XXV

Très calme, la physionomie imperturbable, un peu hautaine et sceptique

comme à son ordinaire, le docteur Trajan examinait et auscultait avec

soin la petite Jeanne, toujours rouge, fiévreuse et sans connaissance.

De l'autre côté du lit, tiré au milieu de la chambre, Noémi Darquet,

profondément émue, attendait la sentence du médecin avec anxiété. A

cette minute, ce petit être souffrant lui semblait attaché à toutes ses

propres fibres, et la peur de le perdre martelait douloureusement son

cerveau.

L'aberration qui fait que tant de mères croient pouvoir, sans

inconvénient, se décharger sur d'autres du soin et de la garde de

leurs enfants ne supprime point dans leur cœur une affection dont le

principal tort est de ne se manifester que par intervalles.

--Ce n'est pas grave? interrogea-t-elle sans pouvoir attendre plus

longtemps le diagnostic.

Le docteur dit avec lenteur:

--Je trouve une forte congestion au poumon... Mais il y a eu aussi une

commotion cérébrale intense. Pas d'imprudence?... Pas d'accident?

La mère fit un geste d'ignorance.

--Mais non!... Je ne pense pas.

Et, s'adressant avec impatience à la gouvernante, qui se tenait debout

derrière le docteur, dissimulant de son mieux son inquiétude:

--Parlez donc, Miss. Expliquez ce que vous avez remarqué!... Vous

m'avez dit que le matin Baby était mal à son aise...

Rouge comme une tomate, sous le regard appuyé de Trajan, qui s'était

tourné pour la dévisager, l'Anglaise balbutia:

--C'est-à-dire, madame, Baby était grognon... elle se plaignait de sa

tête...

--Vous l'avez promenée, néanmoins, comme d'habitude?

La bonne hésita, cherchant ce qui lui serait le moins défavorable

d'avouer.

--Non... J'ai pensé que c'était mieux de rester en chambre, parce

qu'elle toussait un peu...

--Elle toussait? s'écria Mme Darquet, qui s'exaspérait peu à peu,

vexée par le silence désapprobateur du docteur, qui semblait la blâmer

elle aussi. Elle toussait et vous l'avez quand même baignée?... Mais

c'est de la folie!...

L'Anglaise objecta stupidement:

--C'était pour la propreté, madame.

Mme Darquet fit un geste violent.

--C'est bien, vous pouvez vous retirer... inutile de rentrer ici, vous

n'êtes plus à mon service.

La gouvernante s'esquiva avec soulagement.

Noémi soupira.

--Ah! mon cher docteur, que l'on est malheureux, avec ces bonnes!...

J'avais toute confiance en celle-ci... Elle paraissait sérieuse.

Elle possédait d'excellentes références. Et voyez cette imprudence

inconcevable!... Elle jugeait Baby assez souffrante pour ne pas la

promener, et elle lui donne un bain... C'est évidemment ce qui a fait

tout le mal!... Il faut tant de précautions avec ces petits êtres!...

Silencieux, ne quittant pas la petite Jeanne du regard, le docteur

Trajan semblait absorbé par la solution d'un problème difficile.

Soudain, relevant la tête, il aperçut la silhouette mince de Cady, qui,

pâle et anxieuse, se tenait derrière le lit de sa sœur.

D'une voix mesurée, il s'adressa à Mme Darquet.

--Voudriez-vous téléphoner rue de Trévise, à l'Office des Ambulances?

Vous demanderez de ma part au directeur s'il peut envoyer avant six

heures, pour des ventouses, l'infirmier qui porte le numéro dix-sept.

C'est le plus doux et le plus adroit.

Mme Darquet pâlit, frappée d'effroi.

--Ah! vous pensez appliquer des ventouses?

--Oui... Demandez également une garde... le numéro soixante-trois, ou

le quarante-neuf, ou encore le cent vingt... Tenez, je vais vous écrire

cela.

Noémi se leva automatiquement.

--Vous ne croyez pas que ma femme de chambre et moi nous suffirions

pour soigner Baby, en attendant sa nouvelle bonne?

Elle était partagée entre la terreur sincère de la gravité du mal

qu'impliquait cette idée de garde, et la contrariété de l'embarras que

cette étrangère causerait dans l'appartement.

--Non, répondit le docteur péremptoirement. Il faut une garde experte

et vigilante près d'elle, qui ne la quitte pas une minute.

Une crainte aiguë noya définitivement les préoccupations secondaires de

Mme Darquet.

Elle joignit les mains, en une étreinte si étroite que ses phalanges

craquèrent.

--Enfin, docteur, s'écria-t-elle, d'une voix troublée et presque

colère... Ma fille ne peut pas être gravement prise si subitement!...

Il n'y a pas de danger?

Il répondit sèchement:

--Il y en aurait si elle manquait de soins professionnels. Mais je vous

prie, veuillez téléphoner, je suis attendu, et je préférerais ne partir

qu'après être sûr que l'infirmier et la garde vous seront envoyés sans

faute avant ce soir.

Mme Darquet sortit de la chambre précipitamment. Alors, Trajan se

tourna vers Cady:

--Avance et parle.

Droite, à voix basse et nette, elle expliqua:

--On vous a menti tout le temps. Baby n'avait absolument rien ce

matin. Si Miss n'a pas voulu sortir, c'est qu'elle avait renouvelé sa

provision d'eau-de-vie et qu'elle n'a pas eu le courage d'attendre le

soir pour boire... Elle en a pris encore plus que d'habitude... Après

déjeuner, j'ai vu qu'elle était déjà ivre... Ensuite, je ne sais pas

ce qui s'est passé... J'ai entendu rire... Je suis entrée... et j'ai

vu Miss roulée par terre, et Baby attachée dans une baignoire d'eau

glacée... Il devait y avoir longtemps qu'elle y était, car elle était

toute bleue et elle ne m'a pas reconnue...

Les yeux attachés sur Cady, impassible, accoutumé aux dessous

lamentables de la vie des familles les plus correctes en apparence, le

docteur demanda:

--Alors, qu'as-tu fait?

--J'ai sorti Baby de l'eau... J'ai appelé les bonnes... On l'a séchée,

mise au lit et frictionnée... Mais j'avais peur, parce qu'elle ne

revenait pas... J'ai été chercher maman... Je lui ai dit ce qu'il y

avait.

--Et? interrogea le docteur, les yeux sympathiquement fixés sur la

fillette.

Elle répondit, la voix saccadée par des sanglots:

--Maman n'a pas voulu me croire... Elle a écouté les domestiques, qui

prétendaient que j'avais menti!... Maman croit toujours ce qu'ils

disent... Moi, j'ai toujours tort!... Je m'en fiche ordinairement, mais

là, j'avais peur que Baby ne meure si l'on ne savait pas ce qui était

arrivé réellement.

Et, tout à coup, suffoquée par l'émotion, elle se mit à pleurer

convulsivement.

--Chut! Cady, fit le docteur avec autorité. Va, rentre dans ta chambre;

voici ta mère qui revient... N'aie pas peur, ta petite sœur ne mourra

point, on va la soigner énergiquement.

Cady retourna chez elle au galop, saisie d'une horreur invincible à

l'idée de revoir Mme Darquet, d'entendre sa voix. Elle ne pouvait

lui pardonner son injustice, son aveuglement, incapable de se rendre

compte que Noémi péchait plus par inconscience que par réel manque de

cœur.

Mlle Lavernière attendait dans leur chambre, tout habillée, les

traits contractés par le souci et la mauvaise humeur.

--Dépêchez-vous de vous apprêter, Cady, dit-elle aigrement. Autrement,

nous arriverons en retard.

--En retard, où cela? fit Cady anéantie, tombée sur un siège.

--Ah çà, vous arrivez de la lune?... A votre cours de dessin,

naturellement.

La fillette fit un geste de lassitude.

--Oh! pas aujourd'hui!... Baby qui est si malade!...

Mlle Lavernière s'emporta.

--Et puis après? Ce n'est pas vous qui la soignerez, je suppose? Est-ce

qu'on a besoin de vous ici? D'abord, si vous voulez manquer le cours,

allez en demander la permission à votre mère; moi, je n'en prends

certes pas la responsabilité!... J'en ai assez de prêter la main à

toutes vos fantaisies!

Cady se leva, sombre.

--C'est bon, je m'habille.

--Voulez-vous que je vous aide? proposa l'institutrice, un peu radoucie.

--Non, merci, répondit la fillette glacialement.

Ayant pris le Métro, elles entraient vingt minutes plus tard, boulevard

de Clichy, dans le petit hôtel avec jardin et vastes dépendances où

se tenait l'Académie qui avait à ce moment la vogue mondaine, grâce

à l'habileté et à la science réclamiste de son directeur, le peintre

Jacques Morisset.

Cady se dirigea seule vers l'atelier situé au fond du jardin, où elle

retrouverait ses deux cousines Serveroy. Mlle Armande entra dans le

pavillon-vestiaire, où attendaient les institutrices, les gouvernantes

et les simples bonnes, adroitement réparties en plusieurs pièces, où

les classes et les nationalités s'assortissaient.

Quand une mère avait la fantaisie d'amener ou de reprendre sa fille,

c'était dans l'un des luxueux salons de l'hôtel qu'elle était reçue,

par la femme ou l'une des trois délicieuses nièces de Jacques Morisset.

Mlle Lavernière piqua droit sur Mme Garnier, qui, après avoir

rangé au vestiaire les manteaux et les chapeaux de ses élèves,

s'apprêtait à sortir.

--J'ai à vous parler, dit-elle avec une expression qui intrigua

immédiatement sa confidente.

La vieille dame hésita un instant; puis, la curiosité l'emporta et elle

se décida.

--Venez avec moi, j'ai à sortir, nous causerons en route... Nous avons

deux heures à nous avant de reprendre ici ces demoiselles.

Sur le boulevard, elle dit:

--Nous prenons le Métro.

Mlle Lavernière semblait très émue.

--J'aurais voulu causer avec vous tranquillement... Vous avez tant

d'expérience et je suis si déroutée en ce moment!

Mme Garnier l'encouragea, avec une sympathie doucereuse.

--Allons, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas?... il ne faut pas vous

désoler, ma petite... tout s'arrange dans la vie.

Mlle Armande maîtrisait ses larmes à grand'peine.

--Je vous ai dit ce qui était arrivé... Hélas, vous m'aviez bien

prévenue que je commettais une imprudence... à cause du caractère de

cet homme!... Croiriez-vous, ma chère madame Garnier, que depuis le

jour où M. Darquet s'est montré si affectueux, si généreux, il ne m'a

plus parlé!... Il ne me regarde plus!... Il n'a pas l'air de se douter

de mon existence!...

Elles étaient arrivées à l'escalier du Métropolitain. Mlle Garnier

détacha deux billets d'un carnet de seconde classe.

--Ah! ah! fit-elle en hochant la tête, voilà qui est fâcheux pour vous,

ma pauvre enfant!

Mlle Armande contint une explosion de douleur et de rage, proférant

d'une voix enrouée:

--Enfin, qu'est-ce que j'ai pu faire?... Pourquoi s'est-il ainsi

désintéressé?... Y a-t-il eu des rapports contre moi?... J'ai beau

chercher, ma pauvre tête s'y perd!

Mme Garnier haussa légèrement les épaules en présentant les tickets

au contrôle.

--Ne vous tourmentez pas, allez!... C'est bien masculin. Il a assez de

vous, voilà tout! Et, dans son idée, le gros billet qu'il vous a donné,

c'était le «solde de tout compte».

Mlle Armande frémit tout entière et trébucha dans l'escalier

plongeant sous terre, au fond duquel on entendait le grondement sourd

des trains.

--Oh! vous croyez? fit-elle humiliée et navrée.

--Sûrement!... Oh! ça me surprenait bien qu'il eût la main si large!

--Il est si riche!

--Ce n'est pas une raison, au contraire. C'est les plus riches qui se

montrent les plus rapiats, surtout en amour.

--Mais enfin, que dois-je faire?... Je ne puis lui parler à la

maison... Du moins, il faudrait qu'il s'y prêtât, et il m'évite.

Et voilà deux fois que je me présente à son bureau pour m'entendre

répondre qu'il est occupé et ne peut me recevoir.

Le train s'arrêtait au ras du trottoir, avec un grand bruit de freins

serrés, sous la voûte blanche toute lumineuse du reflet des lampes

électriques piquées en files. Elles montèrent dans le wagon qui

s'ébranla aussitôt.

Debout, serrées l'une contre l'autre dans le compartiment, elles se

regardèrent, renouant leur conversation par ce premier échange muet de

leur pensée. Mlle Armande recommença, suppliante, sans s'occuper du

public qui les environnait:

--Que puis-je faire?

Mme Garnier secoua la tête avec commisération et répondit très bas:

--Rien. En prendre votre parti, et, autant pour votre dignité que pour

la sécurité de votre situation, oublier, vous effacer... Ce n'est pas

patient les hommes, vous savez, et, si vous l'ennuyez maintenant que

son caprice est passé, il saura trouver le moyen de vous balancer, sans

avoir l'air seulement de s'en mêler.

Mlle Armande eut un geste involontaire qui fit se retourner avec

humeur une voisine qui avait reçu son coude dans le dos.

--Oh! peu importe! fit-elle amèrement. Je trouverai toujours une place

qui vaudra celle-là!... Pas nourrie, payée ridiculement, traitée en

subalterne!...

--Villiers!... Nous changeons, annonça Mme Garnier.

Dans l'escalier, suivant la foule, elle objecta:

--Tout ce que vous voudrez, mais êtes-vous sûre de ne pas trouver

pire?... Ou même de ne pas trouver du tout et de rester sur le pavé?...

Ah! ma pauvre enfant, vous ne savez pas ce que c'est que la course à la

place!... Les déboires, les mécomptes. Tout ce que l'on vous demande

et tout ce que l'on vous refuse. Les maisons indignes où l'on entre...

Et les situations à l'étranger! chez des rastas, des loufoques ou des

brigands!...

Assise dans le nouveau train, Mlle Armande ne parla plus, abîmée en

une sombre rêverie.

A la station de Caumartin, Mme Garnier la fit lever.

--C'est ici que nous descendons.

Elles gravirent les marches de la sortie sans mot dire et retrouvèrent

le jour et le bruyant mouvement du boulevard Haussmann, devant les

magasins du Printemps.

Machinalement, sans se demander où elle allait Mlle Lavernière

suivait Mme Garnier qui traversa la rue Auber et prit la rue

Tronchet.

Quand elles arrivèrent rue Vignon, Mme Garnier se décida tout à coup

à la révélation qui lui coûtait.

--Ecoutez, ma chère, je ne veux plus avoir de secrets pour vous. Vous

savez que chaque jour j'essaie de me libérer pendant quelques heures?...

Mlle Armande leva la tête, intriguée, oubliant ses propres

préoccupations.

--Oui, j'ai remarqué...

--Vous pensez bien que ce n'est pas pour le plaisir de me promener?...

Le fait est que, comme j'ai le souci de mes derniers jours, j'ai

accepté une part dans une entreprise commerciale qu'il me faut bien

surveiller un peu... J'y ai placé toutes les économies que j'ai pu

faire. Voici trois ans que c'est en train, et si cela continue de

prospérer, je pense que lorsque j'atteindrai l'âge de la retraite, je

pourrai vivre modestement de mes rentes.

--Une entreprise commerciale? répéta Mlle Armande avec la plus vive

surprise. Mais, de quel genre?

Mme Garnier lui jeta un regard vif et méfiant.

--Je vous expliquerai, dit-elle évasivement.

Son attitude disait avec tant de clarté le regret soudain qu'elle

éprouvait d'avoir parlé, qu'instinctivement Mlle Armande sentit

qu'il fallait la rassurer.

--Vous savez combien je vous suis dévouée! affirma-t-elle avec chaleur.

Et vous ne doutez pas de ma discrétion si vous en avez besoin?...

Mme Garnier ne répondit pas, filant, tête basse, plongée en des

réflexions ardues.

Enfin, rue Duphot, sous le porche précédant les salons de thé où

Cady et Mlle de Lavernière s'étaient rendues plusieurs fois, elle

s'arrêta et prononça brièvement:

--Je compte en effet sur votre discrétion absolue... quelque étonnement

que vous ressentiez... que la proposition que je vais vous soumettre

vous agrée ou non. Venez.

Au deuxième étage, une porte à deux battants, au milieu du palier,

étalait, gravé sur une large plaque de cuivre:

La petite Cady · 第 37 / 43 题