XVIII

La représentation du cirque de la place Blanche touchait à sa fin. Les

derniers artistes se retirèrent et le public commença à se déplacer

tumultueusement pour la séance de cinématographe qui terminait le

spectacle.

Cady se leva, agacée.

--Filons! pas de cinéma, c'est rasant!

Elle adorait le cirque, surtout celui-ci, dont la clientèle du

soir, nullement enfantine, pure crème de Montmartre, l'enveloppait

d'une atmosphère malsaine qui agissait violemment sur ses nerfs

inconsciemment friands de sensations troubles.

Elle jouissait de cette ambiance avec l'âme raffinée d'une enfant

parisienne qui s'assimilait avidement--comme une matière poreuse

absorbe le liquide--tout ce qui flottait de vice, s'exhalant des

galeries bourrées d'ouvriers équivoques et de souteneurs avérés, des

fauteuils où se coudoyaient les petites bourgeoises frissonnantes,

les filles en quête et cette quantité d'hommes de la classe moyenne,

provinciaux et étrangers pour la plupart, qui, chaque soir, s'élancent

brutalement, aveuglément vers le plaisir.

Elle jouissait également--et, cette fois, avec l'âme pareille à celle

des foules romaines--des exhibitions de chair, de force musculaire et

d'adresse physique que le cirque lui offrait, reflet un peu pâli, bien

que néanmoins assez fidèle au XXe siècle des jeux athlétiques des

temps antiques, au moins quant aux émotions charnelles déterminées chez

les spectateurs.

Ses yeux suivaient avec une profonde émotion, où l'art et la sensualité

se confondaient intimement, les formes masculines et féminines dont

l'acrobatie avait accentué les beautés esthétiques sans les exagérer.

Et, chaque effort, chaque prodige d'équilibre, de souplesse, de

sang-froid dans cet art presque constamment périlleux, faisait courir

sous son épiderme un sang plus chaud et plus rapide.

Une sensation de volupté obscure, indicible, l'emplissait, débordait

en elle, noircissait ses yeux, crispait ses traits, alanguissait et

fouettait en même temps sa chair tout entière.

Sur la place Blanche, dans la nuit de laquelle se croisaient les feux

de l'illumination des cafés, le lent tournoiement hallucinant du Moulin

flamboyant, le va-et-vient incessant des lanternes des voitures et des

autos, Mlle Armande, suprêmement dépaysée et ahurie, implora:

--Nous rentrons, n'est-ce pas, Cady?

Elle était lasse; un besoin provincial de sommeil piquait ses paupières.

Mais la fillette, les yeux enfiévrés, secoua la tête.

--Pas encore!... Il faut souper, j'ai très faim.

Elles n'avaient pas dîné, l'estomac mal rempli par du thé, des

sandwiches et des gâteaux.

Mlle Armande s'effara.

--Souper?... Où cela? Pas ici, toujours...

Elle examinait avec terreur les restaurants débordant de monde,

l'avalanche des filles audacieuses, aux allures banalement provocantes,

aux toilettes raccrocheuses et minables, qui entraient et sortaient,

fébriles ou veules, toutes en chasse. La place, les boulevards, les

cafés, les rues avoisinantes semblaient appartenir à leurs bottines

avachies, à leurs dessous fripés de voyante et fausse élégance qui

balayaient la poussière et les crachats de l'asphalte.

Cady jeta un regard d'envie sur les entresols clos et éclairés où une

clientèle plus choisie s'enfermait.

--Non, malheureusement, ce n'est pas possible... Il faudrait un homme

avec nous. Mais on ira à une brasserie que je connais.

--Oh! Cady, une brasserie!

--Puisque je vous dis qu'il n'y a aucun danger!... Ici, oui, on

pourrait tomber sur papa ou des amis, mais pas là-bas.

Sans écouter les supplications de Mlle Lavernière, elle héla un

fiacre et y sauta en jetant:

--Faubourg Saint-Denis, au _Faisan doré_!

Basse d'étage, à la fois sombre et étincelante, grâce à ses boiseries

foncées et aux glaces renvoyant les lumières à l'infini, la brasserie

s'enfonçait en un long boyau étroit, garnie de banquettes de cuir, de

tables de chêne, comble de consommateurs: commerçants, représentants,

commis-voyageurs de toutes contrées. On jouait partout, aux cartes,

aux dames, au jaquet: manilles bruyantes, piquets absorbés, jeux

étrangers dont les partenaires s'interpellaient en italien, en

allemand, en anglais. Beaucoup de femmes: petits collages en compagnie

de leurs amants, demi-veuves momentanément séparées de leurs époux

intermittents. Vertus qui s'indignent d'une proposition pour une nuit

unique, qui exigent avec rigueur le nom, l'identité du personnage dont

elles accepteront volontiers l'intimité durant les huit ou quinze jours

qu'il passe à Paris, expliquant leur solitude par le départ de leur

«ami» pour ses foyers.

Familiers, bavards, polyglottes et maladroits, les garçons circulaient,

la main aux épaules des clients, transportant les «demis», les

assiettes de choucroute, les craquelins, les œufs durs, causant

volontiers et essuyant indifféremment les tables, les tasses et les

verres avec le même coin de leur tablier.

Et, au-dessus des conversations, des rires, des courses des serveurs,

des récriminations des joueurs mécontents, s'épandait la musique

impérieuse et assourdissante d'un orchestre en smoking écarlate qui

tapait et raclait à tour de bras des cake-walks, des marches, des

refrains de music-halls et même d'impitoyables fragments wagnériens.

Bondissante et légère, Cady entraînant Mlle Armande dans son

sillage, gagna un coin de table libre près de l'orchestre, et tout en

échangeant des sourires avec les musiciens, elle se laissa tomber sur

le cuir du divan.

--Ah! on est bien ici! s'écria-t-elle en respirant avec délices l'air

lourd, saturé de tabac, d'émanations de bière, de café, de liqueurs,

que des ventilateurs suspendus au plafond brassaient furieusement.

Mlle Armande se récria bas, révoltée par l'attention de l'orchestre:

--Pourquoi ces hommes vous sourient-ils? Est-ce que vous les connaissez?

--Bien sûr, répondit Cady avec calme. Ce sont les musiciens du thé

Duphot. Seulement, là-bas, on est correct, on ne se dit pas bonjour...

Ici, ça n'a pas d'importance.

Justement le morceau finissait; les smokings rouges se disséminaient

dans la salle, invités de-ci de-là, sauf la contrebasse, un vieil homme

grognon, qui occupait ses loisirs à se battre sournoisement avec le

caniche obèse et galeux de l'établissement.

Le pianiste, un Milanais blond, mince, élégant, la mine obséquieuse et

impertinente, les doigts noueux et malpropres, s'approcha en souriant

de la table de Cady.

--C'est gentil de venir nous voir ici, dit-il d'une voix caressante, où

se mélangeaient curieusement l'accent italien et celui de Montmartre.

Malgré les protestations mimées de l'institutrice, Cady poussa vers le

jeune homme un bock que le garçon venait d'apporter avec du thé, des

œufs durs et du jambon.

--C'est pour vous.

Il sourit, salua et s'assit prestement.

--Merci.

Puis, ayant bu, les yeux attachés sur la jeune fille avec une

expression de caresse audacieuse, il demanda:

--Vous allez jouer avec nous ce soir?

Cady lança un regard de côté à son mentor.

--Peut-être.

Il atteignit un feuillet de musique.

--Nous avons une nouveauté très bath...

Cady s'empara du papier, qu'elle parcourut.

--Ça paraît joli.

Et, déjà rendue au piano, elle déchiffrait d'un doigt, en sourdine,

la musiquette napolitaine, canaille et langoureuse, d'une volupté

saisissante.

Mlle Armande se dressa, pâlissante.

--Cady, vous êtes folle!... Revenez à votre place!

Le pianiste la saisit au poignet et la fit rasseoir.

--Bah! laissez-la donc, elle s'amuse, cette petite.

--Mais, je ne veux pas! Il ne faut pas qu'elle s'affiche ainsi!

balbutia l'institutrice avec angoisse. C'est une jeune fille du monde,

monsieur!...

Le Milanais sourit.

--N'ayez crainte, on n'est pas des mufles...

Les musiciens revenaient, attirés par la présence de Cady, et

reprenaient gaiement leurs places. Le premier violon, familièrement

penché sur l'épaule de la fillette, jargonnait des paroles que Mlle

Armande n'entendait pas.

Les consommateurs, intrigués par la nouvelle pianiste, tournaient la

tête; les parties de cartes s'arrêtaient.

La ritournelle éclata, précédant la voix chaude et juste, d'une

vulgarité exotique du Milanais.

Mlle Armande suivait, stupéfaite, le jeu assuré de Cady, l'agilité

de ses doigts, le rythme endiablé, la volupté innée de son exécution.

Ignorant l'art musical, elle n'assistait point aux leçons de piano et

ne soupçonnait pas le talent précoce de cette écolière, si rétive et si

paresseuse pour tout le reste de son éducation.

A la fin du morceau, les applaudissements crépitèrent, furieux et

enthousiastes. Cady se leva, souriante, salua imperceptiblement

et s'échappa du cercle complimenteur de l'orchestre pour venir se

jeter aux côtés de Mlle Armande, la poitrine palpitante, les yeux

brillants de fièvre.

--Oh! Cady, quelle folie! Je vous en prie, allons-nous-en, supplia

l'institutrice.

La fillette attira le jambon.

--Attendez que j'aie mangé.

Cependant, elle ne pouvait avaler, la gorge contractée.

Un gros homme blond s'était levé d'une table, et, après un peu

d'hésitation, il s'adressa au pianiste avec un fort accent germanique:

--La demoiselle... Est-ce qu'on peut lui causer?

Mlle Armande gémit:

--Vous voyez!...

Cady jeta un regard autour d'elle; un sourire de triomphe et

d'enivrement monta à ses lèvres en apercevant la meute des hommes qui

la guettaient, le visage diversement convulsé par la grimace du désir

brusque et irrésistible.

--Oui, faut calter, murmura-t-elle avec satisfaction. Payez,

mademoiselle.

Pendant que Mlle Lavernière cherchait de la monnaie, d'une main

hâtive et maladroite, le musicien répondait sèchement à la demande

indiscrète qui lui était posée:

--Non, monsieur, cette demoiselle est ma sœur... et on ne lui cause

pas...

--Ah!... fit l'autre surpris.

Cady se levait, jetait un sourire aux musiciens, et poussait son

institutrice vers la porte, en la pinçant cruellement au gras du bras

et des hanches.

--Au trot!

A la porte, elle arrêta un fiacre:

--Sept _bis_, rue Pierre-Charron!...

Affalée sur les coussins Mlle Lavernière soupira:

--Enfin, nous rentrons!... Oh! Cady, quelle épouvantable soirée vous

m'avez fait passer!...

L'autre haussa les épaules.

--Qu'est-ce qui vous tourmente?... et quel mal ai-je fait?

L'institutrice eut un élan inattendu de sensibilité.

--Je vous jure, Cady, que je vous plains!... Je comprends que c'est

la faute de votre milieu, de votre éducation, la négligence de votre

mère, qui en sont la cause, mais vous n'êtes pas ce qu'une jeune fille

de votre âge devrait être!... Tout ce que vous dites, tout ce que vous

faites est étrange, malsain... C'est vrai, l'on ne peut pas dire que

vous faites le mal, mais c'est pis... Auprès de vous, il semble que

l'on avance dans du pourri... Je voudrais, oui, je vous assure que je

voudrais de tout mon cœur vous réformer, vous arracher à cette pente...

Mais je ne sais comment m'y prendre.

Surprise par cet accent sincère, Cady sentit brusquement sa griserie

tomber. Elle baissa la tête, pensive,

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, murmura-t-elle.

Le bras de l'institutrice l'enlaça affectueusement.

--Si, vous me comprenez parfaitement, et si vous vouliez m'écouter,

vous redeviendriez bien vite une jeune fille comme il faudrait.

Le corps souple de Cady s'abandonna un instant à cette étreinte. Puis,

la fillette se redressa soudain, avec un éclat de rire aigu.

A ce geste, ce renversement au fond de la voiture, un brusque rappel

lui était venu d'une autre voiture, d'un autre enlacement, du bras de

Cyprien Darquet essayant de rejoindre la taille, les hanches de Mlle

Armande, hypocrite et consentante...

--Ah! ah! jeta-t-elle d'un ton de rancune et de raillerie amère. Pour

prêcher la morale, il faudrait un autre oiseau que vous, mademoiselle

Armande!... l'amie des gros vieux messieurs comme papa!...

Mlle Lavernière bégaya, frappée de honte:

--Oh! Cady, pouvez-vous dire!...

Le reste du trajet s'acheva dans un silence absolu.

Devant la loge du concierge, sous le porche obscur, Cady cria,

déguisant sa voix, d'un accent enroué:

--Service Darquet!

Et elle gagna le petit escalier desservant les cuisines et le sixième,

faiblement éclairé par du gaz en veilleuse qui brûlait toute la nuit

pour les rentrées tardives des domestiques.

Sur le palier, elle recula devant un petit corps blotti devant la porte.

Mlle Armande tremblait de peur.

--Un homme!

Cady jeta, énervée:

--Hé non! un gosse, tout au plus!...

Puis, penchée, elle eut un cri de surprise et de tendresse angoissée:

--Georges! mon petit Georges!

L'enfant, réveillé, se releva.

--Enfin, Cady, te voilà!

Elle le saisit, ouvrit la porte et le poussa dans l'appartement.

--Que fais-tu là? Qu'est-il arrivé? questionna-t-elle avec inquiétude.

Ils pénétraient dans la chambre de Cady, suivis par Mlle Armande,

qui renonçait à s'étonner.

Le petit gémit plaintivement, des larmes jaillissant de ses beaux yeux

bleus, des sanglots entrecoupant sa voix au ressouvenir des chagrins

récents.

--Oh! Cady!... Ce matin, ils n'ont pas voulu m'emmener, je suis resté

tout seul. Paulette m'a enfermé dans le cabinet de toilette de maman

et elle est partie aussi... Alors, j'ai pleuré, j'ai crié, j'ai tout

cassé sur la toilette... et puis, j'ai brisé la vitre de la porte, et

j'ai pu ouvrir... Je suis venu t'appeler, mais tu étais partie... J'ai

bu une bouteille de champagne et j'ai dormi dans le lit de maman, qui

n'était pas fait. Quand je me suis réveillé, il faisait noir et j'ai eu

peur... J'ai essayé encore de t'appeler et je suis venu à la porte de

service... les domestiques s'en allaient... Maria m'a dit que tu étais

en bombe... Alors, j'ai fait semblant de rentrer, et, quand il n'y a

plus eu personne, je suis revenu sur le palier pour que tu me trouves

en rentrant... J'ai eu froid et j'étais bien mal... Méchante Cady!...

Les bras autour de l'enfant, le berçant avec un attendrissement

maternel, Cady murmura:

--C'est toi, méchant... qui m'as envoyée dinguer ce matin...

Il pleurait, de grosses larmes luisant sur le satin de ses joues.

--Ce n'est pas vrai!... Et puis après, j'ai eu tant de chagrin!...

La voix inquiète de Mlle Armande s'éleva.

--Voyons, mon petit, vous ne pouvez pas rester ici, il faut rentrer

chez vous.

Il sanglota plus fort.

--Je suis tout seul, j'ai peur!

Cady décida avec fermeté:

--Il ne s'en ira pas... Il couchera ici.

--Par exemple! protesta Mlle Lavernière. Et où cela, s'il vous plaît?

Cady fit un geste impératif.

--Prenez mon lit, mademoiselle, nous deux, nous dormirons dans le

vôtre, il est assez grand.

Mlle Lavernière s'affala sur une chaise.

--Il ne manquait plus que cela!... Vous allez coucher avec ce petit

garçon?

Cady haussa les épaules, narquoise.

--Probable! Ce n'est pas la première fois que ça nous arrive.

--Mais...

--Oh! ne nous rasez pas!... parce que, ce que vous dites ou rien!...

Georges, ravi, se pelotonnait contre son amie.

--Oui, oui, Cady, garde-moi!... Cady, ma loute chérie, suppliait-il

câlin, les yeux brillants, sa petite bouche gourmande cherchant la

douceur du cou de la fillette qui se penchait complaisamment pour

goûter ses caresses.

La petite Cady · 第 30 / 43 题