Souffrante et exagérant son indisposition, ce qui satisfaisait son
humeur morose du moment, Mlle Armande s'était couchée de bonne
heure, exigeant impérieusement le silence et l'obscurité autour d'elle.
Justement, ce soir-là, Cady n'avait point sommeil et éprouvait une
invincible répugnance à se mettre au lit.
Son inaction, son isolement, la faisaient particulièrement souffrir,
exaltant en elle la sensation d'être partout étrangère, intruse en
cette maison qui, néanmoins, représentait pour elle le foyer.
Là-bas, dans «l'appartement», ses parents recevaient d'insipides
personnalités politiques. Il ne fallait donc point songer à se glisser
dans le fumoir, comme lors des dîners où les convives lui étaient
connus; elle ne pouvait non plus être tolérée dans un coin de la
galerie à feuilleter des magazines, tandis que Cyprien Darquet et ses
secrétaires politiques arpentaient la longue pièce, en fumant et en
causant, pendant que Mme Darquet en compagnie d'une ou deux amies
s'enfermaient dans le petit salon.
L'irritabilité de son institutrice lui interdisant la musique ou la
lecture, sa ressource ordinaire, c'était en elle, durant ces heures
pesantes d'oisiveté et de double solitude morale et matérielle, un
malaise presque insupportable.
Elle avait passé quelques instants, mais sans y trouver de charme, dans
la chambre de sa cadette.
L'enfant était entrée en pleine convalescence, la garde avait
été renvoyée depuis quatre jours, et Maria prenait soin de Baby.
On attendait une Allemande venant de Saxe, munie de multiples
recommandations, et qui tardait inexplicablement.
Pendant la maladie de la petite, tous les sentiments tendres de Cady
avaient fui devant la déplaisante et déconcertante personnalité
enfantine que lui avait révélée une intimité plus complète que jadis
avec la petite Jeanne.
Puérile, grossière, sottement menteuse, lâche, sans la moindre
sensibilité, et, par-dessus tout, d'une sottise lourde, d'une
incapacité intellectuelle d'animal de basse-cour, l'enfant
refroidissait la sympathie, l'élan presque douloureux vers l'amour
fraternel, que sa torture, que son danger, avaient éveillé dans le cœur
de Cady.
A présent, une aversion chaque jour grandissante éloignait la jeune
fille de l'office, la faisait fuir les familiarités domestiques.
Et, à cette heure, cédant à la maussaderie, à l'hostilité des entours,
l'élasticité habituelle de l'esprit de Cady, sa faculté de s'amuser
de tout et de rien, la fertilité de son cerveau pour se créer des
occupations, ses inventions baroques et hardies, même le désir de
n'importe quelle aventure, tout avait soudain sombré.
Elle ne trouvait en elle que lassitude, dégoût, inaptitude absolue pour
quelque geste que ce fût, en même temps qu'une pénible et lancinante
révolte de son inaction, de son extraordinaire paralysie intellectuelle.
Cependant, comme elle revenait s'asseoir dans les demi-ténèbres de
sa chambre, que les fenêtres lumineuses de la cuisine située en face
éclairaient faiblement, elle fut distraite de l'énervement que lui
causait le ronflement de Mlle Lavernière par deux ou trois rayons de
clarté traversant la croisée, à intervalles réguliers et pressés.
Elle ne douta pas que ce fût un signal et devina de qui il pouvait
provenir.
--Georges? murmura-t-elle, brusquement intéressée et projetée hors de
sa désespérante torpeur.
Elle ouvrit la fenêtre du cabinet de toilette avec précaution et appela
doucement:
--C'est toi?
La lumière reparut de l'autre côté de la cour, et le petit garçon se
pencha à la croisée ouverte.
--Je suis tout seul, viens! implora-t-il, avec un tel accent de
détresse et de mystère que le cœur de Cady fut instantanément gagné à
tout ce qu'il pourrait exiger d'elle à cette minute.
--Je viens, dit-elle avec résolution, sans vouloir envisager la
difficulté de s'évader de l'appartement à cette heure, alors que tous
les domestiques étaient encore occupés dans la cuisine, qu'elle devait
traverser, pour gagner l'escalier de service et rejoindre son ami.
Mais celui-ci l'émut encore bien davantage, en ajoutant avec timidité,
le cœur gros:
--Si tu pouvais m'apporter quelque chose à manger?... On est parti
depuis ce matin... on ne m'a rien laissé... Il n'y a plus de bonne, et
j'ai bien faim.
Bouleversée de pitié et de tendresse, Cady se rejeta en arrière,
déterminée à tout risquer plutôt que de ne pas soulager cette
souffrance. Sa sollicitude, sa compassion pour l'enfant submergèrent
instantanément sa propre détresse, aussitôt oubliée, évanouie.
Pâle, le cœur battant, le front brûlant, dans un état de surexcitation
extraordinaire qui la préparait à n'importe quelle lutte, aux pires
violences, Cady sortit de la chambre et traversa la cuisine au pas de
charge.
Et, chose qu'elle ne pouvait prévoir, nul ne s'occupa d'elle.
Clémence et son aide, plongées dans la vaisselle ébouillantée, Maria
qui essuyait l'argenterie, ne la virent même pas.
Valentin, en train de transvaser des restes de vin ne se dérangea pas,
se contentant de demander, goguenard et familier à la fillette qui le
frôlait:
--Tu vas aux cabinets?
Elle parvint sans autre incident à la petite pièce précédant l'escalier
de service, qui renfermait le garde-manger et les armoires à linge et à
provisions.
Alors, sans bruit, dans une demi-obscurité, elle ouvrit des portes,
plongea la main et tâta.
Pas un reste. Mais, quelques légumes dans une corbeille, et un poulet
cru posé sur une assiette, tout préparé pour le lendemain.
Il ne fallait pas songer à grappiller le moindre morceau de pain; on le
serrait à l'office, et Cady aurait dû revenir sur ses pas.
Envisageant avec quelque épouvante les suites probables de son vol
lorsqu'il serait découvert, elle s'empara malgré tout du poulet, jeta
quelques carottes, des pommes de terre dans sa robe relevée, et y
ajouta une motte de beurre.
Puis, avec précipitation, elle ouvrit la porte de l'escalier dont elle
conserva la clef, et se glissa dehors. Georges l'attendait de l'autre
côté du palier.
Tous deux s'engouffrèrent dans l'appartement vide et sombre de
Charlotte de Montigny.
--Tu m'apportes quelque chose? demanda Georges avidement.
Cady répondit avec une effusion joyeuse:
--Oui, mon chéri!... Un poulet tout entier... Il est cru, mais nous
allons le faire cuire.
Le petit garçon se lamenta.
--Le faire cuire?... Cela sera long, et j'ai si faim!
Ils revinrent dans la cuisine, où ils firent de la lumière hardiment;
le verre dépoli des vitres les garantissait des indiscrétions d'en face.
Cady s'activait, vidant le beurre et le poulet dans une casserole
qu'elle posa en plein feu sur le fourneau à gaz.
--Je vais ajouter des pommes de terre et des carottes; ce sera
excellent, affirma-t-elle.
Georges, captivé par ces apprêts, oublia sa fringale.
--Il faut éplucher les légumes? émit-il avec un doute.
--Sûr!... et les couper en petits morceaux... Où y a-t-il un couteau?
fit Cady affairée.
Et, comme on entendait déjà le poulet grésiller, elle s'écria,
enchantée:
--Tu verras, ce sera vite prêt!
Ils se hâtèrent de peler les légumes et de les jeter dans la casserole.
Cependant, la fillette eut un scrupule.
--Il est bien trop gros, ce poulet! Il faut le découper, il cuira mieux.
Ce fut un carnage lamentable. Tous deux s'y évertuèrent avec un succès
plus que discutable.
--C'est dégoûtant! déclara Cady écœurée, les joues en feu, les mains
poissées.
Mais Georges avait avisé un couperet.
--Attends, j'y arriverai!
Et, plaçant le poulet à demi déchiqueté sur la table, il frappa à tort
et à travers, finissant par obtenir une défectueuse, mais complète
fragmentation.
--Hein, ça y est-il? s'écria-t-il triomphant.
Pendant qu'il remettait le volatile dépecé dans la casserole, Cady
implora, ses mains souillées en l'air:
--De l'eau pour me laver!...
--Viens dans le cabinet de maman.
Ils traversèrent le salon où traînaient des robes, des dessous luxueux
au parfum violent, la chambre à coucher au grand lit en désordre; puis,
ils parvinrent au cabinet de toilette très élégant, assez spacieux,
ayant la forme d'un triangle. Toutes les pièces prenaient jour sur la
cour où donnaient également les cuisines et les chambres d'enfants de
l'appartement Darquet.
Avant de tourner le commutateur, Georges ferma soigneusement les
rideaux des fenêtres.
--Comme ça, on ne nous mouchardera pas de chez toi.
Cady se lava longuement, amusée par l'examen des mille outils et
ingrédients qui encombraient l'immense toilette de marbre rose et les
étagères laquées blanc.
--Ça sent bon, mais trop fort, chez ta mère.
Puis, avec une inquiétude:
--Mais c'est sûr que tu es seul?... Personne ne va rentrer?
Georges secoua la tête, des larmes revenant dans ses yeux.
--Non, je te dis!... Maman est partie ce matin en auto avec le Russe...
Elle a dit qu'elle ne reviendrait pas avant deux jours.
--Et ta bonne?
Le petit sanglota tout à fait.
--Paulette a filé dès que maman a été sortie!... Elle a raflé un
bracelet qui restait dans l'armoire, et elle m'a dit: «Tu diras à ta
mère que j'en ai assez de ne pas manger à ma faim et de ne plus voir la
couleur de sa galette depuis six mois.»
Cady s'indigna.
--Mais si elle a volé, il faut la faire arrêter!...
Les larmes de Georges cessèrent de couler.
--Ah! c'est pas maman qui ira chercher la police!... D'abord, Paul ne
voudrait pas... D'ailleurs, le bracelet est en toc... Et puis, on lui
devait de l'argent à Paulette, n'est-ce pas? Seulement, la rosse, elle
aurait bien pu me laisser quelque chose à boulotter!...
Un rappel fit bondir Cady.
--Le poulet!... il va brûler! cria-t-elle consternée.
Ils s'élancèrent dans la cuisine d'où s'échappait un fumet peu
rassurant.
Néanmoins, le dommage n'était pas grand, et les morceaux de viande et
de légumes ayant été fortement secoués, Georges dont l'odeur de la
nourriture aiguisait encore le besoin, déclara que la cuisson était
très suffisante.
--Tu crois? fit Cady avec doute.
--Bien sûr!... C'est assez cuit puisque ça brûle.
Cet argument paraissant sans réplique à la fillette, le ragoût fut vidé
dans un plat et les enfants l'emportèrent dans le cabinet de toilette
où la vaste chaise longue leur parut le meuble le plus confortable pour
effectuer leur repas.
--C'est délicieux! s'écria Georges avec conviction, en dévorant un
fragment d'aile.
--Vrai?
--Jamais je n'ai rien mangé de si bon!... Tu es une cuisinière
épatante. Cady!... Mange aussi toi, ma loute!...
Cady, qui se sentait subitement de l'appétit, essaya d'une carotte.
--Oui, c'est bon, déclara-t-elle en broyant avec effort le légume cru à
l'intérieur et fortement rissolé sur le dessus.
Puis, elle goûta du poulet, et décréta après réflexion que ce qu'il y
avait de meilleur, c'étaient les pommes de terre.
L'absence de pain ne les gênait point; ils burent de l'eau du broc de
toilette dans un verre dans lequel demeurait un parfum de dentifrice.
A cette minute qui devait rester profondément gravée dans leur
souvenir, mieux encore que leur appétit satisfait, la certitude de leur
accord, de leur affection pour ainsi dire involontaire, les emplissait
d'un sentiment de joyeuse sécurité, de bonheur sans prix.
Et l'entente absolue, la rare communion de ces deux êtres si différents
de race, de milieu, de nature, avait cette force étrange, cet élan
mystérieux de l'amour irréfléchi, souverain, qui parfois lie les
adultes, sans que leur raison puisse intervenir pour proscrire ou
ratifier leur choix.
Brusquement, leur quiète griserie se glaça. Cady se dressa à demi,
comme un chevreuil apeuré.
--On vient!
Georges devint pâle, niant obstinément, bien que sans conviction:
--Mais non!... C'est dehors, le bruit!...
Cady s'empara nerveusement de la main de son ami qu'elle froissa entre
ses doigts.
--On vient!... Tu entends bien, voyons? On a ouvert la porte!... On
parle!...
Cette fois, Georges ne contredit plus et courut tourner le commutateur
de l'électricité.
Dans les ténèbres, l'émoi de la fillette s'exagéra.
--Je veux m'en aller! fit-elle d'une voix sourde, éperdue.
Beaucoup moins troublé, le petit garçon la saisit aux poignets.
--Bouge pas!... Fais pas de musique!... Y a pas moyen de s'en aller, tu
sais bien!...
En effet, dans le petit appartement de la demi-mondaine, le cabinet
était sans autre issue que celle de la chambre à coucher, qui elle-même
était commandée par le salon.
Georges prêtait l'oreille.
--C'est maman... et le Russe, fit-il d'une voix imperceptible.
Par la porte entr'ouverte, l'on entendait le murmure d'une voix de
femme plaintive et dolente, ainsi qu'une autre voix basse, passablement
avinée.
Il y eut un remue-ménage, de légères plaintes, des exclamations
d'impatience, scandées par des rires imbéciles d'homme dont la raison
est sombrée.
Georges écoutait attentif.
--Il y a quelque chose qui ne va pas, murmura-t-il à l'oreille de Cady.
Sûr, maman a été malade... C'est pour ça qu'ils ont arrêté leur voyage
et rappliqué...
Cady ne soufflait plus mot, toute glacée par l'effroi d'être découverte.
Le petit garçon sentit son frémissement; et, apitoyé, il l'embrassa,
l'étreignant câlinement.
--N'aie pas peur, y a pas de danger, même s'ils nous apercevaient...
Maman t'aime bien et le Russe est très gentil.
Cady protesta:
--Mais, je ne veux pas qu'on me voie!
--Eh bien, on ne te verra pas... Ecoute voir, voilà maman qui se
couche... Elle geint... Sûr qu'elle ne viendra pas dans le cabinet...
Alors, quand le type sera endormi, on filera tout doucement... Y
n'entendront rien.
Mais Cady balbutia, terrifiée:
--Si, si, on vient par ici!... On vient maintenant!
Elle distinguait les pas lourds de l'homme qui se rapprochaient.
Georges la poussa vivement.
--Là!... Cachons-nous.
Ils se plaquèrent précipitamment contre la fenêtre, derrière les
rideaux retombés.
Au même moment, le Russe entrait et faisait jaillir la clarté dans la
pièce.
Il chantonnait, titubant légèrement, et, pour gagner la toilette, il se
tourna, montrant son visage de face. Cady étouffa un cri de surprise.
Lénine! C'était Alexis Lénine, le diplomate ami de son père!... l'hôte
habituel de leurs dîners!...
Georges, effrayé, posa la main sur sa bouche pour lui commander le
silence.
Cady se rappelait à présent la rencontre au thé de la rue Royale de
Charlotte de Montigny, en compagnie du Russe.
Celui-ci se déshabillait, et, le torse nu, énorme, blanc, ce qui
faisait paraître encore plus considérable son épaisse barbe au gros
poil blond, il barbotait dans l'eau froide.
Il faisait un affreux gâchis autour de lui et ne cessait de prononcer
des paroles incompréhensibles, mi-chantées, mi-déclamées, dans un
jargon empruntant des mots à toutes les langues.
Dans la chambre à côté, Charlotte appela, nerveuse, réclama à boire,
pleurnicha et se tut.
Ses ablutions terminées, le Russe se frotta vigoureusement avec le
premier linge que rencontra sa main, et qui se trouva être un peignoir
de batiste garni de valenciennes qu'il jeta ensuite à terre, en
bouchon; puis il se dirigea vers la porte.
Georges posa ses lèvres dans le cou de Cady, toute frissonnante
d'anxiété.
--Tu vois, il s'en va!...
Mais au moment où Lénine franchissait le seuil de la chambre, il se
ravisa et revint en arrière, se rendant cette fois tout droit à la
fenêtre où se cachaient les enfants, dans le but de l'ouvrir pour aérer
l'appartement.
Quand il toucha la draperie, Georges s'esquiva par le côté et put
gagner sans être vu l'appareil à douches, sous la tenture duquel il se
dissimula.
Les rideaux écartés découvrirent Cady, debout, adossée à la fenêtre,
pâle et immobile.
Le Russe eut un sursaut d'étonnement, d'incompréhension surtout, et
laissa échapper un grognement...
Confusément, puis bientôt plus vif, le souvenir lui revint de cette
silhouette... Il reconnut, stupéfait, l'intruse!...
--Cady!... Oh! par exemple!... Toi, ici, dans cette chambre!...
La tête perdue, elle demeurait sans mouvement, ses yeux angoissés fixés
sur lui.
--Toi! toi! fit-il, de plus en plus désemparé par l'inattendu de cette
rencontre, son cerveau en désordre incapable de rassembler ses idées.
Mais comme elle avait enfin un geste de fuite, instinctivement, il
étendit le bras pour la retenir et il la saisit.
--Ah! ah! petite, viens un peu par ici! s'écria-t-il avec une
flambée inopinée dans ses pâles yeux bleus troublés par la quantité
incalculable d'alcool ingurgité dans la soirée.
Cady essaya en vain de se dégager.
--Petit oiseau, il est pris! bégaya-t-il avec un gros rire inconscient.
Gagnée par un effroi indescriptible, Cady se sentit enlevée, emportée;
elle subit le contact de l'épiderme chaud et velouté de ce torse
d'homme nu.
Elle cria d'une voix altérée:
--Laissez-moi!... monsieur Lénine, laissez-moi!...
Et cet accent de vierge qu'on violente embrasa définitivement le Russe.
Tout se brouilla dans son cerveau. Il perdit le peu de lucidité qui lui
restait. Il oublia qui était Cady. Il perdit de vue son étonnement de
la trouver dans cette chambre. Il ne réfléchit, n'imagina, ne raisonna
plus rien: il désira follement, bestialement, avec férocité.
Mais il arriva que, jetée sur la chaise longue, ses vêtements arrachés,
la fillette retrouvait dans la nécessité de la lutte une surprenante
présence d'esprit. La réalité de l'attaque dissipait la terreur
imprécise qui l'anéantissait tout à l'heure.
Souple et nerveuse, attentive et adroite, malgré sa fragilité, elle
échappa dix fois aux mains affolées, à l'étreinte de l'ivrogne qui
grommelait des imprécations sourdement et soufflait comme un ours
traqué...
Cependant, elle eut tout à coup l'affre de sentir ses jambes
immobilisées par les genoux du géant...
En vain, elle essaya de s'arracher à son enlacement, les chairs
meurtries, les os rompus par son effort désespéré: son buste seul
s'agitait.
Ce fut alors que, sentant sa défaite imminente, fatale, elle aperçut,
solide et brillant, l'instrument de suprême défense.
A terre, presque sous la chaise longue, auprès du plat retourné et des
débris du souper piétinés, gisait un couteau de cuisine, au manche
de bois noir cerclé de cuivre, à la lame très large à la base, très
effilée de la pointe.
Muette et exaspérée, elle s'empara de l'arme. Et, comme l'homme se
courbait sur elle, s'arc-boutant d'une main contre lui, elle enfonça de
toute sa force la lame dans la chair résistante, un peu au-dessous du
cou, à l'endroit de la clavicule que l'effort du Russe creusait.
Ce fut instantané.
Un cri rauque fusa de la gorge de Lénine et la jeune fille sentit le
corps de l'homme peser sur elle, mais devenu mou, incapable d'étreinte
ou de volonté, tel qu'un matelas qui l'eût étouffée sous sa masse
inerte.
Elle se libéra, d'un élan qui la fit glisser et s'étaler sur le tapis.
Lénine s'affaissa sur la chaise longue avec des gémissements.
D'un bond, Cady fut sur ses pieds et elle contempla le blessé avec
curiosité, toute frayeur enfuie, emplie d'une sensation intense de
triomphe et d'orgueil, toute au bonheur d'être sauvée.
Elle ne songeait pas le moins du monde à la gravité possible de son
geste.
Georges surgit effaré.
--Nom de Dieu! est-ce que tu l'as tué?...
Déjà, Lénine reprenait ses sens, son vertige passé, son ivresse
alcoolique et passionnelle complètement dissipée.
Il se redressa, s'assit et porta la main à sa blessure, peu profonde,
mais qui saignait assez abondamment.
--Bougre de gamine! proféra-t-il presque allégrement, en tournant ses
yeux vers Cady, qui l'étudiait avidement, sans songer à rectifier le
désordre de ses vêtements.
Georges apportait une serviette mouillée d'eau fraîche.
--Tenez, monsieur, fit-il tout tremblant.
--Merci, petit.
Le Russe essuya, tamponna sa coupure sans cesser d'examiner la fillette.
--Je ne sais toujours pas comment tu te trouves ici, Cady? dit-il.
Elle avait repris son aplomb habituel.
--Ça ne vous regarde pas, dit-elle délibérément. Est-ce que je vous
demande pourquoi vous y êtes, vous? Tenez, écoutez-moi, monsieur
Lénine, vous allez me jurer que vous ne direz pas un mot chez moi... Et
moi, je vous promets de ne rien révéler de ce qui s'est passé ici...
Il jeta à terre la serviette ensanglantée et en prit une seconde qui
fut aussitôt maculée.
--En vérité? s'écria-t-il avec une indignation à demi jouée. Tu es
vraiment trop bonne, petit serpent!... Elle m'assassine et c'est elle
qui fait la magnanime!...
Elle riposta vertement:
--Tiens, c'est vous qui y gagnez, je pense!... Si papa savait!
Il hocha la tête, réfléchit, rassembla ses souvenirs et fronça les
sourcils, soucieux, évitant le regard hardi de la jeune fille.
--Après tout, tu as raison, concéda-t-il.
Ces paroles suffirent à Cady. Prompte, elle détala, sans s'arrêter
auprès du lit de Charlotte de Montigny, qui, effrayée par le bruit,
implorait inutilement qu'on la renseignât sur ce qui se passait.
--Débrouille-toi, avait jeté la fillette à Georges en s'enfuyant.
Elle ouvrit prestement la porte de service de son appartement, traversa
la cuisine déserte, fila le long du corridor et rentra à pas feutrés
dans la chambre où Mlle Armande dormait pesamment.
Elle se coucha et demeura longtemps--la plus grande partie de la
nuit--sans parvenir à s'assoupir, brûlante, énervée, les membres
tourmentés de crampes, les reins douloureux. Elle conservait avec
horreur sur sa peau l'impression du contact étranger de l'homme nu. Et
elle croyait sentir sur ses lèvres, dans sa bouche, un fade goût de
sang.
Cependant elle regrettait de n'avoir pas gardé le couteau auquel elle
avait dû son triomphe.
Elle ne reconquit un peu de calme qu'en se forçant à chasser de son
esprit le souvenir de la fin de cette nuit, en rappelant de toutes ses
forces le commencement de la soirée, tout plein de gaîté et de claire
tendresse.
Et Cady finit par s'endormir, apaisée, le nom de son ami sur les lèvres:
--Mon petit... Mon cher petit Georges...