Au milieu de la foule grouillante des badauds qui se pressaient
dans la vaste enceinte où s'élevaient les petites cases de plâtre
et de roseaux, les nègres, vêtus d'oripeaux, passaient, affairés ou
nonchalants, de l'allure souple, déhanchée et balancée de grands
félins qui est le propre des races noires.
Réunis sous le nom unique d'une peuplade saharienne, ces individus
ramassés un peu partout sur la terre de feu offraient des types fort
différents: quelques-uns simiesques et hideux; beaucoup d'autres
dressant, au contraire, de superbes statues de bronze, aux formes
parfaites, aux traits d'une esthétique spéciale, mais qui ne manquait
ni de charme ni de beauté.
Cady adorait l'exotisme; moins pour son pittoresque et son imprévu
que par une raison obscure de mystérieuse volupté émanant des races
primitives et ardentes--quasi bestiales--qui grisait son imagination et
faisait tressaillir les fibres profondes de son petit être surexcité
par son milieu, sa vie, ses pensées, et qui vibrait sans trêve, sans
choix, à toutes les ondes passionnelles rencontrées sur son chemin.
Et quelque chose d'indicible créait immédiatement entre elle
et n'importe quelle peau noire une communion sympathique, une
confraternité tendre, mêlée d'admiration réciproque.
Très sincèrement, Cady n'hésitait pas à placer sur la même ligne le
Parisien le plus cultivé et tel ignorant Sénégalien; car elle avait
le don de pénétrer jusqu'à l'âme des plus inconnus, et le tréfonds de
cette âme mise à nu pour ses yeux clairvoyants lui apparaissait bien
peu différente chez le barbare et chez le civilisé.
Au centre de la piste s'étendait un bassin environné de simili-rocher,
d'une blancheur éblouissante sous le soleil déjà très vif. Pendant
l'été, il servirait aux ébats des négrillons plongeurs; mais, à cette
époque, seul un vieillard noueux, couleur d'ébène, les yeux et les
dents semblant faits du même émail, y évoluait, réclamant des sous
pour ses prouesses nautiques.
Accroupi au fond d'une sorte de batelet rond en peau de bœuf cousue,
armé de deux palettes en bois, il donnait la course aux canards et aux
oies qui, malgré leur fuite à tire-d'aile, étaient bientôt rejoints et
cueillis par le cou, les longs bras du nègre s'allongeant comme des
tentacules vers leur proie.
Cady, enfiévrée, ravie, galopait à travers le village, jetant les sous
à poignée aux enfants et aux négresses, ardente à recueillir les naïfs
témoignages d'admiration qu'elle provoquait chez les mâles adultes.
Enfin, un indigène la captiva plus particulièrement.
Assis, solitaire, dans une case ouverte, il travaillait avec indolence,
mais sans distraction, à des bijoux frustes, bien que d'un art vraiment
original. Il les fabriquait à l'aide de procédés on ne peut plus
primitifs et d'outils grossiers dont il se servait à la fois avec les
mains et ses orteils agiles.
Auprès de lui, dans un trou creusé à même le sol, brûlait un feu où
mijotait on ne sait quelle préparation au fond d'une minuscule marmite.
Il en activait parfois la combustion en manœuvrant un soufflet de cuir
encore revêtu de poils de vache.
Deux pinces, un marteau, une lime, une enclume faite d'un bloc de fer
informe, c'était tout ce dont disposait l'ouvrier bijoutier qui tordait
de l'argent ou du cuivre, sertissait des pierres de couleur et formait
des bracelets, des agrafes, des bagues, des coffrets tout à fait dignes
de l'intérêt d'un artiste.
Demi-accroupi, demi-allongé, il paraissait très grand, d'une maigreur
élégante, les mains fines et délicates. Une chemise de laine grise
trouée, serrée à la ceinture par une écharpe rose prodigieusement
sale, laissait voir le bronze fauve du torse, des bras et des jambes
nus. Une mousseline verte enroulée autour de son front ombrageait
un superbe visage jeune, fier, de coupe anguleuse, à l'expression
dédaigneuse, sournoise et tendre.
Indifférent--plutôt méprisant--du public qui se pressait autour de lui,
il relevait rarement ses paupières qui voilaient d'admirables yeux
sombres. Impassible et lent, il poursuivait sa besogne minutieuse,
comme perdu en des pensées lointaines ou enseveli dans un étrange néant.
Cady s'était faufilée au premier rang et étudiait, absorbée, le bel
Arabe.
De longues minutes s'écoulèrent; le public se renouvela dix fois autour
de la forge du joaillier, puis devint plus rare: ce nègre silencieux et
dédaigneux ne retenait pas la foule.
Cady demeura presque seule, debout, figée en sa contemplation.
Soudain, comme s'il eût été obscurément averti de cette présence, il
leva la tête, et ses yeux de ténèbres enveloppèrent d'un regard rapide
la silhouette de la jeune fille. Il ne dit mot, rabaissa ses paupières
et se remit à travailler.
Cependant, à plusieurs reprises son regard se releva, s'attacha de plus
en plus longuement au visage, aux yeux de Cady, droite, silencieuse
comme lui et suivant patiemment son travail.
C'était un bracelet composé de deux tors d'argent, terminé aux
extrémités par des boules grossièrement modelées que l'ouvrier criblait
de pierres de couleur en relief, serties en un filigrane délicat.
Subitement il se redressa et fit signe à Cady d'approcher.
--Viens, dit-il d'une voix gutturale. Achète.
Et, étendant le bras, il saisit la jeune fille au poignet, l'attira et
lui glissa le bijou encore chaud de son contact à lui.
Elle rit, montrant ses dents, une lueur caressante en ses yeux. Et elle
secoua la tête.
--Non, non, je ne peux pas... Je n'ai pas d'argent.
Elle mentait, pour amener l'homme au cadeau qui lui affirmerait la
réalité de l'impression qu'elle faisait sur lui.
Il reprit le bijou qu'elle lui rendait, un désappointement répandu sur
ses traits à la fois virils et candides.
--Pas d'argent?... Mais si, toi riche.
Ses yeux inspectaient la toilette de la jeune fille. Elle affirma de
nouveau:
--Non, je n'ai plus un sou.
Il lui tendit le bracelet avec entêtement.
--Toi prendre... demain apporter de l'argent.
Elle rit.
--Demain non plus, je n'aurai pas d'argent!
--Après, plus tard... n'importe, j'attendrai.
Cady se laissa choir sur le sol, assise comme lui, les jambes ramenées
sous elle.
--Non, dit-elle sérieusement, je suis pauvre et je ne peux pas acheter
ton bijou.
Il l'étudia avec attention et proféra, l'accent monotone et naïf,
tandis que ses yeux intelligents scrutaient profondément la jeune fille:
--Ton mari donnera l'argent.
Elle riait.
--Je n'ai pas de mari.
--Ton papa?
--Non, non, mon papa n'est pas généreux!
Il reprit le bracelet, le frotta, fit briller l'argent et les pierres,
et le tendit encore.
--Joli! fit-il admirativement.
Cady affecta un air pensif et chagrin.
--Certainement, il est très joli et je l'aimerais bien, mais je ne peux
pas l'acheter.
Il argua:
--Pas cher, vingt francs... A Biskra, je vends plus cher.
--Tu es de Biskra?
--Non, Ouargla... mais je travaille à Biskra.
Et, quelque chose lui paraissant défectueux dans le bijou, il prit une
énorme tenaille, une lime cassée et retailla, rogna avec soin.
Quand il eut fini, ses yeux s'attardant sur Cady immobile et attentive,
il posa le bracelet sur ses genoux.
--Prends, dit-il laconiquement.
Et appelant un badaud qui passait, il lui demanda impérieusement:
--Cigarette!
L'autre ayant donné l'objet en riant, l'Arabe ne le remercia même pas,
alluma la cigarette au feu de la forge et se mit à fumer en silence,
son regard insistant ne quittant pas Cady.
Les paupières baissées, un sourire de triomphe courant sur ses lèvres
frémissantes, elle prononça bas:
--Tu me donnes le bracelet?
Il ne répondit pas, immobile, absorbé, une volupté sauvage répandue sur
ses traits.
Ils restèrent ainsi face à face, sans parler, jusqu'à ce que la
cigarette fût consumée. Alors, d'un geste souple, Cady se leva, tenant
le bracelet du bout de ses doigts.
--Tu me le donnes? répéta-telle câlinement.
Il se traîna près d'elle, toujours accroupi, prit le bijou et le passa
au poignet de la fillette, autour duquel il dansait.
--Attends.
Il saisit une pince et imprima adroitement une torsion qui rapetissa le
cercle.
De ses deux mains agiles, il fit monter et descendre le bracelet, ses
doigts caressant l'épiderme velouté du bras de Cady.
Enfin, souriant, en découvrant ses belles dents blanches, il releva les
yeux:
--Toi, jolie. Toi, jamais quitter cela, même pour la mort... Toi,
souvenir de moi.
Cady inclina la tête avec une reconnaissance sincère et attendrie.
--Je te remercie.
Il insista:
--Toi, jamais donner, jamais vendre bijou, hein?... Toujours porter?
--Je te le promets, affirma-t-elle avec gravité, ses doigts menus
caressant le bracelet.
Il se recula et ranima le feu qui s'éteignait.
--Tu viendras encore me voir?
--Oui, promit-elle.
--Toi, Parisienne?
--Oui.
Il soupira.
--Je voudrais voir Paris... Ici, pas moyen sortir, jamais.
Comme Cady allait s'éloigner, il lui tendit la main.
--Toi partir?
--Oui.
--Adieu. Je t'attends demain.
Cady fit un geste espiègle.
--C'est cela, attends-moi!
Il ne se méprit pas à son accent et sourit avec tristesse.
--Toi, méchante... toi, pas revenir.
Et, avisant une épingle tombée des cheveux de Cady, il la ramassa et la
lui tendit.
--Tiens
Une idée de gamine surgit en l'esprit de la fillette.
--Regarde! s'écria-t-elle.
Et s'agenouillant devant le feu, elle posa l'extrémité de l'épingle en
celluloïd sur la braise.
Une flamme jaillit en fusant, accompagnée d'une fumée blanche.
--Oh! s'exclama l'Arabe surpris.
Cady souffla sur l'épingle et la lui tendit.
--Amuse-toi!...
De nouveau, comme un enfant, il enflamma l'objet, l'éteignit, le fit
encore brûler avec des exclamations de plaisir et d'étonnement; tandis
que, de tous côtés, des nègres accouraient en piaillant et en se
bousculant.
Cady s'esquiva et rejoignit Mlle Armande.
--Vite, filons, s'écria-t-elle. Nous allons prendre le thé quelque
part, je meurs de faim!
Mlle Lavernière avisa le bracelet.
--Où avez-vous pris cela?
Cady répondit, innocente:
--Je l'ai acheté, quarante sous. Et comme je voudrais le porter, vous
seriez bien gentille de dire à maman que vous me l'avez donné, pas?...
Ce sera une vieillerie que vous aurez retrouvée dans vos affaires...