Il y a huit jours que ma cousine (la mère du petit théologien)
étant malade, nous allâmes lui tenir compagnie ma fille et
moi. Le jeune lord, l'ayant appris, renonça à un pique-nique
que faisaient ce jour-là tous les Anglais qui sont à Lausanne,
et vint demander à être reçu chez ma cousine. Hors les heures
des repas, on ne l'y avait pas vu depuis le soir des galoches.
Il fut reçu d'abord un peu froidement; mais il marcha si
discrètement sur la pointe des pieds, parla si bas, fut
officieux de si bonne grâce, il apporta si joliment sa
grammaire française à Cécile pour qu'elle lui apprît à
prononcer, à dire les mots précisément comme elle, que ma
cousine et ses soeurs se radoucirent bientôt; mais tout cela
déplut au fils de la maison à proportion de ce que cela
plaisait au reste de la compagnie, et il en a conservé une
telle rancune, qu'à force de se plaindre du bruit que l'on
faisait sur sa tête et qui interrompait tantôt ses études,
tantôt son sommeil, il a engagé sa bonne et sotte mère à prier
milord et son gouverneur de chercher un autre logement. Ils
vinrent hier me le dire, et me demander si je voulais les
prendre en pension. Je refusai bien nettement, sans attendre
que Cécile eût pu avoir une idée ou former un souhait. Ensuite
ils se retranchèrent à me demander un étage de ma maison
qu'ils savaient être vide; je refusai encore. Mais seulement
pour deux mois, dit le jeune homme, pour un mois, pour quinze
jours, en attendant que nous ayons trouvé à nous loger
ailleurs. Peut-être nous trouverez-vous si discrets qu'alors
vous nous garderez. Je ne suis pas aussi bruyant que M. S. le
dit; mais quand je le serais naturellement, je suis sûr,
Madame, que vous et Mademoiselle votre fille ne m'entendrez
pas marcher, et hors la faveur de venir quelquefois ici
apprendre un peu de français, je ne demanderai rien avec
importunité. -- Je regardai Cécile; elle avait les yeux fixés
sur moi. Je vis bien qu'il fallait refuser; mais en vérité je
souffris presque autant que je faisais souffrir. Le gouverneur
démêla mes motifs, et arrêta les instances du jeune homme, qui
est venu ce matin me dire que n'ayant pu m'engager à le
recevoir chez moi, il s'était logé le plus près de nous qu'il
avait pu, et qu'il me demandait la permission de nous venir
voir quelquefois. Je l'ai accordée. Il s'en allait. Après
l'avoir conduit jusqu'à la porte, Cécile est venue
m'embrasser. Vous me remerciez, lui ai-je dit. Elle a rougi:
je l'ai tendrement embrassée. Des larmes ont coulé de mes
yeux. Elle les a vues, et je suis sûre qu'elle y a lu une
exhortation à être sage et prudente, plus persuasive que
n'aurait été le plus éloquent discours. Voilà mon beau-frère
et sa femme; je suis forcée de m'interrompre.
Tout se dit, tout se fait ici en un instant. Mon beau-frère a
appris que j'avais refusé de louer à un prix fort haut un
appartement qui ne me sert à rien. C'est le tuteur de ma
fille. Il loue à des étrangers des appartements chez lui,
quelquefois même toute sa maison. Alors il va à la campagne,
ou il y reste. Il m'a donc trouvée très extraordinaire, et m'a
beaucoup blâmée. J'ai dit pour toute raison que je n'avais pas
jugé à propos de louer. Cette manière de répondre lui a paru
d'une hauteur insupportable. Il commençait tout de bon à se
fâcher, quand Cécile a dit que j'avais sans doute des raisons
que je ne voulais pas dire; qu'il fallait les croire bonnes,
et ne me pas presser davantage. Je l'ai embrassée pour la
remercier: les larmes lui sont venues aux yeux à son tour. Mon
beau-frère et ma belle-soeur se sont retirés sans savoir
qu'imaginer de la mère ni de la fille. Je serai blâmée de
toute la ville. Je n'aurai pour moi que Cécile, et peut-être
le gouverneur du jeune lord. Vous ne comprenez rien sans doute
à ce louage, à ces étrangers, au chagrin que mon beau-frère
m'a témoigné. Connaissez-vous Plombières, ou Bourbonne, ou
Barège? D'après ce que j'en ai entendu dire, Lausanne
ressemble assez à tous ces endroits-là. La beauté de notre
pays, notre Académie et M. Tissot nous amènent des étrangers
de tous les pays, de tous les âges, de tous les caractères,
mais non de toutes les fortunes. Il n'y a guère que les gens
riches qui puissent vivre hors de chez eux. Nous avons donc,
surtout, des seigneurs anglais, des financières françaises, et
des princes allemands qui apportent de l'argent à nos
aubergistes, aux paysans de nos environs, à nos petits
marchands et artisans, et à ceux de nous qui ont des maisons à
louer en ville ou à la campagne, et qui appauvrissent tout le
reste en renchérissant les denrées et la main-d'oeuvre, et en
nous donnant le goût avec l'exemple d'un luxe peu fait pour
nos fortunes et nos ressources. Les gens de Plombières, de
Spa, de Barège ne vivent pas avec leurs hôtes, ne prennent pas
leurs habitudes ni leurs moeurs. Mais nous, dont la société est
plus aimable, dont la naissance ne le cède souvent pas à la
leur, nous vivons avec eux, nous leur plaisons, quelquefois
nous les formons, et ils nous gâtent. Ils font tourner la tête
à nos jeunes filles, ils donnent à ceux de nos jeunes hommes
qui conservent des moeurs simples un air gauche et plat; aux
autres le ridicule d'être des singes et de ruiner souvent leur
bourse et plus souvent leur santé. Les ménages, les mariages
n'en vont pas mieux non plus, pour avoir dans nos coteries
d'élégantes Françaises, de belles Anglaises, de jolis Anglais,
d'aimables roués Français; et supposé que cela ne gâte
pourtant pas beaucoup de mariages, cela en empêche beaucoup.
Les jeunes filles trouvent leurs compatriotes peu élégants.
Les jeunes hommes trouvent les filles trop coquettes. Tous
craignent l'économie à laquelle le mariage les obligerait; et
s'ils ont quelque disposition, les uns à avoir des maîtresses,
les autres à avoir des amants, rien n'est si naturel ni si
raisonnable que cette appréhension d'une situation étroite et
gênée. J'ai trouvé longtemps fort injuste qu'on jugeât plus
sévèrement les moeurs d'une femme de marchand ou d'avocat que
celles de la femme d'un fermier-général ou d'un duc. J'avais
tort. Celle-là se corrompt davantage, et fait bien plus de mal
que celle-ci à son mari: elle le rend plus ridicule, parce
qu'elle lui rend sa maison désagréable, et qu'à moins de le
tromper bien complètement, elle l'en bannit. Or, s'il s'en
laisse bannir, il passe pour un benêt; s'il se laisse tromper,
pour un sot: de manière ou d'autre il perd toute
considération, et ne fait rien avec succès de ce qui en
demande. Le public le plaint, et trouve sa femme odieuse parce
qu'elle le rend à plaindre. Chez des gens riches, chez des
grands, dans une maison vaste, personne n'est à plaindre. Le
mari a des maîtresses s'il en veut avoir, et c'est presque
toujours par lui que le désordre commence. On lui rend trop de
respect pour qu'il paraisse ridicule. La femme ne parait point
odieuse et ne l'est point. Joignez à cela qu'elle traite bien
ses domestiques, qu'elle peut faire élever ses enfants,
qu'elle est charitable, qu'on danse et mange chez elle. Qui
est-ce qui se plaint, et combien de gens n'ont pas à se louer?
En vérité, pour ce monde, l'argent est bon à tout. Il achète
jusqu'à la facilité de conserver des vertus dans le désordre,
d'être vicieux avec le moins d'inconvénients possibles. Un
temps vient, je l'avoue, où il n'achète plus rien de ce que
l'on désire, et où des hommes et des femmes, gâtés longtemps
par son enivrante possession, trouvent affreux qu'il ne puisse
leur procurer un instant de santé ou de vie, ni la beauté, ni
la jeunesse, ni le plaisir, ni la vigueur: mais combien de
gens cessent de vivre avant que son insuffisance se fasse si
cruellement sentir? Voici une bien longue lettre. Je suis
fatiguée d'écrire. Adieu, ma chère amie.
Je m'aperçois que je n'ai parlé que des femmes infidèles
riches ou pauvres; j'aurais la même chose à dire des maris.
S'ils ne sont pas riches, ils donnent à une maîtresse le
nécessaire de leurs femmes; s'ils sont riches, ce n'est que du
superflu, et ils leur laissent mille amusements, mille
ressources, mille consolations. Pour laisser épouser à ma
fille un homme sans fortune, je veux qu'ils s'aiment
passionnément: s'il est question d'un grand seigneur fort
riche, j'y regarderai peut-être d'un peu moins près.