embrasure et lui soumet les devis de la maison de Nanterre. Une grosse
acquisition, fichtre! Cent cinquante mille francs d'achat, puis des
frais considérables d'installation, le personnel, la literie, les
chèvres nourricières, la voiture du directeur, les omnibus allant
chercher les enfants à chaque train... Beaucoup d'argent... Mais comme
ils seront bien là, ces chers petits êtres; quel service rendu à Paris,
à l'humanité! Le gouvernement ne peut pas manquer de récompenser d'un
bout de ruban rouge un dévouement philanthropique aussi désintéressé.
«La croix, le 15 août...» avec ces mots magiques, Jenkins aura tout ce
qu'il veut. De sa voix joyeuse et grasse, qui semble toujours héler un
canot dans le brouillard, le Nabab appelle: «Bompain.» L'homme au fez,
s'arrachant à la cave aux liqueurs, traverse le salon majestueusement,
chuchote, s'éloigne et revient avec un encrier et un cahier à souches
dont les feuilles se détachent, s'envolent toutes seules. Belle chose
que la richesse! Signer sur son genou un chèque de deux cent mille
francs ne coûte pas plus à Jansoulet que de tirer un louis de sa poche.
Furieux, le nez dans leur tasse, les autres guettent de loin cette
petite scène. Puis, lorsque Jenkins s'en va, léger, souriant, saluant
d'un geste les différents groupes, Monpavon saisit le gouverneur: «A
nous.» Et tous deux, s'élançant sur le Nabab, l'entraînent vers un
divan, l'asseyent de force, le serrent entre eux avec un petit rire
féroce qui semble signifier: «Qu'est-ce que nous allons lui faire?» Lui
tirer de l'argent, le plus d'argent possible. Il en faut, pour remettre
à flot la _Caisse territoriale_, ensablée depuis des années, enlisée
jusqu'en haut de sa mature... Une opération superbe, ce renflouement,
s'il faut en croire ces messieurs; car la caisse submergée est remplie
de lingots, de matières précieuses, des mille richesses variées d'un
pays neuf dont tout le monde parle et que personne ne connaît. En
fondant cet établissement sans pareil, Paganetti de Porto-Vecchio a eu
pour but de monopoliser l'exploitation de toute la Corse: mines de fer,
de soufre, de cuivre, carrières de marbre, corailleries, huitrières,
eaux ferrugineuses, sulfureuses, immenses forêts de thuyas, de
chênes-liège, et d'établir pour faciliter cette exploitation, un réseau
de chemins de fer à travers l'île, plus un service de paquebots. Telle
est l'oeuvre gigantesque à laquelle il s'est attelé. Il y a englouti
des capitaux considérables, et c'est le nouveau venu, l'ouvrier de la
dernière heure, qui bénéficiera de tout.
Pendant qu'avec son accent italien, des gestes effrénés, le Corse
énumère les «splendeurs» de l'affaire, Monpavon, hautain et digne,
approuve de la tête avec conviction, et de temps en temps, quand il juge
le moment convenable, jette dans la conversation le nom du duc de Mora,
qui fait toujours son effet sur le Nabab.
«Enfin, qu'est-ce qu'il faudrait?
--Des millions,» dit Monpavon fièrement, du ton d'un homme qui n'est pas
embarrassé pour s'adresser ailleurs. Oui, des millions. Mais l'affaire
est magnifique. Et, comme disait Son Excellence, il y aurait là pour un
capitaliste une haute situation à prendre, même une situation politique.
Pensez donc! dans ce pays sans numéraire. On pouvait devenir conseiller
général, député... Le Nabab tressaille... Et le petit Paganetti, qui
sent l'appât frémir sur son hameçon: «Oui, député, vous le serez
quand je voudrai... Sur un signe de moi, toute la Corse est à votre
dévotion...» Puis il se lance dans une improvisation étourdissante,
comptant les voix dont il dispose, les cantons qui se lèveront à son
appel. «Vous m'apportez vos capitaux... moi zé vous donne tout oun
pople.» L'affaire est enlevée.
«Bompain... Bompain...» appelle le Nabab enthousiasmé. Il n'a plus
qu'une peur, c'est que la chose lui échappe; et pour engager Paganetti,
qui n'a pas caché ses besoins d'argent, il se hâte d'opérer un premier
versement à la _Caisse territoriale_. Nouvelle apparition de l'homme en
calotte rouge avec le livre de souches qu'il presse contre sa poitrine
gravement, comme un enfant de choeur changeant l'évangile de côté.
Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le
gouverneur enfourne d'un air négligent et qui opère sur sa personne une
subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout à l'heure,
s'éloigne avec l'aplomb d'un homme équilibré de quatre cent mille
francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d'habitude, le
suit dans ses pas et le couve d'une sollicitude plus que paternelle.
«Voilà une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir
prendre mon café.» Mais dix emprunteurs l'attendent au passage. Le plus
prompt, le plus adroit, c'est Cardailhac, le directeur, qui le happe et
l'emporte dans un salon à l'écart: «Causons un peu, mon bon. Il faut que
je vous expose la situation de notre théâtre.» Très compliquée, sans
doute, la situation; car voici de nouveau M. Bompain qui s'avance et
des feuilles qui s'envolent du cahier de papier azur... A qui le tour
maintenant? C'est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer
l'article du _Messager_; le Nabab saura ce qu'il en coûte pour se faire
appeler «bienfaiteur de l'enfance» dans les journaux du matin. C'est le
curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et
prend les chèques d'assaut avec la brutalité d'un Pierre l'Ermite. C'est
le vieux Schwalbach s'approchant, le nez dans sa barbe, clignant de
l'oeil d'un air mystérieux. «Chut!... il a drufé une berle» pour la
galerie de monsieur, un Hobbéma qui vient de la collection du duc de
Mora. Mais ils sont plusieurs à le guigner. Ce sera difficile. «Je
le veux à tout prix, dit le Nabab amorcé par le nom de Mora...
Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ce _Nobbéma_... Vingt mille francs
pour vous si vous le décrochez.
--J'y ferai mon possible, monsieur Jansoulet.»
Et le vieux coquin calcule, tout en s'en retournant que les vingt
mille du Nabab ajoutés aux dix mille que le duc lui a promis, s'il le
débarrasse de son tableau, lui feront un assez joli bénéfice.
Pendant que ces heureux défilent, d'autres surveillent à l'entour,
enragés d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car
tous sont venus dans la même intention. Depuis le bon Jenkins, qui a
ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramènent
le Nabab dans un salon écarté. Mais si loin qu'ils l'entraînent dans
cette galerie de pièces de réception, il se trouve quelque glace
indiscrète pour refléter la silhouette du maître de la maison et la
mimique de son large dos. Ce dos est d'une éloquence! Par moments, il se
redresse indigné. «Oh! non... c'est trop.» Ou bien il s'affaisse avec
une résignation comique: «Allons, puisqu'il le faut.» Et toujours le fez
de Bompain dans quelque coin du paysage...
Quand ceux-là ont fini, il en arrive encore; c'est le frétin qui vient à
la suite des gros mangeurs dans les chasses féroces des rivières. Il y
a un va-et-vient continuel à travers ces beaux salons blanc et or, un
bruit de portes, un courant établi d'exploitation effrontée et banale
attiré des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque
fortune et cette incroyable facilité.
Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n'avait pas
recours au livre à souches. Le Nabab gardait à cet effet, dans un de ses
salons, une commode en bois d'acajou, horrible petit meuble représentant
des économies de concierge, le premier que Jansoulet eut acheté
lorsqu'il avait pu renoncer aux garnis, qu'il conservait depuis, comme
un fétiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours
deux cent mille francs en monnaie courante. C'est à cette ressource
constante qu'il avait recours les jours de grandes audiences, mettant
une certaine ostentation à remuer l'or, l'argent, à pleines mains
brutales, à l'engloutir au fond de ses poches pour le tirer de là avec
un geste de marchand de boeufs, une certaine façon canaille de relever
les pans de sa redingote, et d'envoyer sa main «à fond et dans le tas.»
Aujourd'hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible
brèche...
Après tant de chuchotements mystérieux, de demandes plus ou moins
nettement formulées, d'entrées fortuites, de sorties triomphantes, le
dernier client expédié, la commode refermée à clef, l'appartement de la
place Vendôme se désemplissait sous le jour douteux de quatre heures,
cette fin des journées de novembre si longuement prolongées ensuite aux
lumières. Les domestiques desservaient le café, le raki, emportaient les
boîtes à cigares ouvertes et à moitié vides. Le Nabab se croyant seul,
eut un soupir de soulagement: «Ouf!.., c'est fini...» Mais non. En face
de lui, quelqu'un se détache d'un angle déjà obscur et s'approche une
lettre à la main.
Encore!
Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste éloquent
de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de
recul si prompt, si offensé, que le Nabab comprit qu'il se méprenait et
se donna la peine de regarder le jeune homme qui se présentait devant
lui, simplement mais correctement vêtu, le teint mat, sans le moindre
frisson de barbe, les traits réguliers, peut-être un peu trop sérieux et
fermés pour son âge, ce qui, avec ses cheveux d'un blond pâle, frisés
par petites boucles comme une perruque poudrée, lui donnait l'aspect
d'un jeune député du tiers sous Louis XVI, la tête d'un Barnave à vingt
ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vit pour la première fois,
ne lui était pas absolument inconnue.
«Que désirez-vous, Monsieur?»
Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s'approcha d'une
fenêtre pour la lire.
«Té!... C'est de maman...»
Il dit cela d'un air si heureux, ce mot de «maman» illumina toute sa
figure d'un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d'abord repoussé
par l'aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour
lui.
A demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d'une grosse écriture
incorrecte et tremblée, qui contrastait avec le grand papier satiné,
ayant pour en-tête: «Château de Saint Romans.»
«Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l'aîné des enfants de M.
de Géry, l'ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andéol, qui s'est montré
si bon pour nous...»
Le Nabab s'interrompit:
«J'aurais dû vous reconnaître, monsieur de Géry... Vous ressemblez à
votre père... Asseyez-vous, je vous en prie.»
Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mère ne lui demandait rien
de précis, mais, au nom des services que la famille de Géry leur avait
rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, chargé de
ses deux jeunes frères, il s'était fait recevoir avocat dans le Midi et
venait à Paris chercher fortune. Elle suppliait Jansoulet de l'aider,
«car il en avait bien besoin, le pauvre.» Et elle signait: «Ta mère qui
se languit de toi, Françoise.»
Cette lettre de sa mère, qu'il n'avait pas vue depuis six ans, ces
expressions méridionales où il trouvait des intonations connues, cette
grosse écriture qui dessinait pour lui un visage adoré, tout ridé,
brûlé, crevassé, mais riant sous une coiffe de paysanne, avaient ému
le Nabab. Depuis six semaines qu'il était en France, perdu dans le
tourbillon de Paris, de son installation, il n'avait pas encore pensé à
sa chère vieille; et maintenant il la revoyait toute dans ces lignes.
Il resta un moment à regarder la lettre, qui tremblait entre ses gros
doigts...
Puis, cette émotion passée:
«Monsieur de Géry, dit-il, je suis heureux de l'occasion qui va me
permettre de vous rendre un peu des bontés que les vôtres ont eu pour
les miens... Dès aujourd'hui, si vous y consentez, je vous prends avec
moi... Vous êtes instruit, vous semblez intelligent, vous pouvez me
rendre de grands services... J'ai mille projets, mille affaires. On me
mêle à une foule de grosses entreprises industrielles... Il me faut
quelqu'un qui m'aide, qui me supplée au besoin... J'ai bien un
secrétaire, un intendant, ce brave Bompain; mais le malheureux ne
connaît rien de Paris, il est comme ahuri depuis son arrivée... Vous me
direz que vous tombez de votre province, vous aussi... Mais ça ne fait
rien... Bien élevé comme vous l'êtes, Méridional, alerte et souple, ça
se prend vite le courant du boulevard... D'ailleurs je me charge de
faire votre éducation à ce point de vue-là. Dans quelques semaines vous
aurez, j'en réponds, le pied aussi parisien que moi.»
Pauvre homme. C'était attendrissant de l'entendre parler de son pied
_parisieïn_ et de son expérience, lui qui devait en être toujours à ses
débuts.
«... Voilà qui est entendu, n'est-ce pas?... Je vous prends comme
secrétaire... Vous aurez un appointement fixe que nous allons régler
tout à l'heure; et je vous fournirai l'occasion de faire votre fortune
rapidement...»
Et comme de Géry, tiré subitement de toutes ses incertitudes d'arrivant,
de solliciteur, de néophyte, ne bougeait pas de peur de s'éveiller d'un
rêve:
«Maintenant, lui dit le Nabab d'une voix douce, asseyez-vous là, près de
moi, et parlons un peu de maman.»
III
MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU.--SIMPLE COUP D'OEIL JETÉ SUR LA CAISSE
TERRITORIALE.
Je venais d'achever mon humble collation du matin, et de serrer selon
mon habitude le restant de mes petites provisions dans le coffre-fort de
la salle du conseil, un magnifique coffre-fort à secret, qui me sert de
garde-manger depuis bientôt quatre ans que je suis à la _Territoriale_;
soudain, le gouverneur entre dans les bureaux, tout rouge, les yeux
allumés comme au sortir d'une bombance, respire bruyamment, et me dit en
termes grossiers, avec son accent d'Italie:
«Mais ça empeste ici, _Moussiou_ Passajon.»
Ça n'empestait pas, si vous voulez. Seulement, le dirai-je? J'avais fait
revenir quelques oignons, pour mettre autour d'un morceau de jarret de
veau, que m'avait descendu mademoiselle Séraphine, la cuisinière du
second, dont j'écris la dépense tous les soirs. J'ai voulu expliquer la
chose au gouverneur; mais il s'est mis furieux, disant par sa raison
qu'il n'y avait point de bon sens d'empoisonner des bureaux de cette
manière, et que ce n'était pas la peine d'avoir un local de douze
mille francs de loyer, avec huit fenêtres de façade en plein boulevard
Malesherbes, pour y faire roussir des oignons. Je ne sais pas tout ce
qu'il ne m'a pas dit, dans son effervescence. Moi, naturellement, je me
suis vexé de m'entendre parler sur ce ton insolent. C'est bien le moins
qu'on soit poli avec les gens qu'on ne paie pas, que diantre! Alors,
je lui ai répondu que c'était bien fâcheux, en effet; mais que si la
_Caisse territoriale_ me réglait ce qu'elle me doit, assavoir quatre ans
d'appointements arriérés, plus sept mille francs d'avances personnelles
par moi faites au gouverneur pour frais de voitures, journaux, cigares
et grogs américains, les jours de conseil,--je m'en irais manger
honnêtement à la gargote prochaine et je ne serais pas réduit à faire
cuire dans la salle de nos séances un malheureux fricot dû à la
commisération publique des cuisinières. Attrape...
En parlant ainsi, j'avais cédé à un mouvement d'indignation bien
excusable aux yeux de toute personne quelconque connaissant ma situation
ici. Encore n'avais-je rien dit de malséant, et m'étais-je tenu dans
les bornes d'un langage conforme à mon âge et à mon éducation. (Je dois
avoir consigné quelque part dans ces mémoires que, sur mes soixante-cinq
ans révolus, j'en avais passé plus de trente comme appariteur à la
Faculté des lettres de Dijon. De là mon goût pour les rapports, les
mémoires et ces notions de style académique dont on trouvera la trace en
maint endroit de cette élucubration.) Je m'étais donc exprimé vis-à-vis
du gouverneur avec la plus grande réserve, sans employer aucune de ces
injures dont tout chacun ici l'abreuve à la journée, depuis nos deux
censeurs, M. de Monpavon, qui toutes les fois qu'il vient l'appelle en
riant «Fleur-de-Mazas,» et M. de Bois-l'Héry, du cercle des Trompettes,
grossier comme un palefrenier, qui lui dit toujours pour adieu: «A ton
bois de lit, punaise!» jusqu'à notre caissier, que j'ai entendu lui
répéter cent fois en tapant sur son grand livre: «qu'il a là de quoi le
faire fiche aux galères quand il voudra.» Eh bien! c'est égal, ma simple
observation a produit sur lui un effet extraordinaire. Le tour de ses
yeux est devenu tout jaune, et il a proféré ces paroles en tremblant de
colère, une de ces mauvaises colères de son pays: «Passajon, vous êtes
un goujat... Un mot de plus et je vous chasse.» J'en suis resté cloué de
stupeur. Me chasser, moi! et mes quatre ans d'arriéré, et mes sept
mille francs d'avances?... Comme s'il lisait couramment mon idée, le
gouverneur m'a répondu que tous les comptes allaient être réglés, y
compris le mien. «Du reste, a-t-il ajouté, faites venir ces messieurs
dans mon cabinet. J'ai une grande nouvelle à leur apprendre.» Là-dessus,
il est entré chez lui en claquant les portes.
Ce diable d'homme. On a beau le connaître à fond, savoir comme il est
menteur, comédien, il s'arrange toujours pour vous retourner avec ses
histoires... Mon compte, à moi!... à moi!... J'en étais si ému que mes
jambes se dérobaient pendant que j'allais prévenir le personnel.
Réglementairement, nous sommes douze employés à la _Caisse
territoriale_, y compris le gouverneur, et le beau Moëssard, directeur
de la _Vérité financière_; mais il y en a plus de la moitié qui manque.
D'abord, depuis que la _Vérité_ ne paraît plus--voilà deux ans de ça--M.
Moëssard n'a pas remis une fois les pieds chez nous. Il paraît qu'il
est dans les honneurs, dans les richesses, qu'il a pour bonne amie une
reine, une vraie reine, qui lui donne autant d'argent qu'il veut...
Oh! ce Paris, quelle Babylone... Les autres viennent de temps en temps
s'informer s'il n'y a pas par hasard du nouveau à la caisse; et, comme
il n'y en a jamais, on reste des semaines sans les voir. Quatre ou
cinq fidèles, tous des pauvres vieux comme moi, s'entêtent à paraître
régulièrement tous les matins à la même heure, par habitude, par
désoeuvrement, embarras de savoir que devenir; seulement chacun s'occupe
de choses tout à fait étrangères au bureau. Il faut vivre, écoutez donc!
Et puis on ne peut pas passer sa journée à se traîner de fauteuil en
fauteuil, de fenêtre en fenêtre, pour regarder au dehors (huit fenêtres
de façade sur le boulevard). Alors on tâche de travailler comme on peut.
Moi, n'est-ce pas, je tiens les écritures de Mademoiselle Séraphine et
d'une autre cuisinière de la maison. Puis j'écris mes mémoires, ce qui
me prend encore pas mal de temps. Notre garçon de recette,--en voilà un
qui n'a pas grande besogne chez nous,--fait du filet pour une maison
d'ustensiles de pêche. De nos deux expéditionnaires, l'un, qui a une
belle main, copie des pièces pour une agence dramatique; l'autre invente
des petits jouets d'un sou que les camelots vendent au coin des rues
au moment du jour de l'an, et trouve moyen avec cela de s'empêcher de
mourir de faim tout le reste de l'année. Il n'y a que notre caissier qui
ne travaille pas pour le dehors. Il se croirait perdu d'honneur. C'est
un homme très fier, qui ne se plaint jamais, et dont la seule crainte
est d'avoir l'air de manquer de linge. Fermé à clef dans son bureau, il
s'occupe du matin au soir à fabriquer des devants de chemise, des cols
et des manchettes en papier. Il est arrivé à y être d'une très grande
adresse, et son linge toujours éblouissant fait illusion, sinon qu'au
moindre mouvement, quand il marche, quand il s'assied, ça craque sur lui
comme s'il avait une boîte en carton dans l'estomac. Malheureusement
tout ce papier ne le nourrit pas; et il est maigre, il vous a une mine,
on se demande de quoi il peut vivre. Entre nous, je le soupçonne de
faire quelquefois une visite à mon garde-manger. Cela lui est facile;
car, en qualité du caissier, il a le «mot» qui ouvre le coffre à secret,
et je crois que, quand j'ai le dos tourné, il fourrage un peu dans mes
nourritures.
Voilà certainement un intérieur de maison de banque bien extraordinaire,
bien incroyable. C'est pourtant la vérité pure que je raconte, et Paris
est plein d'institutions financières du genre de la nôtre. Ah! si jamais
je publie mes mémoires... Mais reprenons le fil interrompu de mon récit.
En nous voyant tous réunis dans son cabinet, le directeur nous a dit
avec solennité:
«Messieurs et chers camarades, le temps des éprouves est fini... La
_Caisse territoriale_ inaugure une nouvelle phase.» Sur ce, il s'est mis
à nous parler d'une superbe _combinazione_--c'est son mot favori, et il
le dit d'une façon insinuante,--une _combinazione_ dans laquelle
entrait ce fameux Nabab, dont parlent tous les journaux. La _Caisse
territoriale_ allait donc pouvoir s'acquitter envers les serviteurs
fidèles, reconnaître les dévouements, se défaire des inutilités. Ceci
pour moi, j'imagine. Et enfin: «Préparez vos notes... Tous les comptes
seront soldés dès demain.» Par malheur, il nous a si souvent bercés de
paroles mensongères, que l'effet de son discours a été perdu. Autrefois,
ces belles promesses prenaient toujours. A l'annonce d'une nouvelle
_combinazione_, on sautait, on pleurait de joie dans les bureaux, on
s'embrassait comme des naufragés apercevant une voile.
Chacun préparait sa note pour le lendemain, comme il nous l'avait dit.
Mais le lendemain, pas de gouverneur. Le surlendemain, encore personne.
Il était allé faire un petit voyage.
Enfin, quand on se trouvait tous là, exaspérés, tirant la langue,
enragés de cette eau qu'il vous avait fait venir à la bouche, le
gouverneur arrivait, se laissait choir dans un fauteuil, la tête dans
ses mains, et, avant qu'on eût pu lui parler: «Tuez-moi, disait-il,
tuez-moi. Je suis un misérable imposteur... La _combinazione_ a
manqué... Elle a manqué, _pechero!_ la _combinazione_.» Et il criait,
sanglotait, se jetait à genoux, s'arrachait les cheveux par poignées, se
roulait sur le tapis; il nous appelait tous par nos petits noms, nous
suppliait de prendre ses jours, parlait de sa femme et de ses enfants
dont il avait consommé la ruine. Et personne de nous n'avait la force
de réclamer devant un désespoir pareil. Que dis-je? On finissait par
s'attendrir avec lui. Non, depuis qu'il y a des théâtres, jamais il ne
s'est vu un comédien de cette force. Seulement aujourd'hui c'est fini,
la confiance est perdue. Quand il a été parti, tout le monde a levé les
épaules. Je dois avouer pourtant qu'un moment j'avais été ébranlé. Cet
aplomb de me donner mon compte, puis le nom du Nabab, cet homme si
riche...
«Vous croyez ça, vous? m'a dit le caissier... Vous serez donc toujours
aussi naïf, mon pauvre Passajon... Soyez tranquille, allez! Il en sera
du Nabab, comme de la reine à Moëssard.»
Et il est retourné fabriquer ses devants de chemise.
Ce qu'il disait là se rapportait au temps où Moëssard faisait la cour à
sa reine et où il avait promis au gouverneur, qu'en cas de réussite,
il engagerait Sa Majesté à mettre des fonds dans notre entreprise. Au
bureau, nous étions tous informés de cette nouvelle affaire, et très
intéressés, vous pensez bien, à ce qu'elle réussit vite, puisqu'il y
avait notre argent au bout. Pendant deux mois, cette histoire nous tint
tous en haleine. On s'inquiétait, on épiait la figure de Moëssard, on
trouvait que la dame y mettait bien des façons; et notre vieux caissier,
avec son air fier et sérieux, quand on l'interrogeait là-dessus,
répondait gravement derrière son grillage: «Rien de nouveau,» ou bien:
«L'affaire est en bonne voie.» Alors, tout le monde était content, l'on
se disait des uns aux autres: «Ça marche... ça marche...» comme s'il
s'agissait d'une entreprise ordinaire... Non, vrai, il n'y a qu'un
Paris, où l'on puisse voir des choses semblables... Positivement, la
tête vous en tourne quelquefois... En définitive, Moëssard, un beau
matin, cessa de venir au bureau. Il avait réussi, paraît-il; mais
la _Caisse territoriale_ ne lui avait pas semblé un placement assez
avantageux pour l'argent de sa bonne amie. Est-ce honnête, voyons?
D'ailleurs, le sentiment de l'honnêteté se perd si aisément que c'est
à ne pas le croire. Quand je pense que moi, Passajon, avec mes cheveux
blancs, mon air vénérable, mon passé si pur,--trente ans de services
académiques,--je me suis habitué à vivre comme un poisson dans l'eau, au
milieu de ces infamies, de ces tripotages! C'est à se demander ce que je
fais ici, pourquoi j'y reste, comment j'y suis venu.