Vous voudriez, dans votre enchantement de Cécile et dans votre
fierté pour vos parentes, que je bannisse de chez moi le fils
du baillif. Vous avez tort, vous êtes injuste. La fille la
plus riche et la mieux née du Pays-de-Vaud est un mauvais
parti pour un Bernois, qui en se mariant bien chez lui se
donne plus que de la fortune; car il se donne de l'appui, de
la facilité à entrer dans le gouvernement. Il se met dans la
voie de se distinguer, de rendre ses talents utiles à
lui-même, à ses parents et à sa patrie. Je loue les pères et mères
de sentir tout cela et de garder leurs fils des filets qu'on
pourrait leur tendre ici. D'ailleurs, une fille de Lausanne
aurait beau devenir baillive, et même conseillère, elle
regretterait à Berne le lac de Genève et ses rives charmantes.
C'est comme si on menait une fille de Paris être princesse en
Allemagne. Mais je voudrais que les Bernoises épousassent plus
souvent des hommes du Pays-de-Vaud; qu'il s'établît entre
Berne et nous plus d'égalité, plus d'honnêteté; que nous
cessassions de nous plaindre, quelquefois injustement, de la
morgue bernoise, et que les Bernois cessassent de donner une
ombre de raison à nos plaintes. On dit que les rois de France
ont été obligés, en bonne politique, de rendre les grands
vassaux peu puissants, peu propres à donner de l'ombrage. Ils
ont bien fait sans doute; il faut avant toute chose assurer la
tranquillité d'un état: mais je sens que j'aurais été
incapable de cette politique que j'approuve. J'aime si fort
tout ce qui est beau, tout ce qui prospère, que je ne pourrais
ébrancher un bel arbre, quand il n'appartiendrait à personne,
pour donner plus de nourriture ou de soleil aux arbres que
j'aurais plantés.
Tout va chez moi comme il allait en apparence; mais je crains
que le coeur de ma fille ne se blesse chaque jour plus
profondément. Le jeune Anglais ne lui parle pas d'amour: je ne
sais s'il en a, mais toutes ses attentions sont pour elle.
Elle reçoit un beau bouquet les jours de bal. Il l'a menée en
traîneau. C'est avec elle qu'il voudrait toujours danser:
c'est à elle ou à moi qu'il offre le bras quand nous sortons
d'une assemblée. Elle ne me dit rien; mais je la vois contente
ou rêveuse, selon qu'elle le voit ou ne le voit pas, selon que
ses préférences sont plus ou moins marquées. Notre vieux
organiste est mort. Elle m'a priée d'employer l'heure de cette
leçon à lui enseigner l'anglais. J'y ai consenti. Elle le
saura bien vite. Le jeune homme s'étonne de ses progrès, et ne
pense pas que c'est à lui qu'ils sont dûs. On commençait à les
faire jouer ensemble partout où ils se rencontraient: je n'ai
pas voulu qu'elle jouât. J'ai dit qu'une fille qui joue aussi
mal que la mienne a tort de jouer, et que je serais bien
fâchée que de sitôt elle apprît à jouer. Là-dessus le jeune
Anglais a fait faire le plus petit damier et les plus petites
dames possibles, et les porte toujours dans sa poche. Le moyen
d'empêcher ces enfants de jouer! Quand les dames ennuieront
Cécile, il aura, dit-il, de petits échecs. Il ne voit pas
combien il est peu à craindre qu'elle s'ennuie. On parle tant
des illusions de l'amour-propre; cependant il est bien rare,
quand on est véritablement aimé, qu'on croie l'être autant
qu'on l'est. Un enfant ne voit pas combien il occupe
continuellement sa mère. Un amant ne voit pas que sa maîtresse
ne voit et n'entend partout que lui. Une maîtresse ne voit pas
qu'elle ne dit pas un mot, qu'elle ne fait pas un geste qui ne
fasse plaisir ou peine à son amant. Si on le savait, combien
on s'observerait, par pitié, par générosité, par intérêt, pour
ne pas perdre le bien inestimable et incompensable d'être
tendrement aimé.
Le gouverneur du jeune lord, ou celui que j'ai appelé son
gouverneur, est son parent d'une branche aînée, mais non
titrée. Voilà ce que m'a dit le jeune homme. L'autre n'a pas
beaucoup d'années de plus, et il y a dans sa physionomie, dans
tout son extérieur, je ne sais quel charme que je n'ai vu qu'à
lui. Il ne se moquerait pas, comme votre ami, de mes idées sur
la noblesse. Peut-être les trouverait-il triviales, mais il ne
les trouverait pas obscures. L'autre jour il disait: _Un roi
n'est pas toujours un gentilhomme;_ enfin, chimériques ou non,
mes idées existent dans d'autres imaginations que la mienne.
Mon Dieu, que je suis occupée de ce qui se passe ici, et
embarrassée de la conduite que je dois tenir! Le parent de
Milord (je l'appelle _Milord_ par excellence, quoiqu'il y en ait
bien d'autres, parce que je ne veux pas le nommer, et je ne
veux pas le nommer par la même raison qui fait que je ne me
signe pas et que je ne nomme personne; les accidents qui
peuvent arriver aux lettres me font toujours peur): le parent
de Milord est triste. Je ne sais si c'est pour avoir éprouvé
des malheurs, ou par une disposition naturelle. Il demeure à
deux pas de chez moi: il se met à y venir tous les jours; et,
assis au coin du feu, caressant mon chien, lisant la gazette
ou quelque journal, il me laisse régler mon ménage, écrire mes
lettres, diriger l'ouvrage de Cécile. Il corrigera, dit-il,
ses thèmes quand elle en pourra faire, et lui fera lire la
gazette anglaise pour l'accoutumer au langage vulgaire et
familier. Faut-il le renvoyer? Ne m'est-il pas permis, en lui
laissant voir ce que sont du matin au soir la fille et la
mère, de l'engager à favoriser un établissement brillant et
agréable pour ma fille, de l'obliger à dire du bien de nous au
père et à la mère du jeune homme? Faut-il que j'écarte ce qui
pourrait donner à Cécile l'homme qui lui plaît? je ne veux pas
dire encore l'homme qu'elle aime. Elle aura bientôt dix-huit
ans. La nature peut-être plus que le coeur.... Dira-t-on de la
première femme, vers laquelle un jeune homme se sentira
entraîné, qu'elle en soit aimée?
Vous voudriez que je fisse apprendre la chimie à Cécile, parce
qu'en France toutes les jeunes filles l'apprennent. Cette
raison ne me paraît pas concluante; mais Cécile, qui en entend
parler autour d'elle assez souvent, lira là-dessus ce qu'elle
voudra. Quant à moi, je n'aime pas la chimie. Je sais que nous
devons aux chimistes beaucoup de découvertes et d'inventions
utiles, et beaucoup de choses agréables; mais leurs opérations
ne me font aucun plaisir. Je considère la nature en amant; ils
l'étudient en anatomistes.