Veuf depuis quelques années, ce brave homme n'existait que pour ses

enfants, ne songeait qu'à elles, s'en allait dans la vie entouré de ces

petites têtes blondes qui voletaient autour de lui confusément comme

dans un tableau d'Assomption. Tous ses désirs, tous ses projets se

rapportaient à «ces demoiselles,» y revenaient sans cesse, parfois après

de grands circuits, car M. Joyeuse--cela tenait sans doute à son cou

très court, à sa petite taille où son sang bouillant ne faisait qu'un

tour--était un homme de féconde, d'étonnante imagination. Les idées

évoluaient chez lui avec la rapidité de pailles vides autour d'un

crible. Au bureau, les chiffres le fixaient encore par leur maniement

positif; mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce métier

inexorable. L'activité de la marche, l'habitude d'une route dont il

connaissait les moindres incidents donnaient toute liberté à ses

facultés imaginatives. Il inventait alors des aventures extraordinaires,

de quoi défrayer vingt romans-feuilletons.

Si, par exemple, M. Joyeuse, en remontant le faubourg Saint-Honoré, sur

le trottoir de droite--il prenait toujours celui-là--apercevait une

lourde charrette de blanchisseuse qui s'en allait au grand trot,

conduite par une femme de campagne dont l'enfant se penchait un peu,

juché sur un paquet de linge:

«L'enfant! criait le bonhomme effrayé, prenez garde à l'enfant!»

Sa voix se perdait dans le bruit des roues et son avertissement dans le

secret de la providence. La charrette passait. Il la suivait de l'oeil

un moment, puis se remettait en route; mais le drame commencé dans son

esprit continuait à s'y dérouler, avec mille péripéties... L'enfant

était tombé... Les roues allaient lui passer dessus... M. Joyeuse

s'élançait, sauvait le petit être tout près de la mort; seulement le

timon l'atteignait lui-même en pleine poitrine et il tombait baigné dans

son sang. Alors, il se voyait porté chez le pharmacien au milieu de la

foule amassée. On le mettait sur une civière, on le montait chez lui,

puis tout à coup il entendait le cri déchiré du ses filles, de ses

bien-aimées, en l'apercevant dans cet état. Et ce cri désespéré

l'atteignait si bien au coeur, il le percevait si distinctement, si

profondément: «Papa, mon cher papa...» qu'il le poussait lui-même dans

la rue, au grand étonnement des passants, d'une voix rauque qui le

réveillait de son cauchemar inventif.

Voulez-vous un autre trait de cette imagination prodigieuse?... Il

pleut, il gèle; un temps de loup. M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller

à son bureau. Comme il est assis en face d'une espèce de colosse, tête

brutale, biceps formidables, M. Joyeuse, tout petit, tout chétif, sa

serviette sur les genoux, rentre ses jambes pour laisser la place aux

énormes piles qui soutiennent le buste monumental de son voisin. Dans

le train du véhicule, de la pluie sur les vitres, M. Joyeuse se prend à

songer. Et tout à coup le colosse de vis-à-vis, qui a une bonne figure

en somme, est très surpris de voir ce petit homme changer de couleur,

le regarder en grinçant des dents, avec des yeux féroces, des yeux

d'assassin. Oui, d'assassin véritable, car en ce moment M. Joyeuse fait

un rêve terrible... Une de ses filles est assise là, en face de lui, à

côté de cette brute géante, et le misérable lui prend la taille sous son

mantelet.

«Retirez votre main, Monsieur...» a déjà dit deux fois M. Joyeuse...

L'autre n'a fait que ricaner... Maintenant, il veut embrasser Élise...

«Ah! bandit!...»

Trop faible pour défendre sa fille, M. Joyeuse, écumant de rage, cherche

son couteau dans sa poche, frappe l'insolent en pleine poitrine, et

s'en va la tête droite, fort de son droit de père outragé, faire sa

déclaration au premier bureau de police.

«Je viens de tuer un homme dans un omnibus!...»

Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles

sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se

réveille, devine à l'effarement des voyageurs qu'il a dû parler tout

haut, et profite bien vite de l'appel du conducteur: «Saint-Philippe...

Panthéon... Bastille...» pour descendre, tout confus, au milieu d'une

stupéfaction générale.

Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une

singulière physionomie, fiévreuse, ravagée, contrastant avec son

enveloppe correcte de petit bureaucrate. Il vivait tant d'existences

passionnées en un jour... La race est plus nombreuse qu'on ne croit de

ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des

forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape où

tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur du

fournaise et des images flottantes aussitôt dissipées. De ces visions

les uns sortent radieux, les autres affaissés, décontenancés, se

retrouvant au terre-à-terre de tous les jours. M. Joyeuse était de

ceux-là, s'élevant sans cesse à des hauteurs d'où l'on ne peut que

redescendre un peu brisé par la rapidité du voyage.

Or, un matin que notre «imaginaire» avait quitté sa maison à l'heure

et dans les circonstances habituelles, il commença au détour de la rue

Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de l'année toute

proche, peut-être une baraque en planches que l'on clouait dans le

chantier voisin lui fit penser «étrennes... jour de l'an.» Et tout de

suite le mot de gratification se planta dans son esprit comme le premier

jalon d'une histoire étourdissante. Au mois de décembre, tous les

employés d'Hemerlingue touchaient des appointements doubles, et vous

savez que, dans les petits ménages, on base sur ces sortes d'aubaines

mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux à faire, un meuble à

remplacer, une petite somme gardée dans un tiroir pour l'imprévu.

C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de

Saint-Arnaud, tourmentée d'idées de grandeur et de mondanité, avait mis

ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, et depuis trois ans

qu'elle était morte et que Bonne Maman menait la maison avec tant de

sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'économies, tellement le passé

se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette année

la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail

qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien. Cet emprunt constituait une très

belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse s'était

permis de dire dans les bureaux que cette fois «Hemerlingue et fils

avaient tondu le turc un peu trop ras.»

«Certainement, oui, la gratification sera doublée,» pensait l'imaginaire

tout en marchant; et déjà il se voyait à un mois de là, montant avec

ses camarades, pour la visite du jour de l'an, le petit escalier qui

conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonçait la bonne nouvelle;

puis il retenait M. Joyeuse en particulier. Et voilà que ce patron si

froid, d'habitude, enfermé dans sa graisse jaune comme dans un ballot

de soie grége, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait

savoir combien M. Joyeuse avait de filles.

«J'en ai trois... non, c'est-à-dire quatre, monsieur le baron... Je

confonds toujours. L'aînée est si raisonnable.»

Savoir aussi quel âge elles avaient?

«Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'aînée... Puis nous avons

Élise qui prépare son examen de dix-huit ans... Henriette qui en a

quatorze et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans.»

Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait

connaître encore quelles étaient les ressources de cette intéressante

famille.

«Mes appointements, monsieur le baron... pas autre chose... J'avais un

peu d'argent de côté, mais la maladie de ma pauvre femme, les études de

ces demoiselles...

--Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse... Je vous porte à

mille francs par mois.

--Oh! monsieur le baron, c'est trop...»

Mais quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un

sergent de ville qui regarda passer d'un oeil de méfiance ce petit homme

gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas.

Il s'admira rentrant chez lui, annonçant la nouvelle à ses filles,

les conduisant le soir au théâtre, pour fêter cet heureux jour. Dieu!

qu'elles étaient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles

Joyeuse, quel bouquet de têtes vermeilles! Et puis, le lendemain, voilà

les deux aînées demandées en mariage par... Impossible de savoir par

qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la voûte de

l'hôtel Hemerlingue, devant la porte battante surmontée d'un «Caisse» en

lettres d'or.

«Je serai donc toujours le même,» se dit-il en riant un peu et passant

sa main sur son front où la sueur perlait.

Mis en belle humeur par sa chimère, par le feu ronflant dans l'enfilade

des bureaux parquetés, grillagés, discrets sous le jour froid du

rez-de-chaussée, où l'on pouvait compter les pièces d'or sans s'éblouir

les yeux, M. Joyeuse salua gaiement les autres employés, passa sa

jaquette de travail et son bonnet de velours noir. Soudain, on siffla

d'en haut; et le caissier, appliquant son oreille au cornet, entendit

la voix grasse et gélatineuse d'Hemerlingue, le seul, le véritable

Hemerlingue,--l'autre, le fils, était toujours absent,--qui demandait M.

Joyeuse. Comment! Est-ce que le rêve continuait?... Il se sentit tout

ému, prit le petit escalier intérieur qu'il montait tout à l'heure si

gaillardement, et se trouva dans le cabinet du banquier, pièce étroite,

très haute de plafond, meublée seulement de rideaux verts et d'énormes

fauteuils de cuir proportionnés à l'effroyable capacité du chef de la

maison. Il était là, assis à son pupitre dont son ventre l'empêchait

de s'approcher, obèse, anhelant et si jaune que sa face ronde au nez

crochu, tête de hibou gras et malade, faisait comme une lumière au fond

de ce cabinet solennel et assombri. Un gros marchand maure moisi dans

l'humidité de sa petite cour. Sous ses lourdes paupières soulevées

péniblement, son regard brilla une seconde quand le comptable entra; il

lui fit signe de venir près de lui, et lentement, froidement, coupant

de repos ses phrases essoufflées, au lieu de: «M. Joyeuse, combien

avez-vous de filles?» Il dit ceci:

«Joyeuse, vous vous êtes permis de critiquer dans les bureaux nos

dernières opérations sur la place de Tunis. Inutile de vous défendre.

Vos paroles m'ont été rapportées mot pour mot. Et comme je ne saurais

les admettre dans la bouche d'un de mes employés, je vous avertis qu'à

dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison.»

Un flot de sang monta à la figure du comptable, redescendit, revint

encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, à

son cerveau un tumulte de pensées et d'images.

Ses filles!

Qu'allaient-elles devenir?

Les places sont si rares à cette époque de l'année.

La misère lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux

genoux d'Hemerlingue, le suppliant, le menaçant, lui sautant à la gorge

dans un accès de rage désespérée. Toute cette agitation passa sur son

visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes

de gouffres mobiles; mais il resta muet, debout à la même place, et

sur l'avis du patron qu'il pouvait se retirer, descendit en chancelant

reprendre sa tâche à la caisse.

Le soir, en rentrant rue Saint-Ferdinand, M. Joyeuse ne parla de rien

à ses filles. Il n'osa pas. L'idée d'assombrir cette gaieté rayonnante

dont la vie de la maison était faite, d'embuer de grosses larmes ces

jolis yeux clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et

faible, de ceux qui disent toujours: «Attendons à demain.» Il attendit

donc pour parler, d'abord que le mois de novembre fût fini, se berçant

du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne

connaissait pas cette volonté de mollusque flasque et tenace sur son

lingot d'or. Puis quand, ses appointements soldés, un autre comptable

eut pris sa place devant le haut pupitre où il s'était tenu debout si

longtemps, il espéra trouver promptement autre chose et réparer son

malheur avant d'être obligé de l'avouer.

Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait équiper

et conduire comme à l'ordinaire, sa vaste serviette en cuir toute prête

pour les nombreuses commissions du soir. Quoiqu'il en oubliât exprès

quelques-unes à cause de la prochaine fin de mois si problématique,

le temps ne lui manquait plus maintenant pour les faire. Il avait sa

journée à lui, toute une journée interminable, qu'il passait à courir

Paris à la recherche d'une place. On lui donnait des adresses, des

recommandations excellentes. Mais en ce terrible mois de décembre, si

froid et si court de jour, chargé de dépenses et de préoccupations, les

employés patientent et les patrons aussi. Chacun tâche de finir l'année

dans le calme, remettant au mois de janvier, à ce grand saut du temps

vers une autre étape, les changements, les améliorations, des tentatives

de vie nouvelle.

Partout où M. Joyeuse se présentait, il voyait les visages se refroidir

subitement dès qu'il expliquait le but de sa visite: «Tiens! vous n'êtes

plus chez Hemerlingue et fils? Comment cela se fait-il?» Il expliquait

la chose de son mieux par un caprice du patron, ce féroce Hemerlingue

que Paris connaissait; mais il sentait de la froideur, de la méfiance,

dans cette réponse uniforme: «Revenez nous voir après les fêtes.» Et,

timide comme il était déjà, il en arrivait à ne plus se présenter nulle

part, à passer vingt fois devant la même porte, dont il n'aurait jamais

franchi le seuil sans la pensée de ses filles. Cela seul le poussait par

les épaules, lui donnait du coeur aux jambes, l'envoyait dans la même

journée aux extrémités opposées de Paris, à des adresses très vagues que

des camarades lui donnaient, à Aubervilliers, dans une grande fabrique

de noir animal, où on le faisait revenir pour rien trois jours de suite.

Oh! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le

patron qui est sorti ou qui a du monde, les paroles données et tout à

coup reprises, les espoirs déçus, l'énervement des longues attentes, les

humiliations réservées à tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si

c'était une honte d'en manquer; M. Joyeuse connut toutes ces tristesses

et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant la

persistance du guignon. Et vous pensez si le dur martyre de «l'homme qui

cherche une place» fut décuplé par les mirages de son imagination, par

ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris pendant qu'il

l'arpentait en tous sens.

Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables,

monologuant, gesticulant sur les trottoirs, à qui chaque heurt de la

foule arrache une exclamation somnambulante: «Je l'avais bien dit,» ou

«gardez-vous d'en douter, Monsieur.» On passe, on rirait presque, mais

on est saisi de pitié devant l'inconscience de ces malheureux possédés

d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une laisse

invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées

d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait

qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât

les événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de

bureau dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.

Dans les petits intérieurs, il y a toujours un nom qui revient plus

souvent que les autres, qu'on invoque aux jours d'orage, qui se mêle

à tous les souhaits, à tous les espoirs, même aux jeux des enfants

pénétrés de son importance, un nom qui tient dans la maison le rôle

d'une sous-providence, on plutôt d'un dieu lare familier et surnaturel.

C'est celui du patron, du directeur d'usine, du propriétaire, du

ministre, de l'homme enfin qui porte dans sa main puissante le bonheur,

l'existence du foyer. Chez les Joyeuse, c'était Hemerlingue, toujours

Hemerlingue, revenant dix fois, vingt fois par jour, dans la

conversation de ces demoiselles, qui l'associaient à tous leurs projets,

aux plus petits détails de leurs ambitions féminines: «Si Hemerlingue

voulait... Tout cela dépend d'Hemerlingue.» Et rien de plus charmant que

la familiarité avec laquelle ces fillettes parlaient de ce gros richard,

qu'elles n'avaient jamais vu.

On demandait de ses nouvelles... Le père lui avait-il parlé?... Était-il

de bonne humeur?... Et dire que tous, tant que nous sommes, si humbles,

si courbés que le destin nous tienne, nous avons toujours au-dessous de

nous de pauvres êtres plus humbles, plus courbés, pour qui nous sommes

grands, pour qui nous sommes dieux, et en notre qualité de dieux,

indifférents, dédaigneux ou cruels.

On se figure le supplice de M. Joyeuse, obligé d'inventer des épisodes,

des anecdotes sur le misérable qui l'avait si férocement congédié après

dix ans de bons services. Pourtant il jouait sa petite comédie, de façon

à tromper complètement tout le monde. On n'avait remarqué qu'une chose,

c'est que le père en rentrant le soir se mettait toujours à table avec

un grand appétit. Je crois bien! Depuis qu'il avait perdu sa place, le

bonhomme ne déjeunait plus.

Les jours se passaient. M. Joyeuse ne trouvait rien. Si, une place de

comptable à la _Caisse territoriale_, mais qu'il refusait, trop au

courant des opérations de banque, de tous les coins et recoins de

la bohème financière en général, et de la _Caisse territoriale_ en

particulier, pour mettre les pieds dans cet antre.

«Mais, lui disait Passajon... car c'était Passajon qui, rencontrant

le bonhomme et le voyant sans emploi, lui avait parlé de venir chez

Paganetti... Mais puisque je vous répète que c'est sérieux. Nous

avons beaucoup d'argent. On paye, on m'a payé, regardez comme je suis

flambant.»

En effet, le vieux garçon de bureau avait une livrée neuve, et, sous

sa tunique à boutons argentés, sa bedaine s'avançait, majestueuse...

N'importe, M. Joyeuse ne s'était pas laissé tenter, même après que

Passajon, arrondissant ses yeux bleus à fleur de tête, lui eut glissé

emphatiquement dans l'oreille ces mots gros de promesse:

«Le Nabab est dans l'affaire.»

Même après cela, M. Joyeuse avait eu le courage de dire non. Ne

valait-il pas mieux mourir de faim que d'entrer dans une maison

fallacieuse dont il serait peut-être un jour appelé à expertiser les

livres devant les tribunaux?

Il continua donc à courir; mais, découragé, il ne cherchait plus. Comme

il lui fallait rester dehors, il s'attardait aux étalages sur les quais,

s'accoudait des heures aux parapets, regardait l'eau couler et les

bateaux qu'on déchargeait. Il devenait ce flâneur qu'on rencontre au

premier rang des attroupements de la rue, s'abritant des averses sous

les porches, s'approchant pour se chauffer des poêles en plein air où

fume le goudron des asphalteurs, s'affaissant sur un banc du boulevard

lorsque ses pas ne pouvaient plus le porter.

Ne rien faire, quel bon moyen de s'allonger la vie!

A certains jours, cependant, quand M. Joyeuse était trop las ou le ciel

trop féroce, il attendait au bout de la rue que ces demoiselles eussent

refermé leur croisée, et, revenant à la maison le long des murailles,

montait l'escalier bien vite, passait devant la porte en retenant son

souffle, et se réfugiait chez le photographe André Maranne qui, au

courant de son infortune, lui faisait cet accueil apitoyé que les

pauvres diables ont entre eux. Les clients sont rares si près des

banlieues. Il restait de longues heures dans l'atelier à causer tout

bas, à lire à côté de son ami, à écouter la pluie sur les vitres ou le

vent qui soufflait comme en pleine mer, heurtant les vieilles portes

et les châssis, en bas, dans le chantier de démolitions. Au-dessous il

entendait des bruits connus et pleins de charmes, des chansons envolées

du contentement d'une tâché, des rires assemblés, la leçon de piano

que donnait Bonne Maman, le tic-tac du métronome, tout un remue-ménage

délicieux qui lui chatouillait le coeur. Il vivait avec ses chéries, qui

certes ne croyaient pas l'avoir si près d'elle.

Une fois, pendant une absence de Maranne, M. Joyeuse, gardant fidèlement

l'atelier et son appareil neuf, entendit frapper deux petits coups

ou plafond du quatrième, deux coups séparés, très distincts, puis un

roulement discret comme un trot de souris. L'intimité du photographe

avec ses voisins autorisait bien ces communications du prisonniers; mais

qu'est-ce que cela signifiait? Comment répondre à ce qui semblait un

appel? A tout hasard, il répéta les deux coups, le tambourinement léger,

et la conversation en resta là. Au retour d'André Maranne, il eut

l'explication du fait. C'était bien simple: quelquefois, au courant de

la journée, ces demoiselles, qui ne voyaient leur voisin que le soir,

s'informaient de ses nouvelles, si la clientèle allait un peu. Le signal

entendu voulait dire: «Est-ce que les affaires vont bien aujourd'hui?»

Et M. Joyeuse avait répondu d'instinct, sans savoir: «Pas trop mal pour

la saison.» Bien que le jeune Maranne fût très rouge en affirmant cela,

M. Joyeuse le croyait sur parole. Seulement cette idée de communication

fréquente entre les deux ménages lui fit peur pour le secret de sa

situation, et dès lors il s'abstint de ce qu'il appelait «ses journées

artistiques.» D'ailleurs, le moment approchait où il ne pourrait plus

dissimuler sa détresse, la fin du mois arrivant compliquée d'une fin

d'année.

Paris prenait déjà sa physionomie de fête des dernières semaines de

décembre. En fait de réjouissance nationale ou populaire, il n'a guère

plus que celle-là. Les folies du carnaval sont mortes en même temps que

Gavarni, les fêtes religieuses, dont on entend à peine le carillon sur

le bruit des rues, s'enferment derrière leurs lourdes portes d'église,

le quinze août n'a jamais été que la Saint-Charlemagne des casernes;

mais Paris a gardé le respect du jour de l'an.

Dès le commencement de décembre, un immense enfantillage se répand par

la ville. On voit passer par la ville des voitures à bras remplies de

tambours dorés, de chevaux de bois, de jouets à la douzaine. Dans les

quartiers industrieux, du haut en bas des maisons à cinq étages, des

vieux hôtels du marais, où les magasins ont de si hauts plafonds et des

doubles portes majestueuses, on passe les nuits à manier de la gaze, des

fleurs et du paillon, à coller des étiquettes sur des boîtes satinées, à

trier, marquer, emballer; les mille détails du joujou, ce grand commerce

auquel Paris donne le cachet de son élégance. Cela sent le bois neuf,

la peinture fraîchie, le vernis reluisant, et, dans la poussière des

mansardes, par les escaliers misérables où le peuple met toutes les

boues qu'il a traversées, traînent des copeaux de bois de rose, des

rognures de satin et de velours, des parcelles de clinquant, tous les

débris du luxe employé pour l'éblouissement des yeux enfantins. Puis les

étalages se parent. Derrière les vitrines claires, la dorure des livres

d'étrennes monte comme un flot scintillant sous le gaz, les étoffes de

couleurs variées et tentantes montrent leurs plis cassants et lourds,

pendant que les demoiselles de magasin, les cheveux en étage, un ruban

sous leur col, font l'article, un petit doigt en l'air, ou remplissent

des sacs de moire, dans lesquels les bonbons tombent en pluie de perles.

Le nabab, tome I · 第 6 / 16 段