ans, ma femme étant morte, mes enfants mariés, je venais de prendre ma
retraite de garçon de salle à la Faculté, lorsqu'une annonce de journal
me tomba incidemment sous les yeux: «On demande un garçon de bureau
d'un certain âge à la _Caisse territoriale_, 56, boulevard Malesherbes.
Bonnes références.» Faisons-en l'aveu tout d'abord. La Babylone moderne
m'avait toujours tenté. Puis, je me sentais encore vert, je voyais
devant moi dix bonnes années pendant lesquelles je pourrais gagner un
peu d'argent, beaucoup peut-être, en plaçant mes économies dans
la maison de banque où j'entrerais. J'écrivis donc en envoyant ma
photographie, celle de chez Crespon, de la place du Marché, où je suis
représenté le menton bien rasé, l'oeil vif sous mes gros sourcils
blancs, avec ma chaîne d'acier au cou, mon ruban d'officier d'académie,
«l'air d'un père conscrit sur sa chaise curule!» comme disait notre
doyen, M. Chalmette. (Il prétendait encore que je ressemblais beaucoup à
feu Louis XVIII; moins fort cependant.)
Je fournis aussi les meilleures références, les apostilles les plus
flatteuses de ces messieurs de la Faculté. Courrier par courrier, le
gouverneur me répondit que ma figure lui convenait,--je crois bien,
parbleu! c'est une amorce pour l'actionnaire, qu'une antichambre gardée
par un visage imposant comme le mien,--et que je pouvais arriver quand
je voudrais. J'aurais dû, me direz-vous, prendre mes renseignements, moi
aussi. Eh! sans doute. Mais j'en avais tant à fournir sur moi-même, que
la pensée ne me vint pas de leur en demander sur eux. Comment se méfier,
d'ailleurs, en voyant cette installation admirable, ces hauts plafonds,
ces coffres-forts, grands comme des armoires, et ces glaces où l'on se
voit de la tête aux genoux. Puis ces prospectus ronflants, ces millions
que j'entendais passer dans l'air, ces entreprises colossales à
bénéfices fabuleux. Je fus ébloui, fasciné... Il faut dire aussi, qu'à
l'époque, la maison avait une autre mine qu'aujourd'hui. Certainement,
les affaires allaient déjà mal,--elles sont toujours allées mal, nos
affaires,--le journal ne paraissait plus que d'une façon irrégulière.
Mais une petite _combinazione_ du gouverneur lui permettait de sauver
les apparences.
Il avait eu l'idée, figurez-vous, d'ouvrir une souscription patriotique
pour élever une statue au général Paolo, Paoli, enfin, à un grand homme
de son pays. Les Corses ne sont pas riches, mais ils sont vaniteux
comme des dindons. Aussi l'argent affluait à la _Territoriale_.
Malheureusement, cela ne dura pas. Au bout de deux mois, la statue
était dévorée avant d'être construite et la série des protêts, des
assignations recommençait. Aujourd'hui je m'y suis habitué. Mais, en
arrivant de ma province, les affiches par autorité de justice, les
Auvergnats devant la porte me causaient une impression fâcheuse. Dans la
maison, on n'y faisait plus attention. On savait qu'au dernier moment
il arriverait toujours un Monpavon, un Bois-l'Héry, pour apaiser les
huissiers; car, tous ces messieurs, engagés très avant dans l'affaire,
sont intéressés à éviter la faillite. C'est bien ce qui le sauve, notre
malin gouverneur. Les autres courent après leur argent,--on sait ce que
cela veut dire au jeu,--et ils ne seraient pas flattés que toutes les
actions qu'ils ont dans les mains ne fussent plus bonnes qu'à vendre au
poids du papier.
Du petit au grand, nous en sommes tous là dans la maison. Depuis le
propriétaire, à qui l'on doit deux ans de loyer, et qui de peur de tout
perdre, nous garde pour rien, jusqu'à nous autres, pauvres employés,
jusqu'à moi, qui en suis pour mes sept mille francs d'économies, et mes
quatre ans d'arriéré, nous courons après notre argent. C'est pour cela
que je m'entête à rester ici.
Sans doute, j'aurais pu, malgré mon grand âge, grâce à ma bonne
tournure, à mon éducation, au soin que j'ai toujours pris de mes hardes,
me présenter dans une autre administration. Il y a une personne fort
honorable que je connais, M. Joyeuse, un teneur de livres de chez
Hemerlingue et fils, les grands banquiers de la rue Saint-Honoré, qui, à
chaque fois qu'il me rencontre, ne manque jamais de me dire:
«Passajon, mon ami, ne reste pas dans cette caverne de brigands. Tu
as tort de t'obstiner, tu n'en tireras jamais un sou. Viens chez
Hemerlingue. Je me charge de t'y trouver un petit coin. Tu gagneras
moins; mais tu toucheras beaucoup plus.»
Je sens bien qu'il a raison, ce brave homme. Mais c'est plus fort que
moi, je ne peux pas me décider à m'en aller. Elle n'est pourtant pas
gaie, la vie que je mène ici, dans ces grandes salles froides, où il
ne vient jamais personne, où chacun se rencoigne sans parler... Que
voulez-vous? On se connaît trop, on s'est tout dit... Encore, jusqu'à
l'année dernière, nous avions des réunions du conseil de surveillance,
des assemblées d'actionnaires, séances orageuses et bruyantes, vraies
batailles de sauvages, dont les cris s'entendaient jusqu'à la Madeleine.
Il venait aussi, plusieurs fois la semaine, des souscripteurs indignés
de n'avoir plus jamais de nouvelles de leur argent. C'est là que notre
gouverneur était beau. J'ai vu des gens, Monsieur, entrer dans son
cabinet comme des loups altérés de carnage, et en sortir, au bout d'un
quart d'heure, plus doux que des moutons, satisfaits, rassurés, et la
poche soulagée de quelques billets de banque. Car, c'était cela la
malice: extirper de l'argent à des malheureux qui venaient en réclamer.
Aujourd'hui, les actionnaires de la _Caisse territoriale_ ne bougent
plus. Je crois qu'ils sont tous morts, ou qu'ils se sont résignés. Le
Conseil ne se réunit jamais. Nous n'avons de séances que sur le papier;
c'est moi qui suis chargé de faire un soi-disant compte rendu,--toujours
le même,--que je recopie tous les trois mois. Nous ne verrions jamais
âme qui vive, si de loin en loin, il ne tombait du fond de la Corse
quelque souscripteur à la statue de Paoli, curieux de savoir si le
monument avance; ou encore un bon lecteur de la _Vérité financière_
disparue depuis plus de deux ans, qui vient renouveler son abonnement
d'un air timide, et demande, si c'est possible, un peu plus de
régularité dans les envois. Il y a des confiances que rien n'ébranle.
Alors, quand un de ces innocents tombe au milieu de notre bande affamée,
c'est quelque chose de terrible. On l'entoure, on l'enlace, on tâche de
l'intercaler sur une de nos listes, et, en cas de résistance, s'il ne
veut souscrire ni au monument de Paoli, ni aux chemins de Fer Corses,
ces messieurs lui font ce qu'ils appellent,--ma plume rougit de
l'écrire,--ce qu'ils appellent, dis-je, «le coup du camionneur.»
Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet préparé
d'avance, une caisse bien ficelée qui arrive censément du chemin de fer,
pendant que le visiteur est là. «C'est vingt francs de port,» dit celui
d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente,
selon la tête du patient.) Aussitôt chacun de se fouiller: «Vingt francs
de port! mais je ne les ai pas.--Ni moi non plus.» Malheur! On court à
la caisse. Fermée. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du
camionneur qui s'impatiente: «Allons, allons, dépêchons-nous.» (C'est
moi généralement qui imite le camionneur, à cause de mon organe.) Que
faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas
content. «Messieurs, je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde
alors l'innocente victime en ouvrant son porte-monnaie.--Ah! Monsieur,
par exemple...» Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu'à la
porte, et dès qu'il a les talons tournés, on partage entre tous le fruit
du crime, en riant comme des bandits.
Fi! monsieur Passajon... A votre âge, un métier pareil... Eh! mon Dieu,
je le sais bien. Je sais que je me ferais plus d'honneur en sortant de
ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renonçasse à tout
ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste,
au contraire, que je surveille, que je sois toujours là pour profiter au
moins d'une aubaine, s'il en arrive, une... Oh! par exemple, j'en jure
sur mon ruban, sur mes trente ans de services académiques, si jamais une
affaire comme celle du Nabab me permet de rentrer dans mes débours, je
n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma jolie
petite vigne là-bas, vers Monbars, à tout jamais guéri de mes idées
de spéculation. Mais hélas! c'est là un espoir bien chimérique. Usés,
brûlés, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos
actions qui ne sont plus cotées à la Bourse, nos obligations qui
tournent à la paperasse, tant de mensonges, tant de dettes, et le trou
qui se creuse de plus en plus... (Nous devons à l'heure qu'il est trois
millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois
millions-là qui nous gênent. Au contraire, c'est ce qui nous soutient;
mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq
francs pour timbres-poste, mois du gaz et autres. Ça c'est le
terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un homme, un grand
financier comme ce Nabab, fût-il arrivé du Congo, descendu de la lune
le jour même, serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque
pareille... Allons donc!... Est-ce que c'est possible? A d'autres, mon
cher gouverneur.
IV
UN DÉBUT DANS LE MONDE.
«Monsieur Bernard Jansoulet!...»
Ce nom plébéien, accentué fièrement par la livrée, lancé d'une voix
retentissante, sonna dans les salons de Jenkins, comme un coup de
cymbale, un de ces gongs qui, sur les théâtres de féerie, annoncent les
apparitions fantastiques. Les lustres pâlirent, il y eut une montée de
flamme dans tous les yeux, à l'éblouissante perspective des trésors
d'Orient, des pluies de sequins et de perles secouées par les syllabes
magiques de ce nom hier inconnu.
Lui, c'était lui, le Nabab, le riche des riches, la haute curiosité
parisienne, épicée de ce ragoût d'aventures qui plaît tant aux foules
rassasiées. Toutes les têtes se tournèrent, toutes les conversations
s'interrompirent; il y eut vers la porte une poussée de monde, une
bousculade comme sur le quai d'un port de mer pour voir entrer une
felouque chargée d'or.
Jenkins lui-même, si accueillant, si maître de lui, qui se tenait dans
le premier salon pour recevoir ses invités, quitta brusquement le groupe
d'hommes dont il faisait partie et s'élança au-devant des galions.
«Mille fois, mille fois aimable... Madame Jenkins va être bien heureuse,
bien fière... Venez que je vous conduise.»
Et, dans sa hâte, dans sa vaniteuse jouissance, il entraîna si vite
Jansoulet que celui-ci n'eut pas le temps de lui présenter son compagnon
Paul de Géry, auquel il faisait faire son début dans le monde. Le
jeune homme fut bien heureux de cet oubli. Il se faufila dans la masse
d'habits noirs sans cesse refoulée plus loin à chaque nouvelle entrée,
s'y engloutit, pris de cette terreur folle qu'éprouve tout jeune
provincial introduit dans un salon de Paris, surtout lorsqu'il est
intelligent et fin, et qu'il ne porte pas comme une cotte de mailles
sous son plastron de toile l'imperturbable aplomb des rustres.
Vous tous, Parisiens de Paris, qui dès l'âge de seize ans avez, dans
votre premier habit noir et le claque sur la cuisse, promené votre
adolescence à travers les réceptions de tous les mondes, vous ne
connaissez pas cette angoisse faite de vanité, de timidité, de souvenirs
de lectures romanesques, qui nous visse les dents l'une dans l'autre,
engoue nos gestes, fait de nous pour toute une nuit un entre-deux de
porte, un meuble d'embrasure, un pauvre être errant et lamentable
incapable de manifester son existence autrement qu'en changeant de place
de temps en temps, mourant de soif plutôt que d'approcher du buffet, et
s'en allant sans avoir dit un mot, à moins qu'il n'ait bégayé une de ces
sottises égarées dont on se souvient pendant des mois et qui nous font,
la nuit, en y songeant, pousser un «ah!» de rage honteuse, la tête
cachée dans l'oreiller.
Paul de Géry était ce martyr. Là-bas dans son pays, il avait toujours
vécu fort retiré près d'une vieille tante dévote et triste, jusqu'au
moment où l'étudiant en droit, destiné d'abord à une carrière dans
laquelle son père laissait d'excellents souvenirs, s'était vu attiré
dans quelques salons de conseillers à la cour, anciennes demeures
mélancoliques à trumeaux fanés où il allait faire un quatrième au whist
avec de vénérables ombres. La soirée de Jenkins était donc un début pour
ce provincial, que son ignorance même et sa souplesse méridionale firent
du premier coup observateur.
De l'endroit où il se trouvait, il assistait au défilé curieux et non
encore terminé à minuit des invités de Jenkins, toute la clientèle du
médecin à la mode: la fine fleur de la société, beaucoup de politique
et de finance, des banquiers, des députés, quelques artistes, tous les
surmenés du high life parisien, blafards, les yeux brillants, saturés
d'arsenic comme des souris gourmandes, mais insatiables de poison et
de vie. Le salon ouvert, la vaste antichambre dont on avait enlevé les
portes laissait voir l'escalier de l'hôtel chargé de fleurs sur les
côtés, où se développaient les longues traînes dont le poids soyeux
semblait rejeter en arrière le buste décolleté des femmes dans ce joli
mouvement ascensionnel qui les faisait apparaître, peu à peu, jusqu'au
complet épanouissement de leur gloire. Les couples arrivés en haut
paraissaient entrer en scène; et cela était doublement vrai, chacun
laissant sur la dernière marche les froncements de sourcils, les plis
préoccupés, les airs excédés, ses colères, ses tristesses, pour montrer
une physionomie satisfaite, un sourire épanoui sur l'ensemble reposé
des traits. Les hommes échangeaient des poignées de mains loyales, des
effusions fraternelles; les femmes, sans rien entendre, préoccupées
d'elles-mêmes, avec de petits caracolements sur place, des grâces
frissonnantes, des jeux de prunelles et d'épaules, murmuraient quelques
mois d'accueil.
«Merci... Oh! merci... comme vous êtes bonne...»
Puis les couples se séparaient, car les soirées ne sont plus ces
réunions d'esprits aimables, où la finesse féminine forçait le
caractère, les hautes connaissances, le génie même des hommes à
s'incliner gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans
lesquelles les femmes, seules assises, gazouillant ensemble comme des
captives de harem, n'ont plus que le plaisir d'être belles ou de le
paraître. De Géry, après avoir erré dans la bibliothèque du docteur,
la serre, la salle de billard où l'on fumait, ennuyé de conversations
graves et arides, qui lui semblaient détonner dans un lieu si paré
et dans l'heure courte du plaisir--quelqu'un lui avait demandé
négligemment, sans le regarder, ce que la bourse faisait ce jour-là--se
rapprocha de la porte du grand salon, que défendait un flot pressé
d'habits noirs, une houle de têtes penchées les unes à côté des autres
et regardant.
Une vaste pièce richement meublée avec le goût artistique qui
caractérisait le maître et la maîtresse de la maison. Quelques tableaux
anciens sur le fond clair des draperies. Une cheminée monumentale,
décorée d'un beau groupe de marbre, «les Saisons,» de Sébastien Ruys,
autour duquel de longues tiges vertes découpées en dentelle ou d'une
raideur gaufrée de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la
limpidité d'une eau pure. Sur les sièges bas, les femmes groupées,
pressées, confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes,
formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de laquelle
flottaient le rayonnement des épaules nues, des chevelures semées de
diamants, gouttes d'eau sur les brunes, reflets scintillants sur les
blondes, et le même parfum capiteux, le même bourdonnement confus et
doux, fait de chaleur vibrante et d'ailes insaisissables, qui caresse
en été toute la floraison d'un parterre. Parfois un petit rire, montant
dans cette atmosphère lumineuse, un souffle plus vif qui faisait
trembler des aigrettes et des frisures, se détacher tout à coup un beau
profil. Tel était l'aspect du salon.
Quelques hommes se trouvaient là, en très petit nombre, tous des
personnages de marque, chargés d'années et de croix, qui causaient au
bord d'un divan, appuyés au renversement d'un siège avec cet air de
condescendance que l'on prend pour parler à des enfants. Mais dans le
susurrement paisible de ces conversations une voix ressortait éclatante
et cuivrée, celle du Nabab, qui évoluait tranquillement à travers cette
serre mondaine avec l'assurance que lui donnaient son immense fortune et
un certain mépris de la femme, rapporté d'Orient.
En ce moment, étalé sur un siège, ses grosses mains gantées de jaune
croisées sans façon l'une sur l'autre, il causait avec une très belle
personne dont la physionomie originale--beaucoup de vie sur des traits
sévères--se détachait en pâleur au milieu des minois environnants, comme
sa toilette toute blanche, classique de plis et moulée sur sa grâce
souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune n'avait
cette allure de simplicité hardie. De son coin, de Géry admirait ce
front court et uni sous la frange des cheveux abaissés, ces yeux long
ouverts, d'un bleu profond, d'un bleu d'abîme, cette bouche qui ne
cessait de sourire que pour détendre sa forme pure dans une expression
lassée et retombante. En tout, l'apparence un peu hautaine d'un être
d'exception.
Quelqu'un près de lui la nomma... Félicia Ruys... Dès lors il comprit
l'attrait rare de cette jeune fille, continuatrice du génie de son
père, et dont la célébrité naissante était arrivée jusqu'à sa province,
auréolée d'une réputation de beauté. Pendant qu'il la contemplait, qu'il
admirait ses moindres gestes, un peu intrigué par l'énigme de ce beau
visage, il entendit chuchoter derrière lui:
«Mais voyez donc comme elle est aimable avec le Nabab... Si le duc
arrivait...
--Le duc de Mora doit venir?
--Certainement. C'est pour lui que la soirée est donnée; pour le faire
rencontrer avec Jansoulet.
--Et vous pensez que le duc et mademoiselle Ruys...
--D'où sortez-vous?... C'est une liaison connue de tout Paris... Ça date
de la dernière exposition où elle a fait son buste.
--Et la duchesse?...
--Bah! Elle en a bien vu d'autres... Ah! voilà madame Jenkins qui va
chanter.»
Il se fit un mouvement dans le salon, une pesée plus forte de la foule
auprès de la porte, et les conversations cessèrent pour un moment. Paul
de Géry respira. Ce qu'il venait d'entendre lui avait serré le coeur. Il
se sentait atteint, sali par cette boue jetée à pleine main sur l'idéal
qu'il s'était fait de cette jeunesse splendide, mûrie au soleil de l'art
d'un charme si pénétrant. Il s'éloigna un peu, changea de place. Il
avait peur d'entendre encore chuchoter quelque infamie... La voix de
madame Jenkins lui fit du bien, une voix fameuse dans les salons de
Paris et qui, malgré tout son éclat, n'avait rien de théâtral, mais
semblait une parole émue vibrant sur des sonorités inapprises. La
chanteuse, une femme de quarante à quarante-cinq ans, avec une
magnifique chevelure cendrée, des traits fins un peu mous, une grande
expression de bonté. Encore belle, elle était mise avec le goût coûteux
d'une femme qui n'a pas renoncé à plaire. Elle n'y avait pas renoncé
en effet; mariée en secondes noces avec le docteur depuis une dizaine
d'années, ils semblaient en être encore aux premiers mois de leur
bonheur à deux. Pendant qu'elle chantait un air populaire de Russie,
sauvage et doux comme un sourire slave, Jenkins était fier naïvement,
sans chercher à le dissimuler, toute sa large figure épanouie; et
elle, chaque fois qu'elle penchait la tête pour reprendre son souffle,
adressait de son côté un sourire craintif, épris, qui allait le chercher
pardessus la musique étalée. Puis, quand elle eut fini au milieu d'un
murmure admiratif et ravi, c'était touchant de voir de quelle façon
discrète elle serra furtivement la main de son mari, comme pour se faire
un coin de bonheur intime parmi ce grand triomphe. Le jeune de Géry se
sentait réconforté par la vue de ce couple heureux, quand tout prés de
lui une voix murmura,--ce n'était pourtant pas la même qui avait parlé
tout à l'heure:
«Vous savez ce qu'on dit... que les Jenkins ne sont pas mariés.
--Quelle folie!
--Je vous assure... il paraîtrait qu'il y a une véritable madame Jenkins
quelque part, mais pas celle qu'on nous a montrée. Du reste, avez-vous
remarqué...»
Le dialogue continua à voix basse, madame Jenkins s'approchait, saluant,
souriant, tandis que le docteur, arrêtant un plateau au passage, lui
apportait un verre de bordeaux avec l'empressement d'une mère, d'un
imprésario, d'un amoureux. Calomnie, calomnie, souillure ineffaçable!
Maintenant les attentions de Jenkins semblaient exagérées au provincial.
Il trouvait qu'il y avait là quelque chose d'affecté, du voulu, et
aussi dans le remercîment qu'elle adressa tout bas à son mari, il
crut remarquer une crainte, une soumission contraires à la dignité de
l'épouse légitime, heureuse et fière d'un bonheur assure... «Mais c'est
hideux, le monde!» se disait de Géry épouvanté, les mains froides. Ces
sourires qui l'entouraient lui faisaient tout l'effet de grimaces. Il
avait de la honte et du dégoût. Puis tout à coup se révoltant: «Allons
donc! ce n'est pas possible.» Et, comme si elle avait voulu répondre à
cette exclamation, derrière lui, la médisance reprit d'un ton dégagé:
«Après tout, vous savez, je n'en suis pas sûr autrement. Je répète ce
qu'on m'a dit... Tiens! la baronne Hemerlingue... Il a tout Paris, ce
Jenkins.»
La baronne s'avançait au bras du docteur, qui s'était précipité au
devant d'elle, et si maître qu'il fût de tous les jeux de son visage,
semblait un peu troublé et déconfit. Il avait imaginé cela, le bon
Jenkins, de profiter de sa soirée pour réconcilier entre eux son ami
Hemerlingue et son ami Jansoulet, ses deux clients les plus riches, et
qui l'embarrassaient beaucoup avec leur guerre intestine. Le Nabab ne
demandait pas mieux. Il n'en voulait pas à son ancien copain. Leur
brouille était venue à la suite du mariage d'Hemerlingue avec une
favorite de l'ancien bey. «Histoire de femme, en somme,» disait
Jansoulet, et qu'il aurait été heureux de voir finir, toute antipathie
pesant à cette nature exubérante. Mais il paraît que le baron ne tenait
pas à un rapprochement; car, malgré la promesse qu'il avait faite à
Jenkins, sa femme arrivait seule, au grand dépit de l'Irlandais.
C'était une longue, mince, frêle personne, aux sourcils en plumes
d'oiseau, l'air jeune et intimidé, trente ans qui en paraissaient vingt,
coiffée d'herbes et d'épis tombants dans des cheveux très noirs criblés
de diamants. Avec ses longs cils sur ses joues blanches de cette
limpidité de teint des femmes longtemps cloîtrées, un peu gênée dans
sa toilette parisienne, elle ressemblait moins à une ancienne femme de
harem qu'à une religieuse ayant renoncé à ses voeux et retournant au
monde. Quelque chose de dévot, de confit dans le maintien, une certaine
façon ecclésiastique de marcher en baissant les yeux, les coudes à la
taille, les mains croisées, des manières qu'elle avait prises dans le
milieu très pratiquant où elle vivait depuis sa conversion et son récent
baptême, complétaient cette ressemblance. Et vous pensez si la curiosité
mondaine s'empressait autour de cette ancienne odalisque devenue
catholique fervente, s'avançant escortée d'une figure livide de
sacristain à lunettes, maître Le Merquier, député de Lyon, l'homme
d'affaires d'Hemerlingue, qui accompagnait la baronne quand le baron
«était un peu souffrant,» comme ce soir.