M. Baker fourra en toute hâte le livre dans sa poche.

--A l’avant, vous autres, largue l’amure de misaine! héla-t-il

allégrement, tête nue et gaillard. Les tribordais brasse carré derrière.

--Du bon vent! Du bon vent! murmuraient les hommes en courant à la

manœuvre.

--Qu’est-ce que je disais, grommela le vieux Singleton en ajoutant, d’un

geste énergique et vif, une spire de câble après l’autre au tas de filin

à ses pieds; je le savais bien--il est parti--et v’là la brise.

Elle vint avec le bruit d’un soupir puissant descendu des hauteurs. Les

voiles s’emplirent, le navire prit de l’erre et la mer réveillée se mit

à murmurer à voix assoupie les chansons du retour aux oreilles des

matelots.

Cette nuit-là, tandis que le navire courait écumant vers le nord, devant

la brise fraîchissante, le maître d’équipage épancha son cœur au carré

des officiers mariniers:

--Ce gars-là ne nous a donné que du mal depuis le moment qu’il a mis le

pied à bord. Vous souvenez-vous, cette nuit, à Bombay?... Après avoir

brimé de haut en bas cet équipage de poules mouillées, et affronté le

vieux, il nous a fallu faire les imbéciles à tous les bouts d’un bateau

à demi sombré, histoire de lui sauver la vie. Rapport à lui encore, on

frise bel et bien une révolte et v’là le second qui m’enlève comme un

voleur à cause que j’oublie censément de coller une motte de graisse sur

ces faillies planches. Sans compter que je l’avais fait, mais tu aurais

pu te dispenser d’y laisser une pointe de clou qui dépasse, hé,

Copain-Copeaux?

--Et toi de fiche tous mes outils à l’eau à cause de lui comme un

blanc-bec qu’a le taf, rétorqua le charpentier d’un ton morose. Le v’là

toujours parti après, à c’t heure, ajouta-t-il, rancunier jusqu’au bout.

--En escadre, en Chine, je me rappelle une fois l’amiral qui me dit

comme ça, commença le voilier...

* * * * *

Une semaine plus tard, le _Narcisse_ fendait les eaux de la Manche.

Sous ses ailes blanches, il rasait la mer bleue comme un grand oiseau

las qui se hâte vers son nid. Les nuages faisaient la course avec les

pommes de ses mâts; on voyait leurs masses blanches se lever par

l’arrière, gagner le zénith d’un essor, continuer leur fuite et filant

le long de l’ample courbe du ciel, se ruer tête première dans les flots,

nuages plus rapides que le navire, plus libres aussi mais que nul port

n’attend. La côte, pour lui souhaiter la bienvenue, vint au-devant de

lui dans le soleil. Les hautes falaises poussaient dans la mer leurs

promontoires souverains; les larges baies souriaient de lumière; les

ombres des nuages sans asile ni but couraient le long des plaines

ensoleillées, sautant les vallées, grimpant agiles aux collines,

dégringolant les versants, et le soleil les poursuivait de nappes de

glissante lueur. Sur le front des rochers sombres des phares blancs

étincelaient dans des colonnes de lumière. La Manche scintillait comme

un manteau bleu tissé de fils d’or et qu’étoilait l’argent des lames

moutonnantes. Le _Narcisse_ vola, passés les caps et les baies. Des

navires en partance croisaient sa route, donnant de la bande, les mâts

dénudés pour la lutte harassante avec l’âpre suroît. Et près de terre un

chapelet de petits vapeurs enfumés barbotaient, serrant la côte, comme

une migration de monstres amphibies méfiants des vagues turbulentes.

Dans la nuit les hautes terres reculèrent, tandis que les baies

s’avançant formaient un mur de ténèbres. Les lumières de terre se

mêlèrent à celles du ciel; et, dominant les lanternes ballottées d’une

flottille de pêche, un grand phare levait son œil fixe pareil à l’énorme

fanal de mouillage de quelque vaisseau fabuleux. Sous son égale clarté,

la côte, dont la ligne droite s’enfonçait dans la nuit, semblait le

haut-bord d’un navire colossal, immobile sur la mer immortelle et sans

frein. La sombre terre berçait sa solitude au milieu des eaux comme un

vaisseau redoutable constellé de feux vigilants, portant le faix de

millions de vies, chargé de scories et de joyaux, d’or et d’acier. Sa

masse planait, immense et forte comme une tour, gardienne de traditions

sans prix et de souffrances sans histoire, asile de glorieux souvenirs

et d’oublis dégradants, d’ignobles vertus et de révoltes sublimes.

Vaisseau vénérable! Pendant des siècles, l’Océan avait battu ses flancs

solides; il s’ancrait là dès les temps où le monde, plus vaste, avait

plus de promesses, où la mer puissante et mystérieuse ne marchandait pas

la gloire ou le butin à ses fils audacieux. Arche historique, mère des

flottes et des nations--grand vaisseau-amiral de la race, plus fort que

les tempêtes, à l’ancre au large en pleine mer.

Le _Narcisse_, couché par les rafales, doubla le South Foreland[5],

traversa les dunes et, remorqué, entra dans le fleuve. Dépouillé de la

gloire de ses ailes blanches, il suivait, docile, le remorqueur à

travers les méandres des chenaux invisibles. Les bateaux-feux à son

passage oscillaient à leurs amarres, semblaient un instant filer à

grande allure avec le flux, puis, le moment d’après, restaient en

arrière, distancés, perdus. Les grosses bouées, à la pointe des bancs de

vase, glissaient à ras de flot contre ses flancs et, retombées dans son

sillage, tourmentaient leurs chaînes comme des dogues furieux.

L’estuaire se fit plus étroit de part et d’autre. La terre se rapprocha

du navire. Il remonta le fleuve sans plus dévier de sa route. Sur les

pentes riveraines, les maisons apparues par groupes dégringolaient à la

course, eût-on dit, les déclivités de terrain pour le voir passer et,

arrêtées par la grève de vase, s’attroupaient sur les berges. Plus loin,

les hautes cheminées d’usines se montrèrent, bande insolente qui le

regardait venir, comme une foule éparse de sveltes géants, avantageux et

campés sous leurs noirs panaches de fumée cavalièrement inclinés. Il

prit, docile et désinvolte, les tournants de l’estuaire; une brise

impure cria sa bienvenue parmi ses espars dénudés et la terre refermée

se mit entre le navire et la mer.

[5] Pointe sud-orientale de l’Angleterre.

Un nuage bas se suspendait devant lui, un grand nuage opalin et

frémissant qui semblait monter des fronts en sueur de millions

d’humains. De longues bandes de vapeurs fumeuses le souillaient de

traînées livides; il palpitait au battement de millions de cœurs, il

s’en exhalait un murmure immense et lamentable, le murmure de millions

de lèvres priant, maudissant, soupirant, ricanant--l’éternel murmure de

folie, de regret et d’espoir qui s’élève des foules de la terre

anxieuse. Le _Narcisse_ entra dans le nuage; les ombres s’épaissirent;

de tous côtés montait un bruit de fer, de chocs puissants, des cris, des

hurlements. Des chalands noirs dérivaient sournois sur le courant

pollué. Un chaos fou de murs tachés de suie se dressa vague dans la

fumée, déconcertant et funèbre, comme une vision de désastre. Les

remorqueurs soufflant avec rage, culèrent et se drossèrent au courant

pour présenter le navire aux portes du bassin. De l’avant, deux amarres

dardées sifflèrent, frappant la terre avec colère comme un couple de

serpents. Un pont devant nous s’ouvrit en deux comme par enchantement,

de gros cabestans hydrauliques se mirent à tourner tout seuls, animés

par une magie mystérieuse et suspecte. Le navire s’avança le long d’une

étroite allée d’eau, entre deux murs bas de granit, et des hommes le

retenaient avec des cordes, marchant à sa hauteur sur les larges dalles.

Un groupe impatient attendait de part et d’autre du pont disparu;

débardeurs en casquettes, citadins à face jaune sous des hauts de forme;

deux femmes en cheveux; enfants loqueteux, fascinés, aux yeux grands

ouverts. Une carriole, arrivant au trot cahoté de son bidet, fit halte

brusquement. Une des femmes cria au navire silencieux: «Hallo, Jack!»

sans regarder personne en particulier, et tous levèrent les yeux vers

elle de la pointe du gaillard d’avant.

--Attention! En arrière! Gare au câble! crièrent les radoubeurs pliés

sur les bornes de pierre.

La foule murmura, piétina sur place.

--Largue les amarres de hanche! Largue! entonna un vieux aux joues

rougeaudes, debout sur le quai. Les aussières tombèrent dans l’eau

lourdement, éclaboussant la coque, et le _Narcisse_ entra dans le

bassin.

Les berges de pierre s’en allaient de droite et de gauche, en lignes

droites, en fermant un miroir sombre et rectangulaire. Des murs de

brique montaient haut, au-dessus de l’eau, murs sans âme, écarquillant

des centaines de fenêtres aussi troubles et mornes que des yeux de

brutes repues. A leur pied, de monstrueuses grues d’acier, dont les

longs cous balançaient des chaînes, suspendaient des crocs à l’aspect

féroce au-dessus de ponts de navires inanimés. Un bruit de roues sur le

pavé, le heurt sourd de corps pesants qui tombent, le cliquetis de

treuils enfiévrés, le grincement de chaînes forcées flottait dans l’air.

Entre les bâtisses hautes, la poussière de tous les continents planait

en brefs essors tournoyants; et une odeur pénétrante de parfums et

d’ordure, d’épices et de peaux, de choses coûteuses et de choses

immondes envahissait tout cet espace, lui créait une atmosphère

précieuse et répugnante.

Le _Narcisse_ entra doucement dans le bassin de son repos; l’ombre des

murs sans âme tomba sur lui, la poussière de tous les continents arriva

dansante à l’assaut de ses ponts et un essaim d’hommes étrangers

escaladant ses flancs en prirent possession au nom de la terre sordide.

Il avait cessé de vivre.

Un faraud en paletot noir et chapeau de haute forme grimpa avec agilité,

s’avança vers le lieutenant, lui donna la main et dit: «Hallo, Herbert.»

C’était son frère. Une dame apparut soudain. Une vraie, en robe noire,

avec une ombrelle. Elle sembla prodigieusement élégante au milieu de

nous, et plus étrange que si elle était tombée du ciel. M. Baker toucha

sa casquette en l’apercevant. C’était la femme du patron. Et bientôt le

capitaine, fringué de neuf sur une chemise blanche, descendit à terre en

sa compagnie. Nous ne le reconnûmes pas jusqu’à ce que, se retournant,

il hélât du quai M. Baker.

--Rappelez-vous de remonter les chronomètres demain matin.

Une escouade sournoise de malingreux à l’œil mobile errait dans le

gaillard d’avant en quête d’un coup de main à donner, disaient-ils.

--Plus probable qu’ils cherchent quelque chose à frire, commenta Knowles

avec bonne humeur. Pauvres bougres. Qu’importait. N’était-on pas rendus!

Mais M. Baker empoigna l’un d’eux qui s’était comporté avec insolence et

cela nous ravit. Tout nous ravissait.

--J’ai fini à l’arrière, sir, cria M. Creighton.

--Plus d’eau dans le puisard, annonça pour la dernière fois le

charpentier, sonde en main.

M. Baker jeta un coup d’œil le long des ponts aux groupes des hommes

impatients, un autre en haut à la mâture:

--Hou! Ça fera le compte, les gars, grogna-t-il.

La traversée était finie.

Des rouleaux de literie s’en allèrent volant par-dessus la lisse, des

coffres ficelés glissèrent le long du passavant--il n’y avait guère des

uns ni des autres.

--Le reste se balade au large du Cap, expliqua Knowles énigmatiquement à

un traîneur de quais, ami de fraîche date.

Les matelots couraient, s’appelant l’un l’autre, sommant des inconnus de

leur prêter main-forte, puis, avec un décorum soudain, s’approchaient du

second pour prendre congé avant de débarquer.

--Adieu, sir, répétaient-ils en intonations variées.

M. Baker étreignait les dures paumes, un grognement amical pour chacun,

une étincelle joviale dans le regard.

--Prends garde à ton argent, Knowles. Hou! Si tu fais attention, tu ne

tarderas pas à te trouver une gentille petite femme.

Le boiteux rayonna.

--Adieu, sir, dit Belfast avec émotion en broyant la main du second et

levant sur lui des yeux noyés. Je croyais bien l’emmener à terre avec

moi, continua-t-il plaintivement.

Le Nègre du "Narcisse" · 第 9 / 11 题