retranché derrière ses riches devantures, s'installe l'industrie
improvisée de ces baraques en planches, ouvertes au vent de la rue, et
dont la double rangée donne aux boulevards l'aspect d'un mail forain.
C'est là qu'est le vrai intérêt et la poésie des étrennes. Luxueuses
dans le quartier de la Madeleine, bourgeoises vers le boulevard
Saint-Denis, plus «peuple» en remontant à la Bastille, ces petites
baraques se modifient pour leur public, calculent leurs chances de
succès au porte-monnaie plus ou moins garni des passants. Entre elles,
se dressent des tables volantes, chargées de menus objets, miracles de
la petite industrie parisienne, bâtis de rien, frêles et chétifs, et que
la vogue entraîne quelquefois dans son grand coup de vent, à cause de
leur légèreté même. Enfin, au long des trottoirs, perdues dans la file
des voitures qui frôlent leur marche errante, les marchandes d'oranges
complètent ce commerce ambulant, entassent les fruits couleur de soleil
sous leur lanterne de papier rouge, criant: «La Valence,» dans le
brouillard, le tumulte, la hâte excessive que Paris met à finir son
année.
D'ordinaire, M. Joyeuse faisait partie de cette foule affairée qui
circule avec un bruit d'argent en poche et des paquets dans toutes
les mains. Il courait en compagnie de Bonne Maman à la recherche des
étrennes pour ces demoiselles, s'arrêtait devant ces petits marchands
émus du moindre client, sans l'habitude de la vente, et qui ont basé sur
cette courte phase des projets de bénéfices extraordinaires.
Et c'étaient des colloques, des réflexions, un embarras du choix
interminable dans ce petit cerveau compliqué, toujours au-delà de la
minute présente et de l'occupation du moment.
Cette année, hélas! rien de semblable, il errait mélancoliquement dans
la ville en liesse, plus triste, plus désoeuvré de toute l'activité
environnante, heurté, bousculé, comme tous ceux qui gênent la
circulation des actifs, le coeur battant d'une crainte perpétuelle, car
Bonne Maman, depuis quelques jours, lui faisait à table des allusions
clairvoyantes et significatives à propos des étrennes. Aussi, évitait-il
de se trouver seul avec elle, et lui avait-il défendu de venir le
chercher à la sortie du bureau. Mais, malgré tous ses efforts, le moment
approchait, il le sentait bien, où le mystère serait impossible et son
lourd secret dévoilé... Elle était donc bien terrible, cette Bonne
Maman, que M. Joyeuse la craignait si fort?... Mon Dieu, non. Un peu
sévère, voilà tout, avec un joli sourire qui graciait à la minute
tous les coupables. Mais M. Joyeuse était un craintif, un timide de
naissance; vingt ans de ménage avec une maîtresse femme, «une personne
de la noblesse,» l'ayant esclavagé pour toujours, comme ces forçats qui,
après leur temps de fers, doivent encore subir une surveillance. Et lui
en avait pour toute sa vie.
Un soir, la famille Joyeuse était réunie dans le petit salon, dernière
épave de sa splendeur, où il restait deux fauteuils capitonnés, beaucoup
de garnitures au crochet, un piano, deux lampes carcels coiffées de
petits chapeaux verts, et un bonheur du jour rempli de bibelots.
La vraie famille est chez les humbles.
Par économie, on n'allumait pour la maison entière qu'un seul feu et
qu'une lampe autour de laquelle toutes les occupations, toutes les
distractions se groupaient, bonne grosse lampe de famille, dont le vieil
abat-jour,--des scènes de nuit, semées de points brillants,--avait
été l'étonnement et la joie de toutes ces fillettes dans leur petite
enfance. Sortant doucement de l'ombre de la pièce, quatre jeunes têtes
se penchaient, blondes ou brunes, souriantes ou appliquées, sous ce
rayon intime et réchauffant qui les éclairait à la hauteur des yeux,
semblait alimenter la flamme de leur regard, la jeunesse lumineuse sous
leurs fronts transparents, les couver, les abriter, les garder du froid
noir ventant dehors, des fantômes, des embûches, des misères et des
terreurs, de tout ce que promène de sinistre une nuit d'hiver parisien
au fond d'un quartier perdu.
Ainsi serrée dans une petite pièce en haut de la maison déserte, dans la
chaleur, la sécurité de son intérieur, bien garni et soigné, la famille
Joyeuse a l'air d'un nid tout en haut d'un grand arbre. On coud, on lit,
on cause un peu. Un sursaut de la flamme, un pétillement du feu, voilà
ce qu'on entend, avec de temps à autre une exclamation de M. Joyeuse, un
peu en dehors de son petit cercle, perdu dans l'ombre où il abrite son
front anxieux et toutes les démences de son imagination. Maintenant,
il se figure que, dans la détresse où il se trouve acculé, dans cette
nécessité absolue de tout avouer à ses enfants, ce soir, au plus tard
demain, il lui arrive un secours inespéré. Hemerlingue, pris de
remords, lui envoie comme à tous ceux qui ont travaillé au Tunisien sa
gratification de décembre. C'est un grand laquais qui l'apporte; «De la
part de M. le baron.» L'Imaginaire dit cela tout haut. Les jolis visages
se tournent vers lui; on rit, on s'agite, et le malheureux se réveille
en sursaut...
Oh! comme il s'en veut à présent de sa lenteur à tout avouer, de cette
sécurité menteuse maintenue autour de lui et qu'il va falloir détruire
tout à coup. Aussi quel besoin avait-il de critiquer cet emprunt de
Tunis! Il se reproche même à cette heure de n'avoir pas accepté une
place à la _Caisse territoriale_. Est-ce qu'il avait le droit de
refuser?... Ah! le triste chef de famille, sans force pour garder ou
défendre le bonheur des siens... Et, devant le joli groupe encerclé par
l'abat-jour et dont l'aspect reposant forme un si grand contraste avec
ses agitations intérieures, il est pris d'un remords si violent pour son
âme faible, que son secret lui vient aux lèvres, va lui échapper dans
un débordement de sanglots, quand un coup de sonnette--pas chimérique,
celui-là--les fait tous tressaillir et l'arrête au moment de parler.
Qui donc pouvait venir à cette heure? Ils vivaient à l'écart depuis la
mort de la mère, ne fréquentaient presque personne. André Maranne, quand
il descendait passer un moment avec eux, frappait familièrement comme
ceux pour qui la porte est toujours ouverte. Profond silence dans le
salon, long colloque sur le palier. Enfin, la vieille bonne--elle était
dans la maison depuis aussi longtemps que la lampe--introduisit un
jeune homme complètement inconnu, qui s'arrêta, saisi, devant l'adorable
tableau des quatre chéries pressées autour de la table. Son entrée en
fut intimidée, un peu gauche. Pourtant il expliqua fort bien le motif
de sa visite. Il était adressé à M. Joyeuse par un brave homme de
sa connaissance, le vieux Passajon, pour prendre des leçons de
comptabilité. Un de ses amis se trouvait engagé dans de grosses affaires
d'argent, une commandite considérable. Lui aurait voulu le servir en
surveillant l'emploi des capitaux, la droiture des opérations; mais il
était avocat, peu au courant des systèmes financiers, du langage de la
banque. Est-ce que M. Joyeuse ne pourrait pas, en quelques mois, à trois
ou quatre leçons par semaine...
«Mais si bien, Monsieur, si bien... bégayait le père tout étourdi de
cette chance inespérée... Je me charge parfaitement, en quelques mois,
de vous rendre apte à ce travail de vérification... Où prendrons-nous
nos leçons?
--Chez vous, si vous le permettez, dit le jeune homme, car je tiens à ce
qu'on ne sache pas que je travaille... Seulement, je serai désolé si,
chaque fois que j'arrive, je mets tout le monde en fuite comme ce soir.»
En effet, dès les premiers mots du visiteur, les quatre têtes bouclées
avaient disparu, avec des petits chuchotements, des froissements de
jupes, et le salon paraissait bien nu, maintenant que le grand cercle de
lumière blanche était vide.
Toujours très ombrageux quand il s'agissait de ses filles, M. Joyeuse
répondit, que «ces demoiselles se retiraient tous les soirs de bonne
heure;» et cela d'un petit ton bref qui signifiait très nettement:
«Parlons de nos leçons, jeune homme, je vous prie.» On convint alors des
jours, des heures libres dans la soirée.
Quant aux conditions, ce serait ce que Monsieur voudrait.
Monsieur dit un chiffre.
Le comptable devint tout rouge: c'était ce qu'il gagnait chez
Hemerlingue.
«Oh! non, c'est trop.»
Mais l'autre ne l'écoutait plus, cherchait, tortillait sa langue, comme
pour une chose très difficile à dire, et tout à coup résolument:
«Voilà votre premier mois...
--Mais, Monsieur...»
Le jeune homme insista. On ne le connaissait pas. Il était juste qu'il
payât d'avance... Évidemment Passajon l'avait prévenu... M. Joyeuse le
comprit et dit à demi-voix: «Merci, oh! merci...» tellement ému, que les
paroles lui manquaient. La vie, c'était la vie pendant quelques mois,
le temps de se retourner, de retrouver une place. Ses mignonnes ne
manqueraient de rien. Elles auraient leurs étrennes. O Providence!
--Alors à mercredi... monsieur?...
--De Géry... Paul de Géry.»
Et tous deux se séparèrent ravis, éblouis, l'un de l'apparition de ce
sauveur inattendu, l'autre de l'adorable tableau qu'il n'avait fait
qu'entrevoir, toute cette jeunesse féminine groupée autour de la table
couverte de livres, de cahiers et d'écheveaux, avec un air de pureté,
d'honnêteté laborieuse. Il y avait là pour de Géry tout un Paris
nouveau, courageux, familial, bien différent de celui qu'il connaissait
déjà, un Paris dont les feuilletonistes ni les reporters ne parlent
jamais, et qui lui rappelait sa province, avec un raffinement en plus,
ce que la mêlée, le tumulte environnants prêtent de charme au tranquille
refuge épargné.
VI
FÉLICIA RUYS
«Et votre fils, Jenkins, qu'est-ce que vous en faites?... Pourquoi ne le
voit-on plus chez vous?... Il était gentil, ce garçon.»
Tout en disant cela de ce ton de brusquerie dédaigneuse qu'elle avait
presque toujours lorsqu'elle parlait à l'Irlandais, Félicia travaillait
au buste du Nabab qu'elle venait de commencer, posait son modèle,
quittait et reprenait l'ébauchoir, essuyait lestement ses doigts à la
petite éponge, tandis que la lumière et la tranquillité d'une belle
après-midi de dimanche tombaient sur la rotonde vitrée de l'atelier.
Félicia «recevait» tous les dimanches, si c'est recevoir que laisser sa
porte ouverte, les gens entrer, sortir, s'asseoir un moment, sans bouger
pour eux de son travail ni même interrompre la discussion commencée pour
faire accueil aux arrivants. C'étaient des artistes, têtes fines, barbes
rutilantes, avec çà et là une toison blanche de vieux romantiques amis
du père Ruys; puis des amateurs, des hommes du monde, banquiers, agents
de change et quelques jeunes gandins venus plutôt pour la belle fille
que pour sa sculpture, pour avoir le droit de dire au club le soir:
«J'étais aujourd'hui chez Félicia.» Parmi eux, Paul de Géry, silencieux,
absorbé dans une admiration qui lui entrait au coeur chaque jour un
peu plus, cherchait à comprendre le beau sphynx enveloppé de cachemire
pourpre et de guipures écrues qui taillait bravement en pleine glaise,
un tablier de brunisseuse--remonté presque jusqu'au cou,--laissant la
tête petite et fière émerger avec ces tons transparents, ces lueurs
de rayons voilés dont l'esprit, l'inspiration colorent les visages en
passant. Paul se rappelait toujours ce qu'on avait dit d'elle devant
lui, essayait de se faire une opinion, doutait, plein de trouble et
charmé, se jurant à chaque fois qu'il ne reviendrait plus, et ne
manquant pas un dimanche. Il y avait là aussi de fondation, toujours à
la même place, une petite femme en cheveux gris et poudrés, une fanchon
autour de sa figure rose, pastel un peu effacé par les ans qui, sous le
jour discret d'une embrasure, souriait doucement, les mains abandonnées
sur ses genoux, dans une immobilité de fakir. Jenkins, aimable, la face
ouverte, avec ses yeux noirs et son air d'apôtre, allait de l'un à
l'autre, aimé et connu de tous. Lui non plus ne manquait pas un des
jours de Félicia; et vraiment il y mettait de la patience, toutes les
rebuffades de l'artiste et de la jolie femme étant réservées à lui
seul. Sans paraître s'en apercevoir, avec la même sérénité souriante,
indulgente, il continuait à venir chez la fille de son vieux Ruys, de
celui qu'il avait tant aimé, soigné jusqu'à la dernière minute.
Cette fois cependant la question que venait de lui adresser Félicia
à propos de son fils lui parut extrêmement désagréable; et c'est le
sourcil froncé, avec une expression réelle de mauvaise humeur, qu'il
répondit:
«Ce qu'il est devenu, ma foi! je n'en sais pas plus que vous... Il nous
a quittés tout à fait. Il s'ennuyait chez nous... Il n'aime que sa
bohème...»
Félicia eut un bond qui les fit tous tressaillir, et l'oeil dardé, la
narine frémissante:
«C'est trop fort... Ah çà! voyons, Jenkins, qu'est-ce que vous appelez
la bohème?... Un mot charmant, par parenthèse, et qui devrait évoquer de
longues courses errantes au soleil, des haltes au coin d'un bois, toute
la primeur des fruits et des fontaines prise au hasard des grands
chemins... Mais puisque de toute cette grâce vous avez fait une injure,
une souillure, à qui l'appliquez-vous?... à quelques pauvres diables à
longs crins, épris de l'indépendance en guenilles, qui crèvent de faim
à un cinquième, en regardant le bleu de trop près, ou en cherchant des
rimes sous des tuiles où filtre la pluie, à ces fous de plus en plus
rares, qui, par horreur du convenu, du traditionnel, du bêta de la vie,
ont sauté à pieds joints dans sa marge?... Mais, voyons, c'est l'ancien
jeu, ça. C'est la bohème de Murger, avec l'hôpital au bout, terreur des
enfants, tranquillité des parents, le Chaperon-Rouge mangé par le loup.
Elle est finie, il y a beau temps, cette histoire-là... Aujourd'hui,
vous savez bien que les artistes sont les gens les plus rangés de la
terre, qu'ils gagnent de l'argent, paient leurs dettes et s'arrangent
pour ressembler au premier venu... Les vrais bohèmes ne manquent pas
pourtant, notre société en est faite, seulement c'est dans votre monde
surtout qu'on les trouve... Parbleu! Ils ne portent pas d'étiquette
extérieure, et personne ne se méfie d'eux; mais pour l'incertain, le
décousu de l'existence, ils n'ont rien à envier de ceux qu'ils appellent
si dédaigneusement «des irréguliers...» Ah! si l'on savait tout ce qu'un
habit noir, le plus correct de vos affreux vêtements modernes, peut
masquer de turpitudes, d'histoires fantastiques ou monstrueuses. Tenez,
Jenkins, l'autre soir chez vous, je m'amusais à les compter, tous ces
aventuriers de la haute...
La petite vieille, rose et poudrée, lui dit doucement de sa place:
«Félicia... prends garde.»
Mais elle continua sans l'écouter:
«Qu'est-ce que c'est que Monpavon, docteur?... Et Bois-l'Héry?... Et de
Mora lui-même?... Et...»
Elle allait dire: et le Nabab? mais se contint.
«Et combien d'autres! Oh! vraiment, je vous conseille d'en parler avec
mépris de la bohème... Mais votre clientèle de médecin à la mode, ô
sublime Jenkins, n'est faite que de cela. Bohème de l'industrie, de la
finance, de la politique; des déclassés, des tarés de toutes les castes,
et plus on monte, plus il y en a, parce que le rang donne l'impunité et
que la fortune paie bien des silences.»
Elle parlait, très animée, l'air dur, la lèvre retroussée par un dédain
féroce. L'autre riait d'un rire faux, prenait un petit ton léger,
condescendant: «Ah! tête folle... tête folle.» Et son regard se
tournait, inquiet et suppliant, du côté du Nabab, comme pour lui
demander grâce de toutes ces impertinences paradoxales.
Mais Jansoulet, bien loin de paraître vexé, lui qui était si fier de
poser devant cette belle artiste, si orgueilleux de l'honneur qu'on lui
faisait, remuait la tête d'un air approbatif:
«Elle a raison, Jenkins, dit-il à la fin, elle a raison. La vraie
bohème, c'est nous autres. Regardez-moi, par exemple, regardez
Hemerlingue, deux des plus gros manieurs d'écus de Paris. Quand je pense
d'où nous sommes partis, tous les métiers à travers lesquels on a roulé
sa bosse. Hemerlingue, un ancien cantinier de régiment; moi, qui, pour
vivre, ai porté des sacs de blé sur le port de Marseille... Et les coups
de raccroc dont notre fortune s'est faite, comme se font d'ailleurs
toutes les fortunes maintenant... Nom d'un chien! Allez-vous-en sous le
péristyle de la Bourse de trois à cinq... Mais, pardon, mademoiselle,
avec ma manie de gesticuler en parlant, voilà que j'ai perdu la pose...
voyons, comme ceci?...
--C'est inutile, dit Félicia en jetant son ébauchoir d'un geste d'enfant
gâté. Je ne ferai plus rien aujourd'hui.»
C'est une étrange fille, cette Félicia. Une vraie fille d'artiste, d'un
artiste génial et désordonné, bien dans la tradition romantique, comme
était Sébastien Ruys. Elle n'avait pas connu sa mère, étant née d'un de
ces amours de passage qui entraient tout à coup dans la vie de garçon du
sculpteur comme des hirondelles dans un logis dont la porte est toujours
ouverte, et en ressortaient aussitôt parce qu'on n'y pouvait faire un
nid.
Cette fois, la dame, en s'envolant, avait laissé au grand artiste, alors
âgé d'une quarantaine d'années, un bel enfant qu'il avait reconnu, fait
élever, et qui devint la joie et la passion de sa vie. Jusqu'à treize
ans, Félicia était restée chez son père, mettant une note enfantine et
tendre dans cet atelier encombré de flâneurs, de modèles, de grands
lévriers couchés en long sur les divans. Il y avait là un coin réservé
pour elle, pour ses essais de sculpture, toute une installation
microscopique, un trépied, de la cire; et le vieux Ruys criait à ceux
qui entraient:
«Va pas par là... Dérange rien... C'est le coin de la petiote...»
Ce qui fait qu'à dix ans elle savait à peine lire et maniait l'ébauchoir
avec une merveilleuse adresse. Ruys aurait voulu garder toujours auprès
de lui cette enfant qui ne le gênait en rien, entrée toute petite dans
la grande confrérie. Mais c'était pitié de voir cette fillette parmi
la libre allure des habitués de la maison, l'éternel va-et-vient des
modèles, les discussions d'un art pour ainsi dire tout physique, et
même aux bruyantes tablées du dimanche, assise au milieu de cinq ou
six femmes que le père tutoyait toutes, comédiennes, danseuses ou
chanteuses, et qui, après le dîner, s'installaient à fumer, les coudes
sur la nappe, avachies dans ces histoires grasses si goûtées du maître
de la maison. Heureusement, l'enfance est protégée d'une candeur
résistante, d'un émail sur lequel glissent toutes les souillures.
Félicia devenait bruyante, turbulente, mal élevée, mais sans être
atteinte par tout ce qui passait au-dessus de sa petite âme au ras de
terre.
Tous les ans, à la belle saison, elle allait demeurer quelques jours
chez sa marraine, Constance Crenmitz, la Crenmitz aînée, que l'Europe
entière avait si longtemps appelée «l'illustre danseuse,» et qui vivait
paisiblement retirée à Fontainebleau.
L'arrivée du «petit démon» mêlait pendant quelque temps à la vie de la
vieille danseuse une agitation dont elle avait ensuite toute l'année
pour se remettre. Les terreurs que l'enfant lui causait avec ses audaces
à grimper, à sauter, à monter à cheval, tous les emportements de
sa nature échappée, lui rendaient ce séjour à la fois délicieux et
terrible; délicieux, car elle adorait Félicia, la seule attache
familiale qui restât à cette pauvre vieille salamandre en retraite après
trente ans de «battus» dans les flamboiements du gaz; terrible, car le
démon fourrageait sans pitié l'intérieur de ta danseuse, paré, soigné,
parfumé, comme sa loge à l'Opéra, et garni d'un musée de souvenirs datés
de toutes les scènes du monde.
Constance Crenmitz fut le seul élément féminin dans l'enfance de
Félicia. Futile, bornée, ayant gardé sur son esprit le rose du maillot
pour toute sa vie, elle avait du moins un soin coquet, des doigts agiles
sachant coudre, broder, ajuster, mettre dans tous les angles d'une pièce
leur trace légère et minutieuse. Elle seule entreprit de redresser le
jeune sauvageon, et d'éveiller discrètement la femme dans cet être
étrange sur le dos duquel les manteaux, les fourrures, tout ce que
la mode inventait d'élégant, prenait des plis trop droits ou des
brusqueries singulières.
C'est encore la danseuse,--fallait-il qu'elle fût abandonnée, cette
petite Ruys,--qui, triomphant de l'égoïsme paternel, exigea du sculpteur
une séparation nécessaire, quand Félicia eut douze à treize ans; et elle
prit de plus la responsabilité de chercher une pension convenable, une
pension qu'elle choisit à dessein très cossue et très bourgeoise, tout
en haut d'un faubourg aéré, installée dans une vraie demeure du vieux
temps, entourée de grands murs, de grands arbres, une sorte de couvent,
moins la contrainte et le mépris des sérieuses études.
On travaillait beaucoup au contraire dans l'institution de madame Belin,
sans autres sorties que celles des grandes fêtes, sans communications du
dehors que la visite des parents, le jeudi, dans un petit jardin planté
d'arbustes en fleurs ou dans l'immense parloir aux dessus de portes
sculptés et dorés. La première entrée de Félicia au milieu de cette
maison presque monastique causa bien une certaine rumeur; sa toilette
choisie par la danseuse autrichienne, ses cheveux bouclés jusqu'à
la taille, cette allure déhanchée et garçon excitèrent quelque
malveillance, mais elle était Parisienne, et vite assimilée à toutes
les situations, à tous les endroits. Quelques jours après, mieux que
personne elle portait le petit tablier noir, auquel les plus coquettes
attachaient leur montre, la jupe droite--prescription sévère et dure,
à cette époque, où la mode élargissait les femmes d'une infinité de
volants,--la coiffure d'uniforme, deux nattes rattachées un peu bas,
dans le cou, à la façon des paysannes romaines.
Chose étrange, l'assiduité des classes, leur calme exactitude convinrent
à la nature de Félicia, toute intelligente et vivante, où le goût de
l'étude s'égayait d'une expansion juvénile à l'aise dans la bonne
humeur bruyante des récréations. On l'aima. Parmi ces filles de grands
industriels, de notaires parisiens ou de fermiers gentilshommes, tout un
petit monde solide, un peu gourmé, le nom bien connu du vieux Ruys,
le respect dont s'entoure à Paris une réputation artistique, firent à
Félicia une place à part et très enviée, rendue plus brillante encore
par ses succès de classe, un véritable talent de dessinateur, et sa
beauté, cette supériorité qui s'impose, même chez les toutes jeunes
filles.
Dans l'atmosphère purifiée du pensionnat, elle ressentait une douceur
extrême à se féminiser, à reprendre son sexe, à connaître l'ordre,
la régularité, autrement que cette danseuse aimable dont les baisers
gardaient toujours un goût de fard et les expansions des ronds de bras
peu naturels. Le père Ruys s'extasiait, chaque fois qu'il venait voir sa
fille, de la trouver plus demoiselle, sachant entrer, marcher, sortir
d'une pièce avec cette jolie révérence qui faisait désirer à toutes les
pensionnaires de madame Belin le frou-frou traînant d'une longue robe.
D'abord il vint souvent, puis comme le temps lui manquait pour tous les
travaux acceptés, entrepris, dont les avances payaient les gâchis,
les facilités de son existence, on le vit moins au parloir. Enfin, la
maladie s'en mêla. Terrassé par une anémie invincible, il restait des
semaines sans sortir, sans travailler. Alors il voulut revoir sa fille;
et du pensionnat ombragé d'une paix si saine, Félicia retomba dans
l'atelier paternel que hantaient toujours les mêmes commensaux, le
parasitisme installé autour de toute célébrité, parmi lequel la maladie
avait introduit un nouveau personnage, le docteur Jenkins.
Cette belle figure ouverte, l'air de franchise, de sérénité répandu sur
la personne de ce médecin, déjà connu, qui parlait de son art avec tant
de sans-façon et opérait pourtant des cures miraculeuses, les soins dont
il entourait son père, firent une grande impression sur la jeune fille.
Tout de suite Jenkins fut l'ami, le confident, un tuteur vigilant
et doux. Parfois dans l'atelier lorsque quelqu'un--le père tout le
premier--lançait un mot trop accentué, une plaisanterie risquée,
l'Irlandais fronçait les sourcils, faisait un petit claquement de
langue, ou bien détournait l'attention de Félicia. Il l'emmenait souvent
passer la journée chez madame Jenkins, s'efforçant d'empêcher qu'elle
redevint le sauvageon d'avant le pensionnat, ou même quelque chose de
pis, ce qui la menaçait dans l'abandon moral, plus triste que tout
autre, où on la laissait.