M. Baker, sans comprendre, dit avec bonté:

--Bonne chance, Craik.

Et, désemparé, Belfast franchit la lisse, courbé sous la solitude et le

deuil.

M. Baker, dans la paix soudaine qui enveloppait le navire, rôdait, seul

et grognant, éprouvant des boutons de porte, plongeant dans des recoins

obscurs, jamais content.--Officier modèle! Personne ne l’attendait à

terre. Mère morte; le père et les deux frères, pêcheurs de Yarmouth,

perdus ensemble sur le _Dogger-Bank_; une sœur, mariée, pas bien pour

lui. Une vraie dame. Mariée au tailleur principal et politicien influent

d’une petite ville, lequel ne jugeait pas son beau-frère marin tout à

fait assez «respectable». Une vraie dame, là, une vraie, songeait-il en

se reposant un moment sur un panneau. Il serait toujours temps de

descendre à terre, de manger un morceau et de chercher un lit quelque

part. Il n’aimait pas à se séparer d’un bateau. A quoi penser ensuite?

L’obscurité d’un soir de brume tombait humide et froide, sur le pont

désert; et M. Baker, toujours fumant, pensait à tous les navires

successifs auxquels, pendant maintes longues années, il avait prodigué

le meilleur de ses soins et de son expérience de marin. Et jamais un

commandement en chef. Pas une fois! «Paraît que je n’ai pas la coupe

d’un capitaine», médita-t-il placidement, tandis que le gardien (qui

avait pris possession de la cuisine), vieillard ratatiné, aux yeux

larmoyants, le maudissait à voix basse de s’attarder si longtemps.

Creighton, lui--il poursuivait sa pensée exempte d’envie--un vrai

gentleman..., des protections..., arrivera. Un garçon très chic... avec

un peu plus d’expérience.

Il se leva, secouant tout cela:

--Je serai de retour à la première heure, demain matin, pour les

panneaux. Ne laissez personne toucher à rien avant que j’arrive,

gardien, héla-t-il.

Puis, enfin, lui aussi descendit à terre, modèle des officiers en

second.

Les hommes, séparés par l’action dissolvante de la terre, se

retrouvèrent, une fois de plus, au bureau de la marine.

--Le _Narcisse_ désarme, clama, devant une porte vitrée, un vieux drille

boutonné de cuivre, avec une couronne et les initiales B. T. sur sa

casquette. Un bon nombre entra de suite, mais beaucoup furent en retard.

La pièce était grande, nue, blanchie à la chaux; un comptoir, surmonté

d’un grillage en fil de fer, limitait le tiers à peu près de son étendue

poussiéreuse; et, derrière le grillage, un scribe à figure molle, une

raie au milieu des cheveux, avait les yeux mobiles et brillants, les

mouvements saccadés et vifs d’un oiseau en cage. Le pauvre capitaine

Allistoun, là-dedans, lui aussi, siégeant devant une petite table où

s’empilaient des billets et de l’or, semblait impressionné par sa

captivité. Un autre oiseau du _Board of Trade_[6] perchait sur un

tabouret haut près de la porte, vieil oiseau rassis que mille facéties

de matelots en goguette ne parvenaient pas à effaroucher. L’équipage du

_Narcisse_, épars en petits groupes, se pressait dans les coins. Ils

portaient des frusques de terre neuves, vestes élégantes qu’on eût dites

taillées à coups de hache, pantalons brillants comme des tôles, chemises

de flanelle sans cols, souliers neufs éblouissants. Ils se frappaient

sur l’épaule, se prenaient l’un l’autre par un bouton de gilet,

demandaient: «Où as-tu couché cette nuit?», chuchotaient gaiement,

tapaient des mains sur les cuisses, des pieds sur le sol, s’esclaffaient

de rires contenus. La plupart montraient des visages frais rasés qui

rayonnaient; un ou deux seulement étaient mal peignés et tristes; les

deux Norvégiens, lavés et doux, promettaient d’avance des consolations

aux bonnes dames qui patronnent le Foyer du marin Scandinave. Wamibo,

encore en habits de travail, rêvait, debout et massif, au milieu de la

pièce; et, à l’entrée d’Archie, s’éveilla pour sourire. Mais le commis à

l’œil éveillé appela un nom et la paye commença.

[6] Ministère du commerce et de la marine marchande.

Un à un ils avancèrent pour toucher le salaire de leur glorieux et

obscur effort. Ils raflaient avec soin l’argent dans des paumes larges,

le bourraient dans des poches de pantalons, ou, tournant le dos à la

table, comptaient avec difficulté au creux de leurs mains gourdes.

--Le compte y est. Signez le reçu. Là... Là, répétait le scribe

impatient. Ces marins sont stupides, pensait-il.

Singleton se présenta, vénérable, et incertain s’il faisait jour ou non;

des gouttes brunes de jus de tabac maculaient sa barbe blanche; ses

mains, qui n’hésitaient jamais dans la grande lumière du large,

pouvaient à peine ramasser leur petit tas d’or dans la profonde

obscurité terrestre.

--Peut pas écrire? dit le commis choqué. Faites une croix alors.

Singleton, péniblement, ébaucha deux lourds jambages croisés, tachant la

page.

--Quelle dégoûtante vieille brute, murmura le commis.

Quelqu’un ouvrit la porte au-devant du vieil homme et le patriarche des

mers sortit en trébuchant sans même un regard pour personne.

Archie avait un portefeuille. On le blagua. Belfast, qui semblait allumé

comme s’il avait déjà passé par un cabaret ou deux, donna des signes

d’émotion et voulut parler au capitaine en particulier. Le patron

surpris consentit. Ils parlèrent à travers le grillage et on entendit le

capitaine dire:

--Je l’ai remis au _Board of Trade_.

--J’aurais voulu un souvenir de lui, marmottait Belfast.

--Mais il n’y a pas moyen, mon garçon. C’est remis, tout fermé, tout

scellé au bureau de la marine, remontra le patron.

Et Belfast fit un pas en arrière, les coins de la bouche tombant et

l’œil navré. Pendant une pause nous entendîmes le patron et le clerc

causer. Nous discernâmes: «James Wait... décédé..., pas de papiers, rien

trouvé..., pas trace de parents..., le bureau garde sa solde.»

Donkin entra. Il semblait essoufflé, sa mine était grave, affairée. Il

alla droit au comptoir, parla d’un ton animé au scribe qui le trouva

intelligent. Ils discutèrent le compte, laissant tomber leurs _h_[7] à

l’envi, comme par gageure, très amis. Le capitaine Allistoun paya:

[7] Omettre l’aspiration de l’_h_ en anglais marque le _cockney_, le

faubourien et, en général, passe pour un signe de mauvaise

éducation.

--Je mets une mauvaise note à votre livret, dit-il tranquillement.

Donkin éleva la voix:

--Gardez-le, mon sacré livret, je m’en f... de vos notes. J’ai une place

à terre.

Il se tourna vers nous:

--La mer et moi, fini nous deux, dit-il tout haut.

Il portait beau, plus à l’aise dans ses habits neufs qu’aucun de nous;

il nous dévisageait avec assurance, jouissant de l’effet de sa

déclaration.

--Ouais. On a des amis à hauteur. Vous voudriez ben aussi? Mais j’suis

un frère. On est copains, après tout. J’paye un verre. Qui qu’est

d’attaque?

Personne ne bougea. Un silence tomba, un silence de figures inertes et

de regards figés. Il attendit un moment, sourit avec amertume et gagna

la porte. Là, il fit demi-tour à nouveau.

--Vous ne voulez pas? Sacré tas d’hypocrites. Non? Qu’est-ce que je vous

ai fait? J’vous ai-t-y battus? J’vous ai-t-y fait mal? J’vous... Vous

voulez pas boire?... Non!... Eh bien, mourez donc de soif tous tant que

vous êtes! Y en a pas un de vous qu’ait le cœur d’une punaise. Y a pas

plus bas que vous! Travaillez et crevez donc!

Il sortit, tapant la porte avec tant de violence que le vieil oiseau du

_Board of Trade_ faillit tomber de son perchoir.

--Il est fou, dit Archie.

--Non, non, il est saoul! insista Belfast qui titubait, pochard

attendri.

Le capitaine Allistoun souriait paisiblement devant la table nette.

Dehors, sur Tower Hill[8], leurs paupières battirent, ils hésitèrent

gauchement, comme aveuglés par la qualité nouvelle de cette lumière

tamisée, comme intimidés par la vue de tant d’hommes; et eux qui

pouvaient s’entendre dans le hurlement des tempêtes, on les eût dit

assourdis et troublés par le sourd grondement de la terre laborieuse.

[8] L’éminence de la cité de Londres où s’élève la Tour.

--Au Cheval-Noir! Au Cheval-Noir! crièrent des voix. Faut prendre un

verre ensemble avant de se quitter.

Ils traversèrent la route, se tenant l’un à l’autre. Seuls, Belfast et

Charley s’éloignèrent isolément. En passant, je vis une femme bouffie,

rougeaude, en châle gris, sous des cheveux poudreux et floches se jeter

au cou de Charley. C’était sa mère. Elle l’inondait de larmes:

--O mon gars! Mon gars!

--Lâche-moi, dit Charley. Lâche, mère.

J’arrivais au même moment à sa hauteur et par-dessus la tignasse de la

femme pleurnichante il me lança un sourire indulgent accompagné d’un

regard ironique, courageux et profond, de quoi faire honte à toute mon

expérience de la vie. Je fis un signe amical en continuant ma route, non

sans l’entendre dire encore, bon prince:

--Si tu me lâches tout de suite, je t’allonge un bob[9] de ma paye pour

boire à ma santé.

[9] un shilling.

Quelques pas de plus m’amenèrent sur Belfast. Il me prit le bras et

chevrotant d’enthousiasme:

--J’ai pas pu aller avec eux, bégaya-t-il, en indiquant du menton la

cohorte bruyante qui descendait lentement la rue le long de l’autre

trottoir. Quand je pense à Jimmy... Pauvre Jim! Quand je pense à lui,

j’ai pas le cœur à boire. Tu étais son matelot, toi aussi... Mais moi,

je l’avais tiré de sa turne..., pas vrai? Les petits cheveux frisés tout

de laine qu’il avait... Oui. Et c’est moi qui avais volé le sacré

pâté!... Il voulait pas partir. Personne ne pouvait le faire partir.

Il fondit en larmes.

--J’l’ai pas touché, moi, pas d’ça, pas d’ça!... Pour moi, pour m’faire

plaisir, il est parti, comme... qui dirait... un agneau.

Je me dégageai doucement. Les crises de larmes chez Belfast se

terminaient généralement en coups de poings et je ne me souciais guère

d’essuyer le poids de son inconsolable douleur. En outre, deux

policemen, de prestance imposante, se tenaient près de là, nous fixant

d’un œil incorruptible et désapprobateur.

--Au revoir, dis-je, et m’en allai.

Mais, au coin de la rue, je fis halte pour regarder une dernière fois

l’équipage du _Narcisse_. Il oscillait irrésolu et bavard sur les larges

dalles qui forment le parvis de la Monnaie. Ils avaient mis le cap sur

le Cheval-Noir où des hommes en bras de chemise et en bonnets fourrés

sur des faces brutales, dispensent, puisées aux flancs de barils bien

vernis, les illusions de la force, de la joie, de la félicité;

l’illusion de la splendeur et de la poésie de vivre aux équipages

congédiés des navires de haute mer. De loin, je les voyais discourir,

regards joviaux, gestes balourds, tandis que le flot de la vie ambiante

emplissait leurs oreilles d’un tonnerre incessant et qu’ils

n’entendaient point. Et là, sur ces pierres blanches que foulaient leurs

pieds indécis, parmi la hâte et la clameur des humains, ils paraissaient

des êtres d’une autre espèce, perdue, solitaire, oublieuse et condamnée;

des naufragés, insouciants et joyeux, naufragés fous, festoyant dans

l’orage sur la saillie d’une roche traîtresse. Le grondement de la ville

ressemblait à celui des lames qui brisent, puissant et sans merci dans

la majesté de sa voix et la cruauté de son dessein; mais au ciel, les

nuages s’ouvrirent, un flot de soleil inonda les murailles des maisons

noires. Le groupe sombre de marins s’en alla, dérivant dans le soleil. A

leur gauche frémissaient les arbres du jardin de la Tour, les pierres de

la Tour luisaient, semblaient bouger dans les jeux de la lumière, comme

au souvenir soudain des grandes joies et douleurs du passé, dévolues

naguère aux prototypes guerriers de ceux-ci: recrutements forcés, cris

de révolte, pleurs de femmes au bord du fleuve et clameurs d’hommes

saluant des retours victorieux. Le rayonnement du ciel tombait, comme

une grâce accordée, sur la fange du sol, sur les pierres pleines de

souvenir et de silence, sur l’égoïsme, la convoitise; sur les traits

inquiets des hommes oublieux. A la droite du groupe sombre, la façade

souillée de la Monnaie lavée par le flot de clarté, ressortit un instant

éblouissante et blanche comme un palais de marbre en un conte de fées.

L’équipage du _Narcisse_ s’effaça de mes yeux.

Je ne les ai jamais revus. La mer en a pris quelques-uns, les steamers

en ont pris d’autres, les cimetières de la terre savent le compte du

reste.

Singleton a sans doute emporté avec lui son long record de labeur et de

fidélité aux profondeurs pacifiques de la mer hospitalière. Et Donkin,

qui ne s’acquitta jamais proprement d’un jour de besogne, gagne sans

doute son pain à pérorer, fort d’ignoble éloquence sur les droits sacrés

du travailleur. Ainsi soit! A la terre et à la mer chacune les leurs.

Un camarade de bord qu’on quitte--comme tout autre homme d’ailleurs--on

le perd pour toujours, et aucun de ceux-là, je ne les revis jamais. Mais

il est des jours où le flux du souvenir refoule avec force le sombre

fleuve aux neuf méandres. Alors, je vois, entre des berges désolées,

glisser un navire--vaisseau fantôme manœuvré par des ombres. Ils passent

et me font signe, hélant de leurs voix de spectres. N’avons-nous pas

ensemble sur la mer immortelle conquis le pardon de nos vies

pécheresses? Adieu, frères! Vous étiez de bons matelots. Jamais

meilleurs ne gourmèrent avec des cris sauvages la toile battante d’une

misaine alourdie, ni, balancés dans la mâture, perdus dans la nuit, ne

renvoyèrent plus bellement abois pour abois à l’assaut d’un grain

d’ouest.

Cet ouvrage, le quarante et unième réalisé par la Compagnie des

Libraires et des Éditeurs Associés pour le Club des Jeunes Amis du

Livre, a été achevé d’imprimer à Tours le 17 novembre 1960, sur les

presses de l’Imprimerie Mame qui en a également assuré la reliure

d’après la maquette de Pierre Robbes.

Il a été tiré à 2.500 exemplaires numérotés de 1 à 2.500. En outre, il a

été tiré 150 exemplaires hors commerce.

Le Nègre du "Narcisse" · 第 10 / 11 题