Mlle Armande sursauta dans son lit, en un réveil plein d'indicible
alarme.
--Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? balbutia-t-elle éperdue.
Le miaulement grave, pénétrant, déchirant d'un félin de forte taille,
ponctué de petits cris aigus, féroces, et de coups sourds répétés,
impatients, que l'on eût dit frappés par la queue d'un tigre courroucé,
emplissait la quiétude de la chambre aux rideaux fermés, où le jour de
huit heures ne pénétrait que faiblement.
Ce bruit partait du lit de Cady tout à fait invisible; la couverture
ondulait, s'agitait par brusques tressauts, comme si plusieurs animaux
se fussent entre-dévorés là-dessous.
L'institutrice, complètement réveillée, s'exclama avec un
mécontentement inquiet:
--Cady!... Que vous prend-il?
Subitement, la couverture se rabattit et la tête échevelée, aux yeux
brillants, de Cady apparut.
Elle grinça des dents et roula des prunelles terribles.
--La panthère! C'est la panthère! Garde à vous!
Et s'élançant d'un saut sur le tapis, la fillette en chemise de nuit,
cabriola, souple, frémissante, féline, miaulant, grondant, courant à
quatre pattes, comme prise de folie.
Puis, lasse du jeu, elle se releva, gambada, courut tirer les rideaux,
enleva sa chemise de nuit avec tant de précipitation que celle-ci se
déchira du haut en bas, et, d'un bond, elle vint s'étendre sur son lit,
entièrement nue, sa gracile poitrine palpitante, ses fins cheveux de
soie épars autour d'elle.
--Mademoiselle Armande, déclara-telle d'un ton bref, je vous avertis
qu'aujourd'hui, vous ferez bien de vous montrer docile, de m'obéir sans
observation, et de ne vous épater de rien, car ça va barder!
L'institutrice semblait dans un mauvais jour. Maussade, les sourcils
froncés, la bouche pincée, sans un coup d'œil aux ébats de son élève,
elle se levait et passait ses vêtements, avec des gestes agacés et
agressifs.
--Faites-moi donc le plaisir de vous taire! s'écria-t-elle
hargneusement. Je ne suis pas en humeur de plaisanter.
Ensuite, voyant que la fillette glissée à bas du lit se promenait
tranquillement au milieu de la chambre, dans le costume d'une «Tanagra
dévêtue», comme elle avait coutume de dire, elle s'enflamma d'une
pudique indignation.
--Quelle abomination!... Voulez-vous bien vous habiller!...
Mais Cady se redressant, la toisa, sérieuse, avec un tel éclair
de haine et de mépris dans le regard que l'institutrice recula,
décontenancée.
--En vérité? s'écria la fillette avec un sifflement ironique. J'agace
et j'offusque Mlle de Lavernière? Mais, elle oublie que, depuis
jeudi, elle ne peut plus me faire l'ombre d'une observation, sur
quelque sujet que ce soit!...
Et, haussant les épaules devant la pâleur verdissante de la jeune fille
confondue, elle appuya, railleuse et acerbe:
--Oui, vous m'entendez bien!... Essayez de m'embêter, tâchez de ne pas
filer doux... et, ma parole, je cours chez Mme Darquet, épouse du
sieur Cyprien, député de la Sambre, et je mange le morceau! Faudra voir
sa figure, à ma mère, quand je lui raconterai, en douceur, qui est les
parents de province du déjeuner de jeudi!... Ah! ça ne traînera pas,
mademoiselle de Lavernière!... Ce que vous serez vite priée d'aller
ramer les choux de votre patelin!...
Les mâchoires contractées, bégayant, Mlle Armande essaya de nier.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire... Je ne vous crains pas... Je
n'ai rien à me reprocher...
Cady partit d'un éclat de rire aigu en enfilant sa chemise de jour.
--Pardi! Si vous êtes bonne enfant, je ne vous reproche rien, non
plus!... Seulement, pas de rouspétance!...
Un étrange énervement gagnait Mlle Armande, fait de rage, de
mortification, de sourdes rancœurs, de ressouvenirs pénibles, de
déceptions et d'effrois obscurs du futur. A demi vêtue, elle se laissa
choir sur une chaise, les coudes sur la table, le front dans ses mains,
et sanglota.
--Ah! la vie est vraiment trop dure! s'écria-t-elle avec un désespoir
plein de colère.
Elle venait de penser au cadeau encore à venir de son patron, et qui
ne solderait peut-être même pas les frais de toilette exigés par le
rendez-vous. Elle se rappelait les grossières caresses, l'air de
désinvolture et de raillerie grivoise de l'homme; ses plaisanteries
obscènes, son indifférence, son détachement après le pitoyable amour,
son manque d'égards les plus élémentaires. Et voici que, par surcroît,
cette incompréhensible et terrifiante enfant avait tout deviné, la
menaçait, tiendrait perpétuellement en suspens au-dessus de sa tête le
scandale, l'ignominieux renvoi!...
Cady semblait à cent lieues de son institutrice.
Affairée, chantonnant, se parlant à elle-même tout haut, elle trottait
dans la chambre, se livrait à mille mimiques impayables pour elle
seule, pour son image que lui renvoyaient les glaces et à qui elle
dédiait mille singeries.
Sa toilette expédiée, habillée, elle sortit de la chambre, sans un
regard à Mlle Armande, suprêmement vexée de cette attitude.
Elle pénétra dans l'office, où Valentin fumait une cigarette en lisant
les journaux, «pour se donner du cœur à l'ouvrage tout à l'heure».
--Ecoute, Valentin, tu vas dire à Maria que je veux parler à maman tout
de suite.
Le valet de chambre goguenarda.
--Tiens, tiens, on vous revoit!... Ce que vous me dédaignez depuis
quelque temps!
Il voulut enlacer Cady et l'attirer à lui, mais elle lui échappa
adroitement. Elle n'aurait su dire pourquoi les familiarités du
domestique la choquaient de jour en jour davantage.
En réalité, elle avait perçu la vulgarité brutale du valet, flairé son
parfum d'homme mal tenu, à partir de l'instant où, dans l'atelier de
Jacques Laumière, dans les bras de l'artiste soigné, élégant, raffiné,
elle avait goûté d'indicibles joies de tous ses sens également flattés.
--Veux-tu faire ma commission? demanda-t-elle gentiment, quoique se
tenant sur la défensive.
Il grogna.
--Si on n'est plus amis, je ne vois pas pourquoi je me décarcasserais
pour vous!...
Elle se fit coquette avec prudence.
--Mais si, on est amis... Fais ce que je te dis, d'abord.
--Et après?...
Elle eut un rire plein de promesses.
--Va donc!...
Il grommela, aguiché et obéissant:
--C'est bon... Mais, si vous faites encore votre sauvage, je me fâche,
vous savez!...
Il revint deux minutes plus tard, suivi de Maria.
--Qu'est-ce qu'il vous faut, Cady? demanda-t-elle.
La fillette entraîna la femme de chambre hors de l'office.
--Est-ce que je puis voir maman?
L'autre haussa les épaules.
--Pensez-vous?... A cette heure-ci, elle trempe, et fait pas bon venir
la reluquer; elle sait qu'il y a trop de déchet!... Y n'y a que moi qui
regarde et qui touche.
--Eh bien, alors, voulez-vous lui demander si Mlle Armande et moi
nous pouvons déjeuner ce matin chez Jacques Laumière? Il m'en a priée,
pour faire séance de très bonne heure, parce qu'il n'est pas libre dans
l'après-midi.
Maria l'étudia.
--C'est vrai, cette menterie-là?... Je parie que vous allez vadrouiller
quelque part où vous n'osez pas dire!...
Imperturbable, la fillette affirma doucement:
--Du tout, c'est absolument vrai. Allez, ma petite Maria. Je vous
en prie. Pour la peine, j'irai moi-même à la cuisine chercher notre
chocolat, et vous n'aurez pas besoin de mettre mes bottines.
Maria ricana.
--Comme c'est malin!... Vous avez déjà chaussé des souliers...
Pourtant, elle se rendit à la prière de Cady, et revint peu après.
--Ça colle.
--Maman permet?
--Elle s'en f...!
Cady rentra en galopant dans sa chambre, hurlant comme une possédée.
--Ça y est... On est libre pour toute la journée!... et la nuit
aussi!... Maman et père dînent à la Présidence!...
Mlle Armande, remise de ses émotions et occupée à se savonner le
cou, répondit froidement:
--Quels sont vos projets, Cady?
--La noce, la grande noce!... Vous verrez!... Je sais et je ne sais
pas!... On se décidera plus tard!...
Et, courant à la croisée du cabinet de toilette, elle l'ouvrit toute
grande, malgré les protestations de Mlle Armande, appelant:
--Georges! Georges!...
Puis, comme ses cris n'étaient pas entendus, elle enfonça deux doigts
dans sa bouche et émit un sifflement perçant, formidable.
Mlle Armande leva les bras avec horreur.
--Il ne manquait plus que cela! C'est un apache!...
En face, au même étage sur la cour, une fenêtre s'ouvrit, et la tête
blonde du petit garçon du Palais de Glace parut.
--Georges, mon petit Georges! s'écria Cady avec ses inflexions les
plus tendres, qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?... L'auto est-elle
libre?... Peux-tu venir avec nous?
L'enfant sourit et secoua la tête négativement.
--Non... On va aux courses.
--On t'emmène?
--Oui.
Cady frappa du pied.
--Je ne veux pas!... Viens avec moi.
--Je ne peux pas.
Elle cria avec colère:
--Dis que tu ne veux pas!
--Je voudrais bien demain, mais pas aujourd'hui.
Cady étranglait de dépit et de déconvenue.
--Tu aimes mieux voir ces stupides courses que de venir avec moi?
--Oui... Paul m'a dit qu'il me mènerait toucher les chevaux.
--Idiot! cracha la fillette, furieuse. Je te déteste!...
Georges baissa la tête avec chagrin.
--Veux-tu venir ce soir?... Ou si je peux aller chez toi?
Toute droite, les mains crispées à l'appui du balcon, Cady hurla:
--Non, je n'irai pas!... Et je te défends de venir!... D'abord, je ne
serai pas là!...
--Ah! fit le gamin avec regret.
Cady trépigna, rouge de colère, chercha une injure sanglante et rare,
ne trouva rien, et finit par jeter, du ton digne d'une souveraine
offensée, qui ne se mariait point avec le seul terme qui lui vînt dans
son désarroi:
--Cochon!
Et elle ferma brusquement la fenêtre.
Mlle Armande avait écouté et vu avec la plus grande surprise cette
scène rapide, du fond de la pièce où elle se rencoignait. Elle s'écria,
frappée du rappel de mille petits faits passés inaperçus jusque-là:
--C'est donc avec ce garçon que vous causez chaque matin, quand vous
vous enfermez ici sous des prétextes?
Cady dédaigna de répondre et se jeta sur une chaise basse, se plongeant
en des réflexions ardues.
--Cady! voulez-vous parler?... Pourquoi ne m'avez-vous jamais dit que
la dame et l'enfant du Palais de Glace étaient nos voisins? Comment
s'appelle cette femme?
Cady sortit de sa rêverie pour émettre avec indifférence:
--Elle se nomme Charlotte de Montigny.
Mlle Armande répéta, avec un rire persifleur:
--De Montigny!... Un nom de cocotte!...
--Eh bien, quoi? fit Cady sèchement. C'en est une cocotte, qui est-ce
qui prétend le contraire?...
Mlle Armande se gonfla:
--Ah! ah! vous l'avouez?... Quand je vous disais que ce n'était pas une
connaissance convenable pour vous!...
Cady sauta sur ses pieds d'un air excédé:
--Ah! la barbe!...
Puis, retrouvant la gaîté délirante de l'heure de son lever:
--Et puis zut!... Zut pour vous! Zut pour Georges!... On va s'amuser
sans lui! Vite, mademoiselle Armande, habillez-vous jolie, avec votre
robe de velours!
--Oh! est-ce la peine?
--J' te crois! Je vais vous aider, et vous me mettrez ma robe neuve...
Nous filerons par le grand escalier, pour pas que Maria et Valentin
nous pigent...
--Où irons-nous?
--Vous inquiétez pas!... Ça sera sur de la terre ferme... Ah! qu'est-ce
qui vous reste d'argent pour nos courses?
--Pas grand'chose. Quarante sous, je crois.
Cady fit la grimace.
--La purée!... Moi, j'ai six ronds!... Avant-hier, ma cousine Serveroy
m'a emprunté dix francs. Alors, la première chose, c'est de saigner un
pante... On ira déjeuner chez mon parrain, et il casquera... Allons-y
immédiatement... Vous verrez, c'est amusant chez lui... Dans son
cabinet, c'est plein de portraits de femmes nues, et je connais le truc
pour ouvrir un meuble où il y a des albums de dessins dégoûtants...
Nous les regarderons pendant que parrain s'habillera.
--Ah çà! de qui parlez-vous? demanda Mlle Armande, décidée à ne rien
relever des paroles étranges de son élève.
--Du père Le Moël, le sénateur.
--Bon!... C'est chez lui que nous déjeunerons?... Enfin, c'est au moins
un homme vieux et respectable.
--Vieux, oui. Mais il n'y a pas plus cochon que lui, je vous en
réponds!... Vous allez voir les petits yeux qu'il fait en m'embrassant
et en me tripotant!...
--Cady!... Voyons!
--Quoi? C'est tout simple... C'est justement parce que ce n'est pas un
vrai bon vieux, qu'il est à la coule, qu'il ne nous vendra pas et qu'il
allongera du pognon pour notre vadrouille.
Dans la voiture qui les menait rue Monsieur-le-Prince, où habitait le
sénateur, Mlle Lavernière profita d'un instant de répit dans le
verbiage de Cady pour lui poser une question, d'un ton ambigu:
--Dites-moi, Cady, cela ne vous est pas désagréable d'aller faire le
pantin et de recevoir les caresses d'un vieillard égrillard, pour qu'il
vous donne de l'argent?
Cady eut un frémissement. Elle se renversa au fond de la voiture et
lança un long regard d'amertume et de raillerie à son institutrice.
--Ma foi, mademoiselle, scanda-t-elle, insultante, c'est plutôt à vous
qu'il faudrait demander des impressions à ce sujet-là...
Mme Lavernière se détourna vivement, les joues cramoisies, comme si
un soufflet les eût cinglées, et ne trouva pas un mot de riposte.
Aussitôt que le vieux domestique, gras et solennel, eut ouvert
la porte, Cady le questionna, en s'élançant impétueusement dans
l'antichambre:
--Monsieur est-il levé, Ludovic?
--Pas encore, mademoiselle Cady, répondit l'homme en souriant, je vais
l'avertir.
--C'est ça, et dites-lui que nous venons déjeuner... Vous savez ce
qu'il y a à manger?
--Non, mademoiselle, mais sûrement Célestine a le temps de vous faire
des pommes flambantes.
La fillette battit des mains.
--Chouette!
Dès que le valet de chambre eut disparu, elle glissa bas à son
institutrice:
--Veine, que parrain ne soit pas encore levé!... Il va me recevoir
au lit, il sera tout attendri, à moitié endormi, et il lâchera le
fafiot... Autrement, je ne le tapais que d'un louis!...
Mlle Armande examinait le salon sombre et austère, aux vieux meubles
Louis-Philippe, avec, aux murs, des portraits de famille, émanant de
pinceaux médiocres. Cady indiqua, avec un rire:
--Dans la chambre de parrain, il y a la tête de ma grand'mère... la
mère de papa... quand elle était jeune.
--Tiens, pourquoi? s'étonna Mlle Armande.
--Ah! voilà!... Paraît qu'ils étaient plus qu'amis dans les temps.
--Dites donc, remarqua Mlle Armande, ironique, votre parrain ne se
presse pas de vous appeler?... Je crains que vous n'obteniez qu'un
louis.
Cady haussa les épaules.
--Vous ne voudriez pas qu'il se bichonnât pas un peu pour me
recevoir!... Il sait bien qu'il est trop moche au naturel... Il met son
râtelier... il se fait friser... Y se vaporise... Comme vous, quand
vous allez déjeuner avec des parents de province...
Mlle Armande coupa avec précipitation:
--M. Le Moël sera peut-être contrarié de me voir... C'est très
indiscret de venir s'imposer chez lui.
Cady, jeta, dédaigneuse:
--Bah! il m'aime assez pour vous avaler.
Ludovic passa la tête à la porte:
--Si mademoiselle veut venir?
Cady s'élança en gambadant:
--A l'assaut du pante!...
Deux minutes plus tard, elle rentrait, radieuse, agitant un billet
bleu, triomphalement.
--Je l'ai!... Quelle noce, mes empereurs! Et puis, écoute, mademoiselle
de Lavernière, je t'offre un petit cadeau!... Vite, serrez ce papier
dans votre porte-monnaie. C'est vous qui paierez... Et, maintenant,
entrez ici!...
Elle ouvrit une porte découpée dans la tapisserie, et poussa Mlle
Armande dans une petite pièce claire, dont les murs étaient constellés
de dessins, d'aquarelles, de croquis, de photographies de femmes fort
légèrement--ou pas du tout--vêtues, dans les poses les plus coquettes
et les plus aguichantes. La plupart portaient des dédicaces manuscrites
plus qu'amicales, adressées au maître du lieu.
--Hein! vous croyez, ce qu'il en a eu, des femmes!... Et il y en
a encore un tas dans les tiroirs... des femmes du monde qui ne
s'affichent que pour les intimes... Mais approchez, que je vous montre
les albums... Dépêchons, faut pas que parrain nous pince!...
Et, faisant jouer le secret d'un buffet Louis XV de vernis Martin, la
fillette atteignit un album couvert de vélin blanc.
--De la peau de femme, expliqua-t-elle.
Elle ouvrit le volume.
D'abord Mlle Armande demeura hébétée; puis, brusquement, elle
recula, avec un cri étranglé:
--Oh!...
Cady, qui prêtait l'oreille, tressaillit:
--Méfiance!... voilà parrain! jeta-t-elle bas, en refourrant le livre à
sa place, et bousculant sa compagne pour rentrer dans le salon.
L'aspect du vieillard impressionna Mlle Armande. Elle le trouva
aristocratique. Le déjeuner l'enchanta. Il y avait de la truite à la
mayonnaise, des rognons en brochette, du pâté d'alouettes, une salade,
du fromage, des fruits, et les pommes au rhum, ajoutées pour Cady. Le
tout abondamment servi et de qualité exquise, ainsi que le vin.
Le Moël mangeait lentement, en gourmet heureux d'avoir conservé un
estomac solide, en dilettante qui jouissait de rassasier en même temps
son palais de bonne chère et ses yeux de la mignonne créature placée en
face de lui.
Depuis longtemps, le vieillard, par mesure de prudence, avait renoncé
à l'un de ses plaisirs favoris d'antan: s'attabler en compagnie d'une
jolie femme et entremêler les satisfactions culinaires et celles de
l'amour. Aussi, la brûlure légère, sans danger, que lui causait cette
présence de femme-enfant, lui était-elle une sensation tout à fait
délicieuse.
Tout en émettant des paroles quelconques, en répondant poliment
à Mlle Lavernière, dont le physique le laissait complètement
indifférent, il savourait en connaisseur les trésors de cette chair
juvénile, l'éclat incomparable de ces yeux, le grain fin de cette peau,
l'or semant cette chevelure soyeuse, tout ce qu'il y a d'indicible et
d'inappréciable dans l'extrême jeunesse de l'être humain.
Peu à peu, enfourchant son dada favori, d'un ton solennel de grand-père
vertueux, avec des yeux pétillants de vieux marcheur, le sénateur
déplorait en termes amers la progressive évolution sociale, où la femme
se virilise, perd sa grâce, son charme, répudie ses fonctions, oublie
sa raison d'être:
--Pauvres folles qui, pour dominer l'homme, renoncent à l'asservir!...
Ne sois jamais pareille à ces disgracieuses péronnelles, Cady!... Ne
deviens pas une femme supérieure, une forte tête: redoute comme la
peste le ridicule du féminisme et ses désastreuses conséquences... Tu
as le bonheur d'être fille... Tu promets même d'être une jolie fille...
Aspire à ne devenir qu'une femme, qu'une très jolie femme!...
Et, mélangeant les prescriptions morales à celles qui touchent à
l'hygiène de la beauté, il recommandait:
--Soigne ta peau... C'est le satiné, la fermeté, la fraîcheur
savoureuse de l'épiderme qui rend irrésistibles tant de femmes à
peine jolies... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux consacrer des heures
à sa toilette, aux mille soins intimes de son corps--un trésor sans
pareil, vois-tu, que le corps féminin--que de s'occuper de politique,
de piocher les sciences, le droit, la médecine, même les arts?... La
femme, écoute-moi bien, petite Cady, doit badiner avec tout ce qu'elle
approche, doit tout aborder en riant, sans jamais rien approfondir,
sans chercher à se spécialiser et à posséder un réel talent en quoi
que ce soit; autrement, elle devient burlesque et odieuse... La femme
ne saurait être ni un savant, ni un artiste: c'est elle-même qui est
le mystère et l'art par excellence, que l'homme a le devoir et la joie
d'étudier et d'admirer!...
Mlle Armande, secrètement choquée dans son féminisme universitaire
et roturier, n'osait, par affectation de distinction, contredire leur
hôte. Néanmoins, elle insinua:
--Cependant, monsieur, sans tomber dans les travers que vous
stigmatisez si bien, la femme intelligente ne saurait borner son
horizon à son cabinet de toilette, ni repousser tout autre savoir que
celui des attitudes et de la coquetterie.
Le Moël la regarda de travers, ripostant avec feu:
--Hé! mademoiselle, croyez-vous que ce soit une petite science que
celle de la coquetterie, et un art médiocre que celui des attitudes?...
Les attitudes!... Mesurez-vous la profondeur de ce mot?... C'est le
secret de se profiler, de s'ériger avec grâce, avec séduction, avec
perversité, naïveté, ingénuité, pudeur, coquetterie, volupté!... C'est
la clef du mystère de la passion, du désir que la femme déchaîne à sa
volonté chez l'homme!... Les attitudes!... Mot évocateur, sublime,
inouï... C'est la Vénus qui ouvre hardiment ses bras à l'amour...
Celle qui le repousse avec une délicieuse hypocrisie, qui le rend plus
ardent... C'est, en public et dans les suprêmes intimités, la mise en
action de toute la psychologie subtile de la femme, traduite par son
geste, synthétisée par son corps!... Ton attitude, Cady, si tu veux
être séduisante et séductrice, il te faudra l'étudier, la varier, la
recréer cent fois le jour... Enjouée, aimante, attendrie, passionnée,
folle ou sérieuse, quelque sentiment que tu veuilles exprimer, ce ne
sera point à l'aide de pensées et de phrases, mais par ton attitude...
Car, sache-le bien, ce n'est pas l'âme que l'homme regarde et aime dans
la femme, c'est sa divine silhouette!...
Cady hochait la tête avec un sourire énigmatique.
--Oui, oui, conclut-elle, je sais que pour plaire, une femme doit
prendre de la peine. Mais avouez, parrain, que se donner un pareil
turbin pour un seul homme, pour son légitime seulement... ça serait
rudement de la foutaise!...