gentilhomme campagnard de très bonne mine qui la regardait
dessiner. Je cachai ma surprise et mon déplaisir. Je voulus
rester après lui, mais cela fut impossible: il lui demanda à
souper. A onze heures, je prétendis que rien ne l'incommodait
tant que de se coucher tard, et j'obligeai mon rival, oui,
c'était mon rival, à se retirer aussi bien que moi. Pour la
première fois les heures m'avaient paru bien longues chez
Caliste. Le nom de cet homme ne m'était pas inconnu: c'était
un nom que personne de ceux qui l'avaient porté n'avait rendu
brillant; mais sa famille était ancienne et considérée depuis
longtemps dans une province du nord de l'Angleterre.
Connaissant l'oncle de lord L**, et ayant vu Caliste avec lui
à l'opéra, il avait souhaité de lui être présenté, et avait
demandé la permission de lui rendre visite. Il fut chez elle
deux ou trois fois, et crut voir en réalité les muses et les
grâces qu'il n'avait vues que dans ses livres classiques.
Après sa troisième visite, il vint demander au général des
informations sur Caliste, sa fortune et sa famille. On lui
répondit avec toute la vérité possible. -- Vous êtes un honnête
homme, Monsieur, dit alors l'admirateur de Caliste: me
conseillez-vous de l'épouser? -- Sans doute, lui fut-il
répondu, si vous pouvez l'obtenir. Je donnerais le même
conseil à mon fils, au fils de mon meilleur ami. Il y a un
imbécile qui l'aime depuis longtemps, et qui n'ose l'épouser,
parce que son père, qui n'ose la voir de peur de se laisser
gagner, ne veut pas y consentir. Ils s'en repentiront toute
leur vie; mais dépêchez-vous, car ils pourraient changer.
Voilà l'homme que j'avais trouvé chez Caliste. Le lendemain je
fus chez elle de très bonne heure; je lui exprimai mon
déplaisir et mon impatience de la veille. -- Quoi! dit-elle,
cela vous fait quelque peine? Autrefois je voyais bien que
vous ne pouviez souffrir de trouver qui que ce soit avec moi,
pas même un artisan ni une femme; mais depuis quelque temps
vous ne cessez de mener avec vous le petit chevalier, j'ai cru
que c'était exprès pour que nous ne fussions pas seuls
ensemble. -- Mais, dis-je, c'est un enfant. -- Il voit et entend
comme un autre, dit-elle. -- Et si je ne l'amène plus, repris-je,
cesserez-vous de recevoir l'homme qui m'importuna hier? --
Vous pouvez l'amener toujours, dit-elle, mais moi je ne puis
renvoyer l'autre, tant que personne n'aura sur moi des droits
plus grands que n'en a mon bienfaiteur, qui m'a fait faire
connaissance avec lui, et m'a priée de le bien recevoir. -- Il
est amoureux de vous, lui dis-je après m'être promené quelque
temps à grands pas dans la chambre, il n'a point de père, il
pourra.... Je ne pus achever. Caliste ne me répondit rien; on
annonça l'homme qui me tourmentait, et je sortis. Peu après je
revins. Je résolus de m'accoutumer à lui plutôt que de me
laisser bannir de chez moi, car c'était chez moi. J'y venais
encore plus souvent qu'à l'ordinaire, et j'y restais moins
longtemps. Quelquefois elle était seule, et c'était une bonne
fortune dont tout mon être était réjoui. Je n'amenais plus le
petit garçon, qui au bout de quelques jours s'en plaignit
amèrement. Un jour, en présence de lady Betty, il adressa ses
plaintes à mon père, et le supplia de le mener chez mistriss
Calista, puisque je ne l'y menais plus. Ce nom, la manière de
le dire, firent sourire mon père avec un mélange de
bienveillance et d'embarras. -- Je n'y vais pas moi-même,
dit-il à sir Harry. -- Est-ce que votre fils ne veut pas vous y
mener? reprit l'enfant. Ah! si vous y aviez été quelquefois,
vous y retourneriez tous les jours comme lui. Voyant mon père
ému et attendri, je fus sur le point de me jeter à ses pieds;
mais la présence de lady Betty ou ma mauvaise étoile, ou
plutôt ma maudite faiblesse, me retint. Oh! Caliste, combien
vous auriez été plus courageuse que moi! Vous auriez profité
de cette occasion précieuse; vous auriez tenté et réussi, et
nous aurions passé ensemble une vie que nous n'avons pu
apprendre à passer l'un sans l'autre. Pendant qu'incertain,
irrésolu, je laissais échapper ce moment unique, on vint de la
part de Caliste, à qui j'avais dit les plaintes de sir Harry,
demander à milady que son fils pût dîner chez elle. Le petit
garçon n'attendit pas la réponse, il courut se jeter au cou de
James et le pria de l'emmener. Le soir, le lendemain, les
jours suivants, il parla tant de ma maîtresse, qu'il
impatienta lady Betty et commença tout de bon à intéresser mon
père. Qui sait ce que n'aurait pas pu produire cette espèce
d'intercession? Mais mon père fut obligé d'aller passer
quelques jours chez lui pour des affaires pressantes, et ce
mouvement de bonne volonté une fois interrompu ne put plus
être redonné.
Sir Harry s'établit si bien chez Caliste, que je ne la
trouvais plus seule avec son nouvel amant. Il fut, je pense,
aussi importuné de l'enfant que je pouvais l'être de lui.
Caliste, dans cette occasion, déploya un art et des ressources
de génie, d'esprit et de bonté que j'étais bien éloigné de lui
connaître. L'habitant de Norfolk, ne pouvant l'entretenir,
voulait au moins qu'elle le charmât, comme à Londres, par sa
voix et son clavecin, et demandait des ariettes françaises,
italiennes, des morceaux d'opéra; mais Caliste, trouvant que
tout cela serait vieux pour moi et ennuyeux pour le petit
garçon, et que je me soucierais peu d'ailleurs d'aider à
l'effet en l'accompagnant comme à mon ordinaire, se mit à
imaginer des romances dont elle faisait la musique, dont elle
m'aidait à faire les paroles, qu'elle faisait chanter par
l'enfant et juger par mon rival. Elle chanta et joua et
parodia la charmante romance _Have you seen my Hanna_, de
manière à m'arracher vingt fois des larmes. Elle voulut aussi
que nous apprissions à dessiner à sir Harry, et, pour pouvoir
se refuser sans rudesse à cette musique perpétuelle, elle se
procura quelques-uns de ces tableaux de Rubens et de Snyders,
où des enfants se jouent avec des guirlandes de fleurs, et les
copiant à l'aide d'un pauvre peintre fort habile que le hasard
lui avait amené, et dont elle avait démêlé le talent, elle en
entoura sa chambre, laissant entre eux de l'espace pour des
consoles, sur lesquelles devaient être placées des lampes
d'une forme antique et des vases de porcelaine. Ce travail
nous occupait tous, et, si l'enfant seul était content, tout
le monde était amusé. Surpris moi-même de l'effet quand
l'appartement fut arrangé, et trouvant qu'elle n'avait jamais
eu autant d'activité ni d'invention, j'eus la cruauté de lui
demander si c'était pour rendre à M. M** sa maison plus
agréable. -- Ingrat! dit-elle. -- Oui, m'écriai-je, vous avez
raison, je suis un ingrat; mais aussi qui pourrait voir sans
humeur des talents, dont on ne jouit plus seul, se déployer
tous les jours d'une façon plus brillante? -- C'est bien, dit-elle,
de leur part le chant du cygne. On entendit heurter à la
porte. -- Préparez-vous à voir, dit le petit Harry, comme s'il
y avait entendu finesse, notre éternel monsieur de Norfolk.
C'était lui en effet.
Nous menâmes encore quelques jours la même vie, mais ce
n'était pas l'intention de mon rival de partager toujours
Caliste avec un enfant et moi. Il vint lui dire un matin que,
d'après ce qu'il avait appris d'elle par le général D. et le
public, mais surtout d'après ce qu'il en voyait lui-même, il
était résolu à suivre le penchant de son coeur et à lui offrir
sa main et sa fortune. -- Je vais, dit-il, prendre une
connaissance exacte de mes affaires, afin de pouvoir vous en
rendre compte. Je veux que votre ami, votre protecteur, à qui
je dois le bonheur de vous connaître, examine et juge avec
vous si mes offres sont dignes d'être acceptées; mais, quand
vous aurez tout examiné, vous êtes trop généreuse pour me
faire attendre une réponse décisive, et si je vous trouvais
ensemble, il ne faudrait que quelques moments pour décider de
mon sort. -- Je voudrais être moi-même plus digne de vos
offres, lui dit Caliste, aussi troublée que si elle ne s'était
pas attendue à sa déclaration; allez, Monsieur, je sens tout
l'honneur que vous me faites. J'examinerai avec moi-même si je
dois l'accepter, et, après votre retour, je serai bientôt
décidée. Sir Harry et moi la trouvâmes une heure après si
pâle, si changée, qu'elle nous effraya. Est-il croyable que je
ne me sois pas décidé alors? Je n'avais certainement qu'un mot
à dire. Je passai trois jours presque du matin au soir chez
Caliste à la regarder, à rêver, à hésiter, et je ne lui dis
rien. La veille du jour où son amant devait revenir, j'allais
chez elle l'après-dîner, je venais seul. Je savais que sa
femme de chambre était allée chez des parents à quelques
milles de Bath, et ne devait revenir que le lendemain matin.
Caliste tenait une cassette remplie de petits bijoux, de
pierres gravées, de miniatures qu'elle avait apportées
d'Italie, ou que milord lui avait données. Elle me les fit
regarder et observa lesquelles me plaisaient le plus. Elle me
mit au doigt une bague que milord avait toujours portée, et me
pria de la garder. Elle ne me disait presque rien. Elle
m'étonna et me parut différente d'elle-même. Elle était
caressante, et paraissait triste et résignée. -- Vous n'avez
rien promis à cet homme? lui dis-je. -- Rien, dit-elle et voilà
les seuls mots que j'aie pu me rappeler d'une soirée que je me
suis rappelée mille et mille fois. Mais je n'oublierai de ma
vie la manière dont nous nous séparâmes. Je regardai ma
montre. -- Quoi! dis-je, il est déjà neuf heures! et je voulus
m'en aller. -- Restez, me dit-elle. -- Il ne m'est pas possible,
lui dis-je; mon père et lady Betty m'attendent. -- Vous
souperez tant de fois encore avec eux! dit-elle. -- Mais, dis-je,
vous ne soupez plus? -- Je souperai. -- On m'a promis des
glaces. -- Je vous en donnerai (il faisait excessivement
chaud). Elle n'était presque pas habillée. Elle se mit devant
la porte vers laquelle je m'avançais; je l'embrassai en
l'ôtant un peu de devant la porte. -- Et vous ne laisserez donc
pas de passer, dit-elle. -- Vous êtes cruelle, lui dis-je, de
m'émouvoir de la sorte! -- Moi, je suis cruelle! J'ouvris la
porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis
dire en la refermant: _C'est fait_. Ces mots me poursuivirent.
Après les avoir mille fois entendus, je revins au bout d'une
demi-heure en demander l'explication. Je trouvai sa porte
fermée à la clef. Elle me cria d'un cabinet, qui était par
delà sa chambre, qu'elle s'était mise dans le bain, et qu'elle
ne pouvait m'ouvrir n'ayant personne avec elle. -- Mais,
dis-je, s'il vous arrivait quelque chose! -- Il ne m'arrivera rien,
me dit-elle. -- Est-il bien sûr, lui dis-je, que vous n'ayez
aucun dessein sinistre? -- Très sûr, me répondit-elle; y a-t-il
quelqu'autre monde où je vous retrouvasse? Mais je m'enroue,
et je ne puis plus parler. Je m'en retournai chez moi un peu
plus tranquille, mais _c'est fait_ ne put me sortir de l'esprit
et n'en sortira jamais, quoique j'aie revu Caliste. Le
lendemain matin, je retournai chez elle. Fanny me dit qu'elle
ne pouvait me voir; et, me suivant dans la rue: Qu'est-il donc
arrivé à ma maîtresse? me dit-elle. Quel chagrin lui avez-vous
fait? -- Aucun, lui dis-je, qui me soit connu. -- Je l'ai
trouvée, reprit-elle, dans un état incroyable. Elle ne s'est
pas couchée cette nuit... Mais je n'ose m'arrêter plus
longtemps. Si c'est votre faute, vous n'aurez point de repos
le reste de votre vie. Elle rentra, je me retirai très
inquiet; une heure après, je revins: Caliste était partie. On
me donna la cassette de la veille et une lettre, que voici:
"Quand j'ai voulu vous retenir hier, je n'ai pu y réussir.
Aujourd'hui je vous renvoie, et vous obéissez au premier mot.
Je pars pour vous épargner des cruautés qui empoisonneraient
le reste de votre vie si vous veniez un jour à les sentir. Je
m'épargne à moi le tourment de contempler en détail un malheur
et des pertes d'autant plus vivement senties, que je ne suis
en droit de les reprocher à personne. Gardez pour l'amour de
moi ces bagatelles que vous admirâtes hier; vous le pouvez
avec d'autant moins de scrupule que je suis résolue à me
réserver la propriété la plus entière de tout ce que je tiens
de milord ou de son oncle."
Comment vous rendre compte, Madame, du stupide abattement où
je restai plongé, et de toutes les puériles, ridicules, mais
peu distinctes considérations auxquelles se borna ma pensée,
comme si je fusse devenu incapable d'aucune vue saine, d'aucun
raisonnement? Ma léthargie fut-elle un retour du dérangement
qu'avait causé dans mon cerveau la mort de mon frère? Je
voudrais que vous le crussiez; autrement comment aurez-vous la
patience de continuer cette lecture? Je voudrais parvenir
surtout à le croire moi-même, ou que le souvenir de cette
journée pût s'anéantir. Il n'y avait pas une demi-heure
qu'elle était partie; pourquoi ne la pas suivre? qu'est-ce qui
me retint? S'il est des intelligences témoins de nos pensées,
qu'elles me disent ce qui me retint. Je m'assis à l'endroit où
Caliste avait écrit, je pris sa plume, je la baisai, je
pleurai; je crois que je voulais écrire; mais, bientôt
importuné du mouvement qu'on se donnait autour de moi pour
mettre en ordre les meubles et les hardes de ma maîtresse, je
sors de sa maison, je vais errer dans la campagne, je reviens
ensuite me renfermer chez moi. A une heure après minuit, je me
couche tout habillé; je m'endors; mon frère, Caliste, mille
fantômes lugubres viennent m'assaillir; je me réveille en
sursaut tout couvert de sueur; un peu remis, je pense que
j'irai dire à Caliste ce que j'ai souffert la veille, et la
frayeur que m'ont causée mes rêves. A Caliste? Elle est
partie; c'est son départ qui me met dans cet état affreux:
Caliste n'est plus à ma portée, elle n'est plus à moi, elle
est à un autre. Non, elle n'est pas encore à un autre, et en
même temps j'appelle, je cours, je demande des chevaux;
pendant qu'on les mettait à ma voiture, j'allai éveiller ses
gens et leur demander s'ils n'avaient rien appris de M. M**.
Ils me dirent qu'il était arrivé à huit heures du soir, et
qu'il avait pris à dix le chemin de Londres. A l'instant, ma
tête s'embarrassa, je voulus m'ôter la vie, je méconnus les
gens et les objets, je me persuadai que Caliste était morte;
une forte saignée suffit à peine pour me faire revenir à moi,
et je me retrouvai dans les bras de mon père, qui joignit aux
plus tendres soins pour ma santé celui de cacher le plus qu'il
fut possible l'état où j'avais été. Funeste précaution! Si on
l'avait su, il aurait effrayé peut-être, et personne n'eût
voulu s'associer à mon sort.
Le lendemain on m'apporta une lettre. Mon père, qui ne me
quittait pas, me pria de la lui laisser ouvrir. -- Que je voie
une fois, me dit-il, quoiqu'il soit trop tard, ce qu'était
cette femme. -- Lisez, lui dis-je, vous ne verrez certainement
rien qui ne lui fasse honneur.
"Il est bien sûr à présent que vous ne m'avez pas suivie. Il
n'y a que trois heures que j'espérais encore. A présent je me
trouve heureuse de penser qu'il n'est plus possible que vous
arriviez, car il ne pourrait en résulter que les choses les
plus funestes; mais je pourrais recevoir une lettre. Il y a
des instants où je m'en flatte encore. L'habitude était si
grande, et il est pourtant impossible que vous me haïssiez, ou
que je sois pour vous comme une autre. J'ai encore une heure
de liberté. Quoique tout soit prêt, je puis encore me dédire;
mais si je n'apprends rien de vous, je ne me dédirai pas. Vous
ne vouliez plus de moi, votre situation auprès de moi était
trop uniforme; il y a longtemps que vous en êtes fatigué. J'ai
fait une dernière tentative. J'avais presque cru que vous me
retiendriez ou que vous me suivriez. Je ne me ferai pas
honneur des autres motifs qui ont pu entrer dans ma
résolution, ils sont trop confus. C'est pourtant mon intention
de chercher mon repos et le bonheur d'autrui dans mon nouvel
état, et de me conduire de façon que vous ne rougissiez pas de
moi. Adieu, l'heure s'écoule, et dans un instant on viendra me
dire qu'elle est passée; adieu, vous pour qui je n'ai point de
nom, adieu pour la dernière fois." La lettre était tachée de
larmes, celles de mon père tombèrent sur les traces de celles
de Caliste, les miennes.... Je sais la lettre par coeur, mais
je ne puis plus la lire. Deux jours après, lady Betty, tenant
la gazette, lut à l'article des mariages: _Charles M*** of
Norfolk, with Maria Sophia ***_. Oui, elle lut ces mots, il
fallut les entendre. Ciel! avec _Maria Sophia!..._ Je ne puis
pas accuser lady Betty d'insensibilité dans cette occasion.
J'ai lieu de croire qu'elle regardait Caliste comme une fille
honnête pour son état, avec qui j'avais vécu, qui m'aimait
encore, quoique je ne l'aimasse plus, qui, voyant que je
m'étais détaché d'elle, et que je ne l'épouserais jamais,
prenait avec chagrin le parti de se marier, pour faire une fin
honorable. Certainement lady Betty n'attribuait ma tristesse
qu'à la pitié; car, loin de m'en savoir mauvais gré, elle en
eut meilleure opinion de mon coeur. Toute cette manière de
juger était fort naturelle et ne différait de la vérité que
par des nuances qu'elle ne pouvait deviner.
Huit jours se passèrent, pendant lesquels il me semblait que
je ne vivais pas. Inquiet, égaré, courant toujours comme si
j'avais cherché quelque chose, ne trouvant rien, ne cherchant
même rien, ne voulant que me fuir moi-même, et fuir
successivement tous les objets qui frappaient mes regards! Ah!
Madame, quel état! et faut-il que j'éprouve qu'il en est un
plus cruel encore! Un matin, pendant le déjeûner, sir Harry,
s'approchant de moi, me dit: Je vous vois si triste, j'ai
toujours peur que vous ne vous en alliez aussi. Il m'est venu
une idée. On parle quelquefois à maman de se remarier,
j'aimerais mieux que ce fût vous que tout autre qui devinssiez
mon père; alors vous resteriez auprès de moi; ou bien vous me
prendriez avec vous, si vous vous en alliez. Lady Betty
sourit. Elle eut l'air de penser que son fils ne faisait que
me mettre sur les voies de faire une proposition à laquelle
j'avais pensé depuis longtemps. Je ne répondis rien. Elle crut
que c'était par embarras, par timidité. Mais mon silence
devenait trop long. Mon père prit la parole: Vous avez là une
très bonne idée, mon ami Harry, dit-il, et je me flatte qu'une
fois ou l'autre tout le monde en jugera ainsi. -- Une fois ou
l'autre! dit lady Betty. Vous me croyez plus prude que je ne
suis. Il ne me faudrait pas tant de temps pour adopter une
idée qui vous serait agréable, ainsi qu'à votre fils et au
mien. Mon père me prit par la main, et me fit sortir. -- Ne me
punissez pas, me dit-il, de n'avoir pas su faire céder des
considérations qui me paraissaient victorieuses à celles que
je trouvais faibles. Je puis avoir été aveugle, mais je n'ai
pas cru être dur. Je n'ai rien dans le monde de si cher que
vous. Méritez jusqu'au bout ma tendresse: je voudrais n'avoir
point exigé ce sacrifice; mais, puisqu'il est fait, rendez-le
méritoire pour vous et utile à votre père; montrez-vous un
fils tendre et généreux en acceptant un mariage qui paraîtrait
avantageux à tout autre que vous, et donnez-moi des petits-fils
qui intéressent et amusent ma vieillesse, et me
dédommagent de votre mère, de votre frère et de vous, car vous
n'avez jamais été et ne serez peut-être jamais à vous, à moi,
ni à la raison.
Je rentrai dans la chambre. -- Pardonnez mon peu d'éloquence,
dis-je à milady, et croyez que je sens mieux que je ne
m'exprime. Si vous voulez me promettre le plus grand secret
sur cette affaire, et permettre que j'aille faire un tour à
Paris et en Hollande, je partirai dès demain, et reviendrai
dans quatre mois vous prier de réaliser des intentions qui me
sont si honorables et si avantageuses. -- Dans quatre mois! dit
milady; et il faudrait m'engager au plus profond secret?
Pourquoi ce secret, je vous prie? Serait-ce pour ménager la
sensibilité de cette femme? -- N'importe mes motifs, lui
dis-je, mais je ne m'engage qu'à cette condition. -- Ne soyez pas
fâché, dit sir Harry, maman ne connaît pas mistriss Calista. --
Je t'épouserai, toi, mon cher Harry, si j'épouse ta mère, lui
dis-je en l'embrassant. C'est bien aussi toi que j'épouse, et
je te jure tendresse et fidélité. -- Madame est trop
raisonnable, dit avec gravité mon père, pour ne pas consentir
au secret que vous voulez qu'on garde; mais pourquoi ne pas
vous marier secrètement avant que de partir? J'aurai du
plaisir à vous savoir marié; vous partirez aussitôt qu'il vous
plaira après la célébration. De cette manière on ne
soupçonnera rien, et, si l'on parlait de quelque chose, votre
départ détruirait ce bruit. Je comprends bien comment vous
avez envie de faire un voyage de garçon, c'est-à-dire sans
femme. Il fut question de vous envoyer voyager avec votre
frère au sortir de l'université, mais la guerre y mit
obstacle. Lady Betty fut si bien apaisée par le discours de
mon père, qu'elle consentit à tout ce qu'il voulait, et trouva
plaisant que nous fussions mariés avant un certain bal qui
devait se donner peu de jours après. L'erreur où nous verrions
tout le monde, disait-elle, nous amuserait, elle et moi. Avec
quelle rapidité je me vis entraîné! Je connaissais lady Betty
depuis environ cinq mois. Notre mariage fut proposé, traité et
conclu en une heure. Sir Harry était si aise, que j'eus peine
à me persuader qu'il pût être discret. Il me dit que quatre
mois étaient trop longs pour pouvoir se taire, mais qu'il se
tairait jusqu'à mon départ si je promettais de le prendre avec
moi.
Je fus donc marié, et il n'en transpira rien, quoique des
vents contraires et un temps très orageux retardassent mon
départ de quelques jours qu'il était plus naturel de passer à
Bath qu'à Harwich. Le vent ayant changé, je partis, laissant
lady Betty grosse. Je parcourus en quatre mois les principales
villes de la Hollande, de la Flandre et du Brabant; et en
France, outre Paris, je vis la Normandie et la Bretagne. Je ne
voyageai pas vite, à cause de mon petit compagnon de voyage;
mais je restai peu partout où je fus, et je ne regrettai nulle
part de ne pouvoir y rester plus longtemps. J'étais si mal
disposé pour la société, tout ce que j'apercevais de femmes me
faisait si peu espérer que je pourrais être distrait de mes
pertes, que partout je ne cherchai que les édifices, les
spectacles, les tableaux, les artistes. Quand je voyais ou
entendais quelque chose d'agréable, je cherchais autour de moi
celle avec qui j'avais si longtemps vu et entendu, celle avec
qui j'aurais voulu tout voir et tout entendre, qui m'aurait
aidé à juger, et m'aurait fait doublement sentir. Mille fois
je pris la plume pour lui écrire, mais je n'osai écrire; et
comment lui aurais-je fait parvenir une lettre telle que
j'eusse eu quelque plaisir à l'écrire, et elle à la recevoir!
Sans le petit Harry, je me serais trouvé seul dans les villes
les plus peuplées; avec lui je n'étais pas tout à fait isolé
dans les endroits les plus écartés. Il m'aimait, il ne me fut
jamais incommode, et j'avais mille moyens de le faire parler
de mistriss Calista, sans en parler moi-même. Nous retournâmes
en Angleterre, d'abord à Bath, de là chez mon père, et enfin à
Londres, où mon mariage devint public, lorsque lady Betty
jugea qu'il était temps de se faire présenter à la cour. On
avait parlé de moi et de mon frère comme d'un phénomène
d'amitié; on avait parlé de moi comme d'un jeune homme rendu
intéressant par la passion d'une femme aimable; les amis de
mon père avaient prétendu que je me distinguerais par mes
connaissances et mes talents. Les gens à talents avaient vanté
mon goût et ma sensibilité pour les arts qu'ils professaient.
A Londres, dans le monde, on ne vit plus rien qu'un homme
triste, silencieux. On s'étonna de la passion de Caliste et du
choix de lady Betty; et, supposé que les premiers jugements
portés sur moi n'eussent pas été tout-à-fait faux, je conviens
que les derniers étaient du moins parfaitement naturels, et
j'y étais peu sensible; mais lady Betty, s'apercevant du
jugement du public, l'adopta insensiblement, et, ne se
trouvant pas autant aimée qu'elle croyait le mériter, après
s'être plainte quelque temps avec beaucoup de vivacité,
chercha sa consolation dans une espèce de dédain qu'elle
nourrissait, et dont elle s'applaudissait. Je ne trouvais
aucune de ses impressions assez injuste pour pouvoir m'en
offenser ou la combattre. Je n'aurais su d'ailleurs comment
m'y prendre, et j'avoue que je n'y prenais pas un intérêt
assez vif pour devenir là-dessus bien clairvoyant ni bien
ingénieux, encore moins pour en avoir de l'humeur; de sorte
qu'elle fit tout ce qu'elle voulut, et elle voulut plaire et
briller dans le monde, ce que sa jolie figure, sa gentillesse
et cet esprit de repartie qui réussit toujours aux femmes, lui
rendaient fort aisé. D'une coquetterie générale, elle en vint
à une plus particulière, car je ne puis pas appeler autrement
ce qui la détermina pour l'homme du royaume avec lequel une
femme pouvait être le plus flattée d'être vue, mais le moins
fait, du moins à ce qu'il me sembla, pour prendre ou inspirer
une passion. Je parus ne rien voir et ne m'opposai à rien, et,
après la naissance de sa fille, lady Betty se livra sans
réserve à tous les amusements que la mode ou son goût lui
rendirent agréables. Pour le petit chevalier, il fut content
de moi, car je m'occupais de lui presque uniquement: aussi me
resta-t-il fidèle, et le seul véritable chagrin que m'ait fait
sa mère, c'est d'avoir voulu obstinément qu'il fût mis en
pension à Westminster, lorsqu'après ses couches nous allâmes à
la campagne.
Ce fut vers ce temps-là que mon père, m'ayant mené promener un
jour à quelque distance du château, me parla à coeur ouvert du
train de vie que prenait milady, et me demanda si je ne
pensais pas à m'y opposer avant qu'il devînt tout-à-fait
scandaleux. Je lui répondis qu'il ne m'était pas possible
d'ajouter à mes autres chagrins celui de tourmenter une
personne qui s'était donnée à moi avec plus d'avantages
apparents pour moi que pour elle, et qui, dans le fond, avait
à se plaindre. -- Il n'y a personne, lui dis-je, au coeur, à
l'amour-propre et à l'activité de qui il ne faille quelque
aliment. Les femmes du peuple ont leurs soins domestiques, et
leurs enfants, dont elles sont obligées de s'occuper beaucoup;
les femmes du monde, quand elles n'ont pas un mari dont elles
soient le tout, et qui soit tout pour elle, ont recours au
jeu, à la galanterie ou à la haute dévotion. Milady n'aime pas
le jeu, elle est d'ailleurs trop jeune encore pour jouer, elle
est jolie et agréable; ce qui arrive est trop naturel pour
devoir s'en plaindre, et ne me touche pas assez pour que je
veuille m'en plaindre. Je ne veux me donner ni l'humeur ni le
ridicule d'un mari jaloux; si elle était sensible, sérieuse,
capable, en un mot, de m'écouter et de me croire, s'il y avait
entre nous de véritables rapports de caractère, je me ferais
peut-être son ami, et je l'exhorterais à éviter l'éclat et
l'indécence pour s'épargner des chagrins et ne pas aliéner le
public; mais, comme elle ne m'écouterait pas, il vaut mieux
que je conserve plus de dignité, et que je laisse ignorer que
mon indulgence est réfléchie. Elle en fera quelques écarts de
moins si elle se flatte de me tromper. Je sais tout ce qu'on
pourrait me dire sur le tort qu'on a de tolérer le désordre;
mais je ne l'empêcherais pas, à moins de ne pas perdre ma
femme de vue. Or, quel casuiste assez sévère pour oser me
prescrire une pareille tâche? Si elle m'était prescrite, je
refuserais de m'y soumettre, je me laisserais condamner par
toutes les autorités, et j'inviterais l'homme qui pourrait
dire qu'il ne tolère aucun abus, soit dans la chose publique,
s'il y a quelque direction, soit dans sa maison, s'il en a
une, ou dans la conduite de ses enfants, s'il en a, soit enfin
dans la sienne propre, j'inviterais, dis-je, cet homme-là à me
jeter la première pierre.
Mon père, me voyant si déterminé, ne me répliqua rien. Il
entra dans mes intentions et vécut toujours bien avec lady
Betty; et, dans le peu de temps que nous fûmes encore
ensemble, il n'y eut point de jour qu'il ne me donnât quelque
preuve de son extrême tendresse pour moi. Je me souviens que
dans ce temps-là un évêque, parent de lady Betty, dînant chez
mon père avec beaucoup de monde, se mit à dire de ces lieux
communs, moitié plaisants, moitié moraux, sur le mariage,
l'autorité maritale, etc., etc., qu'on pourrait appeler
plaisanteries ecclésiastiques, qui sont de tous les temps, et
qui, dans cette occasion, pouvaient avoir un but particulier.
Après avoir laissé épuiser à neuf ce vieux sujet, je dis que
c'était à la loi et à la religion, ou à leurs ministres, à
contenir les femmes, et que, si on en chargeait les maris, il
faudrait au moins une dispense pour les gens occupés, qui
alors auraient trop à faire, et pour les gens doux et
indolents, qui seraient trop malheureux. -- Si on n'avait cette
bonté pour nous, dis-je avec une sorte d'emphase, le mariage
ne conviendrait plus qu'aux tracassiers et aux imbéciles, à
Argus et à ceux qui n'auraient point d'yeux. Lady Betty
rougit. Je crus voir dans sa surprise que depuis longtemps
elle ne me croyait pas assez d'esprit pour parler de la sorte.
Il ne m'aurait peut-être fallu, pour rentrer en faveur auprès
d'elle dans ce moment, que les préférences de quelque jolie
femme. Un malentendu, qu'il ne vaut pas la peine de rappeler,
me le fit présumer. Il faut que dans le fond, quoiqu'il n'y
paraisse pas toujours, les femmes aient une grande confiance
au jugement et au goût les unes des autres. Un homme est une
marchandise qui, en circulant entre leurs mains, hausse
quelque temps de prix, jusqu'à ce qu'elle tombe tout à coup
dans un décri total, qui n'est d'ordinaire que trop juste.
Vers la fin de septembre, je retournai à Londres pour voir sir
Harry. J'espérais aussi qu'y étant seul de notre famille dans
une saison où la ville est déserte, je pourrais aller partout
sans qu'on y prît garde, et trouver enfin dans quelque café,
dans quelque taverne, quelqu'un qui me donnerait des nouvelles
de Caliste. Il y avait un an et quelques jours que nous nous
étions séparés. Si aucune de ces tentatives ne m'avait réussi,
je serais allé chez le général D***, ou chez le vieux oncle
qui voulait lui laisser son bien. Je ne pouvais plus vivre
sans savoir ce qu'elle faisait, et le vide qu'elle m'avait
laissé se faisait sentir tous les jours d'une manière plus
cruelle. On a tort de penser que c'est dans les premiers temps
qu'une véritable perte est la plus douloureuse. Il semble
alors qu'on ne soit pas encore tout-à-fait sûr de son malheur.
On ne sait pas tout-à-fait qu'il est sans remède, et le
commencement de la plus cruelle séparation n'est que comme une
absence. Mais quand les jours, en se succédant, ne ramènent
jamais la personne dont on a besoin, il semble que notre
malheur nous soit confirmé sans cesse, et à tout moment l'on
se dit: C'est donc pour jamais!
Le lendemain de mon arrivée à Londres, après avoir passé le
jour avec mon petit ami, j'allai le soir seul à la comédie,
croyant y rêver plus à mon aise qu'ailleurs. Il y avait peu de
monde, même pour le temps de l'année, parce qu'il faisait très
chaud, et le ciel menaçait d'orage. J'entre dans une loge.
J'étais distrait, longtemps je m'y crois seul. Je vois enfin
une femme cachée par un grand chapeau, qui ne s'était pas
retournée lorsque j'étais entré, et qui paraissait ensevelie
dans la rêverie la plus profonde. Je ne sais quoi dans sa
figure me rappela Caliste; mais Caliste menée en Norfolkshire
par son mari, et dont personne à Londres n'avait parlé
jusqu'au milieu de l'été, devait être si loin de là, que je ne
m'occupai pas un instant de cette pensée. On commence la
pièce, il se trouve que c'est _The fair penitent_. Je fais une
espèce de cri de surprise. La femme se retourne: c'était
Caliste. Qu'on juge de notre étonnement, de notre émotion, de
notre joie! car tout autre sentiment céda dans l'instant même
à la joie de nous revoir. Je n'eus plus de torts, je n'eus
plus de regrets, je n'eus plus de femme, elle n'eut plus de
mari; nous nous retrouvions, et, quand ce n'eût été que pour
un quart-d'heure, nous ne pouvions sentir que cela. Elle me
parut un peu pâle et plus négligée, mais cependant plus belle
que je ne l'avais jamais vue. -- Quel sort, dit-elle, quel
bonheur! J'étais venue entendre cette même pièce, qui sur ce
même théâtre décida de ma vie. C'est la première fois que je
viens ici depuis ce jour-là. Je n'avais jamais en le courage
d'y revenir; à présent d'autres regrets m'ont rendue
insensible à cette espèce de honte. Je venais revoir mes
commencements, et méditer sur ma vie; et c'est vous que je
trouve ici, vous, le véritable, le seul intérêt de ma vie,
l'objet constant de ma pensée, de mes souvenirs, de mes
regrets, vous que je ne me flattais pas de jamais revoir. Je
fus longtemps sans lui répondre. Nous fûmes longtemps à nous
regarder, comme si chacun des deux eût voulu s'assurer que
c'était bien l'autre. -- Est-ce bien vous? lui dis-je enfin.
Quoi! c'est bien vous! Je venais ici sans intention, par
désoeuvrement; je me serais cru heureux d'apprendre seulement
de vos nouvelles après mille recherches que je me proposais de
faire, et je vous trouve vous-même, et seule, et nous aurons
encore au moins pendant quelques heures le plaisir que nous
avions autrefois à toute heure et tous les jours! Alors je la
priai de trouver bon que nous fissions tous deux l'histoire du
temps qui s'était passé depuis notre séparation, pour que nous
pussions ensuite nous mieux entendre et parler plus à notre
aise. Elle y consentit, me dit de commencer, et m'écouta sans
presque m'interrompre: seulement, quand je m'accusais, elle
m'excusait; quand je parlais d'elle, elle me souriait avec
attendrissement; quand elle me voyait malheureux, elle me
regardait avec pitié. Le peu de liaison qu'elle vit entre lady
Betty et moi ne parut point lui faire de plaisir, cependant
elle n'en affecta point de chagrin. -- Je vois, dit-elle, que
je n'ai jamais été entièrement dédaignée ni oubliée; c'est
tout ce que je pouvais demander. Je vous en remercie, et je
rends grâces au ciel de ce que j'ai pu le savoir. Je vais vous
faire aussi l'histoire de cette triste année. Je ne vous dirai
pas tout ce que j'éprouvai sur la route de Bath à Londres,
tressaillant au moindre bruit que j'entendais derrière moi,
n'osant regarder, de peur de m'assurer que ce n'était pas
vous; éclaircie ensuite malgré moi, me flattant de nouveau, de
nouveau désabusée..... C'est assez: si vous ne sentez pas tout
ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez jamais.
En arrivant à Londres, j'appris que l'oncle de mon père était
mort il y avait quelques jours, et qu'il m'avait laissé son
bien, qui, tous les legs payés, montait, outre sa maison, à
près de trente mille pièces.
Cet événement me frappa, quoique la mort d'un homme de
quatre-vingt-quatre ans soit dans tous les instants moins étonnante
que sa vie, et je sentis une espèce de chagrin dont je fus
quelque temps à démêler la cause. Je la démêlai pourtant.
J'avais une obligation de plus à ne pas rompre mon mariage.
Avoir écouté auparavant M. M**, et le rejeter au moment où
j'avais quelque chose à donner en échange d'un nom, d'un état
honnête, me parut presque impossible. Il en serait résulté
pour moi un genre de déshonneur auquel je n'étais pas encore
accoutumée. Il arriva le lendemain, me montra un état de son
bien, aussi clair que le bien même, et un contrat de mariage
tout dressé, par lequel il me donnait trois cents pièces par
an pour ma vie, et outre cela un douaire de cinq mille pièces.
Il ne savait rien de mon héritage; je le lui appris. Je
refusai la rente, mais je demandai que, supposé que le mariage
se fît, phrase que je répétais sans cesse, je conservasse la
jouissance et la propriété de tout ce que je tenais et
pourrais tenir encore des bienfaits de l'oncle de lord L., et
je priai qu'on me regardât comme absolument libre jusqu'au
moment où j'aurais prononcé oui à l'église. Vous voyez,
Monsieur, lui dis-je, combien je suis troublée; je veux que
jusque-là mes paroles soient pour ainsi dire comptées pour
rien, et que vous me donniez votre parole d'honneur de ne me
faire aucun reproche si je me dédis un moment avant que la
cérémonie s'achève. -- Je le jure, me répondit-il, au cas que
vous changiez de vous-même; mais, si un autre venait vous
faire changer, il aurait ma vie ou moi la sienne. Un homme qui
vous connaît depuis si longtemps, et n'a pas su faire ce que
je fais, ne mérite pas de m'être préféré. Après ce mot, ce que
j'avais tant souhaité jusqu'alors ne me parut plus que la
chose du monde la plus craindre. Il revint bientôt avec le
contrat changé comme je l'avais demandé; mais il m'y donnait
cinq mille guinées pour des bijoux, des meubles ou des
tableaux qui m'appartiendraient en toute propriété. Le
ministre était averti, la licence obtenue, les témoins
trouvés. Je demandai encore une heure de solitude et de
liberté. Je vous écrivis, je donnai ma lettre au fidèle James.
Il n'en vint point de vous. L'heure écoulée, nous allâmes à
l'église et on nous maria... Laissez-moi respirer un moment,
dit-elle, et elle parut écouter les acteurs et la Caliste du
théâtre, qui rendirent assez naturels les pleurs que nos
voisins lui voyaient verser. Ensuite elle reprit: Quelques
jours après, les affaires qui regardaient l'héritage étant
arrangées, et mon mari ayant été mis en possession du bien, il
me mena à sa terre; l'oncle de lord L. m'avait fait promettre,
quand je lui dis adieu, de venir le voir toutes les fois qu'il
le demanderait. Je fus parfaitement bien reçue dans le pays
que j'allais habiter. Domestiques, vassaux, amis, voisins,
même les plus fiers, ou ceux qui auraient eu le plus de droit
de l'être, s'empressèrent à me faire le meilleur accueil, et
il ne tint qu'à moi de croire qu'on ne me connaissait que par
des bruits avantageux. Pour la première fois je mis en doute
si votre père ne s'était pas trompé, et s'il était bien sûr
que je portasse avec moi le déshonneur. Moi, de mon côté, je
ne négligeai rien de ce qui pouvait donner du plaisir ou
compenser de la peine. Mon ancienne habitude d'arranger pour
les autres mes actions, mes paroles, ma voix, mes gestes,
jusqu'à ma physionomie, me revint, et me servit si bien que
j'ose assurer qu'en quatre mois M. M** n'eut pas un moment qui
fût désagréable. Je ne prononçais pas votre nom; les habits
que je portais, la musique que je jouais, ne furent plus les
mêmes qu'à Bath. J'étais deux personnes, dont l'une n'était
occupée qu'à faire taire l'autre et à la cacher. L'amour, car
mon mari avait pour moi une véritable passion, secondant mes
efforts par ses illusions, il parut croire que personne ne
m'avait été aussi cher que lui. Il méritait sans doute tout ce
que je faisais et tout ce que j'aurais pu faire pour son
bonheur pendant une longue vie, et son bonheur n'a duré que
quatre mois. Nous étions à table chez un de nos voisins. Un
homme arrivé de Londres parla d'un mariage célébré déjà depuis
longtemps, mais devenu public depuis quelques jours. Il ne se
rappela pas d'abord votre nom; il vous nomma enfin. Je ne dis
rien, mais je tombai évanouie, et je fus deux heures sans
aucune connaissance. Tous les accidents les plus effrayants se
succédèrent pendant quelques jours, et finirent par une
fausse-couche dont les suites me mirent vingt fois au bord du
tombeau. Je ne vis presque point M. M**. Une femme qui écouta
mon histoire, et plaignit ma situation, le tint éloigné de moi
pour que je ne visse pas son chagrin et n'entendisse pas ses
reproches; et dans le même temps elle ne négligea rien pour le
consoler ni pour l'apaiser: elle fit plus. Je m'étais mis dans
l'esprit que vous vous étiez marié secrètement avant que
j'eusse quitté Bath; que vous étiez déjà engagé avant d'y
revenir; que vous m'aviez trompée en me disant que vous ne
connaissiez pas lady Betty; que vous m'aviez laissé arranger
l'appartement de ma rivale, et que vous vous étiez servi de
moi, de mon zèle, de mon industrie, de mes soins pour lui
faire votre cour; que, lorsque vous m'aviez témoigné de
l'humeur de trouver chez moi M. M**, vous étiez déjà promis,
peut-être déjà marié. Cette femme, me voyant m'occuper sans
cesse de toutes ces douloureuses suppositions, et revenir
mille fois sur les plus déchirantes images, s'informa sans
m'en avertir de l'impression qu'avait faite sur vous mon
départ, de la conduite de votre père, du moment de votre
mariage, de celui de votre départ retardé par le mauvais
temps, de votre conduite pendant le voyage et à votre retour.
Elle sut tout approfondir, faire parler vos gens et sir Harry,
et ses informations ont été bien justes, car ce que vous venez
de me dire y répond parfaitement. Je fus soulagée, je la
remerciai mille fois en pleurant, en baisant ses mains que je
mouillais de larmes. Seule, la nuit, je me disais: Je n'ai pas
du moins à le mépriser, à le haïr; je n'ai pas été le jouet
d'un complot, d'une trahison préméditée. Il ne s'est pas fait
un jeu de mon amour et de mon aveuglement. Je fus soulagée. Je
me rétablis assez pour reprendre ma vie ordinaire, et
j'espérais de faire oublier à mon mari, à force de soins et de
prévenances, l'affreuse impression qu'il avait reçue. Je n'ai
pu en venir à bout. L'éloignement, si ce n'est la haine, avait
succédé à l'amour. Je l'intéressais pourtant encore, quand des
retours de mon indisposition semblaient menacer ma vie; mais,
dès que je me portais mieux, il fuyait sa maison, et quand, en
y rentrant, il retrouvait celle qui peu auparavant la lui
rendait délicieuse, je le voyais tressaillir. J'ai combattu
pendant trois mois cette malheureuse disposition, et cela bien
plus pour l'amour de lui que pour moi-même. Toujours seule, ou
avec cette femme qui m'avait secourue, travaillant sans cesse
pour lui ou pour sa maison, n'écrivant et ne recevant aucune
lettre, mon chagrin, mon humiliation, car ses amis m'avaient
tous abandonnée, me semblaient devoir le toucher; mais il
était aigri sans retour. Il ne lui échappa jamais un mot de
reproche; de sorte que je n'eus jamais l'occasion d'en dire un
seul d'excuse ni de justification. Une fois ou deux je voulus
parler, mais il me fut impossible de proférer une seule
parole. A la fin, ayant reçu une lettre du général, qui me
disait qu'il était malade, et qu'il me priait de le venir voir
seule, ou avec M. M**, je la mis devant lui. -- Vous pouvez
aller, Madame, me dit-il. Je partis dès le lendemain, et
laissant Fanny, pour n'avoir pas l'air de déserter la maison
ni d'en être bannie, je lui dis de laisser mes armoires et mes
cassettes ouvertes et à portée de l'examen de tout le monde;
mais je ne crois pas qu'on ait daigné regarder rien, ni faire
la moindre question sur mon compte. Voilà comme est revenue à
Londres celle que Mylord a tant aimée, et qu'une fois vous
aimiez; et aujourd'hui je me revois ici plus malheureuse et
plus délaissée que quand je vins jouer sur ce même théâtre, et
que je n'appartenais à personne qu'à une mère qui me donna
pour de l'argent.
Caliste ne pleura pas après avoir fini son récit; elle
semblait considérer sa destinée avec une sorte d'étonnement
mêlé d'horreur plutôt qu'avec tristesse. Moi, je restai abîmé
dans les plus noires réflexions. -- Ne vous affligez pas, me
dit-elle en souriant; je n'en vaux pas la peine. Je le savais
bien, que la fin ne serait pas heureuse, et j'ai eu des
moments si doux! Le plaisir de vous retrouver ici rachèterait
seul un siècle de peines. Que suis-je, au fond, qu'une fille
entretenue que vous avez trop honorée! Et d'une voix et d'un
air tranquilles, elle me demanda des nouvelles de sir Harry,
et s'il caressait sa petite soeur. Je lui parlai de sa propre
santé. -- Je ne suis point bien, me dit-elle, et je ne pense
pas que je me remette jamais; mais je sens que le chagrin aura
longtemps à faire pour tuer tout-à-fait une bonne
constitution. Nous parlâmes un peu de l'avenir. Ferait-elle
bien de chercher à retourner à Norfolk, où son devoir seul,
sans nul penchant, nul attrait, nulle espérance de bonheur, la
ferait aller? Devait-elle engager l'oncle de lord L. à la
mener passer l'hiver en France? Si elle et moi passions
l'hiver à Londres, pourrions-nous nous voir, pourrions-nous
consentir à ne nous point voir? La pièce finie, nous sortîmes
sans être convenus de rien, sans savoir où nous allions, sans
avoir pensé à nous séparer, à nous rejoindre, à rester
ensemble. La vue de James me tira de cet oubli de tout. -- Ah!
James, m'écriai-je. -- Ah! Monsieur, c'est vous! Par quel
hasard, par quel bonheur?... Attendez. J'appellerai un fiacre
au lieu de cette chaise. Ce fut James qui décida que je serais
encore quelques moments avec Caliste. -- Où voulez-vous qu'il
aille? lui dit-il. -- Au parc Saint James, dit-elle après
m'avoir regardé. Soyons encore un moment ensemble, personne ne
le saura. C'est le premier secret que James ait jamais eu à me
garder; je suis bien sûre qu'il ne le trahira pas, et, si vous
voulez qu'on n'en croie pas les rapports de ceux qui
pourraient nous avoir vus à la comédie, ou qu'on ne fasse
aucune attention à cette rencontre, retournez à la campagne
cette nuit ou demain; on croira qu'il vous a été bien égal de
me retrouver, puisque vous vous éloignez de moi tout de suite.
C'est ainsi qu'un peu de bonheur ramène l'amour de la décence,
le soin du repos d'autrui, dans une âme généreuse et noble.
Mais écrivez-moi, ajouta-t-elle, conseillez-moi, dites-moi vos
projets. Il n'y a point d'inconvénient à présent que je
reçoive de temps en temps de vos lettres. J'approuvai tout. Je
promis de partir et d'écrire. Nous arrivâmes à la porte du
parc. Il faisait fort obscur, et le tonnerre commençait à
gronder. -- N'avez-vous pas peur? lui dis-je. -- Qu'il ne tue
que moi, dit-elle, et tout sera bien. Mais s'il vaut mieux ne
pas nous éloigner de la porte et du fiacre, asseyons-nous ici
sur un banc; et, après avoir quelque temps considéré le ciel:
Assurément personne ne se promène, dit-elle, personne ne me
verra ni ne m'écoutera. Elle coupa presqu'à tâtons une touffe
de mes cheveux qu'elle mit dans son sein, et, passant ses deux
bras autour de moi, elle me dit: Que ferons-nous l'un sans
l'autre? Dans une demi-heure je serai comme il y a un an,
comme il y a six mois, comme ce matin: que ferai-je si j'ai
encore quelque temps à vivre? Voulez-vous que nous nous en
allions ensemble? N'avez-vous pas assez obéi à votre père?
N'avez-vous pas une femme de son choix et un enfant? Reprenons
nos véritables liens. A qui ferons-nous du mal? mon mari me
hait et ne veut plus vivre avec moi; votre femme ne vous aime
plus!... Ah! ne répondez pas, s'écria-t-elle en mettant sa
main sur ma bouche. Ne me refusez pas, et ne consentez pas non
plus. Jusqu'ici je n'ai été que malheureuse, que je ne
devienne pas coupable; je pourrais supporter mes propres
fautes, mais non les vôtres; je ne me pardonnerais jamais de
vous avoir dégradé! Ah! combien je suis malheureuse, et
combien je vous aime! Jamais homme ne fut aimé comme vous! Et,
me tenant étroitement embrassé, elle versait un torrent de
larmes. Je suis une ingrate, dit-elle un instant après, je
suis une ingrate de dire que je suis malheureuse; je ne
donnerais pour rien dans le monde le plaisir que j'ai eu
aujourd'hui, le plaisir que j'ai encore dans ce moment. Le
tonnerre était devenu effrayant, et le ciel était comme
embrasé: Caliste semblait ne rien voir et ne rien entendre;
mais James, accourant, lui cria: Au nom du ciel, Madame,
venez! voici la grêle. Vous avez été si malade! Et, la prenant
sous le bras dès qu'il put l'apercevoir, il l'entraîna vers le
fiacre, l'y fit entrer et ferma la portière. Je restai seul
dans l'obscurité; je ne l'ai jamais revue.
Le lendemain, de grand matin, je repartis pour la campagne.
Mon père, étonné de mon retour et du trouble où il me voyait,
me fit des questions avec amitié. Il s'était acquis des droits
à ma confiance, je lui contai tout. -- A votre place, dit-il,
mais ceci n'est pas parler en père, à votre place je ne sais
ce que je ferais. Reprenons, a-t-elle dit, nos véritables
liens. Aurait-elle raison? mais elle ne voudrait pas elle-même...
Ce n'a été qu'un moment d'égarement dont elle est
bientôt revenue... Je me promenais à grands pas dans la
galerie où nous étions. Mon père, penché sur une table, avait
sa tête appuyée sur ses deux mains; du monde que nous
entendîmes mit fin à cette étrange situation.
Milady revenait d'une partie de chasse; elle craignit
apparemment quelque chose de fâcheux de mon prompt retour, car
elle changea de couleur en me voyant; mais je passai à côté
d'elle et de ses amis sans leur rien dire. Je n'eus que le
temps de m'habiller avant le dîner, et je reparus à table avec
mon air accoutumé. Tout ce que je vis m'annonça que milady se
trouvait heureuse en mon absence, et que les retours
inattendus de son mari pouvaient ne lui point convenir du
tout. Mon père en fut si frappé, qu'au sortir de table, il me
dit, en me serrant la main avec autant d'amertume que de
compassion: Pourquoi faut-il que je vous aie ôté à Caliste!
Mais, vous, pourquoi ne me l'avez-vous pas fait connaître? qui
pouvait savoir, qui pouvait croire qu'il y eût tant de
différence entre une femme et une autre femme, et que celle-là
vous aimerait avec une si véritable et si constante passion?
Me voyant entrer dans ma chambre, il m'y suivit, et nous
restâmes longtemps assis l'un vis-à-vis de l'autre sans nous
rien dire. Un bruit de carrosse nous fit jeter les yeux sur
l'avenue. C'était milord ***, le père du jeune homme avec qui
vous me voyez. Il monta tout de suite chez moi, et me dit
aussitôt: Voyons si vous pourrez, si vous voudrez me rendre un
grand service. J'ai un fils unique que je voudrais faire
voyager. Il est très-jeune; je ne puis l'accompagner, parce
que ma femme ne peut quitter son père, et qu'elle mourrait
d'inquiétude et d'ennui s'il lui fallait être à la fois privée
de son fils et de son mari. Encore une fois, mon fils est très
jeune; cependant j'aime encore mieux l'envoyer voyager tout
seul que de le confier à qui que ce soit d'autre que vous.
Vous n'êtes pas trop bien avec votre femme, vous n'avez été
que quatre mois hors d'Angleterre; mon fils est un bon enfant,
les frais du voyage se paieront par moitié. Voyez. Puisque je
vous trouve avec votre père, je ne vous laisse à tous deux
qu'un quart-d'heure de réflexion. Je jette les yeux sur mon
père: il me tire à l'écart. -- Regardez ceci, mon fils, dit-il,
comme un secours de la Providence contre votre faiblesse et
contre la mienne. Celle qui est pour ainsi dire chassée de
chez son mari et qui fait à Londres les délices d'un
vieillard, son bienfaiteur, pourra rester à Londres. Je vous
perdrai, mais je l'ai mérité. Vous rendrez service à un autre
père et à un jeune homme dont on espère bien; ce sera une
consolation que je tâcherai de sentir. -- J'irai, dis-je en me
rapprochant de Milord, mais à deux conditions, que je vous
dirai quand j'aurai pris l'air un moment. -- J'y souscris
d'avance, dit-il en me serrant la main, et je vous remercie.
C'est une chose faite. Mes deux conditions étaient, l'une, que
nous commençassions par l'Italie, pour que je n'eusse encore
rien perdu de mon ascendant sur le jeune homme pendant le
séjour que nous y ferions; l'autre, qu'après une année,
content ou mécontent de lui, je pusse le quitter au moment où
je le voudrais sans désobliger ses parents. Cette nuit même
j'écrivis à Caliste tout ce qui s'était passé. J'exigeai
qu'elle me répondît, et je promis de continuer à lui écrire. --
Ne nous refusons pas, lui disais-je, un plaisir innocent, et
le seul qui nous reste.
Je fus d'avis que nous fissions le voyage par mer, pour avoir
cette expérience de plus. Nous nous embarquâmes à Plymouth;
nous débarquâmes à Lisbonne. De là nous allâmes par terre à
Cadix, puis par mer à Messine, où nous vîmes les affreux
vestiges du tremblement de terre. Je me souviens, Madame, de
vous avoir raconté cela avec détail, et vous savez comment,
après une année de séjour en Italie, passant le mont Saint-Gothard,
voyant dans le Valais les glaciers et les bains, au
sortir du Valais les salines, nous nous sommes trouvés au
commencement de l'hiver à Lausanne, où quelques traits de
ressemblance m'attachèrent à vous, où votre maison me fut un
asile, et vos bontés une consolation. Il me reste à vous
parler de la malheureuse Caliste.
Je reçus sa réponse à ma lettre un moment ayant de
m'embarquer. Elle plaignait son sort, mais elle approuvait ma
conduite, mon voyage, et faisait mille voeux pour qu'il fût
heureux. Elle écrivit aussi à mon père pour le remercier de sa
pitié, et lui demander pardon des peines dont elle était la
cause. L'hiver vint. L'oncle de lord L. ne se rétablissant pas
bien de sa goutte, elle se décida à rester à Londres. Il fut
même malade pendant quelque temps d'une manière assez
sérieuse, et elle passa souvent les jours et la moitié des
nuits à le soigner. Quand il se portait mieux, il voulait
l'amuser et s'égayer lui-même, en invitant chez lui la
meilleure compagnie de Londres en hommes. C'étaient de grands
dîners ou des soupers assez bruyants, après lesquels le jeu
durait souvent fort avant dans la nuit, et il aimait que
Caliste ornât la compagnie jusqu'à ce qu'elle se séparât.
D'autres fois il l'engageait à aller dans le monde, lui disant
qu'une retraite absolue lui donnerait l'air de s'être attiré
la disgrâce de son mari, et que lui-même jugerait d'elle plus
favorablement s'il apprenait qu'elle osait se montrer et
qu'elle était partout bien reçue. C'en était trop que toutes
ces différentes fatigues pour une personne dont la santé,
après avoir reçu une secousse violente, était sans cesse minée
par le chagrin (qu'on me pardonne de le dire avec une espèce
d'orgueil que je paye assez cher), par le chagrin, par le
regret continuel de vivre sans moi. Ses lettres, toujours
remplies du sentiment le plus tendre, ne me laissaient aucun
doute sur l'invariable constance de son attachement. Vers le
printemps elle m'en écrivit une qui me fit en même temps un
grand plaisir et la peine la plus sensible. "Je fus hier à la
comédie, me disait-elle; je m'étais assuré une place dans la
même loge du mois de septembre. Je crois que mon bon ange
habite cet endroit-là. A peine étais-je assise que j'entends
une jeune voix s'écrier: Ah! voici ma chère mistriss Calista!
Mais combien elle a maigri. Voyez-la à présent, Monsieur.
Votre fils ne vous a jamais mené chez elle, mais vous pouvez
la voir à présent. Celui à qui il parlait était votre père. Il
me salua avec un air qu'il ne faut pas que je cherche à vous
peindre, si je veux que mes yeux me servent à écrire; aussi
bien serait-il difficile de vous rendre tout ce que sa
physionomie me dit d'honnête, de tendre et de triste. -- Mais
qu'avez-vous fait pour être si maigre? me dit sir Harry. --
Tant de choses, mon ami! lui dis-je. Mais vous, vous avez
grandi, vous avez l'air d'avoir été toujours bien sage et bien
heureux. -- Je suis pourtant extrêmement fâché, m'a-t-il
répondu, de n'être pas avec notre ami en Italie, et il me
semble que j'avais plus de droit d'être avec lui que son
cousin; mais j'ai toujours soupçonné maman de ne l'avoir pas
voulu, car ce fut aussi elle qui voulut absolument que l'on me
mît à Westminster; pour lui, il m'aurait gardé volontiers, et
s'offrait à me faire faire toutes mes leçons, ce qui aurait
été plus agréable pour moi que l'école de Westminster, et nous
aurions souvent parlé de vous. Il y a si longtemps que je ne
vous ai vue, il faut que je vous parle à coeur ouvert! Tenez,
j'ai souvent cru que de vous avoir tant aimée, et d'avoir été
si triste de votre départ, ne m'avait pas fait grand bien dans
l'esprit de maman; mais je n'en dirai pas davantage, car elle
me regarde de la loge vis-à-vis, et elle pourrait deviner ce
que je dis à mon air. Vous jugez de l'effet de chacune de ces
paroles. Je n'osais, à cause des regards de lady Betty, avoir
recours à mon flacon, et je respirais avec peine. -- Mais vous
n'êtes pas pâle au moins, dit sir Harry, et je me flatte, à
cause de cela, que vous n'êtes pas malade. -- C'est que j'ai du
rouge, lui dis-je. -- Mais vous n'en mettiez point il y a dix-huit
mois. Enfin, votre père lui dit de me laisser un peu
tranquille, et, quelques moments après, me demanda si j'avais
de vos nouvelles, et me dit le contenu de vos dernières
lettres. Je pus rester à ma place jusqu'au premier entr'acte;
mais les regards de votre femme et de ceux qui
l'accompagnaient, toujours attachés sur moi, m'obligèrent
enfin à sortir. Sir Harry courut chercher ma chaise, et votre
père eut la bonté de m'y conduire."
Vers le mois de juin, on lui conseilla le lait d'ânesse. Le
général voulut que ce fût chez elle qu'elle le prît,
s'assurant qu'elle n'aurait qu'à se montrer à cet homme qu'il
avait vu si passionné pour elle, et qu'il reprendrait les
sentiments qu'elle méritait d'inspirer. -- C'est moi, dit-il,
en quelque sorte qui vous ai mariée, je vous ramènerai chez
vous, et nous verrons si on ose vous y mal recevoir. Caliste
obtint la permission d'en prévenir son mari, mais non celle
d'attendre sa réponse. En arrivant, elle trouva cette lettre:
"M. le général a parfaitement raison, Madame, et vous faites
très bien de venir chez vous. Tâchez d'y rétablir votre santé,
et soyez-y maîtresse absolue. J'ai donné à cet égard les
ordres les plus positifs, quoiqu'il n'en fût pas besoin, car
mes domestiques sont les vôtres. Je vous ai trop aimée, et je
vous estime trop pour ne pas me flatter de pouvoir vivre
encore heureux avec vous; mais dans ce moment l'impression du
chagrin que j'ai eu est trop vive encore, et malgré moi je
vous la laisserais trop voir. Je vais faire, pour tâcher de la
perdre entièrement, un voyage de quelques mois, dont j'espère
d'autant plus de succès que je ne suis jamais sorti de mon
pays. Vous ne pouvez m'écrire, ne sachant où m'adresser vos
lettres, mais je vous écrirai, et l'on verra que nous ne
sommes pas brouillés. Adieu, Madame; c'est bien sincèrement
que je vous souhaite une meilleure santé, et que je suis fâché
d'avoir témoigné tant de chagrin d'une chose involontaire, et
que vous avez fait tant d'efforts pour réparer; mais mon
chagrin alors était trop vif. Témoignez bien de l'amitié à
mistriss M***. Elle l'a bien mérité, et je lui rends à présent
justice. Je ne pouvais croire qu'il n'y eût point eu de
correspondance secrète, aucune relation entre vous et
l'heureux homme auquel votre coeur s'était donné; elle avait
beau dire que votre surprise en était la preuve, je n'écoutais
rien".
Le départ de M. M** ayant fait plus d'impression que ses
ordres, Caliste fut d'abord assez mal reçue; mais son
protecteur le prit sur un ton si haut, et elle montra tant de
douceur, elle fut si bonne, si charitable, si juste, si noble,
que bientôt tout fut à ses pieds, les voisins comme les gens
de la maison, et, ce qui n'est pas ordinaire chez des amis de
campagne, ils furent aussi discrets qu'empressés, de sorte
qu'elle prenait son lait avec tous les ménagements et la
tranquillité qui pouvaient dépendre des autres. Elle m'écrivit
qu'il lui faisait un peu de bien, et que l'on commençait à lui
trouver meilleur visage. Mais, au milieu de sa cure, le
général tomba malade de la longue maladie dont il est mort. Il
fallut retourner à Londres; et les peines, les veilles, le
chagrin portèrent à Caliste une trop forte et dernière
atteinte. Son constant ami, son constant protecteur et
bienfaiteur, lui donna en mourant le capital de six cents
pièces de rentes au trois pour cent, à prendre sur la partie
de son bien la moins casuelle, et d'après l'estimation qui en
serait faite par des gens de loi.
D'abord après sa mort elle alla habiter sa maison de
Whitehall, qu'elle s'était déjà amusée à réparer l'hiver
précédent. Elle continua à y recevoir les amis de lord L. et
de son oncle, et recommença à se donner chaque semaine le
plaisir d'entendre les meilleurs musiciens de Londres, et
c'est presque dire de l'Europe. Je sus tout cela par elle-même.
Elle m'écrivit aussi qu'elle avait retiré chez elle une
chanteuse de la comédie qui s'était dégoûtée du théâtre, et
lui avait donné de quoi épouser un musicien très honnête
homme. "Je tire parti de l'un et de l'autre, disait-elle, pour
faire apprendre un peu de musique à de petites orphelines à
qui j'enseigne moi-même à travailler, et qui apprennent chez
moi une profession. Quand on m'a dit que je les préparais au
métier de courtisane, j'ai fait remarquer que je les prenais
très pauvres et très jolies, ce qui, joint ensemble et dans
une ville comme Londres, mène à une perte presque sûre et
entière, sans que de savoir un peu chanter ajoute rien au
péril, et j'ai même osé dire qu'après tout il valait encore
mieux commencer et finir comme moi, qu'arpenter les rues et
périr dans un hôpital. Elles chantent les choeurs d'Esther et
d'Athalie que j'ai fait traduire, et pour lesquels on a fait
la plus belle musique; on travaille à me rendre le même
service pour les Psaumes cent trois et cent quatre. Cela
m'amuse, et elles n'ont point d'autre récréation." Tous ces
détails ne devaient pas, vous l'avouerez, Madame, me préparer
à l'affreuse lettre que je reçus il y a huit jours. Renvoyez-la-moi,
et qu'elle ne me quitte plus jusqu'à ma propre mort.
"C'est bien à présent, mon ami, que je puis vous dire _c'est
fait_. Oui, c'est fait pour toujours. Il faut vous dire un
éternel adieu. Je ne vous dirai pas par quels symptômes je
suis avertie d'une fin prochaine; ce serait me fatiguer à pure
perte, mais il est bien sûr que je ne vous trompe pas, et que
je ne me trompe pas moi-même. Votre père m'est venu voir hier:
je fus extrêmement touchée de cette bonté. Il me dit: Si au
printemps, Madame, si au printemps.... (il ne pouvait se
résoudre à ajouter) vous vivez encore, je vous mènerai moi
même en Provence, à Nice ou en Italie. Mon fils est à présent
en Suisse, je lui écrirai de venir au-devant de nous. -- Il est
trop tard, Monsieur, lui dis-je, mais je n'en suis pas moins
touchée de votre bonté. -- Il n'a rien ajouté, mais c'était par
ménagement, car il sentait bien des choses qu'il aurait eu du
penchant à dire. Je lui ai demandé des nouvelles de votre
fille, il m'a dit qu'elle se portait bien, et qu'il me
l'aurait déjà envoyée si elle vous ressemblait un peu; mais,
quoiqu'elle n'ait que dix-huit mois, on voit déjà qu'elle
ressemblera à sa mère. Je l'ai prié de m'envoyer sir Harry, et
lui ai dit que par ses mains je lui ferais un présent que je
n'osais lui faire moi-même. Il m'a dit qu'il recevrait avec
plaisir de ma main tout ce que je voudrais lui donner; là-dessus
je lui ai donné votre portrait, que vous m'avez envoyé
d'Italie; je donnerai à sir Harry la copie que j'en ai faite,
mais je garderai celui que vous m'avez donné le premier, et je
dirai qu'on vous le remette après ma mort.
"Je ne vous ai pas rendu heureux, et je vous laisse
malheureux, et moi je meurs; cependant je ne puis me résoudre
à souhaiter de ne vous avoir pas connu: supposé que je dusse
me faite des reproches, je ne le puis pas; mais le dernier
moment où je vous ai vu m'est quelquefois revenu dans
l'esprit, et j'ai craint qu'il n'y ait eu une certaine audace
impie dans cet oubli total du danger qui pouvait menacer vous
ou moi. C'est cela peut-être qu'on appelle braver le ciel;
mais un atome, un peu de poussière peut-il braver l'Etre
tout-puissant? peut-il en avoir la pensée? et, supposé que dans un
moment de délire on pût ne compter pour rien Dieu et ses
jugements, Dieu pourrait-il s'en irriter? Si pourtant je t'ai
offensé, père et maître du monde, je te demande pardon pour
moi et pour celui à qui j'inspirais le même oubli, la même
folle et téméraire sécurité. Adieu, mon ami; écrivez-moi que
vous avez reçu ma lettre. Rien que ce peu de mots; il y a peu
d'apparence qu'ils me trouvent encore en vie; mais, si je vis
assez pour les recevoir, j'aurai encore une fois le plaisir de
voir de votre écriture."
Depuis cette lettre, Madame, je n'ai rien reçu. C'est trop
tard, elle a dit: C'est trop tard. Ah! malheureux, j'ai
toujours attendu qu'il fût trop tard, et mon père a fait comme
moi. Que n'a-t-elle aimé un autre homme, et qui eût eu un
autre père? elle aurait vécu, elle ne mourrait pas de chagrin.