Plusieurs jours pleins de banalité et d'atonie avaient coulé; mais ce
matin de jeudi, Cady s'éveilla troublée, avec l'intuition que quelque
chose allait se passer.
Les yeux encore clos, elle perçut le chantonnement radieux de Mlle
Armande, alerte et déjà levée à cette heure, contre son habitude. Elle
s'agitait dans le cabinet de toilette et se vaporisait abondamment,
avec des parfums récemment acquis, dont la senteur forte voltigeait
jusqu'au lit de la fillette.
Celle-ci se rappela que l'institutrice avait demandé à Mme Darquet
la permission--négligemment accordée--de déjeuner en ville avec des
parents de passage à Paris.
Cady eut un brusque sursaut et se roula dans ses couvertures, enfonçant
sa tête dans son oreiller, les paupières obstinément closes, comme
si elle eût refusé violemment d'enregistrer la vision qui s'imposait
en elle. Son père et Mlle Armande entrant de compagnie, coude à
coude, dans un restaurant, avec sur leur visage, dans leur attitude, ce
quelque chose de grivois, de luxurieux que ses clairs yeux de fillette
trop avertie avaient saisi en eux l'autre dimanche.
Mlle Armande rentra dans la chambre soigneusement coiffée, en
pantalon et corset neuf, très long, ses bras maigres et noirauds nus.
Elle grimpa sur une chaise pour se mieux contempler dans la glace
surmontant la cheminée et tira des deux mains sur le lacet de son
corset de satin tramé, broché de fleurs crème sur fond blanc.
--Il fait vraiment bien, constata-t-elle, satisfaite de sa silhouette
mince étroitement gainée par l'enveloppe rigide.
Puis, rencontrant le regard noir et hostile de Cady qui, sans se
détortiller de ses couvertures, avait tourné la tête et soulevé ses
paupières, elle sauta à terre, un peu confuse.
--Ah! vous voilà enfin réveillée, Cady?
La fillette ne répondit pas, suivant froidement tous les gestes de
l'autre qui passa un jupon de satin souple, rayé blanc et noir, et jeta
sur ses épaules un modeste peignoir de pilou.
--Je sonne pour le chocolat?
Cady ferma les yeux.
--Si vous voulez.
Mais, le déjeuner apporté par Maria, aucune prière instante, aucune
objurgation impatientée ne put la décider à se lever, ni même à essayer
de tremper ses lèvres dans la tasse que Mlle Armande posa près de la
couchette où elle se terrait, d'un geste frileux et farouche.
--Je n'ai pas faim, j'ai sommeil, laissez-moi, répétait-elle maussade.
L'institutrice fit un grand geste.
--Après tout, faites comme vous voudrez!... On n'a pas idée de lubies
pareilles!...
Et boudeuse, elle aussi, elle s'établit dans le fauteuil, le dos
tourné à son élève, et parut se plonger dans la lecture d'un volume
à soixante-cinq centimes, dont le vernis de la couverture illustrée
poissait sous ses doigts chauds.
D'ailleurs, les aventures tragiques et incohérentes qui se déroulaient
dans ces pages l'intéressaient peu. C'était à sa propre histoire
qu'elle songeait, le cœur battant, les tempes enfiévrées, une émotion
mettant un goût de cuivre dans sa bouche.
Allait-elle plaire à ce gros homme cynique, habitué aux savantes
pratiques de professionnelles adroites?... Saurait-elle lui inspirer le
désir de recommencer cet essai? Serait-elle capable de l'amener à cette
liaison durable qu'elle ambitionnait et dont le but seul, à ses yeux,
motivait son abandon d'aujourd'hui au caprice du maître?...
Elle se rappelait avec honte et rage ses précédentes aventures, si
inutiles et si mortifiantes: l'espèce de viol consenti qui l'avait
livrée au charretier de la ferme paternelle, quand elle atteignait
ses treize ans; sa courte liaison avec un employé de commerce louche
et albinos, son voisin de chambre dans la pension de famille où elle
logeait avant d'entrer à l'école de Sèvres; et enfin l'étreinte hâtive,
incomplète, d'un inspecteur qui l'avait assaillie dans un corridor du
collège.
C'était tout son bilan passionnel.
Elle n'avait donc pas menti au député en certifiant n'avoir jamais
aimé. Mais son inexpérience lui causait de pénibles tourments, car
elle sentait qu'elle n'avait plus pour sa gaucherie sentimentale et
sensuelle l'excuse d'une virginité depuis longtemps envolée.
«La vilaine... vilaine femme!... Je la hais!... Et père aussi,
je le déteste!» songeait Cady, remuant mille pensées confuses de
vengeances absurdes, d'enfantillages cruels, de rancœurs cuisantes, de
désespérance profonde.
Et, tour à tour, elle redescendait plusieurs échelons, redevenait
puérilement petite fille, ou s'élançait en avant, franchissait,
dépassait son adolescence présente, pour ressentir toutes les colères,
toutes les blessures poignantes de la femme faite et mûre devant la
défection de ceux qu'elle voudrait aimer sans restriction, respecter
aveuglément, qu'elle voudrait croire sans tache, incapables de
défaillance...
Et cette crise morale si aiguë finit par s'apaiser, telle qu'une
souffrance physique. Comme un nerf s'atrophie et cesse d'être sensible,
son affection de naguère pour son père, tumultueuse, mal définie, mais
certaine et ardente, s'altéra soudain en son cœur, se désagrégea,
s'évanouit. Et tandis qu'une grande lassitude, un froid et un
découragement s'épandaient en elle, elle s'endormit.
A son réveil, comme après le repos léthargique qui suit une violente
névralgie, elle ne retrouverait plus trace de cette tendresse disparue:
pétale essentiel arraché de cette pauvre fleur prématurément éclose
qu'elle était.
Une inhabituelle douceur se leva pour Cady du déjeuner pris
solitairement avec Mme Darquet et la petite Jeanne, conviée par
extraordinaire à la table de sa mère, en l'absence du député, de ses
secrétaires et de tout invité étranger.
Le babil inécouté de l'enfant, le sourire indulgent et distrait de
Mme Darquet, enveloppaient la fillette d'une paix, d'une joie
discrète, mais profonde, pareille à l'odeur attendrissante des roses de
la veille, pâlies, un peu fanées, mais encore si jolies, qui décoraient
la table.
Lorsqu'elles se levèrent, Baby supplia:
--Maman, veux-tu permettre que je vienne dans ta chambre pour jouer
avec tes bijoux?
Mme Darquet caressa la tête blonde de la petite qui se pressait
contre elle avec une effusion intéressée.
--Si tu veux.
Un désir presque douloureux élança Cady. Elle balbutia, timide, les
yeux attachés sur sa mère, avec subitement le vif et cruel sentiment
du mur de glace qui les séparait, qui la faisait employer le «vous»
cérémonieux avec celle que la cadette tutoyait:
--Et moi, maman?... Puis-je venir aussi?
Mme Darquet la regarda avec étonnement, hésita, puis acquiesça,
ironique.
--Oui... Si tu retombes en enfance.
Cady baissa la tête et suivit silencieusement le groupe enlacé de sa
mère et de Baby, qui pépiait comme un oiselet échappé de sa cage.
Dans la vaste pièce aux meubles lourds et opulents, aux tentures
sombres, mais où, néanmoins, flottait le parfum, régnait
l'indéfinissable atmosphère de la femme qui fut jolie et galante,
Mme Darquet, enfoncée dans un fauteuil profond, s'absorbait dans la
lecture et la correction d'un projet de rapport financier concernant
une de ses œuvres charitables.
Jeanne allait et venait, importante et affairée, du
chiffonnier-secrétaire à la table de peluche sur laquelle elle
disposait les écrins et rangeait les bijoux, de petits doigts adroits
et précautionneux de précoce femmelette, déjà enamourée de gemmes
précieuses et de coûteuses parures.
Assise devant le tablier abaissé du meuble, que Mme Darquet leur
abandonnait avec la sécurité de la femme qui n'a plus de secrets, Cady
faisait en silence l'inventaire curieux et minutieux des petits tiroirs
intérieurs.
Les bijoux qui ravissaient sa sœur ne l'intéressaient pas; toute
l'attention avide de son esprit et de son cœur allait vers le mystère
intime que représentait une multitude de petits objets rassemblés
par la main de sa mère et sans valeur autre que celle du souvenir
qu'évidemment chacun matérialisait.
C'étaient ces menues épaves du passé, des disparus, de l'enfance, de
la jeunesse, que toute femme, même la moins sentimentale, conserve
près d'elle, hiéroglyphes indéchiffrables pour autrui, clairs pour
elle-même, et dont la vue fait lever mille fantômes lorsque, à de
rares jours de désœuvrement et de mélancolie, elle les exhume et les
contemple.
Attentive à respecter l'ordre du rangement, Cady vidait chaque tiroir,
puis y replaçait tous les objets successivement, après les avoir
maniés, retournés, examinés, comme pour leur arracher le secret qui les
liait à la femme dont le cœur était aussi inconnu de sa fille que ces
bibelots.
Ici, des lunettes, une tabatière d'argent, un dé d'ivoire cerclé d'or,
percé de mille trous d'aiguille; un éventail de corne blonde incrustée
de turquoises; une minuscule croix de Sainte-Hélène liée par une
chaînette d'or à une croix de la Légion d'honneur parlaient d'aïeuls
ignorés. Là, c'étaient des portraits de femmes aux coiffures démodées
en des médaillons d'or et d'émail; des boucles d'oreilles brisées,
une boucle de ceinture attachée à un ruban fané attestant une taille
d'une remarquable minceur: un carnet de bal aux feuillets d'ivoire
encore maculés de noms de danseurs griffonnés au crayon; de ces petits
bracelets, de ces broches sans valeur que s'offrent les jeunes filles
entre elles...
Maintenant, Cady demeurait en arrêt, songeuse, les sourcils froncés,
devant une de ces petites poires de bois qui servent de flotteurs pour
la pêche, sur laquelle l'initiale A était imparfaitement gravée au
couteau, un fragment de porte-cigare en ambre, une carte d'invitation à
un bal portant une date qui remontait à seize ans en arrière.
Qui lui apprendrait les pensées qu'évoquaient ces reliques d'autrefois,
dans le cœur de sa mère? De la femme vers laquelle, instinctivement,
après la faillite paternelle, la détresse de Cady s'élançait
obscurément, en cette minute.
La fillette soupira et plongea la main dans un tiroir encore inexploré.
Elle atteignit un porte-cartes en écaille incrustée d'or, un objet
de prix jadis, mais aujourd'hui rayé et terni. L'intérieur doublé de
soie rose usée lui parut d'abord vide; puis, dans un soufflet, elle
découvrit cinq ou six minuscules épreuves photographiques.
L'une montrait un tonneau attelé d'un cheval que sa position en avant
faisait monstrueux. Il était conduit par un jeune homme. Une femme
était assise à côté de lui, et, derrière eux, venait un nombreux
peloton de cavaliers et d'amazones.
Sur l'autre papier, sept ou huit personnes assises dans une prairie
déjeunaient sur l'herbe. Puis, une femme se profilait, en légère
toilette d'été, passablement démodée. On la revoyait en canot,
accompagnée de deux rameurs en chandails, biceps nus. Enfin, un jeune
homme--celui de la voiture--assis devant une table rustique, dans un
jardin, le menton appuyé sur sa main, lisait, ayant sur ses genoux un
petit chien à poil ras, au museau fin, que, subitement, dans un rappel
surgi des tréfonds de sa mémoire, Cady reconnut.
--Jik! murmura-t-elle stupéfaite, envahie d'une indicible émotion à
retrouver l'image d'une bête vue et touchée par elle-même autrefois, à
côté de cet inconnu.
Jik? Oui, c'était bien le chien marron et blanc qui jouait avec elle.
Où et quand? Elle ne pouvait préciser. Ce souvenir, bien que très vif,
se perdait dans un lointain très éloigné, où ses yeux de toute petite
ne s'ouvraient que pour certaines visions restreintes et négligeaient
l'ambiance.
Quel pouvait être ce jeune homme qui tenait ainsi Jik familièrement sur
lui?
Elle avait beau fouiller ses souvenirs, elle ne pouvait lui assigner
de place parmi les silhouettes de gens aperçus jadis à la maison
paternelle, ou chez sa grand'mère.
Dans la jeune femme de la voiture, du canot, assise dans la prairie,
seule sous les vieux chênes, elle n'avait pas tardé à retrouver Mme
Darquet.
Plus mince, plus élancée, plus nerveuse qu'aujourd'hui, avec un air
d'entrain et de folie qui la différenciait grandement de son aspect
actuel, mais néanmoins facilement reconnaissable à la fière coupe de
son visage aux sourcils arqués, à la courbe du nez et à la beauté des
yeux.
Cady rechercha une loupe aperçue naguère et étudia les photographies au
verre grossissant.
Et, soudain, une émotion l'étreignit, une idée folle l'envahit devant
les traits si caractéristiques du jeune homme de la voiture et du livre.
N'était-ce pas un frère qu'elle avait eu sans qu'elle en eût jamais
entendu parler, et qui serait mort?
En vérité, ces traits, ce profil, c'étaient les siens à elle!... Cet
ovale allongé, ce front, ce pli amer et désabusé de la bouche, ce
regard indicible... et aussi, cette attitude spéciale pour lire, le
buste courbé, les jambes entrelacées, le corps souple recroquevillé
sur lui-même... elle reconnaissait tout cela; c'était ainsi qu'elle se
posait!...
Ce jeune garçon--car, imberbe et délicat il lui paraissait à peine
adolescent--c'était son propre portrait à elle, une Cady travestie en
homme.
Dans la voiture, vu de face, son chapeau melon rejeté en arrière, la
ressemblance persistait, bien que moins frappante.
Oui, c'était sûrement son frère!
Elle ne réfléchissait point aux mille improbabilités de cette
supposition sans aucun fondement, aux âges respectifs de ce jeune homme
et de sa mère, aux impossibilités matérielles...
Et son avidité de percer ce mystère dont elle se persuadait l'existence
autour de ces images conservées au fond du vieux petit porte-cartes usé
fut plus forte que sa timidité et son habituelle circonspection.
Les photographies à la main, elle sauta sur ses pieds et se dirigea
vers sa mère, résolument.
--Maman, dites-moi, je vous prie, qui sont ces gens, avec vous?
Mme Darquet se détacha de sa lecture avec ennui et distraction. Elle
jeta un regard indifférent sur les papiers que Cady lui tendait.
Puis, une ombre passa sur ses traits. Elle demanda avec étonnement:
--Où as-tu trouvé cela?
La fillette montra le porte-cartes.
--Ici, dans la pochette.
Mme Darquet ferma lentement sa brochure.
--Donne.
Et, le visage impassible, les paupières baissées sur son regard, elle
examina longuement, l'un après l'autre, ces petits tableaux d'un passé
où, indéniablement, elle avait joué un rôle. Passé, qui surgissait
inopinément, car elle ne se souvenait pas d'avoir conservé ces
médiocres épreuves d'amateur...
Cady l'étudiait avidement, sans pouvoir démêler aucune émotion sur ce
visage de marbre.
--Qui est-ce? questionna-t-elle ardemment.
A sa voix, Mme Darquet tressaillit, comme désagréablement rappelée à
elle.
--Eh bien, mais, fit-elle avec une lueur d'emportement, que
t'importe?... Ce sont des gens que tu ne connais pas.
--Ils sont morts, dites?
Les yeux attachés sur les photographies qu'elle tenait entre ses doigts
comme les feuilles d'un éventail, Mme Darquet, retombée dans sa
rêverie, répondit d'une voix distraite:
--Morts?... Non, pas tous... Moi, d'abord, je suis là... Puis,
Marguerite et son mari... il est général à présent... Les de Laferre
ont marié dernièrement leur fille... Marcel Tadieu est substitut dans
le Midi, je crois...
Cady s'était glissée derrière le fauteuil de sa mère. Elle se pencha,
désignant le jeune homme au livre.
--Et celui-ci? prononça-t-elle si bas que Mme Darquet ne remarqua
point l'altération de sa voix.
Tous les papiers s'échappèrent des doigts de celle-ci, sauf celui où
l'inconnu se profilait, attentif et mélancolique, absorbé dans sa
lecture.
Elle répondit comme si elle se fût parlé à elle-même, du reste, sans
trouble apparent, bien que, pour qui la connaissait, son attitude, son
accent, son regard fussent tout autres qu'à son ordinaire:
--Celui-ci. Oui, il est mort.
Cady soupira avec effort, la respiration coupée.
--Il est mort? Qui est-ce? Je ne l'ai jamais vu, et cependant je le
connais.
Mme Darquet se redressa subitement.
--Quelle stupidité dis-tu, Cady! s'écria-t-elle sèchement, la voix
vibrante. Tu ne peux le connaître, car il est mort avant ta naissance!
--Ah!
Et, insistante:
--Qui est-ce?
Mme Darquet laissa retomber le portrait sur ses genoux et reprit la
feuille où le jeune homme reparaissait en voiture, à ses côtés.
--Il s'appelait Armand Wœchlin. C'était un pauvre fou. Son père
possédait l'une des plus importantes fabriques de la contrée. C'était
un homme énergique et pratique, très travailleur. Il voulait que son
fils lui succédât et prît la suite de ses affaires. Il se heurta à un
entêtement contraire. Armand avait horreur de l'industrie, il voulait
être poète, auteur dramatique. Il faisait des vers, il entretenait des
relations avec des journaux, des sociétés littéraires en cachette de
son père. Sans cesse ces deux hommes se choquaient, luttaient, de plus
en plus exaspérés l'un contre l'autre. Enfin, un jour, il y eut une
explication décisive, fatale.
Elle s'interrompit brusquement, saisit toutes les photographies, les
froissa et les précipita dans le feu, où elles s'enflammèrent aussitôt.
Cady poussa un cri sourd et voulut s'élancer.
--Oh! maman!
Mme Darquet la retint d'une main presque brutale.
--Ah çà, qu'est-ce qu'il te prend?
Des larmes jaillissaient des yeux de Cady, emplie d'une détresse sans
nom.
--Je voulais le revoir! balbutia-t-elle éperdue.
Sa mère se récria vivement, une colère dans les yeux:
--Es-tu folle?... A propos de quoi t'intéresses-tu à des gens que tu ne
connais pas?
Cady, agenouillée sur le tapis, regardait avec désespoir l'image
de l'inconnu, qui achevait de se consumer. Pourtant, attentive à
dissimuler son émotion, elle prononça avec une apparente indifférence:
--Cela m'amusait de regarder ces photographies.
Mme Darquet lui tendit le porte-cartes vide.
--Remets cela à sa place.
Et, se levant, avec un geste énervé, elle intima:
--Voilà assez de jeu et de désordre... Renfermez tout, petites, et
allez-vous-en dans vos chambres.
Les deux fillettes se hâtèrent d'obéir, sans protestation. Mme
Darquet reprit sa lecture, mais elle restait visiblement distraite.
Au moment de sortir, Cady se ravisa, revint vers sa mère et demanda,
d'une voix douce et insistante:
--S'il vous plaît, maman, je voudrais bien savoir quel âge il avait, M.
Armand Wœchlin, et quand il est mort...
Mme Darquet fronça les sourcils, jeta à sa fille un regard
d'incompréhensible menace et répondit immédiatement, d'une voix dure,
scandant ses mots:
--Armand Wœchlin est mort il y a onze ans, il avait vingt-trois ans...
Il s'est suicidé.
Cady baissa la tête, frappée d'étonnement, et s'éloigna sans mot dire.
Suicidé!... Ce mot sonnait étrangement à son oreille, n'évoquant rien
de précis en elle, car il lui semblait qu'il ne pouvait s'allier
qu'avec la vulgarité des faits-divers parfois parcourus dans les
journaux. Le suicide éveillait, en son imagination, des visions
sordides et ignobles... des intérieurs misérables, la Morgue. Voyons,
on ne se suicidait pas à vingt-trois ans, quand on était un garçon bien
élevé, appartenant à une famille riche?...
Elle retrouva dans sa chambre Mlle Armande qui venait de rentrer.
Elle ne remarqua point l'attitude gênée, la fébrilité de son
institutrice, ses rougeurs subites, ses absences, son rire aigu et
factice.
Absorbée, elle rassemblait les vagues indications arrachées à sa
mère; elle essayait, le cœur encore navré par la disparition des
photographies, de reconstituer nettement l'image de cet Armand Wœchlin
qui lui ressemblait si singulièrement et qui s'était suicidé...
Puis, comparant des faits:
--Pourquoi m'a-t-elle dit qu'il était mort avant ma naissance, ce n'est
pas exact, songea-t-elle. S'il est mort il y a onze ans, j'avais alors
un an...
Et, ne pouvant se soustraire à sa hantise, elle prit une glace à main
et s'examina de profil, la tête penchée, dans l'attitude du jeune homme
qui lisait.
Mais, à présent, le souvenir de l'autre s'estompait, lui échappait;
elle ne savait plus si la ressemblance qui, naguère l'avait frappée,
existait réellement.
Une idée subite la traversa.
--Mathurine a dû le connaître, je vais lui écrire et la questionner.
Elle courut à la table, où elle disposa du papier et une enveloppe.
--Que faites-vous, Cady? demanda Mlle Armande.
--J'écris à ma nourrice, répondit la fillette brièvement.
--Tiens... Vous auriez pu le faire plus tôt, remarqua l'institutrice.
Cette pauvre bonne femme doit vous juger bien oublieuse et ingrate.
Cady, déjà toute à sa missive, ne l'écoutait pas.
Du reste, son questionnaire ne devait avoir aucun résultat. Soit que
Mathurine redoutât de remuer de vieilles histoires, ou qu'elle fût
médiocrement experte en l'art d'écrire; soit enfin qu'elle fût déjà
trop atteinte par l'affection qui l'emporta trois mois plus tard,
jamais en fait Cady ne reçut de réponse.
Elle ne revit pas la brave femme, et ne l'entendit point raconter ce
qu'elle pouvait savoir du jeune Wœchlin et des raisons de son suicide.