N'y avait-il pas d'inconvénient, me dites-vous, à laisser
lire, à laisser écouter? N'aurait-il pas mieux valu, etc.?
J'abrège, je ne transcris pas toutes vos phrases, parce
qu'elles m'ont fait de la peine. Peut-être aurait-il mieux
valu faire apprendre plus ou moins, ou autre chose; peut-être
y avait-il de l'inconvénient, etc. Mais songez que ma fille et
moi ne sommes pas un roman comme Adèle et sa mère, ni une
leçon, ni un exemple à citer. J'aimais ma fille uniquement;
rien, à ce qu'il me semble, n'a partagé mon attention, ni
balancé dans mon coeur son intérêt. Supposé qu'avec cela j'aie
mal fait ou n'aie pas fait assez, prenez-vous en, si vous avez
foi à l'éducation, prenez-vous en, en remontant d'enfants à
pères et mères, à Noé ou Adam, qui, élevant mal leurs enfants,
ont transmis de père en enfant une mauvaise éducation à
Cécile. Si vous avez plus de foi à la nature, remontez plus
haut encore, et pensez, quelque système qu'il vous plaise
d'adopter, que je n'ai pu faire mieux que je n'ai fait. Après
la réception de votre lettre, je me suis assise vis-à-vis de
Cécile; je l'ai vue travailler avec adresse, activité et
gaieté. L'esprit rempli de ce que vous m'avez écrit, les
larmes me sont venues aux yeux; elle s'est mise à jouer du
clavecin pour m'égayer. Je l'ai envoyée à l'autre extrémité de
la ville; elle est allée et revenue sans souffrir, quoiqu'il
fasse très froid. Des visites ennuyeuses sont venues; elle a
été douce, obligeante et gaie. Le petit lord l'a priée
d'accepter un billet de concert; son offre lui a fait plaisir,
et, sur un regard de moi, elle a refusé de bonne grâce. Je
vais me coucher tranquille. Je ne croirai point l'avoir mal
élevée. Je ne me ferai point de reproches. L'impression de
votre lettre est presque effacée. Si ma fille est malheureuse,
je serai malheureuse; mais je n'accuserai point le coeur tendre
d'une mère dévouée à son enfant. Je n'accuserai point non plus
ma fille; j'accuserai la société, le sort; ou bien je
n'accuserai point, je ne me plaindrai point, je me soumettrai
en silence avec patience et courage. Ne me faites point
d'excuses de votre lettre, oublions-la. Je sais bien que vous
n'avez pas voulu me faire de la peine: vous avez cru consulter
un livre ou interroger un auteur. Demain je reprendrai celle-ci
avec un esprit plus tranquille.
Votre mari ne veut pas que je me plaigne des étrangers qu'il y
a à Lausanne, disant que le nombre des gens à qui ils font du
bien est plus grand que celui des gens à qui ils nuisent. Cela
se peut, et je ne me plains pas. Outre cette raison généreuse
et réfléchie, l'habitude nous rend ce concours d'étrangers
assez agréable. Cela est plus riant et plus gai. Il semble
aussi que ce soit un hommage que l'univers rende à notre
charmant pays; et, au lieu de lui, qui n'a point d'amour-propre,
nous recevons cet hommage avec orgueil. D'ailleurs,
qui sait si en secret toutes les filles ne voient pas un mari,
toutes les mères un gendre dans chaque carrosse qui arrive?
Cécile a un nouvel adorateur qui n'est point venu de Paris ni
de Londres. C'est le fils de notre baillif, un beau jeune
Bernois, couleur de rose et blanc, et le meilleur enfant du
monde. Après nous avoir rencontrées deux ou trois fois, je ne
sais où, il nous est venu voir avec assez d'assiduité, et ne
m'a pas laissé ignorer que c'était en cachette, tant il trouve
évident que des parents bernois devraient être fâchés de voir
leur fils s'attacher à une sujette du Pays de Vaud. Qu'il
vienne seulement, le pauvre garçon, en cachette ou autrement;
il ne fera point de mal à Cécile, ni de tort à sa réputation;
et M. le baillif, ni Madame la baillive n'auront point de
séduction à nous reprocher. Le voilà qui vient avec le jeune
lord. Je vous quitte pour les recevoir. Voilà aussi le petit
ministre mort et le ministre en vie. J'attends le jeune faraud
et le jeune négociant, et bien d'autres. Cécile a aujourd'hui
une journée. Il nous viendra de jeunes filles, mais elles sont
moins empressées aujourd'hui que les jeunes hommes. Cécile m'a
priée de rester au logis, et de faire les honneurs de sa
journée, tant parce qu'elle est plus à son aise quand je suis
auprès d'elle, que parce qu'elle a trouvé l'air trop froid
pour me laisser sortir.