Comment j'y suis venu? Oh! mon Dieu, bien simplement. Il y a quatre

ans, ma femme étant morte, mes enfants mariés, je venais de prendre ma

retraite de garçon de salle à la Faculté, lorsqu'une annonce de journal

me tomba incidemment sous les yeux: «On demande un garçon de bureau

d'un certain âge à la _Caisse territoriale_, 56, boulevard Malesherbes.

Bonnes références.» Faisons-en l'aveu tout d'abord. La Babylone moderne

m'avait toujours tenté. Puis, je me sentais encore vert, je voyais

devant moi dix bonnes années pendant lesquelles je pourrais gagner un

peu d'argent, beaucoup peut-être, en plaçant mes économies dans

la maison de banque où j'entrerais. J'écrivis donc en envoyant ma

photographie, celle de chez Crespon, de la place du Marché, où je suis

représenté le menton bien rasé, l'oeil vif sous mes gros sourcils

blancs, avec ma chaîne d'acier au cou, mon ruban d'officier d'académie,

«l'air d'un père conscrit sur sa chaise curule!» comme disait notre

doyen, M. Chalmette. (Il prétendait encore que je ressemblais beaucoup à

feu Louis XVIII; moins fort cependant.)

Je fournis aussi les meilleures références, les apostilles les plus

flatteuses de ces messieurs de la Faculté. Courrier par courrier, le

gouverneur me répondit que ma figure lui convenait,--je crois bien,

parbleu! c'est une amorce pour l'actionnaire, qu'une antichambre gardée

par un visage imposant comme le mien,--et que je pouvais arriver quand

je voudrais. J'aurais dû, me direz-vous, prendre mes renseignements, moi

aussi. Eh! sans doute. Mais j'en avais tant à fournir sur moi-même, que

la pensée ne me vint pas de leur en demander sur eux. Comment se méfier,

d'ailleurs, en voyant cette installation admirable, ces hauts plafonds,

ces coffres-forts, grands comme des armoires, et ces glaces où l'on se

voit de la tête aux genoux. Puis ces prospectus ronflants, ces millions

que j'entendais passer dans l'air, ces entreprises colossales à

bénéfices fabuleux. Je fus ébloui, fasciné... Il faut dire aussi, qu'à

l'époque, la maison avait une autre mine qu'aujourd'hui. Certainement,

les affaires allaient déjà mal,--elles sont toujours allées mal, nos

affaires,--le journal ne paraissait plus que d'une façon irrégulière.

Mais une petite _combinazione_ du gouverneur lui permettait de sauver

les apparences.

Il avait eu l'idée, figurez-vous, d'ouvrir une souscription patriotique

pour élever une statue au général Paolo, Paoli, enfin, à un grand homme

de son pays. Les Corses ne sont pas riches, mais ils sont vaniteux

comme des dindons. Aussi l'argent affluait à la _Territoriale_.

Malheureusement, cela ne dura pas. Au bout de deux mois, la statue

était dévorée avant d'être construite et la série des protêts, des

assignations recommençait. Aujourd'hui je m'y suis habitué. Mais, en

arrivant de ma province, les affiches par autorité de justice, les

Auvergnats devant la porte me causaient une impression fâcheuse. Dans la

maison, on n'y faisait plus attention. On savait qu'au dernier moment

il arriverait toujours un Monpavon, un Bois-l'Héry, pour apaiser les

huissiers; car, tous ces messieurs, engagés très avant dans l'affaire,

sont intéressés à éviter la faillite. C'est bien ce qui le sauve, notre

malin gouverneur. Les autres courent après leur argent,--on sait ce que

cela veut dire au jeu,--et ils ne seraient pas flattés que toutes les

actions qu'ils ont dans les mains ne fussent plus bonnes qu'à vendre au

poids du papier.

Du petit au grand, nous en sommes tous là dans la maison. Depuis le

propriétaire, à qui l'on doit deux ans de loyer, et qui de peur de tout

perdre, nous garde pour rien, jusqu'à nous autres, pauvres employés,

jusqu'à moi, qui en suis pour mes sept mille francs d'économies, et mes

quatre ans d'arriéré, nous courons après notre argent. C'est pour cela

que je m'entête à rester ici.

Sans doute, j'aurais pu, malgré mon grand âge, grâce à ma bonne

tournure, à mon éducation, au soin que j'ai toujours pris de mes hardes,

me présenter dans une autre administration. Il y a une personne fort

honorable que je connais, M. Joyeuse, un teneur de livres de chez

Hemerlingue et fils, les grands banquiers de la rue Saint-Honoré, qui, à

chaque fois qu'il me rencontre, ne manque jamais de me dire:

«Passajon, mon ami, ne reste pas dans cette caverne de brigands. Tu

as tort de t'obstiner, tu n'en tireras jamais un sou. Viens chez

Hemerlingue. Je me charge de t'y trouver un petit coin. Tu gagneras

moins; mais tu toucheras beaucoup plus.»

Je sens bien qu'il a raison, ce brave homme. Mais c'est plus fort que

moi, je ne peux pas me décider à m'en aller. Elle n'est pourtant pas

gaie, la vie que je mène ici, dans ces grandes salles froides, où il

ne vient jamais personne, où chacun se rencoigne sans parler... Que

voulez-vous? On se connaît trop, on s'est tout dit... Encore, jusqu'à

l'année dernière, nous avions des réunions du conseil de surveillance,

des assemblées d'actionnaires, séances orageuses et bruyantes, vraies

batailles de sauvages, dont les cris s'entendaient jusqu'à la Madeleine.

Il venait aussi, plusieurs fois la semaine, des souscripteurs indignés

de n'avoir plus jamais de nouvelles de leur argent. C'est là que notre

gouverneur était beau. J'ai vu des gens, Monsieur, entrer dans son

cabinet comme des loups altérés de carnage, et en sortir, au bout d'un

quart d'heure, plus doux que des moutons, satisfaits, rassurés, et la

poche soulagée de quelques billets de banque. Car, c'était cela la

malice: extirper de l'argent à des malheureux qui venaient en réclamer.

Aujourd'hui, les actionnaires de la _Caisse territoriale_ ne bougent

plus. Je crois qu'ils sont tous morts, ou qu'ils se sont résignés. Le

Conseil ne se réunit jamais. Nous n'avons de séances que sur le papier;

c'est moi qui suis chargé de faire un soi-disant compte rendu,--toujours

le même,--que je recopie tous les trois mois. Nous ne verrions jamais

âme qui vive, si de loin en loin, il ne tombait du fond de la Corse

quelque souscripteur à la statue de Paoli, curieux de savoir si le

monument avance; ou encore un bon lecteur de la _Vérité financière_

disparue depuis plus de deux ans, qui vient renouveler son abonnement

d'un air timide, et demande, si c'est possible, un peu plus de

régularité dans les envois. Il y a des confiances que rien n'ébranle.

Alors, quand un de ces innocents tombe au milieu de notre bande affamée,

c'est quelque chose de terrible. On l'entoure, on l'enlace, on tâche de

l'intercaler sur une de nos listes, et, en cas de résistance, s'il ne

veut souscrire ni au monument de Paoli, ni aux chemins de Fer Corses,

ces messieurs lui font ce qu'ils appellent,--ma plume rougit de

l'écrire,--ce qu'ils appellent, dis-je, «le coup du camionneur.»

Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet préparé

d'avance, une caisse bien ficelée qui arrive censément du chemin de fer,

pendant que le visiteur est là. «C'est vingt francs de port,» dit celui

d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente,

selon la tête du patient.) Aussitôt chacun de se fouiller: «Vingt francs

de port! mais je ne les ai pas.--Ni moi non plus.» Malheur! On court à

la caisse. Fermée. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du

camionneur qui s'impatiente: «Allons, allons, dépêchons-nous.» (C'est

moi généralement qui imite le camionneur, à cause de mon organe.) Que

faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas

content. «Messieurs, je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde

alors l'innocente victime en ouvrant son porte-monnaie.--Ah! Monsieur,

par exemple...» Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu'à la

porte, et dès qu'il a les talons tournés, on partage entre tous le fruit

du crime, en riant comme des bandits.

Fi! monsieur Passajon... A votre âge, un métier pareil... Eh! mon Dieu,

je le sais bien. Je sais que je me ferais plus d'honneur en sortant de

ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renonçasse à tout

ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste,

au contraire, que je surveille, que je sois toujours là pour profiter au

moins d'une aubaine, s'il en arrive, une... Oh! par exemple, j'en jure

sur mon ruban, sur mes trente ans de services académiques, si jamais une

affaire comme celle du Nabab me permet de rentrer dans mes débours, je

n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma jolie

petite vigne là-bas, vers Monbars, à tout jamais guéri de mes idées

de spéculation. Mais hélas! c'est là un espoir bien chimérique. Usés,

brûlés, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos

actions qui ne sont plus cotées à la Bourse, nos obligations qui

tournent à la paperasse, tant de mensonges, tant de dettes, et le trou

qui se creuse de plus en plus... (Nous devons à l'heure qu'il est trois

millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois

millions-là qui nous gênent. Au contraire, c'est ce qui nous soutient;

mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq

francs pour timbres-poste, mois du gaz et autres. Ça c'est le

terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un homme, un grand

financier comme ce Nabab, fût-il arrivé du Congo, descendu de la lune

le jour même, serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque

pareille... Allons donc!... Est-ce que c'est possible? A d'autres, mon

cher gouverneur.

IV

UN DÉBUT DANS LE MONDE.

«Monsieur Bernard Jansoulet!...»

Ce nom plébéien, accentué fièrement par la livrée, lancé d'une voix

retentissante, sonna dans les salons de Jenkins, comme un coup de

cymbale, un de ces gongs qui, sur les théâtres de féerie, annoncent les

apparitions fantastiques. Les lustres pâlirent, il y eut une montée de

flamme dans tous les yeux, à l'éblouissante perspective des trésors

d'Orient, des pluies de sequins et de perles secouées par les syllabes

magiques de ce nom hier inconnu.

Lui, c'était lui, le Nabab, le riche des riches, la haute curiosité

parisienne, épicée de ce ragoût d'aventures qui plaît tant aux foules

rassasiées. Toutes les têtes se tournèrent, toutes les conversations

s'interrompirent; il y eut vers la porte une poussée de monde, une

bousculade comme sur le quai d'un port de mer pour voir entrer une

felouque chargée d'or.

Jenkins lui-même, si accueillant, si maître de lui, qui se tenait dans

le premier salon pour recevoir ses invités, quitta brusquement le groupe

d'hommes dont il faisait partie et s'élança au-devant des galions.

«Mille fois, mille fois aimable... Madame Jenkins va être bien heureuse,

bien fière... Venez que je vous conduise.»

Et, dans sa hâte, dans sa vaniteuse jouissance, il entraîna si vite

Jansoulet que celui-ci n'eut pas le temps de lui présenter son compagnon

Paul de Géry, auquel il faisait faire son début dans le monde. Le

jeune homme fut bien heureux de cet oubli. Il se faufila dans la masse

d'habits noirs sans cesse refoulée plus loin à chaque nouvelle entrée,

s'y engloutit, pris de cette terreur folle qu'éprouve tout jeune

provincial introduit dans un salon de Paris, surtout lorsqu'il est

intelligent et fin, et qu'il ne porte pas comme une cotte de mailles

sous son plastron de toile l'imperturbable aplomb des rustres.

Vous tous, Parisiens de Paris, qui dès l'âge de seize ans avez, dans

votre premier habit noir et le claque sur la cuisse, promené votre

adolescence à travers les réceptions de tous les mondes, vous ne

connaissez pas cette angoisse faite de vanité, de timidité, de souvenirs

de lectures romanesques, qui nous visse les dents l'une dans l'autre,

engoue nos gestes, fait de nous pour toute une nuit un entre-deux de

porte, un meuble d'embrasure, un pauvre être errant et lamentable

incapable de manifester son existence autrement qu'en changeant de place

de temps en temps, mourant de soif plutôt que d'approcher du buffet, et

s'en allant sans avoir dit un mot, à moins qu'il n'ait bégayé une de ces

sottises égarées dont on se souvient pendant des mois et qui nous font,

la nuit, en y songeant, pousser un «ah!» de rage honteuse, la tête

cachée dans l'oreiller.

Paul de Géry était ce martyr. Là-bas dans son pays, il avait toujours

vécu fort retiré près d'une vieille tante dévote et triste, jusqu'au

moment où l'étudiant en droit, destiné d'abord à une carrière dans

laquelle son père laissait d'excellents souvenirs, s'était vu attiré

dans quelques salons de conseillers à la cour, anciennes demeures

mélancoliques à trumeaux fanés où il allait faire un quatrième au whist

avec de vénérables ombres. La soirée de Jenkins était donc un début pour

ce provincial, que son ignorance même et sa souplesse méridionale firent

du premier coup observateur.

De l'endroit où il se trouvait, il assistait au défilé curieux et non

encore terminé à minuit des invités de Jenkins, toute la clientèle du

médecin à la mode: la fine fleur de la société, beaucoup de politique

et de finance, des banquiers, des députés, quelques artistes, tous les

surmenés du high life parisien, blafards, les yeux brillants, saturés

d'arsenic comme des souris gourmandes, mais insatiables de poison et

de vie. Le salon ouvert, la vaste antichambre dont on avait enlevé les

portes laissait voir l'escalier de l'hôtel chargé de fleurs sur les

côtés, où se développaient les longues traînes dont le poids soyeux

semblait rejeter en arrière le buste décolleté des femmes dans ce joli

mouvement ascensionnel qui les faisait apparaître, peu à peu, jusqu'au

complet épanouissement de leur gloire. Les couples arrivés en haut

paraissaient entrer en scène; et cela était doublement vrai, chacun

laissant sur la dernière marche les froncements de sourcils, les plis

préoccupés, les airs excédés, ses colères, ses tristesses, pour montrer

une physionomie satisfaite, un sourire épanoui sur l'ensemble reposé

des traits. Les hommes échangeaient des poignées de mains loyales, des

effusions fraternelles; les femmes, sans rien entendre, préoccupées

d'elles-mêmes, avec de petits caracolements sur place, des grâces

frissonnantes, des jeux de prunelles et d'épaules, murmuraient quelques

mois d'accueil.

«Merci... Oh! merci... comme vous êtes bonne...»

Puis les couples se séparaient, car les soirées ne sont plus ces

réunions d'esprits aimables, où la finesse féminine forçait le

caractère, les hautes connaissances, le génie même des hommes à

s'incliner gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans

lesquelles les femmes, seules assises, gazouillant ensemble comme des

captives de harem, n'ont plus que le plaisir d'être belles ou de le

paraître. De Géry, après avoir erré dans la bibliothèque du docteur,

la serre, la salle de billard où l'on fumait, ennuyé de conversations

graves et arides, qui lui semblaient détonner dans un lieu si paré

et dans l'heure courte du plaisir--quelqu'un lui avait demandé

négligemment, sans le regarder, ce que la bourse faisait ce jour-là--se

rapprocha de la porte du grand salon, que défendait un flot pressé

d'habits noirs, une houle de têtes penchées les unes à côté des autres

et regardant.

Une vaste pièce richement meublée avec le goût artistique qui

caractérisait le maître et la maîtresse de la maison. Quelques tableaux

anciens sur le fond clair des draperies. Une cheminée monumentale,

décorée d'un beau groupe de marbre, «les Saisons,» de Sébastien Ruys,

autour duquel de longues tiges vertes découpées en dentelle ou d'une

raideur gaufrée de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la

limpidité d'une eau pure. Sur les sièges bas, les femmes groupées,

pressées, confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes,

formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de laquelle

flottaient le rayonnement des épaules nues, des chevelures semées de

diamants, gouttes d'eau sur les brunes, reflets scintillants sur les

blondes, et le même parfum capiteux, le même bourdonnement confus et

doux, fait de chaleur vibrante et d'ailes insaisissables, qui caresse

en été toute la floraison d'un parterre. Parfois un petit rire, montant

dans cette atmosphère lumineuse, un souffle plus vif qui faisait

trembler des aigrettes et des frisures, se détacher tout à coup un beau

profil. Tel était l'aspect du salon.

Quelques hommes se trouvaient là, en très petit nombre, tous des

personnages de marque, chargés d'années et de croix, qui causaient au

bord d'un divan, appuyés au renversement d'un siège avec cet air de

condescendance que l'on prend pour parler à des enfants. Mais dans le

susurrement paisible de ces conversations une voix ressortait éclatante

et cuivrée, celle du Nabab, qui évoluait tranquillement à travers cette

serre mondaine avec l'assurance que lui donnaient son immense fortune et

un certain mépris de la femme, rapporté d'Orient.

En ce moment, étalé sur un siège, ses grosses mains gantées de jaune

croisées sans façon l'une sur l'autre, il causait avec une très belle

personne dont la physionomie originale--beaucoup de vie sur des traits

sévères--se détachait en pâleur au milieu des minois environnants, comme

sa toilette toute blanche, classique de plis et moulée sur sa grâce

souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune n'avait

cette allure de simplicité hardie. De son coin, de Géry admirait ce

front court et uni sous la frange des cheveux abaissés, ces yeux long

ouverts, d'un bleu profond, d'un bleu d'abîme, cette bouche qui ne

cessait de sourire que pour détendre sa forme pure dans une expression

lassée et retombante. En tout, l'apparence un peu hautaine d'un être

d'exception.

Quelqu'un près de lui la nomma... Félicia Ruys... Dès lors il comprit

l'attrait rare de cette jeune fille, continuatrice du génie de son

père, et dont la célébrité naissante était arrivée jusqu'à sa province,

auréolée d'une réputation de beauté. Pendant qu'il la contemplait, qu'il

admirait ses moindres gestes, un peu intrigué par l'énigme de ce beau

visage, il entendit chuchoter derrière lui:

«Mais voyez donc comme elle est aimable avec le Nabab... Si le duc

arrivait...

--Le duc de Mora doit venir?

--Certainement. C'est pour lui que la soirée est donnée; pour le faire

rencontrer avec Jansoulet.

--Et vous pensez que le duc et mademoiselle Ruys...

--D'où sortez-vous?... C'est une liaison connue de tout Paris... Ça date

de la dernière exposition où elle a fait son buste.

--Et la duchesse?...

--Bah! Elle en a bien vu d'autres... Ah! voilà madame Jenkins qui va

chanter.»

Il se fit un mouvement dans le salon, une pesée plus forte de la foule

auprès de la porte, et les conversations cessèrent pour un moment. Paul

de Géry respira. Ce qu'il venait d'entendre lui avait serré le coeur. Il

se sentait atteint, sali par cette boue jetée à pleine main sur l'idéal

qu'il s'était fait de cette jeunesse splendide, mûrie au soleil de l'art

d'un charme si pénétrant. Il s'éloigna un peu, changea de place. Il

avait peur d'entendre encore chuchoter quelque infamie... La voix de

madame Jenkins lui fit du bien, une voix fameuse dans les salons de

Paris et qui, malgré tout son éclat, n'avait rien de théâtral, mais

semblait une parole émue vibrant sur des sonorités inapprises. La

chanteuse, une femme de quarante à quarante-cinq ans, avec une

magnifique chevelure cendrée, des traits fins un peu mous, une grande

expression de bonté. Encore belle, elle était mise avec le goût coûteux

d'une femme qui n'a pas renoncé à plaire. Elle n'y avait pas renoncé

en effet; mariée en secondes noces avec le docteur depuis une dizaine

d'années, ils semblaient en être encore aux premiers mois de leur

bonheur à deux. Pendant qu'elle chantait un air populaire de Russie,

sauvage et doux comme un sourire slave, Jenkins était fier naïvement,

sans chercher à le dissimuler, toute sa large figure épanouie; et

elle, chaque fois qu'elle penchait la tête pour reprendre son souffle,

adressait de son côté un sourire craintif, épris, qui allait le chercher

pardessus la musique étalée. Puis, quand elle eut fini au milieu d'un

murmure admiratif et ravi, c'était touchant de voir de quelle façon

discrète elle serra furtivement la main de son mari, comme pour se faire

un coin de bonheur intime parmi ce grand triomphe. Le jeune de Géry se

sentait réconforté par la vue de ce couple heureux, quand tout prés de

lui une voix murmura,--ce n'était pourtant pas la même qui avait parlé

tout à l'heure:

«Vous savez ce qu'on dit... que les Jenkins ne sont pas mariés.

--Quelle folie!

--Je vous assure... il paraîtrait qu'il y a une véritable madame Jenkins

quelque part, mais pas celle qu'on nous a montrée. Du reste, avez-vous

remarqué...»

Le dialogue continua à voix basse, madame Jenkins s'approchait, saluant,

souriant, tandis que le docteur, arrêtant un plateau au passage, lui

apportait un verre de bordeaux avec l'empressement d'une mère, d'un

imprésario, d'un amoureux. Calomnie, calomnie, souillure ineffaçable!

Maintenant les attentions de Jenkins semblaient exagérées au provincial.

Il trouvait qu'il y avait là quelque chose d'affecté, du voulu, et

aussi dans le remercîment qu'elle adressa tout bas à son mari, il

crut remarquer une crainte, une soumission contraires à la dignité de

l'épouse légitime, heureuse et fière d'un bonheur assure... «Mais c'est

hideux, le monde!» se disait de Géry épouvanté, les mains froides. Ces

sourires qui l'entouraient lui faisaient tout l'effet de grimaces. Il

avait de la honte et du dégoût. Puis tout à coup se révoltant: «Allons

donc! ce n'est pas possible.» Et, comme si elle avait voulu répondre à

cette exclamation, derrière lui, la médisance reprit d'un ton dégagé:

«Après tout, vous savez, je n'en suis pas sûr autrement. Je répète ce

qu'on m'a dit... Tiens! la baronne Hemerlingue... Il a tout Paris, ce

Jenkins.»

La baronne s'avançait au bras du docteur, qui s'était précipité au

devant d'elle, et si maître qu'il fût de tous les jeux de son visage,

semblait un peu troublé et déconfit. Il avait imaginé cela, le bon

Jenkins, de profiter de sa soirée pour réconcilier entre eux son ami

Hemerlingue et son ami Jansoulet, ses deux clients les plus riches, et

qui l'embarrassaient beaucoup avec leur guerre intestine. Le Nabab ne

demandait pas mieux. Il n'en voulait pas à son ancien copain. Leur

brouille était venue à la suite du mariage d'Hemerlingue avec une

favorite de l'ancien bey. «Histoire de femme, en somme,» disait

Jansoulet, et qu'il aurait été heureux de voir finir, toute antipathie

pesant à cette nature exubérante. Mais il paraît que le baron ne tenait

pas à un rapprochement; car, malgré la promesse qu'il avait faite à

Jenkins, sa femme arrivait seule, au grand dépit de l'Irlandais.

C'était une longue, mince, frêle personne, aux sourcils en plumes

d'oiseau, l'air jeune et intimidé, trente ans qui en paraissaient vingt,

coiffée d'herbes et d'épis tombants dans des cheveux très noirs criblés

de diamants. Avec ses longs cils sur ses joues blanches de cette

limpidité de teint des femmes longtemps cloîtrées, un peu gênée dans

sa toilette parisienne, elle ressemblait moins à une ancienne femme de

harem qu'à une religieuse ayant renoncé à ses voeux et retournant au

monde. Quelque chose de dévot, de confit dans le maintien, une certaine

façon ecclésiastique de marcher en baissant les yeux, les coudes à la

taille, les mains croisées, des manières qu'elle avait prises dans le

milieu très pratiquant où elle vivait depuis sa conversion et son récent

baptême, complétaient cette ressemblance. Et vous pensez si la curiosité

mondaine s'empressait autour de cette ancienne odalisque devenue

catholique fervente, s'avançant escortée d'une figure livide de

sacristain à lunettes, maître Le Merquier, député de Lyon, l'homme

d'affaires d'Hemerlingue, qui accompagnait la baronne quand le baron

«était un peu souffrant,» comme ce soir.

Le nabab, tome I · 第 4 / 16 段