Il n'est pas besoin d'insister longuement pour faire valoir les nombreux
avantages que présente l'ambidextérité, d'abord au point de vue du
développement harmonique des formes du corps et ensuite au point de vue
de la suppléance des organes, en cas d'accident.
Les Anglais, gens pratiques, ont si vivement senti ces nombreux
avantages qu'ils ont fondé, à Londres, une «Société pour la culture de
l'ambidextérité».
Un médecin de Birmingham, sir James Sawyer, faisant une conférence
devant cette Société, a même émis cette opinion que l'ambidextérité
pouvait rendre des services en mettant à l'abri de certaines affections
du cerveau--telles que l'apoplexie par rupture des vaisseaux--l'activité
cérébrale se distribuant chez les ambidextres sur une étendue de
l'écorce du cerveau plus considérable que chez les personnes qui se
servent toujours de la même main.
D'autre part, l'usage fréquent de la main gauche amènerait l'entrée en
activité des centres de l'hémisphère droit, qui fonctionneraient
concurremment avec leurs homologues gauches.
De cette façon, les ambidextres posséderaient deux centres du langage,
pouvant se suppléer l'un l'autre, si bien qu'une lésion de l'un d'eux
n'entraînerait pas forcément l'aphasie.
On sait que cette aphasie se produit fatalement chez les droitiers--qui
disposent uniquement du centre dit de Broca, situé dans la région
frontale de l'hémisphère gauche--quand une hémorragie se produit dans
cette région.
Seulement, chaque médaille a son revers; car c'est une loi biologique
que le progrès se fait toujours unilatéralement, par le développement
exagéré d'un seul côté du corps animal: d'où, par exemple, l'asymétrie
des cerveaux les mieux doués. Ne serait-il pas alors à craindre qu'à
force de se vouloir développer bilatéralement et harmoniquement on ne
perdit en puissance ce qu'on gagnerait en étendue?
Autrement dit, ne vaut-il pas mieux être un brillant orateur, avec son
cerveau gauche seulement, qu'un médiocre parleur des deux cotés de son
cerveau, dût la redoutable aphasie vous condamner au silence sur la fin
de vos jours? C'est à discuter.