LETTRE XXI

Mon histoire est romanesque, Madame, autant que triste, et

vous allez être désagréablement surprise en voyant des

circonstances à peine vraisemblables ne produire qu'un homme

ordinaire.

Un frère que j'avais et moi naquîmes presqu'en même temps, et

notre naissance donna la mort à ma mère. L'extrême affliction

de mon père, et le trouble qui régna pendant quelques instants

dans toute notre maison, fit confondre les deux enfants qui

venaient de naître. On n'a jamais su lequel de nous deux était

l'aîné. Une de nos parentes a toujours cru que c'était mon

frère, mais sans en être sûre, et son témoignage, n'étant

appuyé ni contredit par personne, a produit une sorte de

présomption, et rien de plus; car l'opinion qu'on avait conçue

s'évanouissait toutes les fois qu'on en voulait examiner le

fondement. Elle fit une légère impression sur moi, mais n'en

fit jamais aucune sur mon frère. Il se promit de n'avoir rien

qu'en commun avec moi; de ne se point marier si je me mariais.

Je me fis et à lui la même promesse; de sorte que n'ayant

qu'une famille entre nous deux, ne pouvant avoir que les mêmes

héritiers, jamais la loi n'aurait eu à décider sur nos droits

ou nos prétentions.

Si le sort avait mis entre nous toute l'égalité possible, il

n'avait fait en cela qu'imiter la nature; l'éducation vint

encore augmenter et affermir ces rapports. Nous nous

ressemblions pour la figure et pour l'humeur, nos goûts

étaient les mêmes, nos occupations nous étaient communes ainsi

que nos jeux; l'un ne faisait rien sans l'autre, et l'amitié

entre nous était plutôt de notre nature que de notre choix, de

sorte qu'à peine nous nous en apercevions; c'étaient les

autres qui en parlaient, et nous ne la reconnûmes bien que

quand il fut question de nous séparer. Mon frère fut destiné à

avoir une place dans le parlement, et moi à servir dans

l'armée: on voulut l'envoyer à Oxford, et me mettre en pension

chez un ingénieur; mais, le moment de la séparation venu,

notre tristesse et nos prières obtinrent que je le suivrais à

l'université, et j'y partageai toutes ses études comme lui

toutes les miennes. J'appris avec lui le droit et l'histoire,

et il apprit avec moi les mathématiques et le génie; nous

aimions tous deux la littérature et les beaux-arts. Ce fut

alors que nous appréciâmes avec enthousiasme le sentiment qui

nous liait; et si cet enthousiasme ne rendit pas notre amitié

plus forte ni plus tendre, il la rendit plus productive

d'actions, de sentiments, de pensées; de sorte qu'en étant

plus occupés, nous en jouissions davantage. Castor et Pollux,

Oreste et Pilade, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, David

et Jonathan furent nos héros. Nous nous persuadâmes qu'on ne

pouvait être lâche ni vicieux ayant un ami, car la faute d'un

ami rejaillirait sur l'autre; il aurait à rougir, il

souffrirait; et puis quel motif pourrait nous entraîner à une

mauvaise action? Sûrs l'un de l'autre, quelles richesses,

quelle ambition, quelle maîtresse pourraient nous tenter assez

pour nous faire devenir coupables? Dans l'histoire, dans la

fable, partout nous cherchions l'amitié, et elle nous

paraissait la vertu et le bonheur.

Trois ans s'étaient écoulés; la guerre avait commencé en

Amérique: on y envoya le régiment dont je portais depuis

longtemps l'uniforme. Mon frère vint me l'apprendre, et,

parlant du départ et du voyage, je fus surpris de lui entendre

dire _nous_ au lieu de _toi;_ je le regardai. -- Avais-tu cru que

je te laisserais partir seul? me dit-il. Et voyant que je

voulais parler: Ne m'objecte rien, s'écria-t-il, ce serait le

premier chagrin que tu m'aurais fait, épargne-le-moi. Nous

allâmes passer quelques jours chez mon père, qui, de concert

avec tous nos parents, pressa mon frère de quitter son bizarre

projet. Il fut inébranlable, et nous partîmes. La première

campagne n'eut rien que d'agréable et d'honorable pour nous.

Un sous-lieutenant de la compagnie où je servais ayant été

tué, mon frère demanda et obtint sa place. Habillés de même,

de même taille, ayant presque les mêmes cheveux et les mêmes

traits, on nous confondait sans cesse, quoiqu'on nous vît

toujours à côté l'un de l'autre. Pendant l'hiver, nous

trouvâmes le moyen de continuer nos études, de lever des

plans, de dessiner des cartes, de jouer de la harpe, du luth

et du violon, tandis que nos camarades perdaient leur temps au

jeu et avec des filles. Je ne les condamne pas: qui est-ce qui

peut ne rien faire et n'être avec personne?

Au commencement de la seconde campagne.... Mais à quoi bon

vous détailler ce qui amena pour moi le plus affreux des

malheurs? Il fut blessé à mes côtés: Pauvre William, dit-il,

pendant que nous l'emportions, que deviendrez-vous? Trois

jours je vécus entre la crainte et l'espérance; trois jours je

fus témoin des douleurs les plus vives et les plus patiemment

souffertes. Enfin, le soir du troisième jour, voyant son état

empirer de moment en moment: Fais un miracle, ô Dieu, rends-le

moi! m'écriai-je. -- Daigne toi-même le consoler, dit mon frère

d'une voix presque éteinte. Il me serre faiblement la main et

expire.

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se passa dans le

temps qui suivit sa mort. Je me retrouvai en Angleterre; on me

mena à Bristol et à Bath. J'étais une ombre errante, et

j'attirais des regards de surprise et de compassion sur cette

pauvre, inutile moitié d'existence qui me restait. Un jour,

j'étais assis sur l'un des bancs de la promenade, tantôt

ouvrant un livre que j'avais apporté, tantôt le reposant à

côté de moi. Une femme, que je me souvins d'avoir déjà vue,

vint s'asseoir à l'autre extrémité du même banc; nous restâmes

longtemps sans rien dire, je la remarquais à peine; je tournai

enfin les yeux de son côté, et je répondis à quelques

questions qu'elle m'adressa d'une voix douce et discrète. Je

crus ne la ramener chez elle, quelques moments après, que par

reconnaissance et politesse; mais le lendemain et les jours

suivants je cherchai à la revoir, et sa douce conversation,

ses attentions caressantes me la firent bientôt préférer à mes

tristes rêveries, qui étaient pourtant mon seul plaisir.

Caliste (c'est le nom qui lui était resté du rôle qu'elle

avait joué avec le plus grand applaudissement la première et

unique fois qu'elle avait paru sur le théâtre), Caliste était

d'une extraction honnête, et tenait à des gens riches; mais

une mère dépravée et tombée dans la misère, voulant tirer

parti de sa figure, de ses talents et du plus beau son de voix

qui ait jamais frappé une oreille sensible, l'avait vouée de

bonne heure au métier de comédienne, et on la fit débuter par

le rôle de Caliste, dans _The fair penitent_. Au sortir de la

comédie, un homme considérable l'alla demander à sa mère,

l'acheta pour ainsi dire, et dès le lendemain partit avec elle

pour le continent. Elle fut mise à Paris, malgré sa religion,

dans une abbaye distinguée, sous le seul nom de Caliste, fille

de condition, mais dont on cachait le nom de famille par des

raisons importantes.

Elle fut adorée des religieuses et de ses compagnes, et le ton

qu'elle aurait pu contracter avec sa mère la décelait si peu,

qu'on la crut fille du feu duc de Cumberland, et cousine par

conséquent de notre roi; et, quand on lui en parlait, la

rougeur que lui donnait le sentiment de son véritable état

fortifiait le soupçon au lieu de le détruire. Elle fit bientôt

tous les ouvrages de femme avec une adresse étonnante. Elle

commença à dessiner et à peindre; elle dansait déjà assez bien

pour que sa mère eût pensé à en faire une danseuse; elle se

perfectionna dans cet art si séduisant; elle prit aussi des

leçons de chant et de clavecin. J'ai toujours trouvé qu'elle

jouait et chantait comme on parle où comme on devrait parler,

et comme elle parlait elle-même: je veux dire qu'elle jouait

et chantait, tantôt de génie, tantôt de souvenir, tout ce

qu'on lui demandait, tout ce qu'on lui présentait, se laissant

interrompre et recommençant mille fois, se livrant rarement à

ses propres impressions, et prenant surtout plaisir à faire

briller le talent des autres. Jamais il ne fut une plus

aimable musicienne, jamais talent ne para tant la personne.

Mais ce degré de perfection et de facilité, ce ne fut pas à

Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, où son amant passa

deux mois avec elle, uniquement occupé d'elle, de son

instruction et de son plaisir. Après quatre ans de voyages, il

la ramena en Angleterre, et demeurant avec elle, tantôt chez

lui à la campagne, tantôt à Londres chez le général D**, son

oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur; mais le

bonheur et l'amour ne fléchissent pas la mort: une

inflammation de poitrine l'emporta. -- Je ne lui laisse rien,

dit-il à son oncle un moment avant de mourir, parce que je

n'ai plus rien; mais vous vivez, vous êtes riche, et ce

qu'elle tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu'elle

tiendrait de moi: à cet égard je ne regrette rien, et je meurs

tranquille.

L'oncle, au bout de quelques mois, lui donna, avec une rente

de quatre cent pièces, cette maison à Bath, où je la voyais.

Il y venait passer quelques semaines toutes les années, et,

quand il avait la goutte, il la faisait venir chez lui. Elle

vous ressemble, Madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais

lequel des deux il faut dire. Dans ses pensées, dans ses

jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais

quoi qui négligeait les petites considérations pour aller

droit aux grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et

les choses. Son âme et ses discours, son ton et sa pensée

étaient toujours d'accord; ce qui n'était qu'ingénieux ne

l'intéressait point, la prudence seule ne la détermina jamais,

et elle disait ne savoir pas bien ce que c'était que la

raison; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, prudente

pour épargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la

raison même quand il fallait amortir des impressions fâcheuses

et ramener le calme dans un coeur tourmenté ou dans un esprit

qui s'égarait. Vous êtes souvent gaie et quelquefois

impétueuse; elle n'était jamais ni l'un ni l'autre.

Dépendante, quoique adorée, dédaignée par les uns tandis

qu'elle était servie à genoux par d'autres, elle avait

contracté je ne sais quelle réserve triste qui tenait tout

ensemble de la fierté et de l'effroi; et, si elle eût été

moins aimante, elle eût pu paraître sauvage et farouche. Un

jour, la voyant s'éloigner de gens qui l'avaient abordée avec

empressement, et la considéraient avec admiration, je lui en

demandai la raison. -- Rapprochons-nous d'eux, me dit-elle; ils

ont demandé qui je suis, vous verrez de quel air ils me

regarderont! Nous fîmes l'essai: elle n'avait deviné que trop

juste, une larme accompagna le sourire et le regard par lequel

elle me le fit remarquer. -- Que vous importe? lui dis-je. -- Un

jour peut-être cela m'importera, me dit-elle en rougissant. Je

ne l'entendis que longtemps après. Je me souviens qu'une autre

fois, invitée chez une femme chez qui je devais aller, elle

refusa. -- Mais pourquoi? lui dis-je. Cette femme, et tous ceux

que vous verrez chez elle, ont de l'esprit et vous admirent. --

Ah! dit-elle, ce ne sont pas les dédains marqués que je crains

le plus, j'ai trop dans mon coeur et dans ceux qui me

dédaignent de quoi me mettre à leur niveau; c'est la

complaisance, le soin de ne pas parler d'une comédienne, d'une

fille entretenue, de Milord, de son oncle. Quand je vois la

bonté et le mérite souffrir pour moi, et obligés de se

contraindre ou de s'étourdir, je souffre moi-même. Du vivant

de Milord, la reconnaissance me rendait plus sociable; je

tâchais de gagner les coeurs pour qu'on n'affligeât pas le

sien. Si ses domestiques ne m'eussent pas respectée, si ses

parents ou ses amis m'avaient repoussée, ou que je les eusse

fuis, il se serait brouillé avec tout le monde. Les gens qui

venaient chez lui s'étaient si bien accoutumés à moi, que

souvent, sans y penser, ils disaient devant moi les choses les

plus offensantes. Mille fois j'ai fait signe à Milord en

souriant de les laisser dire; tantôt j'étais bien aise qu'on

oubliât ce que j'étais, tantôt flattée qu'on me regardât comme

une exception parmi celles de ma sorte, et en effet ce qu'on

disait de leur effronterie, de leur manège, de leur avidité,

ne me regardait assurément pas. -- Pourquoi ne vous a-t-il pas

épousée? lui demandai-je. -- Il ne m'en a parlé qu'une seule

fois, me répondit-elle; alors il me dit: Le mariage entre nous

ne serait qu'une vaine cérémonie qui n'ajouterait rien à mon

respect pour vous, ni à l'inviolable attachement que je vous

ai voué; cependant, si j'avais un trône à vous donner ou

seulement une fortune passable, je n'hésiterais pas; mais je

suis presque ruiné, vous êtes beaucoup plus jeune que moi; que

servirait de vous laisser une veuve titrée sans bien? Ou je

connais mal le public, ou celle qui n'a rien gagné à être ma

compagne que le plaisir de rendre l'homme qui l'adorait le

plus heureux de mortels, en sera plus respectée que celle à

qui on laisserait un nom et un titre (1) [(1) Il connaissait

mal le public et raisonnait mal.].

Vous êtes étonnée peut-être, Madame, de l'exactitude de ma

mémoire, ou peut-être me soupçonnerez-vous de suppléer et

d'embellir. Ah! quand j'aurai achevé de vous faire connaître

celle de qui je rapporte les paroles, vous ne le croirez pas,

et vous ne serez pas surprise non plus que je me souvienne si

bien des premières conversations que nous avons eues ensemble.

Depuis quelque temps surtout elles me reviennent avec un

détail étonnant; je vois l'endroit où elle parlait, et je

crois l'entendre encore. Je reviens, pour vous la peindre

mieux, aux comparaisons que je n'ai cessé de faire depuis le

premier moment où j'ai eu le bonheur de vous voir. Plus

silencieuse que vous avec les indifférents, aussi aimante que

vous, et n'ayant pas une Cécile, elle était plus caressante,

plus attentive, plus insinuante encore avec les gens qu'elle

aimait; son esprit n'était pas aussi hardi que le vôtre, mais

il était plus adroit; son expression était moins vive, mais

plus douce. Dans un pays où les arts tiennent lieu d'une

nature pittoresque, qui frappe les sens et parle au coeur, elle

avait la même sensibilité pour les uns que vous pour l'autre.

Votre maison est simple et noble, on est chez une femme de

condition peu riche; la sienne était ornée avec goût et avec

économie; elle épargnait tout ce quelle pouvait de son revenu

pour de pauvres filles qu'elle faisait élever; mais elle

travaillait comme les fées, et chaque jour ses amis trouvaient

chez elle quelque chose de nouveau à admirer, ou dont on

jouissait. Tantôt c'était un meuble commode qu'elle avait fait

elle-même; tantôt un vase dont elle avait donné le dessin, et

qui faisait la fortune de l'ouvrier. Elle copiait des

portraits pour ses amis, pour elle même des tableaux des

meilleurs maîtres. Quel talent, quel moyen de plaire cette

aimable fille n'avait-elle pas!

Soigné, amusé par elle, ma santé revint; la vie ne me parut

plus un fardeau si pesant, si insipide à porter; je pleurai

enfin mon frère, je pus enfin parler de lui; j'en parlais sans

cesse. Je pleurais et je la faisais pleurer. -- Je vois, dit-elle

un jour, pourquoi vous êtes tendre, doux, et pourtant un

homme. La plupart des hommes qui n'ont eu que des camarades

ordinaires et de leur sexe, ont peu de délicatesse et

d'aménité, et ceux qui ont beaucoup vécu avec des femmes, plus

aimables d'abord que les autres, mais moins adroits, moins

hardis aux exercices des hommes, deviennent sédentaires, et

avec le temps pusillanimes, exigeants, égoïstes et vaporeux

comme nous. Vos courses, vos jeux, vos exercices avec votre

frère vous ont rendu robuste et adroit, et avec lui votre coeur

naturellement sensible est devenu délicat et tendre. Qu'il

était heureux, s'écria-t-elle un jour que, le coeur plein de

mon frère, j'en avais longtemps parlé; heureuse la femme qui

remplacera ce frère chéri! -- Et qui m'aimerait comme il

m'aimait? lui dis-je. -- Ce n'est pas cela qu'il serait

difficile de trouver, me répondit-elle en rougissant. Vous

n'aimerez pas une femme autant que vous l'aimiez; mais si vous

aviez seulement cette tendresse que vous pouvez encore avoir,

si on se croyait ce que vous aimez le mieux à présent que vous

n'avez plus votre frère... Je la regarde, des larmes coulaient

de ses yeux. Je me mets à ses pieds, je baise ses mains. --

N'aviez-vous point vu, dit-elle, que je vous aimais? -- Non,

lui dis-je, et vous êtes la première femme qui me fasse

entendre ces mots si doux. -- Je me suis dédommagée, dit-elle

en m'obligeant à m'asseoir, d'une longue contrainte et du

chagrin de n'être pas devinée; je vous ai aimé dès le premier

moment que je vous ai vu; avant vous, j'avais connu la

reconnaissance et non point l'amour; je le connais à présent

qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne! moins je

mérite d'être respectée, plus j'ai besoin de l'être. Je

verrais une insulte dans ce qui aurait été des marques

d'amour; au moindre oubli de la plus sévère décence, effrayée,

humiliée, je me rappellerais avec horreur ce que j'ai été, ce

qui me rend indigne de vous à mes yeux et sans doute aux

vôtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois jamais redevenir.

Ah! je n'ai connu le prix d'une vie et d'une réputation sans

tache que depuis que je vous connais. Combien de fois j'ai

pleuré en voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais

chaste, ou seulement encore innocente! A sa place, je me

serais allée donner à vous, je vous aurais consacré ma vie, je

vous aurais servi à tel titre, à telle condition que vous

auriez voulu; je n'aurais été connue que de vous, vous auriez

pu vous marier, j'aurais servi votre femme et vos enfants, et

je me serais enorgueillie d'être si complètement votre

esclave, de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais

moi, que puis-je faire? que puis-je offrir? Connue et avilie,

je ne puis devenir ni votre égale, ni votre servante. Vous

voyez que j'ai pensé à tout; depuis si longtemps je ne pense

qu'à vous aimer, au malheur et au plaisir de vous aimer. Mille

fois j'ai voulu me soustraire à tous les maux que je prévois;

mais qui peut échapper à sa destinée? Du moins, en vous disant

combien je vous aime, me suis-je donné un moment de bonheur. --

Ne prévoyons point de maux, lui dis-je, pour moi je ne prévois

rien; je vous vois, vous m'aimez. Le présent est trop

délicieux pour que je puisse me tourmenter de l'avenir. Et, en

lui parlant, je la serrais dans mes bras. Elle s'en arracha. --

Je ne parlerai donc plus de l'avenir, dit-elle: je ne saurais

me résoudre à tourmenter ce que j'aime. Allez à présent,

laissez-moi reprendre mes esprits; et vous, réfléchissez à

vous et à moi: peut-être serez-vous plus sage que moi, et ne

voudrez-vous pas vous engager dans une liaison qui promet si

peu de bonheur. Croire que vous pourrez toujours me quitter et

ne pas être malheureux, ce serait vous tromper vous-même; mais

aujourd'hui vous pouvez me quitter sans être cruel. Je ne m'en

consolerai point, mais vous n'aurez aucun reproche à vous

faire. Votre santé est rétablie, vous pouvez quitter cet

endroit. Si vous revenez demain, ce sera me dire que vous avez

accepté mon coeur, et vous ne pourrez plus, sans éprouver des

remords, me rendre tout-à-fait malheureuse. Pensez-y, dit-elle

en me serrant la main, encore une fois vous pouvez partir,

votre santé est rétablie. -- Oui, dis-je, mais c'est à vous que

je la dois. Et je m'en allai.

Je ne délibérai, ni ne balançai, ni ne combattis, et

cependant, comme si quelque chose m'avait retenu, je ne sortis

de chez moi que fort tard le lendemain. Le soir fort tard je

me retrouvai à la porte de Caliste, sans que je puisse dire

que j'eusse pris le parti d'y retourner. Ciel! quelle joie je

vis briller dans ses yeux! -- Vous revenez, vous revenez!

s'écria-t-elle. -- Qui pourrait, lui dis-je, se dérober à tant

de félicité! Après une longue nuit, l'aurore du bonheur se

remontre à peine; pourrai-je m'y dérober et me replonger dans

cette nuit lugubre! Elle me regardait, et assise vis-à-vis de

moi, levant les yeux au ciel, joignant les mains, pleurant et

souriant à la fois avec une expression céleste, elle répétait:

Il est revenu! Ah! il est revenu! la fin, dit-elle, ne sera

pas heureuse. Je n'ose au moins l'espérer, mais elle est

éloignée peut-être. Peut-être mourrai-je avant de devenir

misérable. Ne me promettez rien, mais recevez le serment que

je fais de vous aimer toujours. Je suis sûre de vous aimer

toujours; quand même vous ne m'aimeriez plus, je ne cesserais

pas de vous aimer. Que le moment où vous aurez à vous plaindre

de mon coeur soit le dernier de ma vie! Venez avec moi, venez

vous asseoir sur ce même banc où je vous parlai pour la

première fois. Vingt fois déjà je m'étais approchée de vous;

je n'avais osé vous parler. Ce jour-là je fus plus hardie.

Béni soit ce jour! bénie soit ma hardiesse! béni soit le banc

et l'endroit où il fut posé! J'y planterai un rosier, du

chèvrefeuille et du jasmin. En effet, elle les y planta. Ils

croissent, ils prospèrent, c'est tout ce qui reste d'heureux

de cette liaison si douce.

Que ne puis-je, Madame, vous peindre toute sa douceur, et le

charme inexprimable de cette aimable fille! Que ne puis-je

vous peindre avec quelle tendresse, quelle délicatesse, quelle

adresse elle opposa si longtemps l'amour à l'amour; maîtrisant

les sens par le coeur, mettant des plaisirs plus doux à la

place de plaisirs plus vifs, me faisant oublier sa personne à

force de me faire admirer ses grâces, son esprit et ses

talents! Quelquefois je me plaignais de sa retenue, que

j'appelais dureté et indifférence: alors elle me disait que

mon père me permettrait peut-être de l'épouser; et quand je

voulais partir pour demander le consentement de mon père: Tant

que vous ne l'avez pas demandé, disait-elle, nous avons le

plaisir de croire qu'on vous l'accorderait. Bercé par l'amour

et l'espérance, je vivais aussi heureux qu'on peut l'être hors

du calme, et quand tout notre coeur est rempli d'une passion

qu'on avait longtemps regardée comme indigne d'occuper le coeur

d'un homme. -- O mon frère! mon frère! que diriez-vous?

m'écriais-je quelquefois; mais je ne vous ai plus, et qui

était plus digne qu'elle de vous remplacer?

Mes jours ne s'écoulaient pourtant pas dans une oisiveté

entière. Le régiment où je servais ayant été enveloppé dans la

disgrâce de Saratoga, il eût fallu, si on eût voulu me

renvoyer en Amérique, me faire entrer dans un autre corps;

mais mon père, d'autant plus désolé d'y avoir perdu un fils

qu'il n'approuvait pas cette guerre, jura que l'autre n'y

retournerait jamais, et, profitant de cette circonstance de la

capitulation de Saratoga, il prétendit que, ma mauvaise santé

seule m'ayant séparé de mon régiment, je devais être regardé

comme appartenant encore à une armée qui ne pouvait plus

servir contre les Américains; de sorte qu'ayant en quelque

façon quitté le service, quoique je n'eusse pas encore quitté

l'uniforme ni rendu mon brevet, je me préparais à la carrière

du parlement et des emplois, et, pour y jouer un rôle

honorable, je résolus, en même temps que j'étudierais les lois

et l'histoire de mon pays, d'apprendre à me bien exprimer dans

ma langue. Je définissais l'éloquence le pouvoir d'entraîner

quand on ne peut pas convaincre, et ce pouvoir me paraissait

nécessaire avec tant de gens, et dans tant d'occasions, que je

crus ne pouvoir pas me donner trop de peine pour l'acquérir. A

l'exemple du fameux lord Chatham, je me mis à traduire Cicéron

et surtout Démosthène, brûlant ma traduction et la

recommençant mille fois. Caliste m'aidait à trouver les mots

et les tournures, quoiqu'elle n'entendît ni le grec ni le

latin; mais, après lui avoir traduit littéralement mon auteur,

je lui voyais saisir sa pensée souvent beaucoup mieux que moi,

et quand je traduisais Pascal ou Bossuet, elle m'était encore

d'un plus grand secours.

De peur de négliger les occupations que je m'étais prescrites,

nous avions réglé l'emploi de ma journée, et quand, m'oubliant

auprès d'elle, j'en avais passé une dont je ne devais pas être

content, elle me faisait payer une amende au profit de ses

pauvres protégées. J'étais matineux: deux heures de ma matinée

étaient consacrées à me promener avec Caliste. Heures trop

courtes, promenades délicieuses où tout s'embellissait et

s'animait pour deux coeurs à l'unisson, pour deux coeurs à la

fois tranquilles et charmés; car la nature est un tiers que

des amants peuvent aimer, et qui partage leur admiration sans

les refroidir l'un pour l'autre! Le reste de mon temps

jusqu'au dîner était employé à l'étude. Je dînais chez moi,

mais j'allais prendre le café chez elle. Je la trouvais

habillée; je lui montrais ce que j'avais fait, et quand j'en

étais un peu content, après l'avoir corrigé avec elle, je le

copiais sous sa dictée. Ensuite, je lui lisais les nouveautés

qui avaient quelque réputation, ou, quand rien de nouveau

n'excitait notre curiosité, je lui lisais Rousseau, Voltaire,

Fénelon, Buffon, tout ce que votre langue a de meilleur et de

plus agréable. J'allais ensuite à la salle publique, de peur,

disait-elle, qu'on ne crût que, pour me garder mieux, elle ne

m'eût enterré. Après y avoir passé une heure ou deux, il

m'était permis de revenir et de ne la plus quitter. Alors,

selon la saison, nous nous promenions ou nous causions, et

nous faisions nonchalamment de la musique jusqu'au souper,

excepté deux jours dans la semaine, où nous avions un

véritable concert. J'y ai entendu les plus habiles musiciens

anglais et étrangers déployer tout leur art et se livrer à

tout leur génie. L'attention et la sensibilité de Caliste

excitaient leur émulation plus que l'or des grands. Elle n'y

invitait jamais personne, mais quelquefois des hommes de nos

premières familles obtenaient la permission d'y venir. Une

fois, des femmes firent demander la même permission; elle les

refusa. Une autre fois, de jeunes gens, entendant de la

musique, s'avisèrent d'entrer. Caliste leur dit qu'ils

s'étaient mépris sans doute, qu'ils pouvaient rester, pourvu

qu'ils observassent le plus grand silence, mais qu'elle les

priait de ne pas revenir sans l'en avoir prévenue. Vous voyez,

Madame, qu'elle savait se faire respecter, et son amant même

n'était que le plus soumis comme le plus enchanté de ses

admirateurs. O femmes! femmes! que vous êtes malheureuses,

quand celui que vous aimez se fait de votre amour un droit de

vous tyranniser, quand, au lieu de vous placer assez haut pour

s'honorer de votre préférence, il met son honneur à se faire

craindre et à vous voir ramper à ses pieds!

Après le concert, nous donnions un souper à nos musiciens et à

nos amateurs. Il m'était permis de faire les frais de ces

soupers, et c'était la seule permission de ce genre que

j'eusse. Jamais il n'y en eut de plus gais. Anglais,

Allemands, Italiens, tous nos virtuoses y mêlaient bizarrement

leur langage, leurs prétentions, leurs préjugés, leurs

habitudes, leurs saillies. Avec une autre que Caliste, ces

soupers eussent été froids, ou auraient dégénéré en orgies;

avec elle, ils étaient décents, gais, charmants.

Caliste, ayant trouvé que l'heure qui suivait le souper était,

quand nous étions seuls, la plus difficile à passer, à moins

que le clair de lune ne nous invitât à nous promener, ou

quelque livre bien piquant à en achever la lecture, imagina de

faire venir dans ces occasions-là un petit violoncelle,

ivrogne, crasseux, mais très habile. Un signe imperceptible

fait à son laquais évoquait ce petit gnome. Au moment où je le

voyais sortir comme de dessous terre, je commençais par le

maudire et je faisais mine de m'en aller; mais un regard ou un

sourire m'arrêtait, et souvent le chapeau sur la tête, et

appuyé contre la porte, je restais immobile à écouter les

choses charmantes que produisaient la voix et le clavecin de

Caliste avec l'instrument de mon mauvais génie. D'autres fois

je prenais en grondant ma harpe ou mon violon, et je jouais

jusqu'à ce que Caliste nous renvoyât l'un et l'autre. Ainsi se

passèrent des semaines, des mois, plus d'une année; et vous

voyez que le seul souvenir de ce temps délicieux a fait

briller encore une étincelle de gaieté dans un coeur navré de

tristesse.

A la fin, je reçus une lettre de mon père: on lui avait dit

que ma santé, parfaitement remise, ne demandait plus le séjour

de Bath; il me parlait de revenir chez lui et d'épouser une

jeune personne, dont la fortune, la naissance et l'éducation

étaient telles qu'on ne pouvait rien demander de mieux. Je

répondis qu'effectivement ma santé était remise, et après

avoir parlé de celle à qui j'en avais l'obligation, et que

j'appelai sans détour la maîtresse de feu lord L**, je lui dis

que je ne me marierais point à moins qu'il ne me permît de

l'épouser; et le suppliant de n'écouter pas un préjugé confus

qui pourrait faire rejeter ma demande, je le conjurai aussi de

s'informer à Londres, à Bath, partout, du caractère et des

moeurs de celle que je voulais lui donner pour fille. _Oui, de

ses moeurs_, répétais-je, et si vous apprenez qu'avant la mort

de son amant elle ait jamais manqué à la décence, ou qu'après

sa mort elle ait jamais donné lieu à la moindre témérité, si

vous entendez sortir d'aucune bouche autre chose qu'un éloge

ou une bénédiction, je renonce à mon espérance la plus chère,

au seul bien qui me fasse regarder comme un bonheur de vivre,

et d'avoir conservé ou recouvré la raison. Voici la réponse

que je reçus de mon père.

"Vous êtes majeur, mon fils, et vous pouvez vous marier sans

mon consentement: quant à mon approbation, vous ne l'aurez

jamais pour le mariage dont vous me parlez, et, si vous le

contractez, je ne vous reverrai jamais. Je n'ai point désiré

d'illustration, et vous savez que j'ai laissé la branche

cadette de notre famille solliciter et obtenir un titre, sans

faire la moindre tentative pour en procurer un à la mienne;

mais l'honneur m'est plus cher qu'à personne, et jamais de mon

consentement on ne portera atteinte à mon honneur ni à celui

de ma famille. Je frémis à l'idée d'une belle-fille devant qui

on n'oserait parler de chasteté, aux enfants de laquelle je ne

pourrais recommander la chasteté sans faire rougir leur mère.

Et ne rougiriez-vous pas aussi quand je les exhorterais à

préférer l'honneur à leurs passions, à ne pas se laisser

vaincre et subjuguer par leurs passions? Non, mon fils, je ne

donnerai pas la place d'une femme que j'adorais à cette belle-fille.

Vous pourrez lui donner son nom, et peut-être me ferez-vous

mourir de chagrin en le lui donnant, car mon sang frémit

à la seule idée; mais, tant que je vivrai, elle ne s'asseyera

pas à la place de votre mère. Vous savez que la naissance de

mes enfants m'a coûté leur mère; vous savez que l'amitié de

mes fils l'un pour l'autre m'a coûté l'un des deux; c'est à

vous à voir si vous voulez que le seul qui me reste me soit

ôté par une folle passion, car je n'aurai plus de fils, si ce

fils peut se donner une pareille femme."

Caliste, me voyant revenir chez elle plus tard qu'à

l'ordinaire, et avec un air triste et défait, devina tout de

suite la lettre; m'ayant forcé à la lui donner, elle la lut,

et je vis chaque mot entrer dans son coeur comme un poignard. --

Ne désespérons pas encore tout-à-fait, me dit-elle, permettez-moi

de lui écrire demain; à présent je ne pourrais. Et s'étant

assise sur le canapé, à côté de moi, elle se pencha sur moi,

et elle me caressait en pleurant avec un abandon qu'elle

n'avait jamais eu. Elle savait bien que j'étais trop affligé

pour en abuser. J'ai traduit de mon mieux la lettre de

Caliste; et je vais la transcrire.

"Souffrez, Monsieur, qu'une malheureuse femme en appelle de

votre jugement à vous-même, et ose plaider sa cause devant

vous. Je ne sens que trop la force de vos raisons; mais

daignez considérer, Monsieur, s'il n'y en point aussi qui

soient en ma faveur, et qu'on puisse opposer aux

considérations qui me réprouvent. Voyez d'abord si le

dévouement le plus entier, la tendresse la plus vive, la

reconnaissance la mieux sentie, ne pèsent rien dans la balance

que je voudrais que vous daignassiez encore tenir et consulter

dans cette occasion. Daignez vous demander si votre fils

pourrait attendre d'aucune femme ces sentiments au degré où je

les ai et les aurai toujours, et que votre imagination vous

peigne, s'il se peut, tout ce qu'ils me feraient faire et

supporter: considérez ensuite d'autres mariages, les mariages

qui paraissaient les mieux assortis et les plus avantageux,

et, supposé que vous voyiez dans presque tous des

inconvénients et des chagrins encore plus grands et plus

sensibles que ceux que vous redoutez dans celui que votre fils

désire, n'en supporterez-vous pas avec plus d'indulgence la

pensée de celui-ci, et n'en désirerez-vous pas moins vivement

un autre? Ah! s'il ne fallait qu'une naissance honorable, une

vie pure, une réputation intacte pour rendre votre fils

heureux; si avoir été sage était tout; si l'aimer

passionnément, uniquement, n'était rien, croyez que je serais

assez généreuse, ou plutôt que je l'aimerais assez pour faire

taire à jamais le seul désir, la seule ambition de mon coeur.

Vous me trouvez surtout indigne d'être la mère de vos petits-enfants.

Je me soumets en gémissant à votre opinion, fondée

sans doute sur celle du public. Si vous ne consultiez que

votre propre jugement, si vous daigniez me voir, me connaître,

votre arrêt serait peut-être moins sévère; vous verriez avec

quelle docilité je serais capable de leur répéter vos leçons,

des leçons que je n'ai pas suivies, mais qu'on ne m'avait pas

données; et, supposé qu'en passant par ma bouche elles

perdissent de leur force, vous verriez du moins que ma

conduite constante offrirait l'exemple de l'honnêteté. Tout

avilie que je vous parais, croyez, Monsieur, qu'aucune femme

de quelque rang, de quelqu'état qu'elle puisse être, n'a été

plus à l'abri que moi de rien voir ou entendre de licencieux.

Ah! Monsieur, vous serait-il difficile de vous former une idée

un peu avantageuse de celle qui a su s'attacher à votre fils

d'un amour si tendre? Je finis en vous jurant de ne consentir

jamais à rien que vous condamniez, quand même votre fils

pourrait en avoir la pensée; mais il ne peut l'avoir, il

n'oubliera pas un instant le respect qu'il vous doit. Daignez

permettre, Monsieur, que je partage au moins ce sentiment avec

lui, et n'en rejetez pas de ma part l'humble et sincère

assurance."

En attendant la réponse de mon père, toutes nos conversations

roulèrent sur les parents de Caliste, son éducation, ses

voyages, son histoire en un mot. Je lui fis des questions que

je ne lui avais jamais faites. J'avais écarté des souvenirs

qui pouvaient lui être fâcheux; elle m'ôta mes craintes et mes

ménagements. Je voulus tout approfondir, et, comme si cela eût

dû favoriser notre dessein, je me plaisais à voir combien elle

gagnait à être plus parfaitement connue. Hélas! ce n'était pas

moi qu'il fallait persuader. Elle me dit que, par un effet de

l'extrême délicatesse de son amant, personne, ni homme ni

femme, dans aucun pays, ne pouvait affirmer qu'elle eût été sa

maîtresse. Elle me dit n'avoir pas essuyé de sa part un seul

refus, un seul instant d'humeur ou de mécontentement, ou même

de négligence. Quelle femme que celle qu'un homme, son amant,

son bienfaiteur, son maître pour ainsi dire, peut traiter

pendant huit ans comme une divinité! Je lui demandai un jour

si jamais elle n'avait eu la pensée de le quitter. -- Oui, dit-elle,

je l'ai eue une fois, mais je fus si frappée de

l'ingratitude d'un pareil dessein, que je ne voulus pas y voir

de la sagesse: je me crus la dupe d'un fantôme qui s'appelait

la vertu, et qui était le vice, et je le repoussai avec

horreur.

Pendant trois jours que tarda la lettre de mon père, j'eus la

permission de laisser là mes livres et le public. Je venais

chez elle le matin; le chagrin nous avait rendus plus

familiers sans nous rendre moins sages. Le quatrième jour,

Caliste reçut cette réponse. Au lieu de la transcrire ou de la

traduire, Madame, je vous l'envoie, vous la traduirez, si vous

voulez que votre parent la lise un jour: je n'aurais pas la

force de la traduire.

Madame,

"Je suis fâché d'être forcé de dire des choses désagréables à

une personne de votre sexe, et j'ajouterai de votre mérite;

car, sans prendre des informations sur votre compte, ce qui

serait inutile, ne pouvant être déterminé par les choses que

j'apprendrais, j'ai entendu dire beaucoup de bien de vous.

Encore une fois, je suis fâché d'être obligé de vous dire des

choses désagréables; mais laisser votre lettre sans réponse

serait encore plus désobligeant que la réfuter. C'est donc ce

dernier parti que je me vois forcé de prendre. D'abord,

Madame, je pourrais vous dire que je n'ai d'autre preuve de

votre attachement pour mon fils que ce que vous en dites vous-même,

et une liaison qui ne prouve pas toujours un bien grand

attachement; mais, en le supposant aussi grand que vous le

dites, et j'avoue que je suis porté à vous en croire, pourquoi

ne penserais-je pas qu'une autre femme pourrait aimer mon fils

autant que vous l'aimez, et, supposé même qu'une autre femme

qu'il épouserait ne l'aimât pas avec la même tendresse ni avec

un si grand dévouement, est-il bien sûr que ce degré

d'attachement fût un grand bien pour lui, et trouvez-vous

apparent qu'il ait jamais besoin de fort grands sacrifices de

la part d'une femme? Mais je suppose que ce soit un grand

bien: est-ce tout que cet attachement? Vous me parlez des

chagrins qu'on voit dans la plupart des ménages; mais serait-ce

une bien bonne manière de raisonner que de se résoudre à

souffrir des inconvénients certains, parce qu'ailleurs il y en

a de vraisemblables? de passer par-dessus des inconvénients

qu'on voit distinctement, pour en éviter d'autres qu'on ne

peut encore prévoir, et de prendre un parti décidément

mauvais, parce qu'il y en aurait peut-être de pires? Vous me

demandez s'il me serait difficile de prendre bonne opinion de

celle qui aime mon fils; vous pouviez ajouter: et qui en est

aimée. Non, sans doute, et j'ai si bonne opinion de vous, que

je crois qu'en effet vous donneriez un bon exemple à vos

enfants, et que, loin de contredire les leçons qu'on pourrait

leur donner, vous leur donneriez les mêmes leçons, et

peut-être avec plus de zèle et de soins qu'une autre. Mais

pensez-vous que dans mille occasions je ne croirais pas que vous

souffrez de ce qu'on dirait ou ne dirait pas à vos enfants et

touchant vos enfants, et sur mille autres sujets? Et ne

pensez-vous pas aussi que plus vous m'intéresseriez par votre

bonté, votre honnêteté et vos qualités aimables, plus je

souffrirais de voir, d'imaginer que vous souffrez, et que vous

n'êtes pas aussi heureuse, aussi considérée que vous

mériteriez à beaucoup d'égards de l'être? En vérité, Madame,

je me saurais mauvais gré à moi-même de n'avoir pas pour vous

toute la considération et la tendresse imaginables, et

pourtant il me serait impossible de les avoir, si ce n'est

peut-être pour quelques moments, quand je ne me souviendrais

pas que cette femme belle, aimable et bonne est ma belle-fille;

mais, aussitôt que je vous entendrais nommer comme

j'entendais nommer ma femme et ma mère, pardonnez ma

sincérité, Madame, mon coeur se tournerait contre vous, et je

vous haïrais peut-être d'avoir été si aimable que mon fils

n'eût voulu aimer et épouser que vous; et, si dans ce moment

je croyais voir quelqu'un parler de mon fils ou de ses

enfants, je supposerais qu'on dit: C'est le mari d'une telle,

ce sont les enfants d'une telle. En vérité, Madame, cela

serait insupportable, car, à présent que cela n'a rien de

réel, l'idée m'en est insupportable. Ne croyez pourtant pas

que j'aie aucun mépris pour votre personne; il serait très

injuste d'en avoir, et je suis disposé à un sentiment tout

contraire. Je vous ai obligation, et c'est sans rougir de vous

avoir obligation, de la promesse que vous me faites à la fin

de votre lettre. Sans bien savoir pourquoi, j'y ai une foi

entière. Pour vous payer de votre honnêteté et du respect que

vous avez pour le sentiment qui lie un fils à son père, je

vous promets, ainsi qu'à mon fils, de ne rien tenter pour vous

séparer, et de ne lui jamais reparler le premier d'aucun

mariage, quand on me proposerait une princesse pour belle-fille,

mais à condition qu'il ne me reparle jamais non plus

que vous du mariage en question. Si je me laissais fléchir, je

sens que j'en aurais le regret le plus amer, et si je

résistais à de vives sollicitations, comme je ferais sûrement,

outre le déplaisir d'affliger un fils que j'aime tendrement et

qui le mérite, je me préparerais peut-être des regrets pour

l'avenir; car un père tendre se reproche quelquefois contre

toute raison de n'avoir pas cédé aux instances les plus

déraisonnables de son enfant. Croyez, Madame, que ce n'est

déjà pas sans douleur que je vous afflige aujourd'hui l'un et

l'autre."

Je trouvai Caliste assise à terre, la tête appuyée contre le

marbre de sa cheminée. -- C'est la vingtième place que j'ai

depuis une heure, me dit-elle; je m'en tiens à celle-ci parce

que ma tête brûle. Elle me montra du doigt la lettre de mon

père qui était ouverte sur le canapé. Je m'assis, et pendant

que je lisais, s'étant un peu tournée, elle appuya sa tête

contre mes genoux. Absorbé dans mes pensées, regrettant le

passé, déplorant l'avenir, et ne sachant comment disposer du

présent, je ne la voyais et ne la sentais presque pas. A la

fin je la soulevai et je la fis asseoir. Nos larmes se

confondirent. -- Soyons au moins l'un à l'autre autant que nous

y pouvons être, lui dis-je fort bas, et comme si j'avais

craint qu'elle ne m'entendît. Je pus douter qu'elle m'eût

entendu; je pus croire qu'elle consentait, elle ne me répondit

point, et ses yeux étaient fermés. -- Changeons, ma Caliste,

lui dis-je, ce moment si triste en un moment de bonheur. -- Ah!

dit-elle en rouvrant les yeux et jetant sur moi des regards de

douleur et d'effroi, il faut donc redevenir ce que j'étais. --

Non, lui dis-je après quelques moments de silence, il ne faut

rien, j'avais cru que vous m'aimiez. -- Et je ne vous aime donc

pas, dit-elle en passant à son tour ses bras autour de moi, je

ne vous aime donc pas! Peignez-vous, s'il se peut, Madame, ce

qui se passait dans mon coeur. A la fin je me mis à ses pieds,

j'embrassai ses genoux; je lui demandai pardon de mon

impétuosité. -- Je sais que vous m'aimez, lui dis-je, je vous

respecte, je vous adore, vous ne serez pour moi que ce que

vous voudrez. -- Ah! dit-elle, il faut, je le vois bien,

redevenir ce qu'il me serait affreux d'être, ou vous perdre,

ce qui serait mille fois plus affreux. -- Non, dis-je, vous

vous trompez, vous m'offensez: vous ne me perdrez point, je

vous aimerai toujours. -- Vous m'aimerez peut-être, reprit-elle,

mais je ne vous en perdrai pas moins. Et quel droit

aurais-je de vous conserver! Je vous perdrai, j'en suis sûre.

Et ses larmes étaient prêtes à la suffoquer; mais, de peur que

je n'appelasse du secours, de peur de n'être plus seule avec

moi, elle me promit de faire tous ses efforts pour se calmer,

et à la fin elle réussit. Depuis ce moment, Caliste ne fut

plus la même; inquiète quand elle ne me voyait pas, frémissant

quand je la quittais, comme si elle eût craint de ne me jamais

revoir; transportée de joie en me revoyant; craignant toujours

de me déplaire, et pleurant de plaisir quand quelque chose de

sa part m'avait plu, elle fut quelquefois bien plus aimable,

plus attendrissante, plus ravissante qu'elle n'avait encore

été; mais elle perdit cette sérénité, cette égalité, cet

à-propos dans toutes ses actions qui auparavant ne la quittait

pas, et qui l'avait si fort distinguée. Elle cherchait bien à

faire les mêmes choses, et c'étaient bien en effet les mêmes

choses qu'elle faisait; mais, faites tantôt avec distraction,

tantôt avec passion, tantôt avec ennui, toujours beaucoup

mieux ou moins bien qu'auparavant, elles ne produisaient plus

le même effet sur elle ni sur les autres. Ah ciel! combien je

la voyais tourmentée et combattue! Emue de mes moindres

caresses qu'elle cherchait plutôt qu'elle ne les évitait, et

toujours en garde contre son émotion, m'attirant par une sorte

de politique, et, de peur que je ne lui échappasse tout à

fait, se reprochant de m'avoir attiré, et me repoussant

doucement, fâchée le moment d'après de m'avoir repoussé;

l'effroi et la tendresse, la passion et la retenue se

succédaient dans ses mouvements et dans ses regards avec tant

de rapidité, qu'on croyait les y voir ensemble. Et moi, tour à

tour embrasé et glacé, irrité, charmé, attendri, le dépit,

l'admiration, la pitié m'émouvant tour à tour, me laissaient

dans un trouble inconcevable. -- Finissons, lui dis-je un jour,

transporté à la fois d'amour et de colère, en fermant sa porte

à la clef, et l'emportant de devant son clavecin. -- Vous ne me

ferez pas violence, me dit-elle doucement, car vous êtes le

maître. Cette voix, ce discours m'ôtèrent tout mon

emportement, et je ne pus plus que l'asseoir doucement sur mes

genoux, appuyer sa tête contre mon épaule, et mouiller de

larmes ses belles mains en lui demandant mille fois pardon; et

elle me remercia autant de fois d'une manière qui me prouva

combien elle avait réellement eu peur; et pourtant elle

m'aimait passionnément et souffrait autant que moi, et

pourtant elle aurait voulu être ma maîtresse. Un jour je lui

dis: Vous ne pouvez vous résoudre à vous donner, et vous

voudriez vous être donnée. -- Cela est vrai, dit-elle. Et cet

aveu ne me fit rien obtenir ni même rien entreprendre. Ne

croyez pourtant pas, Madame, que tous nos moments fussent

cruels, et que notre situation n'eût encore des charmes; elle

en avait qu'elle tirait de sa bizarrerie même et de nos

privations. Les plus petites marques d'amour conservèrent leur

prix. Jamais nous ne nous rendîmes qu'avec transport le plus

léger service. En demander un était le moyen d'expier une

offense, de faire oublier une querelle; nous y avions toujours

recours, et ce ne fut jamais inutilement. Ses caresses, à la

vérité, me faisaient plus de peur que de plaisir, mais la

familiarité qu'il y avait entre nous était délicieuse pour

l'un et pour l'autre. Traité quelquefois comme un frère, ou

plutôt comme une soeur, cette faveur m'était précieuse et

chère.

Caliste devint sujette, et cela ne vous surprendra pas, à des

insomnies cruelles. Je m'opposai à ce qu'elle prît des remèdes

qui eussent pu déranger entièrement sa santé, et je voulus que

tour à tour sa femme de chambre et moi nous lui procurassions

le sommeil en lui faisant quelque lecture. Quand nous la

voyions endormie, moi, tout aussi scrupuleusement que Fanny,

je me retirais le plus doucement possible, et le lendemain,

pour récompense, j'avais la permission de me coucher à ses

pieds, ayant pour chevet ses genoux, et de m'y endormir quand

je le pouvais. Une nuit je m'endormis en lisant à côté de son

lit, et Fanny, apportant comme à l'ordinaire le déjeûner de sa

maîtresse à la pointe du jour, -- on abrégeait les nuits le

plus qu'on le pouvait, -- s'avança doucement et ne me réveilla

pas tout de suite. Le jour devenu plus grand, j'ouvre enfin

les yeux, et je les vois me sourire. -- Vous voyez, dis-je à

Fanny, tout est bien resté comme vous l'avez laissé, la table,

la lampe, le livre tombé de ma main sur mes genoux. -- Oui,

c'est bien, me dit-elle, et, me voyant embarrassé de sortir de

la maison: Allez seulement, Monsieur, et, quand même les

voisins vous verraient, ne vous mettez pas en peine. Ils

savent que madame est malade, nous leur avons tant dit que

vous viviez comme frère et soeur, qu'à présent nous aurions

beau leur dire le contraire, ils ne nous croiraient pas. -- Et

ne se moquent-ils pas de moi? lui dis-je. -- Oh! non, Monsieur,

ils s'étonnent, et voilà tout. Vous êtes aimés et respectés

l'un et l'autre. -- Ils s'étonnent, Fanny, repris-je; ils ont

vraiment raison! Et quand nous les étonnerions moins,

cesseraient-ils pour cela de nous aimer? -- Ah! Monsieur, cela

deviendrait tout différent. -- Je ne puis le croire, Fanny, lui

dis-je, mais en tout cas, s'ils l'ignoraient... -- Ces choses-là,

Monsieur, me dit-elle naïvement, pour être bien cachées...

ne doivent pas être. -- Mais. -- Il n'y a point de _mais_,

Monsieur; vous ne pourriez vous cacher si bien de James et de

moi que nous ne vous devinassions. James ne dirait rien, mais

il ne servirait plus madame comme il la sert, comme la

première duchesse du royaume, ce prouve toujours qu'on

respecte sa maîtresse, et moi, je ne dirais rien, mais je ne

pourrais rester avec madame, car je penserais: si on le sait

un jour, cela me sera reproché tout le reste de ma vie; alors

les autres domestiques, qui m'ont toujours entendue louer

madame, soupçonneraient quelque chose, et les voisins, qui

savent combien madame est bonne et aimable, soupçonneraient

aussi, et puis il viendrait une autre femme de chambre qui

n'aimerait pas madame autant que je l'aime, et bientôt on

parlerait. Il y a tant de langues qui ne demandent qu'à

parler! Qu'elles louent ou blâment, c'est tout un, pourvu

qu'elles parlent. Il me semble que je les entends. _Vous voyez_,

diraient-ils. _Et puis fiez-vous aux apparences. C'était une si

belle réforme! Elle donnait aux pauvres, elle allait à

l'église_. Ce qu'on admire à présent serait peut-être alors

traité d'hypocrisie; mais, Monsieur, on vous pardonnerait

encore moins qu'à madame; car, voyant combien elle vous aime,

on trouve que vous devriez l'épouser, et l'on dirait toujours:

Que ne l'épousait-il! -- Ah! Fanny, Fanny, s'écria

douloureusement Caliste, vous ne dites que trop bien. Qu'ai-je

fait? dit-elle en français. Pourquoi lui ai-je laissé vous

prouver que je ne puis plus changer de conduite, quand même je

le voudrais! Je voulus répondre, mais elle me conjura de

sortir.

Un marchand du voisinage, plus matineux que les autres,

ouvrait déjà sa boutique. Je passai devant lui tout exprès

pour n'avoir pas l'air de me sauver. -- Comment se porte

madame? me dit-il. -- Elle ne dort toujours presque point, lui

répondis-je. Nous lisons tous les soirs, Fanny et moi, pendant

une heure ou deux avant de pouvoir l'endormir, et elle se

réveille avec l'aurore. Cette nuit j'ai lu si longtemps que je

me suis endormi moi-même. -- Et avez-vous déjeûné, Monsieur? me

dit-il. -- Non, lui répondis-je. Je comptais me jeter sur mon

lit pour essayer d'y dormir une heure ou deux. -- Ce serait

presque dommage, Monsieur, me dit-il. Il fait si beau temps,

et vous n'avez point l'air fatigué ni assoupi. Venez plutôt

déjeûner avec moi dans mon jardin. J'acceptai la proposition,

me flattant que cet homme-là serait le dernier de tous les

voisins à médire de Caliste, et il me parla d'elle, de tout le

bien qu'elle faisait et qu'elle me laissait ignorer, avec tant

de plaisir et d'admiration, que je fus bien payé de ma

complaisance. Ce jour-là même, Caliste reçut une lettre de

l'oncle de son amant, qui la priait de venir incessamment à

Londres. Je résolus de passer chez mon père le temps de son

absence, et nous partîmes en même temps. -- Vous reverrai-je?

me dit-elle. Est-il sûr que je vous revoie? -- Oui, lui dis-je,

et tout aussitôt que vous le souhaiterez, à moins que je ne

sois mort. Nous nous promîmes de nous écrire au moins deux

fois par semaine, et jamais promesse ne fut mieux tenue. L'un

ne pensant et ne voyant rien qu'il n'eût voulu le dire ou le

montrer à l'autre, nous avions de la peine à ne pas nous

écrire encore plus souvent.

Mon père m'aurait peut-être mal reçu, s'il n'eût été très

satisfait de la manière dont j'avais employé mon temps. Il en

était instruit par d'autres que par moi, et heureusement il se

trouva chez lui des gens capables, selon lui, de me juger, et

dont je gagnai le suffrage. On trouva que j'avais acquis des

connaissances et de la facilité à m'exprimer, et on me prédit

des succès qui flattèrent d'avance ce père tendre et disposé

pour moi à une partialité favorable. Je fis connaissance avec

la maison paternelle, que je n'avais revue qu'un moment depuis

mon départ pour l'Amérique, et dans un temps où je ne faisais

attention à rien. Je fis connaissance avec les amis et les

voisins de mon père. Je chassai et je courus avec eux, et

j'eus le bonheur de ne leur être pas désagréable. -- Je vous ai

vu à votre retour d'Amérique, me dit un des plus anciens amis

de notre famille; si votre père doit à une femme le plaisir de

vous revoir tel que vous êtes à présent, il devrait bien par

reconnaissance vous la laisser épouser. Les femmes que j'eus

occasion de voir me firent un accueil flatteur. Combien il

était plus aisé de réussir auprès de quelques unes de celles

que mon père honorait le plus, qu'auprès de cette fille si

dédaignée! Je l'avouerai, mon âme avait un si grand besoin de

repos que, dans certains moments, toute manière de m'en

procurer m'eût paru bonne, et Caliste s'était montrée si peu

disposée à la jalousie, que l'idée que je pourrais la

chagriner ne me serait peut-être pas venue. Je ne sentais pas

que toute distraction est une infidélité; et, ne voyant rien

qui lui fût comparable, il ne me vint jamais dans l'esprit que

je pusse lui devenir véritablement infidèle; mais je dirai

aussi que toutes les autres manières de me distraire me

paraissaient préférables à celles que m'offraient les femmes.

Il me tardait quelquefois de faire de mes facultés un plus

noble et plus utile usage que je n'avais fait jusqu'alors. Je

ne sentais pas encore que le projet du bien public n'est

qu'une noble chimère; que la fortune, les circonstances, des

événements que personne ne prévoit et n'amène, changent les

nations sans les améliorer ni les empirer, et que les

intentions du citoyen le plus vertueux n'ont presque jamais

influé sur le bien-être de sa patrie; je ne voyais pas que

l'esclave de l'ambition est encore plus puéril et plus

malheureux que l'esclave d'une femme. Mon père exigea que je

me présentasse pour une place dans le parlement à la première

élection, et, charmé de pouvoir une fois lui complaire, j'y

consentis avec joie. Caliste m'écrivait:

"Si je suis pour quelque chose dans vos projets, comme j'ose

encore m'en flatter, vous n'en pouvez pas moins entrer dans un

arrangement qui vous obligerait à vivre à Londres. Un oncle de

mon père, qui a voulu me voir, vient de me dire que je lui

avais donné plus de plaisir en huit jours que tous ses

collatéraux et leurs enfants en vingt ans, et qu'il me

laisserait sa maison et son bien; que je saurais réparer et

embellir l'une et faire un bon usage de l'autre, au lieu que

le reste de sa parenté ne ferait que démolir et dissiper

platement, ou épargner vilainement. Je vous rapporte tout cela

pour que vous ne me blâmiez pas de ne m'être point opposée à

sa bonne volonté; j'ai d'ailleurs autant de droit que personne

à cet héritage, et ceux qu'il pourrait regarder ne sont pas

dans le besoin. Mon parent est riche et fort vieux; sa maison

est très bien située près de Whitehall. Je vous avoue que

l'idée de vous y recevoir ou de vous la prêter m'a fait grand

plaisir. S'il vous venait quelque fantaisie dispendieuse, si

vous aviez envie d'un très beau cheval ou de quelque tableau,

je vous prie de la satisfaire, car le testament est fait, et

le testateur si opiniâtre qu'il n'en reviendra sûrement pas:

de sorte que je me compte pour riche dès à présent, et je

voudrais bien devenir votre créancière."

Dans une autre lettre elle me disait:

"Tandis que je m'ennuie loin de vous, que tout ce que je fais

me paraît inutile et insipide, à moins que je ne puisse le

rapporter à vous d'une manière ou d'une autre, je vois que

vous vous reposez loin de moi. D'un côté, impatience et ennui;

de l'autre, satisfaction et repos, quelle différence! Je ne me

plains pas, cependant. Si je m'affligeais, je n'oserais le

dire. Supposé que je visse une femme entre vous et moi, je

m'affligerais bien plus, et cependant je ne devrais et

n'oserais jamais le dire."

Dans une autre lettre encore elle disait:

"Je crois avoir vu votre père. Frappée de ses traits, qui me

rappelaient les vôtres, je suis restée immobile à le

considérer. C'est sûrement lui, et il m'a aussi regardée."

En effet, mon père, comme il me l'a dit depuis, l'avait vue

par hasard dans une course qu'il avait faite à Londres. Je ne

sais où il la rencontra, mais il demanda qui était cette belle

femme. -- Quoi! lui dit quelqu'un, vous ne connaissez pas la

Caliste de lord L. et de votre fils! -- Sans ce premier nom, me

dit-il,... et il s'arrêta. Malheureux, pourquoi le

prononçâtes-vous?

Je commençais à être en peine de la manière dont je pourrais

retourner à Bath. Ma santé n'était plus une raison ni un

prétexte, et, quoique je n'eusse rien à faire ailleurs, il

devenait bizarre d'y commencer un nouveau séjour. Caliste le

sentit elle-même, et, dans la lettre par laquelle elle

m'annonça son départ de Londres, elle me témoigna son

inquiétude là-dessus. Dans cette même lettre, elle me parlait

de quelques nouvelles connaissances qu'elle avait faites chez

l'oncle de milord L. et qui toutes parlaient d'aller à Bath. --

Il serait affreux, ajouta-t-elle, d'y voir tout le monde,

excepté la seule personne du monde que je souhaite de voir.

Heureusement (alors du moins je croyais pouvoir dire que

c'était heureusement), mon père, curieux peut-être dans le

fond de l'âme de connaître celle qu'il rejetait, d'entendre

parler d'elle avec certitude et avec quelque détail, peut-être

aussi pour continuer à vivre avec moi sans qu'il m'en coûtât

aucun sacrifice, peut-être aussi pour rendre mon séjour à Bath

moins étrange, car tant de motifs peuvent se réunir dans une

seule intention, mon père, dis-je, annonça qu'il passerait

quelques mois à Bath. J'eus peine à lui cacher mon extrême

joie. Ah ciel! disais-je en moi-même, si je pouvais tout

réunir, mon père, mes devoirs, Caliste, son bonheur et le

mien! Mais à peine le projet de mon père fut-il connu, qu'une

femme, veuve depuis dix-huit mois d'un de nos parents, lui

écrivit que, désirant d'aller à Bath avec son fils, enfant de

neuf à dix ans, elle le priait de prendre une maison où ils

pussent demeurer ensemble. Les idées de mon père me parurent

dérangées par cette proposition, sans que je pusse démêler si

elle lui était agréable ou désagréable. Quoi qu'il en soit, il

ne pouvait que l'accepter, et je fus envoyé à Bath pour

arranger un logement pour mon père, pour cette cousine que je

ne connaissais pas, pour son fils et pour moi. Caliste y était

déjà revenue. Charmée de faire quelque chose avec moi, elle

dirigea et partagea mes soins avec un zèle digne d'un autre

objet, et, quand mon père et lady Betty B. arrivèrent, ils

admirèrent dans tout ce qu'ils voyaient autour d'eux une

élégance, un goût qu'ils n'avaient vu, disaient-ils, nulle

part, et me témoignèrent une reconnaissance qui ne m'était pas

due. Caliste, dans cette occasion, avait travaillé contre

elle; car certainement lady Betty, dès ce premier moment, me

supposa des vues que sa fortune, sa figure et son âge auraient

rendues fort naturelles. Elle s'était mariée très jeune, et

n'avait pas dix-sept ans lors de la naissance de sir Harry B.

son fils. Je ne lui reproche donc point les idées qu'elle se

forma, ni la conduite qui en fut la conséquence. Ce qui

m'étonne, c'est l'impression que me fit sa bonne volonté. Je

n'en fus pas bien flatté, mais j'en fus moins sensible à

l'attachement de Caliste. Elle m'en devint moins précieuse. Je

crus que toutes les femmes aimaient, et que le hasard, plus

qu'aucune autre chose, déterminait l'objet d'une passion à

laquelle toutes étaient disposées d'avance. Caliste ne tarda

pas à voir que j'étais changé... Changé! non, je ne l'étais

pas. Ce mot dit trop, et rien de ce que je viens d'exprimer

n'était distinctement dans ma pensée ni dans mon coeur.

Pourquoi, êtres mobiles et inconséquents que nous sommes,

essayons-nous de rendre compte de nous-mêmes? Je ne m'aperçus

point alors que j'eusse changé, et aujourd'hui, pour expliquer

mes distractions, ma sécurité, ma molle et faible conduite,

j'assigne une cause à un changement que je ne sentais pas.

Le fils de lady Betty, ce petit garçon d'environ dix ans,

était un enfant charmant, et il ressemblait à mon frère. Il me

le rappelait si vivement quelquefois, et les jeux de notre

enfance, que mes yeux se remplissaient de larmes en le

regardant. Il devint mon élève, mon camarade; je ne me

promenais plus sans lui, et je le menais presque tous les

jours chez Caliste.

Lettres écrites de Lausanne · 第 26 / 33 题