Il arriva l'autre jour une chose qui me donna beaucoup
d'émotion et d'alarme. Je travaillais, et mon Anglais
regardait le feu sans rien dire, quand Cécile est revenue
d'une visite qu'elle avait faite, pâle comme la mort. J'ai été
très effrayée. Je lui ai demandé ce qu'elle avait, ce qui lui
était arrivé. L'Anglais, presque aussi effrayé que moi,
presqu'aussi pâle qu'elle, l'a suppliée de parler. Elle ne
nous répondait pas un mot. Il a voulu sortir, disant que
c'était lui sans doute qui l'empêchait de parler: elle l'a
retenu par son habit, et s'est mise à pleurer, à sangloter,
pour mieux dire. Je l'ai embrassée, je l'ai caressée, nous lui
avons donné à boire: ses larmes coulaient toujours. Notre
silence à tous a duré plus d'une demi-heure. Pour la laisser
plus en repos, j'avais repris mon ouvrage, et il s'était remis
à caresser le chien. Elle nous a dit enfin: Il me serait bien
difficile de vous expliquer ce qui m'a tant affectée, et mon
chagrin me fait plus de peine que la chose même qui le cause.
Je ne sais pourquoi je m'afflige, et je suis fâchée surtout de
m'affliger. Qu'est-ce que cela veut dire, maman? M'entendriez-vous
quand je ne m'entends pas moi-même? Je suis pourtant
assez tranquille dans ce moment pour vous dire ce que c'est.
Je le dirai devant Monsieur. Il s'est donné trop de peine pour
moi, il m'a montré trop de pitié, pour que je puisse lui
montrer de la défiance. Moquez-vous tous deux de moi si vous
le voulez: je me moquerai peut-être de moi avec vous; mais
promettez-moi, Monsieur, de ne dire ce que je dirai à
personne. -- Je vous le promets, Mademoiselle, a-t-il dit. --
Répétez _à personne_. -- A personne. -- Et vous, vous, maman, je
vous prie de ne m'en parler à moi-même que quand j'en parlerai
la première. J'ai vu Milord dans la boutique vis-à-vis d'ici.
Il parlait à la femme de chambre de Madame de ***. Elle n'en a
pas dit davantage. Nous ne lui avons rien répondu. Un instant
après Milord est entré. Il lui a demandé si elle voulait faire
un tour en traîneau. Elle lui a dit: Non, pas aujourd'hui,
mais demain, s'il y a encore de la neige. Alors, s'étant
approché d'elle, il a remarqué qu'elle était pâle et qu'elle
avait les yeux gros. Il a demandé timidement ce qu'elle avait.
Son parent lui a répondu d'un ton ferme qu'on ne pouvait pas
le lui dire. Il n'a pas insisté. Il est resté rêveur; et, un
quart d'heure après, quelques femmes étant entrées, ils s'en
sont allés tous deux. Cécile s'est assez bien remise. Nous
n'avons reparlé de rien. Seulement en se couchant elle m'a
dit: Maman, en vérité, je ne sais pas si je souhaite que la
neige se fonde, ou qu'elle reste. Je ne lui répondis pas. La
neige se fondit; mais on s'est revu depuis comme auparavant.
Cécile m'a paru cependant un peu plus sérieuse et réservée. La
femme de chambre est jolie, et sa maîtresse aussi. Je ne sais
laquelle des deux l'a inquiétée; mais, depuis ce moment-là, je
crains que tout ceci ne devienne bien sérieux. Je n'ai pas le
temps d'en dire davantage aujourd'hui; mais je vous écrirai
bientôt.
Votre homme m'a donc enfin entendue, puisqu'il a dit: _Si un
roi peut n'être pas un gentilhomme, un manant pourra donc en
être un_. Soit; mais je suppose, en faveur des nobles de
naissance, que la noblesse de sentiment se trouvera plus
souvent parmi eux qu'ailleurs. Il veut que, dans mon royaume,
le roi anoblisse les héros; un de Ruiter, un Tromp, un Fabert:
à la bonne heure.