; mais l'âge du docteur, son intimité quasi-paternelle
l'autorisaient à garder près de lui, même en l'absence de sa femme,
cette fillette que ses quinze ans, les quinze ans d'une juive d'Orient
resplendissante de beauté hâtive, laissaient encore près de l'enfance.
Le dîner fut très gai, Jenkins aimable, cordial à son ordinaire. Puis on
passa dans le cabinet du docteur; et soudain, sur le divan, au milieu
d'une conversation intime, tout amicale, sur son père, sa santé, leurs
travaux, Félicia sentit comme le froid d'un gouffre entre elle et cet
homme, puis l'étreinte brutale d'une patte de faune. Elle vit un Jenkins
inconnu, égaré, bégayant, le rire hébété, les mains outrageantes. Dans
la surprise, l'inattendu de ce ruement de brute, une autre que Félicia,
une enfant de son âge, mais vraiment innocente, aurait été perdue. Elle,
pauvre petite, ce qui la sauva, ce fut de savoir. Elle en avait
tant entendu conter à la table de son père! Et puis l'art, la vie
d'atelier... Ce n'était pas une ingénue. Tout de suite elle comprit ce
que voulait cette étreinte, lutta, bondit, puis n'étant pas assez forte,
cria. Il eut peur, lâcha prise, et subitement, elle se trouva debout,
dégagée, avec l'homme à ses genoux pleurant, demandant pardon... Il
avait cédé à une folie. Elle était si belle, il l'aimait tant. Depuis
des mois il luttait... Mais maintenant c'était fini, jamais plus, oh!
jamais plus... Pas même toucher le bord de sa robe... Elle ne répondait
pas, tremblait, rajustait ses cheveux, ses vêtements avec ses doigts de
folle. Partir, elle voulait partir sur l'heure, toute seule. Il la
fit accompagner par une servante; et tout bas, comme elle montait
en voiture: «Surtout pas un mot... Votre père en mourrait.» Il la
connaissait si bien, il était si sûr de la tenir avec cette idée, le
misérable, qu'il revint le lendemain comme si rien ne s'était passé,
toujours épanoui et la face loyale. En effet, elle n'en parla jamais à
son père, ni à personne. Mais à dater de ce jour, un changement se fit
en elle, comme une détente de ses fiertés. Elle eut des caprices, des
lassitudes, un pli de dégoût sur son sourire, et parfois contre son père
des colères subites, un regard de mépris qui lui reprochait de n'avoir
pas su veiller sur elle.
«Qu'est-ce qu'elle a?» disait le père Ruys; et Jenkins, avec l'autorité
du médecin, mettait cela sur le compte de l'âge et d'un trouble
physique. Lui-même évitait d'adresser la parole à la jeune fille,
comptant sur les jours pour effacer l'impression sinistre, et ne
désespérant pas d'arriver où il voulait, car il voulait encore, plus
que jamais, pris d'un amour enragé d'homme de quarante-sept ans,
d'une incurable passion de maturité; et c'était son châtiment, à cet
hypocrite... Ce singulier état de sa fille constitua un vrai chagrin
pour le sculpteur; mais ce chagrin fut de courte durée. Soudainement
Ruys s'éteignit, s'écroula d'un coup, comme tous ceux que soignait
l'Irlandais. Son dernier mot fut:
«Jenkins, je vous recommande ma fille.»
Il était si ironiquement lugubre, ce mot, que Jenkins, présent à
l'agonie ne put s'empêcher de pâlir...
Félicia fut plus stupéfaite encore que désolée. A l'étonnement de la
mort, qu'elle n'avait jamais vue et qui se présentait à elle sous des
traits aussi chers, se joignait le sentiment d'une solitude immense
entourée de nuit et de dangers.
Quelques amis du sculpteur se réunirent en conseil de famille pour
délibérer sur le sort de cette malheureuse enfant sans parents ni
fortune. On avait trouvé cinquante francs dans le vide-poche où
Sébastien mettait son argent sur un meuble de l'atelier bien connu des
besoigneux et qu'ils visitaient sans scrupule. Pas d'autre héritage, du
moins en numéraire; seulement un mobilier d'art et de curiosité des plus
somptueux, quelques tableaux de prix et des créances égarées couvrant à
peine des dettes innombrables. On parla d'organiser une vente. Félicia,
consultée, répondit que cela lui était égal qu'on vendît tout, mais,
pour Dieu! qu'on la laissât tranquille.
La vente n'eut pas lieu cependant, grâce à la marraine, la bonne
Crenmitz, qu'on vit apparaître tout à coup, tranquille et douce comme
d'habitude:
«Ne les écoute pas, ma fille, ne vends rien. Ta vieille Constance a
quinze mille francs de rente qui t'étaient destinés. Tu en profiteras
dès à présent, voilà tout. Nous vivrons ensemble ici. Tu verras, je ne
suis pas gênante. Tu feras ta sculpture, je mènerai la maison. Ça te
va-t-il?»
C'était dit si tendrement, dans cet enfantillage d'accent des étrangers
s'exprimant en français, que la jeune fille en fut profondément émue.
Son coeur pétrifié s'ouvrit, un flot brûlant déborda de ses yeux, et
elle se précipita, s'engloutit dans les bras de l'ancienne danseuse:
«Ah! marraine, que tu es bonne... Oui, oui, ne me quitte plus... reste
toujours avec moi... La vie me fait peur et dégoût... J'y vois tant
d'hypocrisie, de mensonge!» Et la vieille femme s'étant arrangé un nid
soyeux et brodé dans cet intérieur qui ressemblait à un campement de
voyageurs chargés de richesses de tous les pays, la vie à deux s'établit
entre ces natures si différentes.
Ce n'était pas un petit sacrifice que Constance avait fait au cher démon
de quitter sa retraite de Fontainebleau pour Paris, dont elle avait la
terreur. Du jour où cette danseuse, aux caprices extravagants, qui fit
couler des fortunes princières entre ses cinq doigts écartés, descendue
des apothéoses un reste de leur éblouissement dans les yeux, avait
essayé de reprendre l'existence commune, d'administrer ses petites
rentes et son modeste train de maison, elle avait été en butte à une
foule d'exploitations effrontées, d'abus faciles devant l'ignorance
de ce pauvre papillon effaré de la réalité, se cognant à toutes ses
difficultés inconnues. Chez Félicia, la responsabilité devint autrement
sérieuse à cause du gaspillage installé jadis par le père, continué
par la fille, deux artistes dédaigneux de l'épargne. Elle eut encore
d'autres difficultés à vaincre. L'atelier lui était insupportable avec
cette fumée de tabac permanente, le nuage impénétrable pour elle où les
discussions d'art, le déshabillement des idées se confondaient dans des
tourbillons brillants et vagues, qui lui causaient infailliblement
la migraine. La «blague» surtout lui faisait peur. En sa qualité
d'étrangère, d'ancienne divinité du foyer de la danse, nourrie de
politesses surannées, de galanteries à la Dorat, elle ne la comprenait
pas bien, restait épouvantée devant les exagérations frénétiques, les
paradoxes de ces Parisiens raffinés par la liberté de l'atelier.
Elle qui n'avait eu d'esprit que dans la vivacité de ses pieds, cela
l'intimidait, la mettait au rang d'une simple dame de compagnie; et en
regardant cette aimable vieille silencieuse et souriante, assise dans
le jour de la rotonde vitrée, son tricot sur les genoux, comme une
bourgeoise de Chardin, ou remontant à pas pressés, à côté de sa
cuisinière, la longue rue de Chaillot, où se trouvait le plus proche
marché, jamais on n'aurait pu se douter que cette bonne femme avait tenu
des rois, des princes, toute la noblesse et la finance amoureuses, sous
le caprice de ses pointes et de ses ballons.
Paris est plein de ces astres éteints, retombés dans la foule.
Quelques-uns de ces illustres, de ces triomphateurs de jadis, gardent
une rage au coeur; d'autres, au contraire, savourent le passé béatement,
digèrent dans un bien-être ineffable toutes leurs joies glorieuses et
finies, ne demandent que du repos, le silence et l'ombre, de quoi se
souvenir et se recueillir, si bien que, quand ils meurent, on est tout
étonné d'apprendre qu'ils vivaient encore.
Constance Crenmitz était de ces heureux. Mais quel singulier ménage
d'artistes que celui de ces deux femmes, aussi enfants l'une que
l'autre, mettant en commun l'inexpérience et l'ambition, la tranquillité
d'une destinée accomplie et la fièvre d'une vie en pleine lutte, toutes
les différences visibles même dans la tournure tranquille de cette
blonde, toute blanche comme une rose déteinte, paraissant habillée sous
ses couleurs claires d'un reste de feu de bengale, et cette brune aux
traits corrects, enveloppant presque toujours sa beauté d'étoffes
sombres, aux plis simples, comme d'un semblant de virilité.
L'imprévu, le caprice, l'ignorance des moindres choses amenaient dans
les ressources du ménage un désordre extrême, d'où l'on ne sortait
parfois qu'à force de privations, de renvois de domestiques, de réformes
risibles dans leur exagération. Pendant une de ces crises, Jenkins avait
fait des offres voilées, délicates, repoussées avec mépris par Félicia.
«Ce n'est pas bien, lui disait Constance, de rudoyer ainsi ce pauvre
docteur. En somme, ce qu'il faisait là, n'avait rien d'offensant. Un
vieil ami de ton père.
--Lui! l'ami de quelqu'un... Ah! le beau tartufe!»
Et Félicia ayant peine à se contenir, tournait en ironie sa rancune,
imitait Jenkins, le geste arrondi, la main sur son coeur, puis, gonflant
ses joues, disait d'une grosse voix soufflée, pleine d'effusions
menteuses:
«Soyons humains, soyons bons... Le bien sans espérance!... tout est là.»
Constance riait aux larmes malgré elle, tellement la ressemblance était
vraie.
«C'est égal, tu es trop dure... tu finiras par l'éloigner.
--Ah bien oui!...» disait un hochement de tête de la jeune fille.
En effet, il revenait toujours, doux, aimable, dissimulant sa passion
visible seulement quand elle se faisait jalouse à l'égard des nouveaux
venus, comblant d'assiduités l'ancienne danseuse à laquelle plaisait
malgré tout sa douceur, et qui reconnaissait en lui un homme de son
temps à elle, du temps où l'on abordait les femmes en leur baisant la
main, avec un compliment sur la bonne mine de leur visage.
Un matin, Jenkins, étant venu pendant sa tournée, trouva Constance seule
dans l'antichambre et désoeuvrée.
«Vous voyez, docteur, je monte la garde, fit-elle tranquillement.
--Comment cela?
--Oui, Félicia travaille. Elle ne veut pas être dérangée, et les
domestiques sont si bêtes. Je veille moi-même à la consigne.»
Puis voyant l'Irlandais faire un pas vers l'atelier.
«Non, non, n'y-allez pas... Elle m'a bien recommandé de ne laisser
entrer personne...
--Mais moi?
--Je vous en prie... vous me feriez gronder.»
Jenkins allait se retirer, quand un éclat de rire de Félicia passant à
travers les tentures lui fit lever la tête.
«Elle n'est donc pas seule?
--Non. Le Nabab est avec elle... Ils ont séance... pour le portrait.
--Et pourquoi ce mystère?... Voilà qui est singulier...»
Il marchait de long en large, l'air furieux, mais se contenant.
Enfin, il éclata.
C'était d'une inconvenance inouïe de laisser une jeune fille s'enfermer
ainsi avec un homme.
Il s'étonnait qu'une personne aussi sérieuse, aussi dévouée que
Constance... De quoi avait-on l'air?...
La vieille dame le regardait avec stupeur. Comme si Félicia était une
jeune fille pareille aux autres! Et puis quel danger y avait-il avec
le Nabab, un homme si sérieux, si laid? D'ailleurs Jenkins devait bien
savoir que Félicia ne consultait jamais personne, qu'elle n'agissait
qu'à sa tête.
«Non, non, c'est impossible, je ne peux pas tolérer cela,» fit
l'Irlandais.
Et, sans s'inquiéter autrement de la danseuse qui levait les bras au
ciel pour le prendre à témoin de ce qui allait se passer, il se dirigea
vers l'atelier; mais, au lieu d'entrer droit, il entr'ouvrit la porte
doucement, et souleva un coin de tenture par lequel une partie de la
pièce, celle où posait précisément le Nabab, devint visible pour lui,
quoique à une assez grande distance.
Jansoulet assis, sans cravate, le gilet ouvert, causait avec un air
d'agitation, à demi-voix. Félicia répondait de même en chuchotements
rieurs. La séance était très animée... Puis un silence, un «frou» de
jupes, et l'artiste, s'approchant de son modèle, lui rabattit d'un geste
familier son col de toile tout autour en faisant courir sa main légère
sur cette peau basanée.
Ce masque éthiopien dont les muscles tressaillaient d'une ivresse
de bien-être avec ses grands cils baissés de fauve endormi qu'on
chatouille, la silhouette hardie de la jeune fille penchée sur cet
étrange visage pour en vérifier les proportions, puis un geste violent,
irrésistible, agrippant la main fine au passage et l'appliquant sur deux
grosses lèvres éperdues, Jenkins vit tout cela dans un éclair rouge...
Le bruit qu'il fit en entrant remit les deux personnages dans leurs
positions respectives, et, sous le grand jour qui éblouissait ses yeux
de chat guetteur, il aperçut la jeune fille debout devant lui, indignée,
stupéfaite: «Qui est là? Qui se permet?» et le Nabab sur son estrade, le
col rabattu, pétrifié, monumental.
Jenkins, un peu penaud, effaré de sa propre audace, balbutia quelques
excuses. Il avait une chose très pressée à dire à M. Jansoulet, une
nouvelle très importante et qui ne souffrait aucun retard... «Il savait
de source certaine qu'il y aurait des croix données pour le 16 mars.»
Aussitôt la figure du Nabab, un instant contractée, se détendit.
«Ah! vraiment?»
Il quitta la pose... L'affaire en valait la peine, diable! M. de
la Perrière, un secrétaire des commandements, avait été chargé par
l'impératrice de visiter l'asile de Bethléem. Jenkins venait chercher le
Nabab pour le mener aux Tuileries chez le secrétaire et prendre jour.
Cette visite à Bethléem, c'était la croix pour lui.
«Vite, partons; mon cher docteur, je vous suis.»
Il n'en voulait plus à Jenkins d'être venu le déranger, et fébrilement
il rattachait sa cravate, oubliant sous l'émotion nouvelle le
bouleversement de tout à l'heure, car chez lui l'ambition primait tout.
Pendant que les deux hommes causaient à demi-voix, Félicia, immobile
devant eux, les narines frémissantes, le mépris retroussant sa lèvre,
les regardait de l'air de dire: «Eh bien! j'attends.»
Jansoulet s'excusa d'être obligé d'interrompre la séance; mais une
visite de la plus haute importance... Elle eut un sourire de pitié:
«Faites, faites... Au point où nous en sommes, je puis travailler sans
vous.
--Oh! oui, dit le docteur, l'oeuvre est à peu près terminée.»
Il ajouta d'un air connaisseur:
«C'est un beau morceau.»
Et, comptant sur ce compliment pour se faire une sortie, il s'esquivait,
les épaules basses; mais Félicia le retint violemment:
«Restez, vous... J'ai à vous parler.»
Il vit bien à son regard qu'il fallait céder, sous peine d'un éclat:
«Vous permettez, cher ami?... Mademoiselle a un mot à me dire... Mon
coupé est à la porte... Montez. Je vous rejoins.»
L'atelier refermé sur ce pas lourd qui s'éloignait, ils se regardèrent
tous deux bien en face.
«Il faut que vous soyez ivre ou fou pour vous être permis une chose
pareille? Comment, vous osez entrer chez moi quand je ne veux pas
recevoir?... Pourquoi cette violence? de quel droit?...
--Du droit que donne la passion désespérée et invincible.
--Taisez-vous, Jenkins, vous prononcez des paroles que je ne peux pas
entendre... Je vous laisse venir ici par pitié, par habitude, parce
que mon père vous aimait... Mais ne me reparlez jamais de votre...
amour,--elle dit le mot très bas, comme une honte,--ou vous ne me
reverrez plus, oui, dussé-je mourir pour vous échapper une bonne fois.»
Un enfant pris en faute ne courbe pas plus humblement la tête que
Jenkins répondant:
«C'est vrai... J'ai eu tort... Un moment de folie, d'aveuglement. Mais
pourquoi vous plaisez-vous à me déchirer le coeur comme vous faites?
--Je pense bien à vous, seulement!
--Que vous pensiez ou non à moi, je suis là, je vois ce qui se passe, et
votre coquetterie me fait un mal affreux.»
Un peu de rouge lui vint aux joues devant ce reproche:
«Coquette, moi?... et avec qui?
--Avec ça...» dit l'Irlandais en montrant le buste simiesque et superbe.
Elle essaya de rire:
«Le Nabab... Quelle folie!
--Ne mentez donc pas... Croyez-vous que je sois aveugle, que je ne me
rende pas compte de tous vos manèges? Vous restez seule avec lui très
longtemps... Tout à l'heure, j'étais là... Je vous voyais...»
Il baissait la voix comme si le souffle lui eût manqué... «Que
cherchez-vous donc, étrange et cruelle enfant? Je vous ai vu repousser
les plus beaux, les plus nobles, les plus grands. Ce petit de Géry vous
dévore des yeux, vous n'y prenez pas garde, le duc de Mora lui-même n'a
pas pu arriver jusqu'à votre coeur. Et c'est celui-là, qui est affreux,
vulgaire, qui ne pensait pas à vous, qui a toute autre chose que l'amour
en tête... Vous avez vu comme il est parti! Où voulez-vous donc en
venir? Qu'attendez-vous de lui?
--Je veux... Je veux qu'il m'épouse. Voilà.»
Froidement, d'un ton radouci, comme si cet aveu l'avait rapprochée de
celui qu'elle méprisait tant, elle exposa ses motifs. La vie qu'elle
menait la poussait à une impasse. Elle avait des goûts de luxe, de
dépense, des habitudes de désordre que rien ne pouvait vaincre et qui la
conduiraient fatalement à la misère, elle et cette bonne Crenmitz, qui
se laissait ruiner sans rien dire. Dans trois ans, quatre ans au plus,
tout serait fini. Et alors les expédients, les dettes, la loque et les
savates des petits ménages d'artistes. Ou bien l'amant, l'entreteneur,
c'est-à-dire la servitude et l'infamie.
«Allons donc, dit Jenkins... Et moi, est-ce que je ne suis pas là?
--Tout plutôt que vous, fit-elle en se redressant... Non, ce qu'il me
faut, ce que je veux, c'est un mari qui me défende des autres et de
moi-même, qui me garde d'un tas de choses noires dont j'ai peur quand je
m'ennuie, des gouffres où je sens que je puis m'abîmer, quelqu'un qui
m'aime pendant que je travaille, et relève de faction ma pauvre vieille
fée à bout de forces... Celui-là me convient et j'ai pensé à lui dès
que je l'ai vu. Il est laid, mais il a l'air bon; puis il est follement
riche et la fortune, à ce degré-là, ce doit être amusant... Oh! je sais
bien. Il y a sans doute dans sa vie quelque tare qui lui a porté chance.
Tout cet or ne peut pas être fait d'honnêteté... Mais là, vrai, Jenkins,
la main sur ce coeur que vous invoquez si souvent, pensez-vous que je
sois une épouse bien tentante pour un honnête homme? Voyez: de tous ces
jeunes gens qui sollicitent comme une grâce de venir ici, lequel a songé
à demander ma main? Jamais un seul. Pas plus de Géry que les autres...
Je séduis, mais je fais peur... Cela se comprend... Que peut-on supposer
d'une fille élevée comme je l'ai été, sans mère, sans famille, en tas
avec les modèles, les maîtresses de mon père?... Quelles maîtresses, mon
Dieu!... Et Jenkins pour seul protecteur... Oh! quand je pense... Quand
je pense...»
Et de cette mémoire déjà lointaine, des choses lui arrivaient qui
montaient d'un ton sa colère: «Eh! oui, parbleu! Je suis une fille
d'aventure, et cet aventurier est bien le mari qu'il me faut.
--Vous attendrez au moins qu'il soit veuf, répondit Jenkins
tranquillement... Et, dans ce cas, vous risquez d'attendre longtemps
encore, car sa Valentine a l'air de se bien porter.»
Félicia Ruys devint blême.
«Il est marié?
--Marié, certes, et père d'une trimballée d'enfants. Toute la smala est
débarquée depuis deux jours.»
Elle resta une minute atterrée, regardant le vide, un frisson aux joues.
En face d'elle, le large masque du Nabab, avec son nez épaté, sa bouche
sensuelle et bonasse, criait de vie et de vérité dans les luisants de
l'argile. Elle le contempla un moment, puis fit un pas, et, d'un geste
de dégoût, renversa avec sa haute selle de bois le bloc luisant et gras
qui s'écrasa par terre en tas de boue.
VII
JANSOULET CHEZ LUI
Marié, il l'était depuis douze ans, mais n'en avait parlé à personne de
son entourage parisien, par une habitude orientale, ce silence que les
gens de là-bas gardent sur le gynécée. Subitement on apprit que Madame
allait venir, qu'il fallait préparer des appartements pour elle, ses
enfants et ses femmes. Le Nabab loua tout le second étage de la maison
de la place Vendôme, dont le locutaire fut exproprié à des prix de
Nabab. On agrandit aussi les écuries, le personnel fut doublé; puis, un
jour, cochers et voitures allèrent chercher à la gare de Lyon madame,
qui arrivait emplissant d'une suite de négresses, de gazelles, de
négrillons un train chauffé exprès pour elle depuis Marseille.