Mme Garnier ouvrit avec un passe-partout une des petites portes
latérales, et les deux femmes se trouvèrent dans un étroit corridor
sombre, puis dans une pièce minuscule qui devait servir de lingerie,
avec des étagères où s'empilaient des draps, des serviettes, des taies
d'oreiller de fine toile, garnies de dentelles.
Mme Garnier fit asseoir Armande et s'assit elle-même, un peu
oppressée par l'émotion de ce qu'elle avait à détailler.
--Ecoutez-moi avec attention, dit-elle. Ici, pour tout le monde,
c'est un magasin de modes... Si vous entrez par la grande porte, vous
trouverez un salon d'essayage avec une douzaine de chapeaux, dont on
vend parfois quelques modèles... Mais, à la vérité, le rapport n'est
pas là... Il y a des chambres... Enfin, c'est une espèce d'hôtel
meublé... et la proximité du salon de thé établi dans la maison voisine
vous fera imaginer qu'elle est notre clientèle.
Mlle Lavernière tombait des nues.
--Un hôtel meublé? répéta-t-elle stupidement.
Mme Garnier laissa échapper un geste de contrariété.
--Ah çà! vous n'êtes plus une enfant!... Je suppose que vous comprenez!
dit-elle aigrement.
Mlle Armande vit clair tout à coup.
--Oui, oui, je comprends!... C'est une maison de rendez-vous!
--Si vous voulez, acquiesça Mme Garnier avec sécheresse, froissée
par l'exactitude du terme.
Mlle Armande tombait des nues.
--Et c'est vous qui la dirigez?
--J'ai une associée; elle a même plus de fonds que moi dans
l'entreprise, car vous pensez que le loyer, les impôts, le mobilier,
cela représente un capital sérieux...
--Oui, oui, fit Mlle Armande encourageante. Mais, vous m'avez dit
que cela rapportait?...
--Oh! assez gros... La maison ne désemplit guère, de jour et de nuit...
C'est discret, élégant, cela plaît... Bien souvent, il nous faut
refuser du monde...
--Vraiment? s'écria Mlle Armande avec curiosité.
Mme Garnier fit un signe.
--Ne parlez pas si haut!... Les cloisons ne sont pas épaisses.
A ce moment, une femme de chambre vêtue de noir, avec un tablier blanc
à bretelles et à volants, entra. Elle fit un salut familier à Mme
Garnier, jeta un regard inquisiteur à la visiteuse et prit du linge sur
une tablette.
--Mme Léonie est là? demanda Mme Garnier d'une voix feutrée.
--Mais non, madame, elle s'est sentie si souffrante qu'elle a dû
rentrer chez elle... Elle est partie, il y a une heure.
Mme Garnier hocha la tête avec souci.
--Bien, nous compterons tout à l'heure, Pauline.
Et, la femme de chambre éclipsée, elle reprit:
--Voilà ce que j'ai à vous proposer si vous vous décidez à quitter
votre place ou si vous êtes forcée de l'abandonner... Nous avons
besoin ici d'une gérante assidue, qui ne paraisse point pour la
clientèle, qui, en général, préfère n'avoir affaire qu'aux bonnes,
mais qui, néanmoins, soit partout, ait l'œil à tout, et tienne la main
sévèrement aussi bien au coulage qu'à la bonne tenue de la maison.
Jusqu'à présent, mon associée a suffi, ne se reposant que lorsque je
venais, à grand'peine, la suppléer pendant quelques heures... Mais,
actuellement, elle est à bout de forces, nous ferons un sacrifice
et nous rétribuerons raisonnablement la personne qui nous aidera...
Seulement, il faut de la discrétion, du tact, beaucoup de vigilance...
--Et pas de préjugés, acheva Mlle Armande d'un ton indéfinissable.
Mme Garnier fixa froidement ses yeux gris clair aux paupières
fatiguées sur sa collègue.
--C'est pourquoi j'ai pensé que vous pourriez nous convenir et vous
plaire avec nous, dit-elle avec tranquillité.
Mlle Armande rougit violemment.
--Tout cela me paraît bien drôle! marmotta-t-elle.
Mme Garnier s'écria avec vivacité:
--Mais, chère amie, vous n'êtes point forcée d'accepter!... Ce que j'en
ai dit, moi, c'était pour répondre à vos lamentations!... Autrement,
soyez certaine que nous ne serons pas embarrassées pour trouver une
employée le jour où nous y serons absolument obligées!...
Mlle Lavernière s'humanisa.
--Je vous remercie, dit-elle, avec une gratitude qui paraissait
sincère. Oui, je vous suis très reconnaissante d'avoir eu pitié de
moi, et aussi d'avoir confiance en moi. Seulement, je vous dirai avec
franchise que je ne peux pas vous répondre tout de suite... Tout cela
est si imprévu... Et puis, après tout, je ne dois pas jeter trop vite
le manche après la cognée... Si M. Darquet me revenait...
Un sourire narquois plissa les rides de la vieille institutrice.
--Oh!...
--Oui, je sais! s'écria Mlle Armande précipitamment, en rougissant
de nouveau. Vous me jugez présomptueuse!... Pourtant, il me semble
incroyable qu'il se soit lassé si vite!...
Sous le regard insistant et déshabilleur de Mme Garnier, elle se
troubla et murmura, dépitée:
--Oh! je reconnais que je ne suis pas une beauté... Néanmoins...
Mme Garnier haussa les épaules, sans plus insister:
--Ma petite, vous avez tout le temps de réfléchir et d'attendre...
Pendant un mois ou deux, nous marcherons comme nous sommes... Ce n'est
guère qu'en juin qu'il nous faudra nous décider à un parti, car mon
associée devra aller prendre les eaux.
Et, changeant de ton:
--Maintenant, vous m'excuserez, mais j'ai de l'occupation... Si cela
vous dit, venez avec moi; sinon, je suis forcée de vous renvoyer.
Mlle Armande n'hésita qu'un instant.
--Mettez-moi toujours au courant, dit-elle à voix basse, moitié
curieuse, moitié honteuse.
Une idée la traversa.
--Si vos élèves se doutaient!...
Mme Garnier fronça les sourcils avec mécontentement et répondit:
--Naturellement, elles ne se douteront jamais de la vérité... Je n'ai
rien à me reprocher... Aucune institutrice ne saurait être plus
correcte à leur égard. Ma vie privée ne les regarde pas, du moment que
je la tiens secrète et que j'évite le scandale... Ah! ma chère, au bout
du compte, bien des mères ne peuvent pas en dire autant!