Pour célébrer la guérison de Baby, Mme Darquet donnait un dîner sans
cérémonie où figuraient ses deux filles et leurs cousines Alice et
Marie-Annette.
Les autres convives étaient Mme Serveroy, les deux secrétaires,
Listonnet et Malifer, Jacques Laumière, Victor Renaudin, le jeune juge
suppléant, et trois personnes qui, depuis peu, s'étaient faufilées dans
l'intimité de Noémi Darquet avec cette ténacité et cette hardiesse que
donnent l'intérêt et l'ambition sans scrupules.
Mme Durand de l'Isle, d'une laideur apoplectique qui la classait à
quarante-quatre ans parmi les grand'mères, avait pour fille une assez
jolie créature, mince, d'une grâce câline, visiblement affectée,
néanmoins attachante à force d'exagération, et pour fils un coquebin
parfaitement nul, le sachant, mais ne s'en troublant point, comptant
avec raison sur l'entregent de sa mère et de sa sœur pour lui trouver
une situation que son mérite ne saurait lui procurer.
Mme Durand de l'Isle était veuve d'un chef de bureau des Finances,
et sa fille Fernande, à vingt-quatre ans, avait déjà divorcé d'avec
un avocat qui la battait, prétendait sa mère. D'ailleurs, la jeune
femme refusait avec obstination de révéler les causes de sa prompte
séparation d'avec son époux et se contentait de sourire énigmatiquement
lorsqu'il y était fait allusion.
Le but de la veuve, sans fortune, intrigante et avide, était de
caser son fils comme secrétaire du député et de glaner un second
mari avantageux pour Fernande, aux côtés et sous l'égide de la femme
influente qu'était Noémi Darquet.
Il va sans dire que celle-ci lisait clairement dans le jeu des
deux femmes et n'était point dupe de leur comédie d'empressement,
d'admiration et d'affection; mais, leurs flagorneries lui plaisaient.
Elle adorait être entourée, complimentée, flattée avec outrance.
Cependant, comme elle n'était point sotte et qu'elle ne fermait les
yeux que volontairement sur l'hypocrisie de ses commensaux, elle se
dégoûtait vite de ceux-ci. Le règne de ses favoris n'était jamais
de longue durée. Tels qui fréquentaient assidûment pendant six mois
disparaissaient brusquement de l'atmosphère de Mme Darquet pour ne
plus y jamais reparaître.
Du reste, à part quelques exceptions, la femme du député ne les
renvoyait que pourvus de ce qu'ils étaient venus quêter près d'elle, et
qu'ils avaient payé d'avance en courbettes, lâchetés et adulations.
Sitôt le dîner terminé, la petite Jeanne, qui méditait de rafler le
reste du dessert avant que les domestiques desservissent, obtint la
permission de se retirer, en simulant une fatigue excessive.
Lorsqu'on quitta la salle à manger, ainsi qu'il arrive fréquemment dans
une société intime, les groupes se scindèrent immédiatement, sans souci
de la politesse qui élargit le cercle des convives moins familiers.
Le bridge accapara Cyprien Darquet, Renaudin, M. Durand de l'Isle et la
jeune divorcée, que sa mère rallia vivement dès qu'il fut certain que
le juge serait de la partie.
C'était le gendre en vue, et la veuve manœuvrait avec d'autant plus
d'audace qu'elle sentait que la maîtresse de la maison approuvait son
dessein.
Cette dernière, plongée en des réflexions personnelles touchant son
prochain départ pour le Midi, décidé pour consolider la convalescence
de Baby, demeurait en tiers, assez distraite, dans la conversation
qu'avaient sa belle-sœur, Mme Serveroy et Jacques Laumière.
La mère d'Alice et de Marie-Annette gardait de jolis traits à quarante
ans. C'était en elle un singulier mélange d'apparente jeunesse, de
lassitude et de grâce fanée.
Extrêmement avaricieuse et parfois hantée de snobisme, elle avait mis
dans sa tête d'obtenir son portrait par Laumière, sachant que celui-ci
ne faisait point payer ses toiles et que, grâce à l'originalité du
peintre, elles avaient un grand succès à l'exposition annuelle de la
Société Nationale.
Tout de suite, Jacques devina la raison des cajoleries de la dame,
et son premier mouvement avait été de se dérober. Néanmoins, sans
laisser deviner son impression, il l'étudiait, pesant dans sa tête les
avantages et les inconvénients de son acceptation.
Evidemment, la tête de cette névrosée offrait de l'intérêt et pouvait
donner lieu à une œuvre curieuse. Mais les séances seraient mortelles.
D'un autre côté, sous ses dehors d'indifférence et de détachement,
Jacques Laumière, arriviste prudent et dissimulé, ambitionnait vivement
la croix. Or, Mme Serveroy, certaine avec l'aide de son frère de
l'obtenir pour son peintre, la promettait carrément sous ses discrètes
allusions.
Cady s'était montrée sombre, taciturne et préoccupée durant tout le
dîner. Et, refusant de jouer avec ses cousines et les deux secrétaires
au ping-pong installé sur la table de la salle à manger promptement
débarrassée, elle demeura pendant quelques instants auprès des joueurs,
visiblement absorbée par d'autres pensées que celles qui animaient si
vivement et si joyeusement les deux camps adverses.
Enfin, lorsque les jeunes gens, tout à leur exercice, ne la regardèrent
plus, elle s'esquiva sans bruit et gagna la galerie, d'où elle inspecta
soigneusement les convives.
Dans le cabinet-fumoir du député, les bridgers s'enfonçaient
complètement dans les péripéties du jeu. Au bout du grand salon, Noémi
Darquet, étendue dans un fauteuil, semblait installée pour toute la
soirée en face de sa belle-sœur et de Jacques Laumière engagés à fond
dans leur petite lutte de diplomatie particulière.
La fillette pénétra dans la chambre de Mme Darquet à peine éclairée.
Lentement, elle s'approcha du chiffonnier où Noémi serrait ses bijoux
et elle l'examina avec attention.
Dans sa tête, deux idées ressassées depuis le commencement de la soirée
s'agitaient, la troublant profondément.
Là-bas, dans l'appartement de Charlotte de Montigny, la demi-mondaine
souffrait--en réalité, malade d'une grave fausse-couche--abandonnée
par le Russe ainsi que par tous ses autres amis, sans le sou, menacée
d'être expulsée, car elle devait plusieurs termes, et le gérant de
l'immeuble, peu flatté d'avoir une «cocotte» pour locataire, lui
avait signifié que l'on ne tolérerait désormais aucun retard dans les
paiements.
Pendant la journée, venu secrètement auprès de Cady, Georges lui avait
conté sa détresse en pleurant à chaudes larmes. Il demeurait seul avec
sa mère pour la soigner, mourant presque de faim, tandis que Paul
s'évertuait sans succès à glaner un peu d'argent, dans une déveine
noire également.
Et Georges ayant supplié Cady de lui venir en aide, celle-ci n'avait
pu que mêler ses larmes à celles de son ami. Elle possédait bien des
économies, mais ces fonds étaient placés et elle ne pouvait y toucher.
Quant à demander de l'argent à qui que ce fût, c'était impraticable.
Alors, le petit garçon avait insinué que les parents de Cady étaient
riches... qu'il y avait certainement dans l'appartement beaucoup
d'argent, en tout cas, des bijoux de grande valeur...
--Le moindre bracelet, une bague de diamants, une broche nous
sauverait... Paul ne serait pas embarrassé pour laver l'objet,
murmurait-il câlin, ses beaux yeux bleus tout brillants de larmes.
Cady n'avait ni tressailli ni protesté. Elle-même songeait à ce que le
petit lui suggérait.
Cependant, elle secoua la tête négativement.
--C'est impossible.
Il n'avait pas insisté et s'était retiré, le dos courbé, pâle, laissant
dans le cœur de Cady une véritable blessure saignante.
Voir Georges souffrir, et ne pas pouvoir le soulager!...
C'était cette pensée lancinante qui la hantait là, debout, devant le
chiffonnier qui contenait tant de richesses!...
Les bijoux de Mme Darquet étaient justement célèbres. Provenant de
sa mère. ils n'avaient jamais été remontés; ils étaient démodés, mais
d'une beauté qui défait la critique.
Cady connaissait trois rivières de diamants dont la plus petite valait
certainement une fortune... Le collier tiendrait dans le creux de sa
main... Mme Darquet ne s'apercevrait de rien, au moins pendant très
longtemps, car elle ne portait ses parures que très rarement...
Ce serait aussitôt le soulagement des peines qu'enduraient la malade et
son fils...
Et, s'interrogeant, la jeune fille constatait que l'idée de voler
sa mère ne lui inspirait pas plus de répugnance que d'effroi. Elle
ressentait peut-être, au contraire, tout au fond d'elle-même, une
espèce de joie rancuneuse à léser Mme Darquet...
Pourtant certains gestes lui étaient pénibles. Elle eût voulu que le
tiroir s'ouvrît de lui-même, que le collier se trouvât transporté dans
sa main. Il lui coûtait d'accomplir le nécessaire pour s'en emparer.
C'était cependant fort simple. Il y avait beau temps que, furetant
en cachette chez Noémi, pendant les absences de celle-ci, elle
avait découvert le ressort secret qui ouvrait une petite boîte en
marqueterie, dans laquelle Mme Darquet déposait son trousseau de
clefs.
Elle avait parfois fait usage de celles-ci pour d'insignifiants
larcins, surtout pour avoir le plaisir de constater qu'elle était à
même d'ouvrir et de visiter armoires, secrétaire, chiffonnier...
Jamais l'idée ne lui était venue de dérober de l'argent pour elle;
mais, une fois, elle s'était plu à déchirer un billet de cent francs
en menus morceaux et à le fourrer au fond d'une bottine... attendant
avec anxiété le résultat de son acte, qui lui était suggéré par des
impulsions assez complexes. Il n'avait eu aucune suite et elle avait
cessé de songer à cet incident, après quelque déception de son peu de
retentissement.
Elle revint dans la galerie sans avoir pu prendre un parti.
Justement, Mme Darquet répondait à une question que Mme Durand
de l'Isle lui adressait du fumoir, pendant le loisir des comptes d'une
première manche:
--Non, non, je n'emmène point Cady au Cap d'Ail! s'écriait Noémi... Il
n'en a jamais été question... C'est exclusivement pour la santé de Baby
que je me résous à quitter Paris à cette époque, et il ne faut pas que
les études de ma fille aînée soient interrompues.
Le sang monta aux joues de Cady. Elle eut une sorte d'éblouissement.
Jusqu'alors, elle n'avait point mis en doute qu'elle fît, avec sa mère
et sa sœur, le voyage décidé après la maladie de Baby. Elle s'en était
follement réjouie et entassait silencieusement en elle-même mille
projets radieux, que la phrase sèche de sa mère venait de culbuter...
Elle serra les dents et les poings, touchée comme par la douleur
physique la plus aiguë, murmurant éperdue, exaspérée:
--Sale bête, va!...
Et, mue par un irrésistible besoin de vengeance, elle courut vers
la chambre de sa mère, où elle se saisit de la boîte à secret dont
elle fit jouer le ressort brutalement. Si les clefs ne s'y fussent
pas trouvées, elle eût été capable d'essayer de briser la serrure du
meuble, sans souci du bruit, du scandale possible...
Le trousseau était à sa place. Elle s'approcha du chiffonnier, ouvrit
le tiroir sans hésitation, le cœur tout bouillant de colère et de haine.
Elle connaissait l'écrin, qu'elle négligea de prendre, attachant avec
une folle témérité le collier de diamants autour de son cou.
Elle referma le tiroir, remit les clefs dans leur cachette, et, la
rivière dansant sur sa poitrine, elle se précipita dans son appartement.
Mlle Lavernière, ayant congé pour la soirée, ne s'y trouvait
naturellement point.
Cady ouvrit la fenêtre du cabinet de toilette et se mit à siffler
bruyamment.
Au troisième appel, Georges parut.
--C'est toi, Cady.
Elle répondit haut, sa voix résonnant entre les murs rapprochés:
--Oui, j'ai un collier... pour toi.
Georges poussa un cri Joyeux:
--Oh! Cady, mignonne Cady!
Penchée à la croisée, la fillette mesura le vide.
--Si je le jette, il va tomber dans la cour, sûr!...
Il dit précipitamment:
--Ne le jette pas!... Attends!
Et il disparut.
Peu après, Cady se redressa avec un sursaut de contrariété. Auprès de
Georges, elle apercevait le buste et la tête équivoque de Paul, le
jeune homme fripé, aux cheveux teints au henné.
--Ne t'en va pas, Cady! s'écria Georges alarmé de son geste.
Paul sourit d'un air engageant.
--Tenez, mademoiselle, voilà qui fera l'affaire.
Il tendit par la fenêtre le long manche d'une tête de loup, à
l'extrémité duquel il avait fixé un mouchoir noué en forme de sac.
--Mettez l'objet dans le mouchoir. N'ayez crainte, il ne tombera pas.
Mais Cady, révoltée, recula.
--Ce n'est pas à vous que je le donne! s'écria-t-elle frémissante et
hautaine.
Le jeune homme sourit avec contrainte.
--Ne parlez pas si haut!... et ne vous fâchez pas. Charlotte est
malade, vous savez bien, et Georges n'a pas le bras assez long.
Le petit garçon se penchait, inquiet.
--Voyons, Cady, fais donc pas de magnes!...
La jeune fille se saisit brusquement du mouchoir que Paul maintenait
à sa portée, le roula en boule et le lança à toute volée dans la
direction du jeune homme. Il vint briser un carreau derrière sa tête.
--Zut! cria-t-elle, outrée.
Et, le collier à la main, elle reprit le galop vers la chambre de sa
mère, où elle le lança brutalement sur la cheminée, dans une coupe.
Puis, sans s'occuper de l'étonnement, des commentaires auxquels
donnerait lieu la présence inexpliquée du bijou à cette place, elle
revint dans la salle à manger, où s'agitaient et piaillaient les jeunes
filles et les secrétaires.
--Monsieur Malifer, donnez-moi votre place! s'écria Cady
impérieusement. Vite, vite!... je veux jouer!...
Et, bousculant tout le monde, elle fit voler les balles légères avec
une virtuosité sans pareille.
--Hein? c'est exécuté cela? s'écria-t-elle avec triomphe, tandis que
les jeunes gens applaudissaient à son adresse.
Alice grogna, maussade:
--Oh! dès que tu es là, il faut que tu éclipses les autres...
Cady lui fit une grimace:
--Il y a des gens près de qui ça n'est pas difficile!...
Puis, comme Valentin apportait le thé, elle planta là le jeu et courut
à Mme Darquet.
--Maman, me permettez-vous de servir le thé? fit-elle d'une voix
étudiée.
Etonnée, Noémi acquiesça.
--Si tu veux.
Alors, la fillette rejoignit le domestique dans la galerie en
gambadant, les yeux flambant d'une joie dont elle eût été bien
embarrassée de déterminer la cause.
--Grande andouille, dit-elle bas. Pose ton plateau et fous le camp, je
suis la demoiselle de la maison et je fais tout le turbin!...
Les dames servies, elle expédia les hommes, et se délivra de ses
cousines en leur confiant les assiettes de petits fours, pour apporter
une tasse à Renaudin, avec l'impayable singerie des minauderies
auxquelles se livrent la plupart des jeunes filles en cette occupation.
--Eh bien, cher ange, glissa-t-elle bas au jeune magistrat. A quand le
mariage?
Renaudin sourit à ses mines, sans saisir le sens de sa question.
--Avec qui?... Avec toi?
Cady haussa les épaules.
--Fais donc le malin!... Avec mademoiselle-madame, là-bas!...
Et, d'un clin d'œil furtif, elle désignait Fernande, que, tout bas,
sa mère admonestait vertement pour son manque de vivacité pendant le
bridge et ses fautes impardonnables à un jeu où Renaudin était de
première force et paraissait se complaire.
Cette fois, le jeune homme dut comprendre.
--Oh! tu crois? fit-il, frappé par mille ressouvenirs de petits faits.
--Pardi!...
Il rit de bon cœur.
--Oh! bien, tu sais!
Elle l'examinait curieusement.
--Oui, j'imagine que toi, tu n'es pas pour les divorcées.
Il fit la grimace.
--En effet.
Elle poursuivit, péremptoire et sérieuse:
--Toi, tu épouseras une jeune fille... très jeune... beaucoup plus
jeune que toi, avec qui tu seras content de faire le papa.
Il haussa les épaules avec un certain embarras:
--Tu dis des bêtises, Cady!
Elle partit d'un éclat de rire clair.
--Veux-tu que je te dise?... Eh bien, c'est toi qui en feras, des
bêtises... Au moins une... Tu m'épouseras, quand je serai sortie de
nourrice!... Tu ne penses qu'à ça...
Renaudin devint pourpre.
--Cady, tu passes les bornes!... Tu es vraiment trop mal élevée!...
balbutia-t-il.
Et, réellement furieux, il tourna le dos à la terrible gamine et s'en
fut ostensiblement rejoindre le groupe Durand de l'Isle.
--Faisons-nous un second tour de bridge? demanda-t-il empressé.
Le visage de Mme Durand s'illumina:
--Comment donc!... C'est-à-dire, ma fille jouera; elle a une telle
passion pour le bridge!... Madame Darquet, c'est votre tour, vous me
permettrez de suivre votre jeu?... Vous êtes si supérieure!... Je
prendrai une bonne leçon.
Les secrétaires, prétextant un travail pressé, avaient pris congé. Les
deux Serveroy, désœuvrées, retombèrent sur Cady.
--Viens avec nous dans la galerie... Dis donc, quelle chance tu as de
voir ces deux jeunes gens tous les jours, ils sont charmants!
--Zut! zut et zut!... répondit Cady, agacée. Vous ne croyez pas que je
vais vous écouter chanter les louanges de Listonnet et de Malifer!...
un grand jackdale et un pisse-vinaigre!...
--Qu'est-ce que tu dis? s'esclaffa Marie-Annette, dont le visage se
tordit.
Cady répondit majestueusement:
--C'est des mots à ma nourrice!
Et, brusquement, une tristesse, une mélancolie sans nom, l'envahirent.
Elle s'absorba si bien en elle-même qu'elle n'eût pu dire, le
lendemain, comment les hôtes étaient partis, quand elle avait regagné
sa chambre, s'était couchée et était tombée dans le profond sommeil qui
la conduisit d'une traite jusqu'au lendemain matin, sans que la rentrée
de Mlle Armande troublât son repos.