Votre mari trouve donc ma législation bien absurde, et il
s'est donné la peine de faire une liste des inconvénients de
mon projet. Que ne me remercie-t-il, l'ingrat, d'avoir arrêté
sa pensée sur mille objets intéressants, de l'avoir fait
réfléchir en huit jours plus qu'il n'avait peut-être réfléchi
en toute sa vie. Je vais répondre à quelques-unes de ses
objections. "Les jeunes hommes mettraient trop d'application à
plaire aux femmes qui pourraient les élever à une classe
supérieure." Pas plus qu'ils n'en mettent aujourd'hui à
séduire et à tromper les femmes de toutes les classes.
"Les maris, élevés par leurs femmes à une classe supérieure,
leur auraient trop d'obligation." Outre que je ne verrais pas
un grand inconvénient à cette reconnaissance, le nombre des
obligés serait très petit, et il n'y aurait pas plus de mal à
devoir à sa femme sa noblesse que sa fortune; obligation que
nous voyons contracter tous les jours.
"Les filles feraient entrer dans la classe noble, non les gens
de plus de mérite, mais les plus beaux." Les filles
dépendraient de leurs parents comme aujourd'hui; et quand il
arriverait qu'elles ennobliraient de temps en temps un homme
qui n'aurait de mérite que sa figure, quel grand mal y aurait-il?
Leurs enfants en seraient plus beaux, la noblesse se
verrait rembellie. Un seigneur espagnol dit un jour à mon
père: Si vous rencontrez à Madrid un homme bien laid, petit,
faible, malsain, soyez sûr que c'est un grand d'Espagne. Une
plaisanterie et une exagération ne sont pas un argument, mais
votre mari conviendra bien qu'il y a par tout pays quelque
fondement au discours de l'Espagnol. Revenons à sa liste
d'inconvénients.
"Un gentilhomme aimerait une fille de la seconde classe,
belle, vertueuse, et il ne pourrait l'épouser." Pardonnez-moi,
il l'épouserait. "Mais il s'avilirait." Non, tout le monde
applaudirait au sacrifice. Et ne pourrait-il pas remonter
au-dessus même de sa propre classe, en se faisant nommer, à force
de mérite, membre du conseil de la nation et du roi? Ne
ferait-il pas rentrer par là ses enfants dans leur classe
originaire? Et ses fils d'ailleurs n'y pourraient-ils pas
rentrer par des mariages? "Et quelles seraient les fonctions
de ce conseil de la nation? De quoi s'occuperait-il? Dans
quelles affaires jugerait-il?" Ecoutez, mon cousin: la
première fois qu'un souverain me demandera l'explication de
mon projet, dans l'intention d'en faire quelque chose, je
l'expliquerai, et le détaillerai de mon mieux; et s'il se
trouve à l'examen aussi mal imaginé et aussi impraticable que
vous le croyez, je l'abandonnerai courageusement. "Il est bien
d'une femme", dites-vous: à la bonne heure, je suis une femme,
et j'ai une fille. J'ai un préjugé pour l'ancienne noblesse;
j'ai du faible pour mon sexe: il se peut que je ne sois que
l'avocat de ma cause, au lieu d'être un juge équitable dans la
cause générale de la société. Si cela est, ne me trouvez-vous
pas bien excusable? Ne permettrez-vous pas aux Hollandais de
sentir plus vivement les inconvénients qu'aurait pour eux la
navigation libre de l'Escaut, que les arguments de leur
adversaire en faveur du droit de toutes les nations sur toutes
les rivières? Vous me faites souvenir que cette Cécile, pour
qui je voudrais créer une monarchie d'une espèce toute
nouvelle, ne serait que de la seconde classe, si cette
monarchie avait été créée avant nous, puisque mon père serait
devenu de la classe de sa femme, et mon mari de la mienne. Je
vous remercie de m'avoir répondu si gravement. C'est plus
d'honneur, je ne dirai pas que je ne mérite, mais que je
n'espérais. Adieu mon cousin. Je retourne à votre femme.
Vous êtes enchantée de Cécile, et vous avez bien raison. Vous
me demandez comment j'ai fait pour la rendre si robuste, pour
la conserver si fraîche et si saine. Je l'ai toujours eue
auprès de moi, elle a toujours couché dans ma chambre, et,
quand il faisait froid, dans mon lit. Je l'aime uniquement:
cela rend bien clairvoyante et bien attentive. Vous me
demandez si elle n'a jamais été malade. Vous savez qu'elle a
eu la petite vérole. Je voulais la faire inoculer, mais je fus
prévenue par la maladie; elle fut longue et violente. Cécile
est sujette à de grands maux de tête: elle a eu tous les
hivers des engelures aux pieds qui la forcent quelquefois à
garder le lit. J'ai encore mieux aimé cela que de l'empêcher
de courir dans la neige, et de se chauffer ensuite quand elle
avait bien froid. Pour ses mains, j'avais si peur de les voir
devenir laides, que je suis venue à bout de les garantir. Vous
demandez comment je l'ai élevée. Je n'ai jamais eu d'autre
domestique qu'une fille élevée chez ma grand-mère, et qui a
servi ma mère. C'est auprès d'elle, dans son village, chez sa
nièce, que je la laissai quand je passai quinze jours avec
vous à Lyon, et lorsque j'allai vous voir chez notre vieille
tante. J'ai enseigné à lire et à écrire à ma fille dès qu'elle
a pu prononcer et remuer les doigts; pensant, comme l'auteur
de Séthos, que nous ne savons bien que ce que nous avons
appris machinalement. Depuis l'âge de huit ans jusqu'à seize
elle a pris tous les jours une leçon de latin et de religion
de son cousin, le père du pédant et jaloux petit amant, et une
de musique d'un vieux organiste fort habile. Je lui ai appris
autant d'arithmétique qu'une femme a besoin d'en savoir. Je
lui ai montré à coudre, à tricoter et à faire de la dentelle.
J'ai laissé tout le reste au hasard. Elle a appris un peu de
géographie en regardant des cartes qui pendent dans mon
antichambre, elle a lu ce qu'elle a trouvé en son chemin quand
cela l'amusait, elle a écouté ce qu'on disait quand elle en a
été curieuse, et que son attention n'importunait pas. Je ne
suis pas bien savante; ma fille l'est encore moins. Je ne me
suis pas attachée à l'occuper toujours: je l'ai laissée
s'ennuyer quand je n'ai pas su l'amuser. Je ne lui ai point
donné de maîtres chers. Elle ne joue point de la harpe. Elle
ne sait ni l'italien, ni l'anglais. Elle n'a eu que trois mois
de leçons de danse. Vous voyez bien qu'elle n'est pas très
merveilleuse; mais, en vérité, elle est si jolie, si bonne, si
naturelle, que je ne pense pas que personne voulût y rien
changer. Pourquoi, direz-vous, lui avez-vous fait apprendre le
latin? Pour qu'elle sût le français sans que j'eusse la peine
de la reprendre sans cesse, pour l'occuper, pour être
débarrassée d'elle et me reposer une heure tous les jours; et
cela ne nous coûtait rien. Mon cousin le professeur avait plus
d'esprit que son fils et toute la simplicité qui lui manque.
C'était un excellent homme. Il aimait Cécile, et, jusqu'à sa
mort, les leçons qu'il lui donnait ont été aussi agréables
pour lui que profitables pour elle. Elle l'a servi pendant sa
dernière maladie, comme elle eût pu servir son père, et
l'exemple de patience et de résignation qu'il lui a donné a
été une dernière leçon plus importante que toutes les autres,
et qui a rendu toutes les autres plus utiles. Quand elle a mal
à la tête, quand ses engelures l'empêchent de faire ce qu'elle
voudrait, quand on lui parle d'une maladie épidémique qui
menace Lausanne (nous y sommes sujets aux épidémies), elle
songe à son cousin le professeur, et elle ne se permet ni
plainte, ni impatience, ni terreur excessive.
Vous êtes bien bonne de me remercier de mes lettres. C'est à
moi à vous remercier de vouloir bien me donner le plaisir de
les écrire.