XIV

Plusieurs jours pleins de banalité et d'atonie avaient coulé; mais ce

matin de jeudi, Cady s'éveilla troublée, avec l'intuition que quelque

chose allait se passer.

Les yeux encore clos, elle perçut le chantonnement radieux de Mlle

Armande, alerte et déjà levée à cette heure, contre son habitude. Elle

s'agitait dans le cabinet de toilette et se vaporisait abondamment,

avec des parfums récemment acquis, dont la senteur forte voltigeait

jusqu'au lit de la fillette.

Celle-ci se rappela que l'institutrice avait demandé à Mme Darquet

la permission--négligemment accordée--de déjeuner en ville avec des

parents de passage à Paris.

Cady eut un brusque sursaut et se roula dans ses couvertures, enfonçant

sa tête dans son oreiller, les paupières obstinément closes, comme

si elle eût refusé violemment d'enregistrer la vision qui s'imposait

en elle. Son père et Mlle Armande entrant de compagnie, coude à

coude, dans un restaurant, avec sur leur visage, dans leur attitude, ce

quelque chose de grivois, de luxurieux que ses clairs yeux de fillette

trop avertie avaient saisi en eux l'autre dimanche.

Mlle Armande rentra dans la chambre soigneusement coiffée, en

pantalon et corset neuf, très long, ses bras maigres et noirauds nus.

Elle grimpa sur une chaise pour se mieux contempler dans la glace

surmontant la cheminée et tira des deux mains sur le lacet de son

corset de satin tramé, broché de fleurs crème sur fond blanc.

--Il fait vraiment bien, constata-t-elle, satisfaite de sa silhouette

mince étroitement gainée par l'enveloppe rigide.

Puis, rencontrant le regard noir et hostile de Cady qui, sans se

détortiller de ses couvertures, avait tourné la tête et soulevé ses

paupières, elle sauta à terre, un peu confuse.

--Ah! vous voilà enfin réveillée, Cady?

La fillette ne répondit pas, suivant froidement tous les gestes de

l'autre qui passa un jupon de satin souple, rayé blanc et noir, et jeta

sur ses épaules un modeste peignoir de pilou.

--Je sonne pour le chocolat?

Cady ferma les yeux.

--Si vous voulez.

Mais, le déjeuner apporté par Maria, aucune prière instante, aucune

objurgation impatientée ne put la décider à se lever, ni même à essayer

de tremper ses lèvres dans la tasse que Mlle Armande posa près de la

couchette où elle se terrait, d'un geste frileux et farouche.

--Je n'ai pas faim, j'ai sommeil, laissez-moi, répétait-elle maussade.

L'institutrice fit un grand geste.

--Après tout, faites comme vous voudrez!... On n'a pas idée de lubies

pareilles!...

Et boudeuse, elle aussi, elle s'établit dans le fauteuil, le dos

tourné à son élève, et parut se plonger dans la lecture d'un volume

à soixante-cinq centimes, dont le vernis de la couverture illustrée

poissait sous ses doigts chauds.

D'ailleurs, les aventures tragiques et incohérentes qui se déroulaient

dans ces pages l'intéressaient peu. C'était à sa propre histoire

qu'elle songeait, le cœur battant, les tempes enfiévrées, une émotion

mettant un goût de cuivre dans sa bouche.

Allait-elle plaire à ce gros homme cynique, habitué aux savantes

pratiques de professionnelles adroites?... Saurait-elle lui inspirer le

désir de recommencer cet essai? Serait-elle capable de l'amener à cette

liaison durable qu'elle ambitionnait et dont le but seul, à ses yeux,

motivait son abandon d'aujourd'hui au caprice du maître?...

Elle se rappelait avec honte et rage ses précédentes aventures, si

inutiles et si mortifiantes: l'espèce de viol consenti qui l'avait

livrée au charretier de la ferme paternelle, quand elle atteignait

ses treize ans; sa courte liaison avec un employé de commerce louche

et albinos, son voisin de chambre dans la pension de famille où elle

logeait avant d'entrer à l'école de Sèvres; et enfin l'étreinte hâtive,

incomplète, d'un inspecteur qui l'avait assaillie dans un corridor du

collège.

C'était tout son bilan passionnel.

Elle n'avait donc pas menti au député en certifiant n'avoir jamais

aimé. Mais son inexpérience lui causait de pénibles tourments, car

elle sentait qu'elle n'avait plus pour sa gaucherie sentimentale et

sensuelle l'excuse d'une virginité depuis longtemps envolée.

«La vilaine... vilaine femme!... Je la hais!... Et père aussi,

je le déteste!» songeait Cady, remuant mille pensées confuses de

vengeances absurdes, d'enfantillages cruels, de rancœurs cuisantes, de

désespérance profonde.

Et, tour à tour, elle redescendait plusieurs échelons, redevenait

puérilement petite fille, ou s'élançait en avant, franchissait,

dépassait son adolescence présente, pour ressentir toutes les colères,

toutes les blessures poignantes de la femme faite et mûre devant la

défection de ceux qu'elle voudrait aimer sans restriction, respecter

aveuglément, qu'elle voudrait croire sans tache, incapables de

défaillance...

Et cette crise morale si aiguë finit par s'apaiser, telle qu'une

souffrance physique. Comme un nerf s'atrophie et cesse d'être sensible,

son affection de naguère pour son père, tumultueuse, mal définie, mais

certaine et ardente, s'altéra soudain en son cœur, se désagrégea,

s'évanouit. Et tandis qu'une grande lassitude, un froid et un

découragement s'épandaient en elle, elle s'endormit.

A son réveil, comme après le repos léthargique qui suit une violente

névralgie, elle ne retrouverait plus trace de cette tendresse disparue:

pétale essentiel arraché de cette pauvre fleur prématurément éclose

qu'elle était.

Une inhabituelle douceur se leva pour Cady du déjeuner pris

solitairement avec Mme Darquet et la petite Jeanne, conviée par

extraordinaire à la table de sa mère, en l'absence du député, de ses

secrétaires et de tout invité étranger.

Le babil inécouté de l'enfant, le sourire indulgent et distrait de

Mme Darquet, enveloppaient la fillette d'une paix, d'une joie

discrète, mais profonde, pareille à l'odeur attendrissante des roses de

la veille, pâlies, un peu fanées, mais encore si jolies, qui décoraient

la table.

Lorsqu'elles se levèrent, Baby supplia:

--Maman, veux-tu permettre que je vienne dans ta chambre pour jouer

avec tes bijoux?

Mme Darquet caressa la tête blonde de la petite qui se pressait

contre elle avec une effusion intéressée.

--Si tu veux.

Un désir presque douloureux élança Cady. Elle balbutia, timide, les

yeux attachés sur sa mère, avec subitement le vif et cruel sentiment

du mur de glace qui les séparait, qui la faisait employer le «vous»

cérémonieux avec celle que la cadette tutoyait:

--Et moi, maman?... Puis-je venir aussi?

Mme Darquet la regarda avec étonnement, hésita, puis acquiesça,

ironique.

--Oui... Si tu retombes en enfance.

Cady baissa la tête et suivit silencieusement le groupe enlacé de sa

mère et de Baby, qui pépiait comme un oiselet échappé de sa cage.

Dans la vaste pièce aux meubles lourds et opulents, aux tentures

sombres, mais où, néanmoins, flottait le parfum, régnait

l'indéfinissable atmosphère de la femme qui fut jolie et galante,

Mme Darquet, enfoncée dans un fauteuil profond, s'absorbait dans la

lecture et la correction d'un projet de rapport financier concernant

une de ses œuvres charitables.

Jeanne allait et venait, importante et affairée, du

chiffonnier-secrétaire à la table de peluche sur laquelle elle

disposait les écrins et rangeait les bijoux, de petits doigts adroits

et précautionneux de précoce femmelette, déjà enamourée de gemmes

précieuses et de coûteuses parures.

Assise devant le tablier abaissé du meuble, que Mme Darquet leur

abandonnait avec la sécurité de la femme qui n'a plus de secrets, Cady

faisait en silence l'inventaire curieux et minutieux des petits tiroirs

intérieurs.

Les bijoux qui ravissaient sa sœur ne l'intéressaient pas; toute

l'attention avide de son esprit et de son cœur allait vers le mystère

intime que représentait une multitude de petits objets rassemblés

par la main de sa mère et sans valeur autre que celle du souvenir

qu'évidemment chacun matérialisait.

C'étaient ces menues épaves du passé, des disparus, de l'enfance, de

la jeunesse, que toute femme, même la moins sentimentale, conserve

près d'elle, hiéroglyphes indéchiffrables pour autrui, clairs pour

elle-même, et dont la vue fait lever mille fantômes lorsque, à de

rares jours de désœuvrement et de mélancolie, elle les exhume et les

contemple.

Attentive à respecter l'ordre du rangement, Cady vidait chaque tiroir,

puis y replaçait tous les objets successivement, après les avoir

maniés, retournés, examinés, comme pour leur arracher le secret qui les

liait à la femme dont le cœur était aussi inconnu de sa fille que ces

bibelots.

Ici, des lunettes, une tabatière d'argent, un dé d'ivoire cerclé d'or,

percé de mille trous d'aiguille; un éventail de corne blonde incrustée

de turquoises; une minuscule croix de Sainte-Hélène liée par une

chaînette d'or à une croix de la Légion d'honneur parlaient d'aïeuls

ignorés. Là, c'étaient des portraits de femmes aux coiffures démodées

en des médaillons d'or et d'émail; des boucles d'oreilles brisées,

une boucle de ceinture attachée à un ruban fané attestant une taille

d'une remarquable minceur: un carnet de bal aux feuillets d'ivoire

encore maculés de noms de danseurs griffonnés au crayon; de ces petits

bracelets, de ces broches sans valeur que s'offrent les jeunes filles

entre elles...

Maintenant, Cady demeurait en arrêt, songeuse, les sourcils froncés,

devant une de ces petites poires de bois qui servent de flotteurs pour

la pêche, sur laquelle l'initiale A était imparfaitement gravée au

couteau, un fragment de porte-cigare en ambre, une carte d'invitation à

un bal portant une date qui remontait à seize ans en arrière.

Qui lui apprendrait les pensées qu'évoquaient ces reliques d'autrefois,

dans le cœur de sa mère? De la femme vers laquelle, instinctivement,

après la faillite paternelle, la détresse de Cady s'élançait

obscurément, en cette minute.

La fillette soupira et plongea la main dans un tiroir encore inexploré.

Elle atteignit un porte-cartes en écaille incrustée d'or, un objet

de prix jadis, mais aujourd'hui rayé et terni. L'intérieur doublé de

soie rose usée lui parut d'abord vide; puis, dans un soufflet, elle

découvrit cinq ou six minuscules épreuves photographiques.

L'une montrait un tonneau attelé d'un cheval que sa position en avant

faisait monstrueux. Il était conduit par un jeune homme. Une femme

était assise à côté de lui, et, derrière eux, venait un nombreux

peloton de cavaliers et d'amazones.

Sur l'autre papier, sept ou huit personnes assises dans une prairie

déjeunaient sur l'herbe. Puis, une femme se profilait, en légère

toilette d'été, passablement démodée. On la revoyait en canot,

accompagnée de deux rameurs en chandails, biceps nus. Enfin, un jeune

homme--celui de la voiture--assis devant une table rustique, dans un

jardin, le menton appuyé sur sa main, lisait, ayant sur ses genoux un

petit chien à poil ras, au museau fin, que, subitement, dans un rappel

surgi des tréfonds de sa mémoire, Cady reconnut.

--Jik! murmura-t-elle stupéfaite, envahie d'une indicible émotion à

retrouver l'image d'une bête vue et touchée par elle-même autrefois, à

côté de cet inconnu.

Jik? Oui, c'était bien le chien marron et blanc qui jouait avec elle.

Où et quand? Elle ne pouvait préciser. Ce souvenir, bien que très vif,

se perdait dans un lointain très éloigné, où ses yeux de toute petite

ne s'ouvraient que pour certaines visions restreintes et négligeaient

l'ambiance.

Quel pouvait être ce jeune homme qui tenait ainsi Jik familièrement sur

lui?

Elle avait beau fouiller ses souvenirs, elle ne pouvait lui assigner

de place parmi les silhouettes de gens aperçus jadis à la maison

paternelle, ou chez sa grand'mère.

Dans la jeune femme de la voiture, du canot, assise dans la prairie,

seule sous les vieux chênes, elle n'avait pas tardé à retrouver Mme

Darquet.

Plus mince, plus élancée, plus nerveuse qu'aujourd'hui, avec un air

d'entrain et de folie qui la différenciait grandement de son aspect

actuel, mais néanmoins facilement reconnaissable à la fière coupe de

son visage aux sourcils arqués, à la courbe du nez et à la beauté des

yeux.

Cady rechercha une loupe aperçue naguère et étudia les photographies au

verre grossissant.

Et, soudain, une émotion l'étreignit, une idée folle l'envahit devant

les traits si caractéristiques du jeune homme de la voiture et du livre.

N'était-ce pas un frère qu'elle avait eu sans qu'elle en eût jamais

entendu parler, et qui serait mort?

En vérité, ces traits, ce profil, c'étaient les siens à elle!... Cet

ovale allongé, ce front, ce pli amer et désabusé de la bouche, ce

regard indicible... et aussi, cette attitude spéciale pour lire, le

buste courbé, les jambes entrelacées, le corps souple recroquevillé

sur lui-même... elle reconnaissait tout cela; c'était ainsi qu'elle se

posait!...

Ce jeune garçon--car, imberbe et délicat il lui paraissait à peine

adolescent--c'était son propre portrait à elle, une Cady travestie en

homme.

Dans la voiture, vu de face, son chapeau melon rejeté en arrière, la

ressemblance persistait, bien que moins frappante.

Oui, c'était sûrement son frère!

Elle ne réfléchissait point aux mille improbabilités de cette

supposition sans aucun fondement, aux âges respectifs de ce jeune homme

et de sa mère, aux impossibilités matérielles...

Et son avidité de percer ce mystère dont elle se persuadait l'existence

autour de ces images conservées au fond du vieux petit porte-cartes usé

fut plus forte que sa timidité et son habituelle circonspection.

Les photographies à la main, elle sauta sur ses pieds et se dirigea

vers sa mère, résolument.

--Maman, dites-moi, je vous prie, qui sont ces gens, avec vous?

Mme Darquet se détacha de sa lecture avec ennui et distraction. Elle

jeta un regard indifférent sur les papiers que Cady lui tendait.

Puis, une ombre passa sur ses traits. Elle demanda avec étonnement:

--Où as-tu trouvé cela?

La fillette montra le porte-cartes.

--Ici, dans la pochette.

Mme Darquet ferma lentement sa brochure.

--Donne.

Et, le visage impassible, les paupières baissées sur son regard, elle

examina longuement, l'un après l'autre, ces petits tableaux d'un passé

où, indéniablement, elle avait joué un rôle. Passé, qui surgissait

inopinément, car elle ne se souvenait pas d'avoir conservé ces

médiocres épreuves d'amateur...

Cady l'étudiait avidement, sans pouvoir démêler aucune émotion sur ce

visage de marbre.

--Qui est-ce? questionna-t-elle ardemment.

A sa voix, Mme Darquet tressaillit, comme désagréablement rappelée à

elle.

--Eh bien, mais, fit-elle avec une lueur d'emportement, que

t'importe?... Ce sont des gens que tu ne connais pas.

--Ils sont morts, dites?

Les yeux attachés sur les photographies qu'elle tenait entre ses doigts

comme les feuilles d'un éventail, Mme Darquet, retombée dans sa

rêverie, répondit d'une voix distraite:

--Morts?... Non, pas tous... Moi, d'abord, je suis là... Puis,

Marguerite et son mari... il est général à présent... Les de Laferre

ont marié dernièrement leur fille... Marcel Tadieu est substitut dans

le Midi, je crois...

Cady s'était glissée derrière le fauteuil de sa mère. Elle se pencha,

désignant le jeune homme au livre.

--Et celui-ci? prononça-t-elle si bas que Mme Darquet ne remarqua

point l'altération de sa voix.

Tous les papiers s'échappèrent des doigts de celle-ci, sauf celui où

l'inconnu se profilait, attentif et mélancolique, absorbé dans sa

lecture.

Elle répondit comme si elle se fût parlé à elle-même, du reste, sans

trouble apparent, bien que, pour qui la connaissait, son attitude, son

accent, son regard fussent tout autres qu'à son ordinaire:

--Celui-ci. Oui, il est mort.

Cady soupira avec effort, la respiration coupée.

--Il est mort? Qui est-ce? Je ne l'ai jamais vu, et cependant je le

connais.

Mme Darquet se redressa subitement.

--Quelle stupidité dis-tu, Cady! s'écria-t-elle sèchement, la voix

vibrante. Tu ne peux le connaître, car il est mort avant ta naissance!

--Ah!

Et, insistante:

--Qui est-ce?

Mme Darquet laissa retomber le portrait sur ses genoux et reprit la

feuille où le jeune homme reparaissait en voiture, à ses côtés.

--Il s'appelait Armand Wœchlin. C'était un pauvre fou. Son père

possédait l'une des plus importantes fabriques de la contrée. C'était

un homme énergique et pratique, très travailleur. Il voulait que son

fils lui succédât et prît la suite de ses affaires. Il se heurta à un

entêtement contraire. Armand avait horreur de l'industrie, il voulait

être poète, auteur dramatique. Il faisait des vers, il entretenait des

relations avec des journaux, des sociétés littéraires en cachette de

son père. Sans cesse ces deux hommes se choquaient, luttaient, de plus

en plus exaspérés l'un contre l'autre. Enfin, un jour, il y eut une

explication décisive, fatale.

Elle s'interrompit brusquement, saisit toutes les photographies, les

froissa et les précipita dans le feu, où elles s'enflammèrent aussitôt.

Cady poussa un cri sourd et voulut s'élancer.

--Oh! maman!

Mme Darquet la retint d'une main presque brutale.

--Ah çà, qu'est-ce qu'il te prend?

Des larmes jaillissaient des yeux de Cady, emplie d'une détresse sans

nom.

--Je voulais le revoir! balbutia-t-elle éperdue.

Sa mère se récria vivement, une colère dans les yeux:

--Es-tu folle?... A propos de quoi t'intéresses-tu à des gens que tu ne

connais pas?

Cady, agenouillée sur le tapis, regardait avec désespoir l'image

de l'inconnu, qui achevait de se consumer. Pourtant, attentive à

dissimuler son émotion, elle prononça avec une apparente indifférence:

--Cela m'amusait de regarder ces photographies.

Mme Darquet lui tendit le porte-cartes vide.

--Remets cela à sa place.

Et, se levant, avec un geste énervé, elle intima:

--Voilà assez de jeu et de désordre... Renfermez tout, petites, et

allez-vous-en dans vos chambres.

Les deux fillettes se hâtèrent d'obéir, sans protestation. Mme

Darquet reprit sa lecture, mais elle restait visiblement distraite.

Au moment de sortir, Cady se ravisa, revint vers sa mère et demanda,

d'une voix douce et insistante:

--S'il vous plaît, maman, je voudrais bien savoir quel âge il avait, M.

Armand Wœchlin, et quand il est mort...

Mme Darquet fronça les sourcils, jeta à sa fille un regard

d'incompréhensible menace et répondit immédiatement, d'une voix dure,

scandant ses mots:

--Armand Wœchlin est mort il y a onze ans, il avait vingt-trois ans...

Il s'est suicidé.

Cady baissa la tête, frappée d'étonnement, et s'éloigna sans mot dire.

Suicidé!... Ce mot sonnait étrangement à son oreille, n'évoquant rien

de précis en elle, car il lui semblait qu'il ne pouvait s'allier

qu'avec la vulgarité des faits-divers parfois parcourus dans les

journaux. Le suicide éveillait, en son imagination, des visions

sordides et ignobles... des intérieurs misérables, la Morgue. Voyons,

on ne se suicidait pas à vingt-trois ans, quand on était un garçon bien

élevé, appartenant à une famille riche?...

Elle retrouva dans sa chambre Mlle Armande qui venait de rentrer.

Elle ne remarqua point l'attitude gênée, la fébrilité de son

institutrice, ses rougeurs subites, ses absences, son rire aigu et

factice.

Absorbée, elle rassemblait les vagues indications arrachées à sa

mère; elle essayait, le cœur encore navré par la disparition des

photographies, de reconstituer nettement l'image de cet Armand Wœchlin

qui lui ressemblait si singulièrement et qui s'était suicidé...

Puis, comparant des faits:

--Pourquoi m'a-t-elle dit qu'il était mort avant ma naissance, ce n'est

pas exact, songea-t-elle. S'il est mort il y a onze ans, j'avais alors

un an...

Et, ne pouvant se soustraire à sa hantise, elle prit une glace à main

et s'examina de profil, la tête penchée, dans l'attitude du jeune homme

qui lisait.

Mais, à présent, le souvenir de l'autre s'estompait, lui échappait;

elle ne savait plus si la ressemblance qui, naguère l'avait frappée,

existait réellement.

Une idée subite la traversa.

--Mathurine a dû le connaître, je vais lui écrire et la questionner.

Elle courut à la table, où elle disposa du papier et une enveloppe.

--Que faites-vous, Cady? demanda Mlle Armande.

--J'écris à ma nourrice, répondit la fillette brièvement.

--Tiens... Vous auriez pu le faire plus tôt, remarqua l'institutrice.

Cette pauvre bonne femme doit vous juger bien oublieuse et ingrate.

Cady, déjà toute à sa missive, ne l'écoutait pas.

Du reste, son questionnaire ne devait avoir aucun résultat. Soit que

Mathurine redoutât de remuer de vieilles histoires, ou qu'elle fût

médiocrement experte en l'art d'écrire; soit enfin qu'elle fût déjà

trop atteinte par l'affection qui l'emporta trois mois plus tard,

jamais en fait Cady ne reçut de réponse.

Elle ne revit pas la brave femme, et ne l'entendit point raconter ce

qu'elle pouvait savoir du jeune Wœchlin et des raisons de son suicide.

La petite Cady · 第 26 / 43 题