Ce latin vous tient bien au coeur, et vous vous en souvenez
longtemps. Savez-vous le latin? dites-vous. Non; mais mon père
m'a dit cent fois qu'il était fâché de ne me l'avoir pas fait
apprendre. Il parlait très bien français. Lui et mon grand-père
ne m'ont pas laissé parler très-mal, et voilà ce qui me
rend plus difficile qu'une autre. Pour ma fille, on voit,
quand elle écrit, qu'elle sait sa langue; mais elle parle fort
incorrectement. Je la laisse dire. J'aime ses négligences, ou
parce qu'elles sont d'elle, ou parce qu'en effet elles sont
agréables. Elle est plus sévère: si elle me voit faire une
faute d'orthographe, elle me reprend. Son style est beaucoup
plus correct que le mien; aussi n'écrit-elle que le moins
qu'elle peut: c'est trop de peine. Tant mieux. On ne fera pas
aisément sortir un billet de ses mains. Vous demandez si ce
latin ne la rend pas orgueilleuse. Mon Dieu, non. Ce que l'on
apprend jeune ne nous paraît pas plus étrange, pas plus beau à
savoir, que respirer et marcher. Vous demandez comment il se
fait que je sache l'anglais. Ne vous souvient-il pas que nous
avions, vous et moi, une tante qui s'était retirée en
Angleterre pour cause de religion? Sa fille, ma tante à la
mode de Bretagne, a passé trois ans chez mon père dans ma
jeunesse, peu après mon voyage en Languedoc. C'était une
personne d'esprit et de mérite. Je lui dois presque tout ce
que je sais, et l'habitude de penser et de lire. Revenons à
mon chapitre favori et à mes détails ordinaires.
La semaine dernière nous étions dans une assemblée où M.
Tissot amena une Française d'une figure charmante, les plus
beaux yeux qu'on puisse voir, toute la grâce que peut donner
la hardiesse jointe à l'usage du monde. Elle était vêtue dans
l'excès de la mode, sans être pour cela ridicule. Un immense
cadogan descendait plus bas que ses épaules, et de grosses
boucles flottaient sur sa gorge. Le petit Anglais et le
Bernois étaient sans cesse autour d'elle, plutôt encore dans
l'étonnement que dans l'admiration; du moins l'Anglais, que
j'observais beaucoup. Tant de gens s'empressèrent autour de
Cécile, que, si elle fut affectée de cette désertion, elle
n'eut pas le temps de le laisser voir. Seulement, quand Milord
voulut faire sa partie de dames, elle lui dit qu'ayant un peu
mal à la tête, elle aimait mieux ne pas jouer. Tout le soir
elle resta assise auprès de moi, et fit des découpures pour
l'enfant de la maison. Je ne sais si le petit lord sentit ce
qui se passait en elle; mais, ne sachant que dire à sa
Parisienne, il s'en alla. Comme nous sortions de la salle, il
se trouva à la porte parmi les domestiques. Je ne sais si
Cécile aura un moment aussi agréable dans tout le reste de sa
vie. Deux jours après il passait la soirée chez moi avec son
parent, le Bernois et deux ou trois jeunes parentes de Cécile;
on se mit à parler de la dame française. Les deux jeunes gens
louèrent sans miséricorde ses yeux, sa taille, sa démarche,
son habillement. Cécile ne disait rien; je disais peu de
chose. Enfin, ils louèrent sa forêt de cheveux. -- Ils sont
faux, dit Cécile. -- Ha, ha! Mademoiselle Cécile, dit le
Bernois, les jeunes dames sont toujours jalouses les unes des
autres! Avouez la dette! N'est-il pas vrai que c'est par
envie? -- Il me semblait que Milord souriait. Je me fâchai tout
de bon: Ma fille ne sait ce que c'est que l'envie, leur dis-je.
Elle loua hier, comme vous, les cheveux de l'étrangère
chez une femme de ma connaissance que l'on était occupé à
coiffer. Son coiffeur, qui sortait de chez la dame parisienne,
nous dit que ce gros cadogan et ces grosses boucles étaient
fausses. Si ma fille avait quelques années de plus, elle se
serait tue; à son âge, et quand on a sur sa tête une véritable
forêt, il est assez naturel de parler. Ne nous soutîntes-vous
pas hier avec vivacité, continuai-je en m'adressant au
Bernois, que vous aviez le plus grand chien du pays? Et vous,
Milord, nous avez-vous permis de douter que votre cheval ne
fût plus beau que celui de monsieur un tel et de milord un
tel? Cécile, embarrassée, souriait et pleurait en même temps.
Vous êtes bien bonne, maman, a-t-elle dit, de prendre si
vivement mon parti. Mais dans le fond j'ai eu tort; il eût
mieux valu me taire. J'étais encore de mauvaise humeur.
Monsieur, ai-je dit au Bernois, toutes les fois qu'une femme
paraîtra jalouse des louanges que vous donnerez à une autre,
loin de le lui reprocher, remerciez-la dans votre coeur, et
soyez bien flatté. -- Je ne sais, a dit le parent de Milord,
s'il y aurait lieu de l'être. Les femmes veulent plaire aux
hommes, les hommes aux femmes, la nature l'a ainsi ordonné.
Qu'on veuille profiter des dons qu'on en a reçus, et n'en pas
laisser jouir à ses dépens un usurpateur, me paraît encore si
naturel, que je ne vois pas comment on peut le trouver
mauvais. Si on louait un autre auprès de ces dames d'une chose
que j'aurais faite, assurément je dirais: C'est moi. Et puis,
il y a un certain esprit de vérité qui, dans le premier
instant, ne consulte ni les inconvénients, ni les avantages.
Supposé que Mademoiselle eût de faux cheveux, et qu'on les eût
admirés, je suis sûr qu'elle aurait aussi dit: Ils sont faux.
-- Sans doute, Monsieur, a dit Cécile, mais je vois bien
pourtant qu'il ne sied pas de le dire de ceux d'une autre.
Dans le moment, le hasard nous a amené une jeune femme, son
mari et son frère. Cécile s'est mise à son clavecin; elle leur
a joué des allemandes et des contredanses, et on a dansé. --
Bonsoir, ma mère et ma protectrice, m'a dit Cécile en se
couchant; bonsoir, mon Don Quichotte. J'ai ri. Cécile se
forme, et devient tous les jours plus aimable. Puisse-t-elle
n'acheter pas ses agréments trop cher!