XI

Dans la voiture qui les conduisait chez Jacques Laumière, pour la

séance de pose de Cady, Mlle Armande demanda:

--Est-ce que d'habitude l'on demeure auprès de vous chez M. Laumière?

--Oui, répondit Cady. Maman avait donné l'ordre à Mathurine de rester

tout le temps dans l'atelier.

--Mme Darquet y est-elle venue quelquefois?

--Jamais.

--Pourrait-elle y venir?

--Ce n'est pas probable... En tout cas, pas cette après-midi, c'est son

jour.

--Et votre père?

--Papa est à la Chambre, et il ne sait même pas que je vais chez

Jacques, aujourd'hui.

Mlle Lavernière conclut avec désinvolture:

--Alors, ma chérie, je ne vois pas qu'il y ait d'inconvénient à vous

confier à votre peintre... J'irai faire quelques emplettes urgentes...

Mais vous pouvez compter que je vous reprendrai à cinq heures.

Puis elle ajouta, devant le mutisme de son élève:

--A moins que cela ne vous soit désagréable?... Alors, je resterais.

Les yeux énigmatiques et voilés, comme examinant au dedans des choses

invisibles, se rappelant mille petits faits inconnus, Cady hocha la

tête:

--Non, fit-elle lentement. Cela ne m'est pas désagréable.

--M. Laumière ne s'étonnera pas, je suppose?... Et il ne bavardera pas?

La fillette eut un sourire légèrement contraint.

--Oh! Jacques ne s'étonne de rien... Et il sera discret.

Cependant, malgré sa hardiesse habituelle, elle éprouva une sensation

de gêne et de malaise lorsque, pour la première fois de sa vie, elle

se trouva entièrement seule, dans une pièce close et isolée, auprès

d'un des commensaux de son père, de l'un de ses partenaires d'un flirt

trouble que venait d'ordinaire, heureusement, limiter le public qui les

environnait.

Toutes les audaces dissimulées de ses caresses, de ses frôlements

hypocrites, de ses aguichantes câlineries de fausse enfant, qu'elle

prodiguait à des hommes dont elle s'amusait à suivre sournoisement le

secret et vague émoi sensuel, elle n'en graduait point l'intensité avec

prudence, car elle se savait suffisamment défendue par l'ambiance, par

l'impossibilité où les autres se trouvaient de se laisser emporter par

leur émotion.

Mais, à cette heure, sa petite science était brusquement désemparée

devant la nécessité d'évoluer dans des conditions nouvelles, au milieu

du danger de la solitude, livrée à ses seules forces.

Elle comprenait que son rôle était doublement ardu aujourd'hui, parce

qu'elle se trouvait en face d'un individu qui était précisément celui

avec lequel ses coquetteries aiguës avaient été le plus loin et

comportaient le plus de sous-entendus voluptueux. C'était aussi l'homme

sans préjugés, sans responsabilités, sans frein, l'égoïste réfractaire

aux illusions sentimentales et de sensualité surtout cérébrale, celui

qu'elle pressentait le plus capable de s'émouvoir profondément pour le

troublant mystère d'une âme et d'un corps de femme-enfant.

Si sûre d'elle-même dans les circonstances qui lui étaient familières,

Cady éprouvait, à cette minute, une irritante appréhension de

commettre des gaucheries, de se montrer au-dessous du rôle encore

inconnu qui lui échéait.

Et, quelque chose venait aggraver son embarras: l'évidente

compréhension de Jacques Laumière, qui, intéressé, souriant, semblait

suivre, à mesure qu'ils se formulaient, les sentiments, et les

sensations de la fillette, dépaysée à ses côtés.

Cependant, elle ne tarda pas à reprendre son équilibre, car le peintre,

avec tact, avait écarté tous les souvenirs de familiarité équivoque qui

les unissaient, et, seul avec elle, il la traitait avec une camaraderie

tranquille et presque respectueuse, supprimant même le tutoiement qui

leur était habituel.

L'atelier, qui faisait partie de l'appartement du peintre, se trouvait

tout au haut d'une maison moderne, située au coin des avenues

Henri-Martin et Victor-Hugo.

C'était une vaste pièce, au sol revêtu de tapis particulièrement

épais, aux murs richement ornés de tentures, d'étagères, de bahuts

supportant des bibelots précieux, mais dont peu de meubles encombraient

le centre. Jacques aimait s'y promener librement, ou rêver, étendu sur

une chaise longue. Celle-ci, bien souvent, lui servait de lit lorsque,

ayant travaillé très tard à des croquis, une invincible paresse lui

rendait insupportable l'obligation de gagner sa chambre, d'achever de

se dévêtir, odieuse la sensation de changer d'air, d'entours, de se

glisser entre des draps froids...

Une particularité de cet atelier était que pas un tableau, pas une

esquisse ne s'y voyait, sauf les toiles en train sur leur chevalet.

Laumière n'aimait pas les œuvres des autres; et les siennes, terminées,

l'horripilaient quand il les avait perpétuellement sous les yeux.

Riche, orphelin, ayant horreur de toute attache, quelle qu'elle fût,

Jacques faisait de la peinture avec un incontestable talent, la plupart

du temps en amateur.

Pourtant, il vendait parfois, pour s'affirmer que ses œuvres étaient

appréciées.

Ce qu'il préférait, c'était le portrait. Mais il voulait choisir ses

modèles, et il avait créé une série de figures d'humanité moderne très

curieuses, et dont l'image de Cady serait certainement parmi les plus

attachantes.

Ces portraits, il les offrait à l'original, en se réservant seulement

le droit de les faire figurer à toutes les Expositions intéressantes.

Les toiles qu'il destinait au public et auxquelles il attribuait une

valeur marchande avaient toutes un sujet antique ou exotique. Il y

montrait surtout une science du décor, une richesse de coloris qu'il

abandonnait complètement lorsque, aux prises avec l'énigme d'une

physionomie humaine, il traitait cette tête avec des minuties à la

Memling, et l'entourait de hâtives ambiances estompées, rappelant

l'individu plus qu'elles ne le précisaient.

C'est ainsi qu'il avait peint, sur la grisaille indéfinie d'un

fond imprécis, la tête troublante de Cady, aux yeux lumineux, à la

bouche arquée de mystérieuse mélancolie, à la chair mate, d'une vie

impressionnante; tandis que se dessinait, en une sorte de hardi et

insouciant croquis le svelte corps habillé de gris, assis de face

et renversé sur un canapé, les jambes emprisonnées de soie noire

transparente croisées haut. Dans une ombre audacieuse, l'on devinait

sans l'apercevoir la chair nue de la cuisse, au-dessus du bas haut tiré.

Sur un autre chevalet, un tableau destiné à la vente, également avancé,

bien qu'un personnage central demeurât à peine tracé, représentait une

scène de danse chez un roi d'Egypte.

De la danseuse, sujet principal, on ne voyait que l'esquisse vague

d'un dos cambré, d'un profil perdu, de bras soulevant des voiles qui

plaquaient sur les formes des jambes...

Cady, debout devant ce dernier tableau, l'examinait attentivement.

--C'est très joli, déclara-t-elle convaincue.

Laumière, occupé à préparer sa palette, sourit.

--Je parie, jeune fille, que vous préférez cette toile à votre portrait?

Elle répondit sans hésitation, avec, sous la simplicité des termes, une

justesse de sens artistique qui surprit le peintre:

--Ça n'a aucun rapport. Ceci est plus joli, et l'autre est plus beau.

--Enfin, lequel aimez-vous le mieux?

--Cela dépendrait du salon où je le mettrais.

Et, comme Laumière riait, elle expliqua avec irritation:

--C'est vrai!... Ce tableau d'Egypte fera bien dans un salon de genre

ancien, avec des tentures riches, un peu sombres... Et mon portrait y

serait affreux... Il lui faut autour de lui de l'art nouveau, du blanc,

du clair, du plein jour...

Laumière cessa de rire.

--C'est parfaitement exact. Et, maintenant, mademoiselle Darquet,

ajouta-t-il avec un salut ironiquement respectueux, voudriez-vous être

assez bonne pour prendre la pose?...

Elle ne bougea pas, étudiant toujours la scène de danse.

--Pourquoi la danseuse n'est-elle pas finie?

--Parce que le tableau n'est pas terminé.

Cady secoua la tête:

--Si, il est terminé partout, excepté à l'endroit le plus important.

Pourquoi?...

Renversé sur son siège, le peintre, considérant la fillette qui lui

tournait le dos, son fin profil effleuré par la lumière, eut un sourire

singulier.

--Ah! voilà!

Elle vira sur elle-même avec une vivacité inattendue, comme si elle eût

deviné le regard et le sourire attachés sur elle.

--Voilà, quoi?

Leurs yeux se rencontrèrent. Jacques prononça:

--Eh bien! cette danseuse, qui n'est pas terminée, ne le sera pas, tant

que je n'aurai pas trouvé le modèle qui m'est nécessaire.

Très sérieuse, Cady l'étudiait.

--Ah?... Vous n'avez pas de modèle pour elle?...

--Non... Il me faut un corps très jeune, très souple, très mince...

et en même temps intéressant... Vous comprenez?... Toute l'attention

se porte sur ce personnage, ainsi que la lumière... Un effet de

contre-jour sur lequel je compte beaucoup... Alors, je ne veux pas

d'une silhouette banale... et, j'attends...

--Qu'attendez-vous?

Il l'enveloppa d'un coup d'œil insistant.

--L'occasion.

Elle ne répliqua point et vint silencieusement s'asseoir à sa place

habituelle, où elle s'immobilisa.

Au bout de quelques minutes, Laumière fit un geste d'impatience.

--Il est impossible de vous peindre aujourd'hui!...

L'œil de Cady quitta des lointains mystérieux pour venir se poser,

moqueur, sur le jeune homme.

--Parce que?

--Vous avez à présent une expression comme jamais je n'en ai encore

vu sur votre insupportable physionomie mobile!... Tout est à

reprendre!... Et je ne veux fichtre pas recommencer ce travail!...

J'aime mieux attendre votre figure de tous les jours... Elle est déjà

bien assez compliquée!...

Elle répondit promptement, avec son rire aigu:

--Eh bien! aujourd'hui, peignez-moi de dos!...

Il la regarda intensément, puis, déposant sa palette, il prit une

cigarette dans un étui, l'alluma, et se mit à marcher en silence.

Cady, allongeant simplement ses jambes, n'avait pas autrement bougé.

Ses regards suivaient le peintre, hardis et curieux. Elle avait

recouvré toute son assurance et éprouvait la sensation de satisfaction

la plus générale, la plus profonde qu'elle eût jamais ressentie.

Il s'arrêta tout à coup devant elle.

--C'est incroyable comme nous nous comprenons! Décidément, vous êtes

une petite créature bien spéciale, Cady!... Et nombre de femmes vous

envieraient votre intuition, votre sens inné de la psychologie la plus

subtile...

Elle l'enveloppa d'un long regard caressant.

--Tout ça, c'est des mots, déclara-t-elle d'une voix câline. Je te

connais très bien, voilà tout!...

A ce tutoiement qu'elle reprenait parce qu'inconsciemment il lui

paraissait à sa place désormais entre eux, le jeune homme eut un

imperceptible tressaillement. Il recula et dit avec une indifférence

affectée:

--Oui, tu devines parfaitement que l'idée de toi... de ce que devaient

être tes formes encore indécises, a traversé mon esprit quand j'ai

tracé ce croquis... et s'est de plus en plus imposée lorsque j'ai

essayé d'y dresser des corps quelconques... Peut-être plus beaux, et

même plus jolis que le tien, mais qui, certainement, ne te ressemblent

pas.

Il s'arrêta et reprit au bout d'un moment:

--Seulement... Serais-tu assez brave pour me poser réellement ma bonne

femme?

Cady sourit dédaigneusement.

--Quelle bêtise!... Bien sûr que je serais assez brave!

Jacques désigna de l'extrémité de sa cigarette un angle de l'atelier,

qu'enfermaient des paravents. Et, avec un défi railleur:

--Eh bien, ma petite... Là, tu trouveras le costume de ma danseuse...

Une coiffure très compliquée... et une robe de gaze qui l'est beaucoup

moins. Va, et habille-toi...

Cady souriait toujours; mais sa bouche se crispait; un émoi

l'envahissait; une sorte de paralysie la gagnait, au moment où l'action

s'imposait et se substituait, catégorique, matérielle, à l'idée

abstraite qu'elle admettait sans difficulté.

Pourtant, d'un effort, elle se dressa, les jambes fourmillantes,

l'estomac terriblement contracté par une émotion dont les éléments

étaient tellement divers, multiples et enchevêtrés, qu'il lui eût été

impossible de les séparer pour les reconnaître.

Laumière, qui l'observait curieusement, précisa:

--Tu as peur, hein?

Elle avoua héroïquement:

--Oui, j'ai peur!... Mais, quand j'ai peur d'une chose, ça ne m'empêche

pas de la faire, si je le veux!...

Et elle courut aux paravents, derrière lesquels elle disparut.

Elle ne fut pas longue à se débarrasser de ses vêtements; et, nue,

passa la robe de gaze orange rayée d'or. Puis, tordant et relevant ses

cheveux à la diable, elle posa sur son front l'espèce de casque d'émail

à multiples pendeloques de pierreries...

Alors, devant la grande glace de la toilette, elle se regarda, surprise

de se reconnaître et de se trouver en même temps si nouvelle... Et

un orgueil, une joie éperdue gonflèrent son cœur, débordèrent en un

flot triomphant, vainqueur, insolent, qui chassa l'effroi de naguère,

la vague pudeur instinctive, et l'appréhension plus réfléchie que sa

gracilité d'adolescente ne fût pas à la hauteur de l'espoir de l'ami!...

--Je suis prête! cria-t-elle d'une voix frémissante, qui chantait toute

l'allégresse de l'Eve se découvrant.

Il répondit brièvement, presque maussade:

--Eh bien, arrive!...

Sans avoir besoin de le voir, elle comprit à son accent qu'il subissait

un sentiment analogue à celui qui l'emplissait elle-même tout à

l'heure. Il regrettait et redoutait l'épreuve qui, peut-être, le

désillusionnerait à jamais sur la valeur physique secrète de ce petit

être dont l'âme et les sens l'intéressaient si étrangement.

Elle se glissa hors du paravent et avança, posant ses pieds nus avec

précaution sur la haute laine du tapis, relevant d'une main sa robe

trop longue et, de l'autre, en un geste heureux, soutenant sa lourde

coiffure mal équilibrée.

Le peintre reçut le choc inoubliable de cette silhouette hardie de

jeune corps, d'une sveltesse et d'une souplesse de branche, qui avait

de l'éphèbe toutes les grâces troublantes et de la femme d'indicibles

promesses voluptueuses.

D'un coup d'œil rapide, elle mesura le trouble éperdu de l'homme et

sentit s'épandre en elle la conscience de sa suprême force tranquille

de femme.

--Je ne peux pas arriver à faire tenir cette coiffure! dit-elle d'un

accent boudeur et dont elle exagérait volontairement le ton enfantin et

la sécurité candide.

Jacques reconquit d'emblée tout le calme apparent qui lui était

nécessaire.

--Approche, je vais t'aider.

Ce fut, dès lors, entre eux, une affectation de naturel, de

détachement, dont ils mesuraient exactement l'hypocrisie, sans pouvoir

l'avouer, car ce mensonge était toute leur attitude en une situation

qu'ils feignaient d'apprécier très ordinaire.

Cady s'était assise sur un tabouret, ramenant sur elle les plis de la

gaze transparente; et le jeune homme, ayant pris des épingles, disposa

adroitement la chevelure épaisse de l'enfant, en réservant de longues

mèches qu'il releva parmi les pendeloques fixées avec solidité.

--Là! fit-il gaiement. Voilà Cady à la dernière mode de Memphis!...

Elle se dressa, le corps raidi, sous la gaze flottante.

--Ma robe ne tient pas non plus, déclara-t-elle avec une moue, la

paupière baissée, bridant l'œil et voilant à demi le regard sous les

cils sombres.

Le peintre haussa les épaules.

--Parbleu!... Tu as oublié de mettre la ceinture.

Il alla chercher le bijou; et, les mains adroites et discrètes, il

encercla les reins de la fillette sur la transparence de la tunique,

dont il étira soigneusement les plis.

--Tu vois, expliquait-il, ces deux longs pans partant des épaules, ce

sont des espèces de manches volantes, dont les danseuses saisissaient

les extrémités et qui servaient à leurs attitudes, selon le pas de la

danse et le rythme de la musique.

En souriant, Cady prit la pose indiquée sur le tableau et, renversée,

les reins cambrés, la sveltesse élégante de ses jambes et de ses

cuisses dessinant un mouvement, elle érigea une exquise silhouette

d'ardente petite danseuse antique...

Durant un instant, Jacques demeura émerveillé devant cette précieuse

statuette, avec, au cerveau, cette flamme chaste et enthousiaste de

l'artiste, chez lequel la beauté et même la sexualité n'évoquent plus

la sensualité, mais uniquement une émotion religieuse, un avide besoin

de recréer de ses mains une beauté pareille, encore magnifiée par sa

propre collaboration.

--Oh! s'écria-t-il avec ferveur. Si tu pouvais tenir la pose!...

En elle aussi s'infiltrait un bonheur orgueilleux de contribuer à

la création d'une œuvre qui attirerait l'admiration d'une foule et

demeurerait éternelle...

--Je te jure que je ne bougerai pas! affirma-t-elle courageusement.

Il apporta des appuis et les fixa avec soin sous les bras étendus de

l'enfant, qui n'eût pu, sans ce soutien, supporter la fatigue de son

attitude.

Du reste, avec la conscience de ce qu'il y avait d'éphémère dans

«l'occasion» vaguement rêvée et sur laquelle il n'avait jamais compté

de façon positive, Jacques se hâtait de jeter sur la toile une esquisse

qui caractérisât tout l'inestimable de ce corps inachevé, cette

perfection de lignes élancées que la féminité définitive, tôt venue,

détruirait et remplacerait par des beautés moins rares.

Durant les minutes de repos nécessaire qu'il imposait à son modèle, ni

Jacques ni Cady ne quittaient leurs places, devinant obscurément que le

charme pur de leur émotion artistique fondrait et s'altérerait si leurs

personnes se rapprochaient.

Cependant, le temps s'écoulant, ils durent s'avouer leur harassement.

Le visage pâli et vieilli, la ride de son front profondément creusée,

Jacques Laumière eut un geste de dépit.

--Allons, en voilà assez pour aujourd'hui! s'écria-t-il, la voix

chargée de regret.

Cady ne protesta pas. Sa tête était lourde, ses membres douloureusement

engourdis; il lui semblait que ses pieds ne posaient plus sur le sol,

mais foulaient quelque chose d'instable et de vacillant.

--Rhabille-toi bien vite, conseilla le peintre.

Elle obéit sans mot dire, et revint, ayant pris un temps assez long

pour se revêtir et peigner ses cheveux flottants qui s'étaient emmêlés

sous le casque de la danseuse.

Jacques fumait, paresseusement étendu sur la chaise longue.

--Tu n'as pas eu froid?

Elle s'assit, bien sage, auprès de lui.

--Si, un peu.

Il se recula.

--Mets-toi là... et attends.

Il attira une peau de vison, et en couvrit la fillette étendue.

--Ne bouge pas... Tout à l'heure, tu auras chaud.

Mais, d'un geste souple, elle se coula contre lui, et appuya sa tête

sur l'épaule du jeune homme.

--Je suis fatiguée.

--Dors.

--Je n'ai pas sommeil... Mais je voudrais rester comme cela, très

longtemps, sans que tu remues, et sans que tu parles...

Jacques rit.

--Tu me permets de fumer?

Elle s'interrogea, indécise.

--Oui...

Puis, plus affirmative:

--Oui, parce que le tabac, cela grise...

Il ne répondit pas. Des minutes muettes s'écoulèrent. Jacques avait

passé son bras sous la taille de l'enfant, et, de sa main droite libre,

il rallumait cigarettes sur cigarettes, le regard perdu, envolé dans

une songerie inconnue, tandis que Cady, les paupières demi-closes,

guettait furtivement, avec insistance, le visage du jeune homme,

essayant de suivre ses pensées et de démêler ses sensations...

Mlle Lavernière les trouva dans la salle à manger, attablés devant

un goûter. Cady dévorait, très en verve, très excitée, racontant des

histoires fantaisistes, avec des cascades de rire aigu.

--Vous avez fait une bonne séance? demanda Mlle Armande banalement.

--Mais oui, répondit le peintre, les yeux attachés sur cette enfant

énigmatique, en ce moment franchement, sincèrement gamine, disant des

niaiseries avec des singeries impayables, et qu'il avait, naguère,

cru sentir, contre lui, si mystérieusement femme et si prématurément

raffinée.

La petite Cady · 第 21 / 43 题