Cette fois, quand le docteur eut dit à Joë: «place Vendôme,» le cheval,

comme s'il avait compris qu'on allait chez le Nabab, agita fièrement

ses gourmettes étincelantes, et le coupé partit à fond de train,

transformant en soleil chaque essieu de ses roues... «Venir si loin pour

chercher une réception pareille! Une célébrité du temps traitée ainsi

par ce bohème! Essayez donc de faire le bien!...» Jenkins écoula sa

colère dans un long monologue de ce genre; puis tout à coup se secouant:

«Ah bah...» Et ce qui restait de soucieux à son front se dissipa vite

sur le trottoir de la place Vendôme. Midi sonnait partout dans le

soleil. Sorti de son rideau de brume, Paris luxueux, réveillé et debout,

commençait sa journée tourbillonnante. Les vitrines de la rue de la

Paix resplendissaient. Les hôtels de la place paraissaient s'aligner

fièrement pour les réceptions d'après-midi; et, tout au bout de la rue

Castiglione aux blanches arcades, les Tuileries, sous un beau rayon

d'hiver dressaient des statues grelottantes, roses de froid, dans le

dénûment des quinconces.

II

UN DÉJEUNER PLACE VENDOME

Ils n'étaient guère plus d'une vingtaine ce matin-là dans la salle à

manger du Nabab, une salle à manger en chêne sculpté, sortie la veille

de chez quelque grand tapissier, qui du même coup avait fourni les

quatre salons en enfilade entrevus dans une porte ouverte, les tentures

du plafond, les objets d'art, les lustres, jusqu'à la vaisselle plate

étalée sur les dressoirs, jusqu'aux domestiques qui servaient. C'était

bien l'intérieur improvisé, dès la descente du chemin de fer, par un

gigantesque parvenu pressé de jouir. Quoiqu'il n'y eût pas autour de la

table la moindre robe de femme, un bout d'étoffe claire pour l'égayer,

l'aspect n'en était pas monotone, grâce au disparate, à la bizarrerie

des convives, des éléments de tous les mondes, des échantillons

d'humanité détachés de toutes les races, en France, en Europe, dans

l'univers entier, du haut en bas de l'échelle sociale. D'abord, le

maître du logis, espèce de géant,--tanné, hâlé, safrané, la tête dans

les épaules,--à qui son nez court et perdu dans la bouffissure du

visage, ses cheveux crépus, massés comme un bonnet d'astrakan sur un

front bas et têtu, ses sourcils en broussailles avec des yeux de chapard

embusqué, donnaient l'aspect féroce d'un Kalmouck, d'un sauvage de

frontières, vivant de guerre et de rapines. Heureusement le bas de la

figure, la lèvre lippue et double, qu'un sourire adorable de bonté

épanouissait, relevait, retournait tout à coup, tempérait d'une

expression à la Saint Vincent de Paule cette laideur farouche, cette

physionomie si originale qu'elle en oubliait d'être commune. Et pourtant

l'extraction inférieure se trahissait d'autre façon par la voix, une

voix de marinier du Rhône, éraillée et voilée, où l'accent méridional

devenait plus grossier que dur, et deux mains élargies et courtes,

phalanges velues, doigts carrés et sans ongles, qui, posées sur la

blancheur de la nappe, parlaient de leur passé avec une éloquence

gênante. En face, de l'autre côté de la table, dont il était un des

commensaux habituels, se tenait le marquis de Monpavon, mais un Monpavon

qui ne ressemblait en rien au spectre maquillé, aperçu plus haut, un

homme superbe et sans âge, grand nez majestueux, prestance seigneuriale,

étalant un large plastron de linge immaculé, qui craquait sous l'effort

continu de la poitrine à se cambrer en avant, et se bombait chaque fois

avec le bruit d'un dindon blanc qui se gonfle, ou d'un paon qui fait la

roue. Son nom de Monpavon lui allait bien.

De grande famille, richement apparenté, mais ruiné par le jeu et les

spéculations, l'amitié du duc de Mora lui avait valu une recette

générale de première classe. Malheureusement sa santé ne lui avait pas

permis de garder ce beau poste,--les gens bien informés disaient que sa

santé n'y était pour rien,--et depuis un an il vivait à Paris, attendant

d'être guéri, disait-il, pour reprendre sa position. Les mêmes gens

assuraient qu'il ne la retrouverait jamais, et que même, sans de hautes

protections... Du reste, le personnage important du déjeuner; cela se

sentait à la façon dont les domestiques le servaient, dont le Nabab

le consultait, l'appelant «monsieur le marquis,» comme à la

Comédie-Française, moins encore par déférence que par fierté, pour

l'honneur qui en rejaillissait sur lui-même. Plein de dédain pour

l'entourage, M. le marquis parlait peu, de très haut, et comme en se

penchant vers ceux qu'il honorait de sa conversation. De temps en temps,

il jetait au Nabab, par dessus la table, quelques phrases énigmatiques

pour tous.

«J'ai vu le duc hier... M'a beaucoup parlé de vous à propos de cette

affaire... Vous savez, chose... machin... Comment donc?

--Vraiment?... Il vous a parlé de moi?» Et le bon Nabab, tout glorieux,

regardait autour de lui avec des mouvements de tête tout à fait

risibles, ou bien il prenait l'air recueilli d'une dévote entendant

nommer Notre-Seigneur.

--Son Excellence vous verrait avec plaisir entrer dans la... ps... ps...

ps... dans la chose.

--Elle vous l'a dit?

--Demandez au gouverneur... l'a entendu comme moi.»

Celui qu'on appelait le gouverneur, Paganetti de son vrai nom, était un

petit homme expressif, et gesticulant, fatiguant à regarder, tellement

sa figure prenait d'aspects divers en une minute. Il dirigeait la

_Caisse territoriale_ de la Corse, une vaste entreprise financière, et

venait dans la maison pour la première fois, amené par Monpavon; aussi

occupait-il une place d'honneur. De l'autre côté du Nabab, un vieux,

boutonné jusqu'au menton dans une redingote sans revers à collet

droit comme une tunique orientale, la face tailladée de mille petites

éraillures, une moustache blanche coupée militairement. C'était

Brahim-Bey, le plus vaillant colonel de la régence de Tunis, aide

de camp de l'ancien bey qui avait fait la fortune de Jansoulet. Les

exploits glorieux de ce guerrier se montraient écrits en rides, en

flétrissures de débauche, sur sa lèvre inférieure sans ressort, comme

détendue, ses yeux sans cils, brûlés et rouges. Une de ces têtes qu'on

voit au banc des accusés dans les affaires à huis clos. Les autres

convives s'étaient assis pêle-mêle, au hasard de l'arrivée, de la

rencontre, car le logis s'ouvrait à tout le monde, et le couvert était

mis chaque matin pour trente personnes.

Il y avait là le directeur du théâtre que le Nabab commanditait,

Cardailhac, renommé pour son esprit presque autant que pour ses

faillites, ce merveilleux découpeur qui, tout en détachant les membres

d'un perdreau, préparait un de ses bons mots et le déposait avec une

aile dans l'assiette qu'on lui présentait. C'était un ciseleur plutôt

qu'un improvisateur, et la nouvelle manière de servir les viandes, à la

russe et préalablement découpées, lui avait été fatale en lui enlevant

tout prétexte à un silence préparatoire. Aussi, disait-on généralement

qu'il baissait. Parisien, d'ailleurs, dandy jusqu'au bout des ongles,

et, comme il s'en vantait lui-même, «pas gros comme ça de superstition

par tout le corps,» ce qui lui permettait de donner des détails très

piquants sur les femmes de son théâtre à Brahim-Bey, qui l'écoutait

comme on feuillette un mauvais livre, et de parler théologie au jeune

prêtre son plus proche voisin, un curé de quelque petite bourgade

méridionale, maigre et le teint brûlé comme le drap de sa soutane, avec

les pommettes ardentes, le nez pointu tout en avant des ambitieux, et

disant à Cardailhac, très haut, sur un ton de protection, d'autorité

sacerdotale:

«Nous sommes très contents de M. Guizot... Il va bien, il va très

bien... C'est une conquête pour l'Église.»

A côté de ce pontife au rabat ciré, le vieux Schwalbach, le fameux

marchand de tableaux, montrait sa barbe de prophète, jaunie par places

comme une toison malpropre, ses trois paletots aux tons moisis, toute

cette tenue lâchée et négligente qu'on lui pardonnait au nom de l'art,

et parce qu'il était de bon goût d'avoir chez soi, dans un temps où la

manie des galeries remuait déjà des millions, l'homme le mieux placé

pour ces transactions vaniteuses. Schwalbach ne parlait pas, se

contentant de promener autour de lui son énorme monocle en forme de

loupe et de sourire dans sa barbe devant les singuliers voisinages que

faisait cette tablée unique au monde. C'est ainsi que M. de Monpavon

avait tout près de lui--et il fallait voir comme la courbe dédaigneuse

de son nez s'accentuait à chaque regard dans cette direction--le

chanteur Garrigou, un «pays» de Jansoulet, ventriloque distingué, qui

chantait Figaro dans le patois du Midi et n'avait pas son pareil pour

les imitations d'animaux. Un peu plus loin, Cabassu, un autre

«pays,» petit homme court et trapu, au cou de taureau, aux biceps

michelangesques, qui tenait à la fois du coiffeur marseillais et

de l'hercule de foire, masseur, pédicure, manicure, et quelque peu

dentiste, mettait ses deux coudes sur la table avec l'aplomb d'un

charlatan qu'on reçoit le matin et qui sait les petites infirmités, les

misères intimes de l'intérieur où il se trouve. M. Bompain complétait ce

défilé des subalternes, classés du moins dans une spécialité, Bompain,

le secrétaire, l'intendant, l'homme de confiance, entre les mains de

qui toutes les affaires de la maison passaient; et il suffisait de voir

cette attitude solennellement abrutie, cet air vague, ce fez turc posé

maladroitement sur cette tête d'instituteur de village pour comprendre à

quel personnage des intérêts comme ceux du Nabab avaient été abandonnés.

Enfin, pour remplir les vides parmi ces figures esquissées, la

Turquerie! Des Tunisiens, des Marocains, des Égyptiens, des Levantins;

et, mêlée à cet élément exotique, toute une bohème parisienne et

multicolore de gentilshommes décavés, d'industriels louches, de

journalistes vidés, d'inventeurs de produits bizarres, de gens du Midi

débarqués sans un sou, tout ce que cette grande fortune attirait, comme

la lumière d'un phare, de navires perdus à ravitailler, ou de bandes

d'oiseaux tourbillonnant dans le noir. Le Nabab admettait ce ramassis

à sa table par bonté, par générosité, par faiblesse, par une grande

facilité de moeurs, jointe à une ignorance absolue, par un reste de

ces mélancolies d'exilé, de ces besoins d'expansion qui lui faisaient

accueillir, là-bas, à Tunis, dans son splendide palais du Bardo, tout

ce qui débarquait de France, depuis le petit industriel exportant des

articles de Paris, jusqu'au fameux pianiste en tournée, jusqu'au consul

général.

En écoutant ces accents divers, ces intonations étrangères brusquées ou

bredouillantes, en regardant ces physionomies si différentes, les unes

violentes, barbares, vulgaires, d'autres extra-civilisées, fanées,

boulevardières, comme blettes, les mêmes variétés, se trouvant dans le

service, où des «larbins» sortis la veille de quelque bureau, l'air

insolent, têtes de dentistes ou de garçons de bains, s'affairaient parmi

des Éthiopiens immobiles et luisants comme des torchères de marbre noir,

il était impossible de dire exactement où l'on se trouvait; en tout cas,

on ne se serait jamais cru place Vendôme, en plein coeur battant et

centre de vie de notre Paris moderne. Sur la table, même dépaysement de

mets exotiques, de sauces au safran ou aux anchois, d'épices compliquées

de friandises turques, de poulets aux amandes frites; cela, joint à la

banalité de l'intérieur, aux dorures de ses boiseries, au tintement

criard des sonnettes neuves, donnait l'impression d'une table d'hôte de

quelque grand hôtel de Smyrne ou de Calcutta, ou d'une luxueuse salle à

manger du paquebot transatlantique, le _Péreire_ ou le _Sinaï_.

Il semble que cette diversité de convives,--j'allais dire de

passagers,--dût rendre le repas animé et bruyant. Loin de là. Ils

mangeaient tous nerveusement, silencieusement, en s'observant du coin

de l'oeil, et même les plus mondains, ceux qui paraissaient le plus à

l'aise, avaient dans le regard l'égarement et le trouble d'une pensée

fixe, une fièvre anxieuse qui les faisaient parler sans répondre,

écouter sans comprendre un mot de ce qu'on avait dit.

Tout à coup la porte de la salle à manger s'ouvrit:

«Ah! voilà Jenkins, fit le Nabab tout joyeux... Salut, salut, docteur...

Comment ça va, mon camarade?»

Un sourire circulaire, une énergique poignée de main à l'amphitryon, et

Jenkins s'assit en face de lui, à côté de Monpavon, devant le couvert

qu'un domestique venait d'apporter en toute hâte et sans avoir reçu

d'ordre, exactement comme à une table d'hôte. Au milieu de ces figures

préoccupées et fiévreuses, au moins celle-là contrastait par sa

bonne humeur, son épanouissement, cette bienveillance loquace

et complimenteuse qui fait des Irlandais un peu les Gascons de

l'Angleterre. Et quel robuste appétit, avec quel entrain, quelle liberté

de conscience il manoeuvrait, tout en parlant, sa double rangée de dents

blanches.

«Eh bien! Jansoulet, vous avez lu?

--Quoi donc?

--Comment! vous ne savez pas?... Vous n'avez pas lu ce que le

_Messager_ dit de vous ce matin?»

Sous le hâle épais de ses joues, le Nabab rougit comme un enfant, et les

yeux brillants de plaisir:

«C'est vrai?... le _Messager_ a parlé de moi?

--Pendant deux colonnes... Comment Moëssard ne vous l'a-t-il pas

montré?

--Oh! fit Moëssard modestement, cela ne valait pas la peine.»

C'était un petit journaliste, blondin et poupin, assez joli garçon,

mais dont la figure présentait cette fanure particulière aux garçons de

restaurants de nuit, aux comédiens et aux filles, faite de grimaces de

convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour être l'amant

gagé d'une reine exilée et très légère. Cela se chuchotait autour de

lui, et lui faisait dans son monde une place enviée et méprisable.

Jansoulet insista pour lire l'article, impatient de savoir ce qu'on

disait de lui. Malheureusement, Jenkins avait laissé son exemplaire chez

le duc.

«Qu'on aille vite me chercher un _Messager_, dit le Nabab au domestique

derrière lui.»

Moëssard intervint:

«C'est inutile, je dois avoir la chose sur moi.»

Et avec le sans-façon de l'habitué d'estaminet, du reporter qui

griffonne son fait-divers en face d'une chope, le journaliste tira un

portefeuille bourré de notes, papiers timbrés, découpures de journaux,

billets satinés à devises,--qu'il éparpilla sur la table, en reculant

son assiette pour chercher l'épreuve de son article.

«Voilà...» Il la passait à Jansoulet; mais Jenkins réclama:

--Non... non... lisez tout haut.»

L'assemblée faisant chorus, Moëssard reprit son épreuve et commença à

lire à haute voix L'OEUVRE DE BETHLÉHEM et M. BERNARD JANSOULET, un long

dithyrambe en faveur de l'allaitement artificiel, écrit sur des notes

de Jenkins, reconnaissables à certaines phrases en baudruche que

l'Irlandais affectionnait... le long martyrologue de l'enfance...

le mercenariat du sein... La chèvre bienfaitrice et nourrice..., et

finissant, après une pompeuse description du splendide établissement de

Nanterre, par l'éloge de Jenkins et la glorification de Jansoulet: «O

Bernard Jansoulet, bienfaiteur de l'enfance!...»

Il fallait voir la mine vexée, scandalisée des convives. Quel intrigant

que ce Moëssard!... Quelle impudente flagornerie!... Et le même sourire

envieux, dédaigneux tordait toutes les bouches. Le diable, c'est qu'on

était forcé d'applaudir, de paraître enchanté, le maître de maison

n'ayant pas l'odorat blasé en fait d'encens et prenant tout très

au sérieux, l'article et les bravos qu'il soulevait. Sa large face

rayonnait pendant la lecture. Souvent, là-bas, au loin, il avait fait ce

rêve d'être ainsi cantiqué dans les journaux parisiens, d'être quelqu'un

au milieu de cette société, la première de toutes, sur laquelle le monde

entier a les yeux fixés comme sur un porte-lumière. Maintenant ce rêve

devenait réel. Il regardait tous ces gens attablés, cette desserte

somptueuse, cette salle à manger lambrissée, aussi haute certainement

que l'église de son village; il écoutait le bruit sourd de Paris roulant

et piétinant sous ses fenêtres, avec le sentiment intime qu'il allait

devenir un gros rouage de cette machine active et compliquée. Et alors,

dans le bien-être du repas, entre les lignes de cette triomphante

apologie, par un effet de contraste, il voyait se dérouler sa propre

existence, son enfance misérable, sa jeunesse aventureuse et tout aussi

triste, les jours sans pain, les nuits sans asile. Puis tout à coup,

la lecture finie, au milieu d'un débordement de joie, d'une de ces

effusions méridionales qui forcent à penser tout haut, il s'écria, en

avançant vers ses convives son sourire franc et lippu:

«Ah! mes amis, mes chers amis, si vous saviez comme je suis heureux,

quel orgueil j'éprouve!»

Il n'y avait guère que six semaines qu'il était débarqué. A part deux

ou trois compatriotes, il connaissait à peine de la veille et pour leur

avoir prêté de l'argent ceux qu'il appelait ses amis. Aussi cette subite

expansion parut assez extraordinaire; mais Jansoulet, trop ému pour rien

observer, continua:

«Après ce que je viens d'entendre, quand je me vois là dans ce grand

Paris, entouré de tout ce qu'il contient de noms illustres, d'esprits

distingués, et puis que je me souviens de l'échoppe paternelle! Car je

suis né dans une échoppe... Mon père vendait des vieux clous au coin

d'une borne, au Bourg-Saint-Andéol. C'est à peine si nous avions du pain

chez nous tous les jours et du fricot tous les dimanches. Demandez à

Cabassu. Il m'a connu dans ce temps-là. Il peut dire si je mens... Oh!

oui, j'en ai fait de la misère.--Il releva la tête avec un sursaut

d'orgueil en humant le goût des truffes répandu dans l'air

étouffé.--J'en ai fait, et de la vraie, et pendant longtemps. J'ai eu

froid, j'ai eu faim, mais la grande faim, vous savez, celle qui soûle,

qui tord l'estomac, vous fait des ronds dans la tête, vous empêche d'y

voir comme si on vous vidait l'intérieur des yeux avec un couteau à

huîtres. J'ai passé des journées au lit faute d'un paletot pour sortir;

heureux encore quand j'avais un lit, ce qui manquait quelquefois. J'ai

demandé mon pain à tous les métiers; et ce pain m'a coûté tant de mal,

il était si noir, si coriace que j'en ai encore un goût amer et moisi

dans la bouche. Et comme ça jusqu'à trente ans. Oui, mes amis, à trente

ans--et je n'en ai pas cinquante--j'étais encore un gueux, sans un

sou, sans avenir, avec le remords de la pauvre maman devenue veuve qui

crevait de faim là-bas dans son échoppe et à qui je ne pouvais rien

donner.»

Les physionomies des gens étaient curieuses autour de cet amphytrion

racontant son histoire des mauvais jours. Quelques-uns paraissaient

choqués, Monpavon surtout. Cet étalage de guenilles était pour lui d'un

goût exécrable, un manque absolu de tenue. Cardailhac, ce sceptique et

ce délicat, ennemi des scènes d'attendrissement, le visage fixe et comme

hypnotisé, découpait un fruit au bout de sa fourchette en lamelles aussi

fines que des papiers à cigarettes. Le gouverneur avait au contraire

une mimique platement admirative, des exclamations de stupeur,

d'apitoiement; pendant que, non loin, comme un contraste singulier,

Brahim-Bey, le foudre de guerre, chez qui cette lecture suivie d'une

conférence après un repas copieux avait déterminé un sommeil réparateur,

dormait la bouche en rond dans sa moustache blanche, la face

congestionnée par son hausse-col qui remontait. Mais l'expression la

plus générale, c'était l'indifférence et l'ennui. Qu'est-ce que cela

pouvait leur faire, je vous le demande, l'enfance de Jansoulet au

Bourg-Saint-Andéol, ce qu'il avait souffert, comment il avait trimé? Ce

n'est pas pour ces sornettes-là qu'ils étaient venus. Aussi des airs

faussement intéressés, des regards qui comptaient les oves du plafond

ou les miettes de pain de la nappe, des bouches serrées pour retenir un

bâillement, trahissaient l'impatience générale causée par cette histoire

intempestive. Et lui ne se lassait pas. Il se plaisait dans le récit

de ses souffrances passées, comme le marin à l'abri se rappelant

ses courses sur les mers lointaines, et les dangers, et les grands

naufrages. Venait ensuite l'histoire de sa chance, le prodigieux hasard

qui l'avait mis tout à coup sur le chemin de la fortune. «J'errais sur

le port de Marseille, avec un camarade aussi pouilleux que moi, qui

s'est enrichi chez le Bey, lui aussi, et, après avoir été mon copain,

mon associé, est devenu mon plus cruel ennemi. Je peux bien vous dire

son nom, pardi! Il est assez connu... Hemerlingue... Oui, Messieurs, le

chef de la grande maison de banque «Hemerlingue et fils» n'avait pas, en

ce temps-là, de quoi seulement se payer deux sous de _claurisses_, sur

le quai... Grisés par l'air voyageur qu'il y a là-bas, la pensée nous

vint de partir, d'aller chercher notre vie dans quelque pays de soleil,

puisque les pays de brume nous étaient si durs... Mais où aller? Nous

fîmes ce que font parfois les matelots pour savoir dans quel bouge

manger leur paie. On colle un bout de papier sur le bord de son chapeau.

On fait tourner le chapeau sur une canne; quand il s'arrête, on prend le

point... Pour nous, l'aiguille en papier marquait Tunis... Huit jours

après, je débarquais à Tunis avec un demi-louis dans ma poche, et j'en

reviens aujourd'hui avec vingt-cinq millions...»

Il y eut une commotion électrique autour de la table, un éclair

dans tous les yeux, même dans ceux des domestiques. Cardailhac dit:

«Mazette!» Le nez de Monpavon s'humanisa.

«Oui, mes enfants, vingt-cinq millions liquides, sans parler de tout ce

que j'ai laissé à Tunis, de mes deux palais du Bardo, de mes navires

dans le port de la Goulette, de mes diamants, de mes pierreries, qui

valent certainement plus du double. Et vous savez, ajouta-t-il avec son

bon sourire, sa voix éraillée et canaille, quand il n'y en aura plus, il

y en aura encore.»

Toute la table se leva, galvanisée.

«Bravo... Ah! bravo...

--Superbe.

--Très chic... très chic...

--Ça c'est envoyé.

--Un homme comme celui-là devrait être à la Chambre.

--Il y sera, per Bacco, j'en réponds,» dit le gouverneur d'une voix

éclatante; et, dans un transport d'admiration, ne sachant comment

prouver son enthousiasme, il prit la grosse main velue du Nabab et la

porta à ses lèvres par un mouvement irréfléchi. Ils sont démonstratifs

dans ce pays-là... Tout le monde était debout; on ne se rassit pas.

Jansoulet, rayonnant, s'était levé à son tour et jetant sa serviette:

«Allons prendre le café...»

Aussitôt un tumulte joyeux se répandit dans les salons, vastes pièces

dont l'or composait à lui seul la lumière, l'ornementation, la

somptuosité. Il tombait du plafond en rayons aveuglants, suintait des

murs en filets, croisillons, encadrements de toute sorte. On en gardait

un peu aux mains lorsqu'on roulait un meuble ou qu'on ouvrait une

fenêtre; et les tentures elles-mêmes, trempées dans ce Pactole,

conservaient sur leurs plis droits la raideur, le scintillement d'un

métal. Mais rien de personnel, d'intime, de cherché. Le luxe uniforme

de l'appartement garni. Et ce qui ajoutait à cette impression de camp

volant, d'installation provisoire, c'était l'idée de voyage planant

sur cette fortune aux sources lointaines, comme une incertitude ou une

menace.

Le café servi à l'orientale, avec tout son marc, dans de petites tasses

filigranées d'argent, les convives se groupèrent autour, se hâtant de

boire, s'échaudant, se surveillant du regard, guettant surtout le Nabab

et l'instant favorable pour lui sauter dessus, l'entraîner dans un coin

de ces immenses pièces et négocier enfin leur emprunt. Car voilà ce

qu'ils attendaient depuis deux heures, voilà l'objet de leur visite

et l'idée fixe qui leur donnait, pendant le repas, cet air égaré,

faussement attentif. Mais ici plus de gêne, plus de grimace. Cela se

sait dans ce singulier monde qu'au milieu de la vie encombrée du Nabab

l'heure du café reste la seule libre pour les audiences confidentielles,

et chacun voulant en profiter, tous venus là pour arracher une poignée à

cette toison d'or qui s'offre d'elle-même avec tant de bonhomie, on ne

cause plus, on n'écoute plus, on est tout à son affaire.

Le nabab, tome I · 第 2 / 16 段