IX

D'un pas raidi par les patins pesant à ses bottines, Cady gravit

l'escalier montant à la galerie circulaire dominant la piste. Elle

rejoignait ses cousines qui se reposaient. Elle s'assit à leurs côtés,

tout de suite obsédée de questions sur le jeune homme aux yeux caves,

la demi-mondaine et son petit garçon blond.

--Qu'est-ce que Paul t'a dit en t'abordant. Il avait l'air drôle?

--Chez qui Charlotte a-t-elle fait faire ce bijou de robe en velours

vert?

--Qui lui a poché l'œil?

--Est-ce que tu as parlé de tes amis à Mlle Lavernière?

Cady répondit simplement:

--Zut!

Comme elle paraissait de fort méchante humeur, que ses yeux aux

pupilles dilatées semblaient presque noirs, ses cousines qui savaient

qu'il ne faisait pas bon l'irriter, n'insistèrent point.

Un petit silence régna, que Cady rompit brusquement, jetant d'un ton

rogue et impératif:

--Allons, parlez donc!... Etes-vous devenues carpes?... Amusez-moi!...

ou je vous bascule toutes deux sur la glace, par-dessus le balcon!

Cette menace, le ton exagérément féroce de la fillette, firent pouffer

de rire les deux sœurs.

--Oh! cette Cady! s'exclama Marie-Annette, la figure agitée de

convulsions.

Alice gloussait, avec parfois de petits éclats aigus.

Cady ferma les yeux et se boucha les oreilles.

--Oh! la basse-cour!... Tais-toi, Alice, on dirait une oie qu'on

étrangle et une poule qui pond!... Marie-Annette, je t'en prie, mets un

mouchoir sur ta figure, il me semble que tout danse autour de moi!...

Je vais avoir le mal de mer!...

Le rire de la brunette cessa. Elle se pencha d'un air mystérieux.

--Ecoute!... Je vais te montrer quelque chose...

--Quoi?

Elle tira un médaillon de son corsage, l'ouvrit avec précaution, et en

retira un papier mince, replié dix fois sur lui-même.

--Lis cela!

Cady secoua la tête avec dégoût.

--Moi?... Me casser les ongles à défaire ce chiffon!... et me crever

les yeux sur ta sale écriture!...

Marie-Annette, piquée, déplia le papier.

--Bien! fit-elle avec emphase. J'avais pourtant copié des choses

curieuses, dans un livre de sport et d'élevage que, sûrement, tu ne

connais pas!...

L'œil de Cady s'alluma légèrement. Cependant, elle laissa tomber avec

dédain:

--D'abord, est-ce que tu sais ce que c'est que des choses curieuses,

toi!...

Marie-Annette lui tendit le papier.

--Lis!...

Cady parcourut les lignes, de fine écriture, sans qu'un muscle de son

visage bougeât. C'était une explication, en termes de maquignon, crus

et précis, des procédés concernant le croisement des races chevalines

et la saillie des juments.

La fillette rendit le papier à sa cousine en haussant les épaules.

--Et alors? fit-elle railleuse.

Avide, l'autre demanda:

--Tu savais cela?

Cady répondit simplement:

--Mais, à la campagne, je l'ai vu.

Les deux sœurs sursautèrent, saisies d'une curiosité maladive qui

faisait trembler leurs lèvres et chevroter leur voix.

--Tu as vu?... Qu'est-ce que tu as vu?

--Pas des chevaux... des vaches.

--Oh! dis-nous?

Mais Cady se fâcha.

--Vous êtes trop dindes!... Et puis après? C'est très laid!...

Tout bas, à l'oreille de la fillette, Marie-Annette susurra:

--Mais, Cady, le monde c'est comme les bêtes, n'est-ce pas?... Toi, tu

n'as pas vu du monde, dis?

Cady affirma.

--Oui, le monde c'est comme les bêtes.

Puis, après réflexion:

--C'est-à-dire... Ce n'est pas tout à fait comme les bêtes.

Marie-Annette, le visage grimaçant, insista:

--Tu as vu du monde, dis, Cady?

Mais l'autre regarda avec épouvante les traits convulsés de sa cousine.

--Oh! tu es trop laide pour que je te le dise! déclara-t-elle d'un

accent plein d'horreur.

Alice, qui n'entendait qu'à moitié les paroles des autres, penchée sur

le balcon, remarqua:

--Les voilà qui s'en vont!... Tu ne vas pas dire adieu à Georges, Cady?

--Non, répondit la fillette sèchement.

Pourtant, des larmes montaient dans ses yeux étincelants.

Cinq minutes plus tard, elle rejoignait Mlle Lavernière.

--Je suis fatiguée, nous partons, annonça-t-elle d'un ton bref.

--Et vos cousines?

--Elles rentrent aussi. Nous les mettrons en voiture.

Devant la véranda, à la sortie du Palais, le velours vert d'une robe

de femme disparaissait dans une auto qui, la portière claquant, vira

aussitôt.

Mlle Armande eut la rapide vision de cheveux blonds se détachant sur

de la panne bleu-ciel.

--Tiens! on dirait l'auto qui nous a amenées! s'écria-t-elle avec

surprise.

Cady, très occupée à prendre congé de ses cousines, sembla ne pas

avoir entendu la remarque de l'institutrice.

Mlle Lavernière s'inquiéta.

--Vraiment, mesdemoiselles, vous ne préférez pas que je vous

reconduise?... Si madame votre mère s'apercevait que vous rentrez

seules!...

Alice eut un gros rire.

--Il n'y a aucun danger!... A cette heure, tout est fermé chez

maman!... Et nous rentrons par la porte de service.

Le fiacre s'éloigna. Mlle Lavernière et Cady gagnèrent la bande

d'asphalte du trottoir.

Sur l'avenue des Champs-Elysées, quasi obscure, la multitude des autos

filant à toute vitesse dans les deux sens, mettait une incessante

fulguration de phares éblouissants, et l'air était empli par le doux

sifflement de la fuite des roues sur le pavé de bois lissé par les

pneus et humecté de pétrole.

Mlle Armande appela tout son courage à elle.

--Cady, il me faut vous parler sérieusement... Croyez que je ne veux

que votre bien... et soyez convaincue que, cette fois, je ne dois être

ni faible ni complaisante... et que je ne le serai pas!

Elle fit une pause après ce préambule longuement prémédité; et, Cady

demeurant silencieuse, elle dut poursuivre, un peu gênée:

--Quelles sont ces gens à qui vous parliez au Palais de Glace?

--Quelles gens?

Cady, vous me comprenez fort bien! Cette dame en velours vert, avec son

petit garçon, et un jeune homme habillé de brun!...

Cady répondit avec aplomb:

--Ah! oui, la mère du petit Georges? Eh bien, mais je ne sais pas.

Mlle Armande se rebiffa.

--Vous appelez l'enfant Georges... La mère vous embrasse... et vous ne

savez pas qui ils sont?

Cady répliqua, pleine de candeur:

--Mais non... Je ne les ai jamais vus qu'au Palais de Glace... Au

commencement de l'hiver, le petit garçon et la dame apprenaient à

patiner... Un jour, Georges est tombé devant moi... Je l'ai ramassé...

Sa mère m'a remerciée... Depuis, j'ai patiné avec le petit, et on se

dit bonjour avec la mère...

Mlle Armande était un peu désappointée.

--Voilà tout?

--Mais oui.

L'institutrice rassembla ses idées.

--Eh bien! c'est encore trop... Le genre de cette dame ne me paraît pas

convenable et, certainement, votre mère ne serait pas contente si elle

vous voyait causer avec elle... Il ne faudra plus l'approcher, et vous

éviterez de patiner avec le petit garçon.

Cady, la tête basse, murmura des paroles inintelligibles.

--Que dites-vous? s'écria Mlle Armande, qui avait cru saisir des

consonances tellement choquantes qu'elle les jugeait invraisemblables,

même dans la bouche de sa terrible élève.

La fillette répondit posément:

--Je ne dis rien, mademoiselle.

Encouragée par cette douceur inattendue, Mlle Armande recommença

avec plus de fermeté:

--Je désire vous contrarier le moins possible, mon enfant, cependant,

soyez certaine que lorsqu'il s'agira de choses importantes, vous devrez

toujours m'obéir!...

Cette fois, tournée précipitamment vers l'institutrice, Cady, d'une

voix tonnante, lui jeta au visage, irrémédiablement, les cinq lettres

ordurières qu'elle mâchonnait auparavant.

--.....!

L'autre chancela, littéralement assommée.

--Cady! oh, Cady! balbutia-t-elle, épouvantée.

X

Le soir, après le dîner, Mlle Armande, le front sévère, le cœur

battant secrètement, affermissant sa voix, essaya d'établir, une fois

pour toutes, un semblant d'autorité.

--Cady, je n'ai pas voulu, aujourd'hui, entretenir votre mère de

l'incident regrettable qui s'est passé entre nous, mais je vous

préviens que si vous me donnez de nouveaux sujets de mécontentement,

Mme Darquet saura tout.

La jeune fille la regarda hardiment.

--Vous ne pouviez rien raconter à maman, car il aurait d'abord fallu

avouer que nous étions allées au Palais de Glace et non pas à l'Odéon.

Mlle Armande feignit de ne point avoir entendu cette remarque.

--Vous devez vous soumettre à moi. Et soyez persuadée que rien ne

m'arrêtera pour que l'autorité de vos parents m'appuie si vous me

résistez. En punition de votre conduite inqualifiable de l'après-midi,

vous allez vous mettre au lit immédiatement.

--Bien, mademoiselle, répondit Cady impassible.

Et elle passa aussitôt dans le cabinet de toilette.

Mlle Armande sentit un baume descendre dans son cœur. Enfin, elle

était victorieuse! La petite pliait; un peu de fermeté en viendrait à

bout.

Elle s'assit à la table et commença à écrire à une ancienne compagne de

Sèvres. Non qu'elle lui gardât beaucoup d'amitié, mais elle éprouvait

le besoin vaniteux de se vanter de la «superbe situation» qu'elle

avait immédiatement trouvée après avoir «jeté sa démission au nez de

l'Université».

Elle écrivit quatre pages, mit la lettre sous enveloppe, inscrivit

l'adresse et, machinalement, ses yeux allèrent au lit de cuivre de Cady

où elle s'attendait à voir la forme mince de la fillette allongée.

Le lit était vide.

Mlle Armande alla au cabinet de toilette.

--Que faites-vous, tout ce temps? cria-t-elle avec colère.

Mais sa voix tomba soudain. Il n'y avait personne dans le cabinet.

Le sang monta au visage de l'institutrice.

--Misérable petit monstre!... qui m'a désobéi.

Elle courut à la cuisine.

--Où est Cady? fit-elle menaçante.

Clémence qui détestait l'institutrice, répondit d'un ton rogue:

--Est-ce que je sais?... Je ne l'ai pas mise à la poêle!

Mlle Lavernière galopa de la chambre de Baby à l'office, interrogea

Valentin indifférent. Cady n'était nulle part; personne ne l'avait

vue!...

La jeune fille rentra dans sa chambre, éperdue, une sueur froide

baignant ses tempes.

Cady serait-elle allée se plaindre à ses parents?... Le démon était

capable de préférer s'accuser afin de faire chasser l'institutrice!...

D'ailleurs, elle était si menteuse et si adroite!...

Mlle Armande se laissa tomber sur une chaise, les jambes molles,

guettant tous les bruits avec anxiété, s'attendant d'un moment à

l'autre à être appelée, à devoir comparaître!...

Que dire? Qu'avouer? Que nier? Elle était perdue. Elle serait chassée.

Elle se trouverait demain sans place, sans asile, sans recommandations,

avec cette double tare d'avoir dû quitter l'Université et d'avoir

été renvoyée, à peine entrée, de la première maison qui l'avait

accueillie!...

Elle se dressa. Tout valait mieux que cette attente!... Et, résolument,

elle se dirigea vers les appartements des maîtres de la maison.

Valentin l'arrêta.

--Où allez-vous?

--J'ai à parler à madame.

--Ni le patron ni la patronne ne sont là... Il y a réception ce soir au

ministère des affaires étrangères.

Mlle Armande poussa un cri.

--Mon Dieu, alors, où est Cady?...

Le valet de chambre éclata de rire.

--Vous ne l'avez pas encore trouvée?... Eh bien, cessez de la chercher,

elle est plus maligne que vous et vous fera courir inutilement... Elle

finira toujours par se montrer, allez!...

L'air goguenard de ce garçon excita les soupçons de Mlle Armande.

N'était-ce pas lui qui cachait la fillette?

Mais il se rapprochait, galant.

--Dites donc, si vous vous ennuyez seule, je pourrais vous tenir

compagnie.

Elle le repoussa.

--Voyou!...

Elle rentra dans sa chambre en courant et se mit au lit, persuadée que

l'indisciplinée ne tarderait pas à paraître.

Cependant, les minutes s'écoulant sans que sa solitude fût troublée,

une lancinante inquiétude la faisait s'agiter, glissait une fièvre

dans sa tête brûlante.

Des visions d'épouvante passaient brusquement devant ses yeux... Cette

Cady était si bizarre, si incompréhensible!... Qui pouvait deviner ce

qui fermentait dans son esprit?...

Si elle était partie dans la rue!... Si elle s'était suicidée!...

Tremblante, Mlle Armande croyait entendre des bruits de voix, un

tumulte... C'était Cady, ramenée par un sergent de ville... Ou bien,

la fillette inanimée, étendue sur un brancard... Et Mme Darquet

surgissait, menaçante...

Minuit, une heure, deux heures, sonnèrent...

Enfin, un sommeil de plomb terrassa l'institutrice.

Et, au matin, lorsqu'une angoisse réveillée en même temps qu'elle-même

la souleva dans son lit et la fit enflammer une allumette avec

précipitation; elle aperçut Cady tranquillement endormie dans sa

couchette.

Un flot de haine traversa l'institutrice, au souvenir de ses transes

inutiles.

--Petite gredine! proféra-t-elle, en grinçant des dents.

Cady bougea, ouvrit les yeux et considéra Mlle Armande, en silence.

--Où êtes-vous allée, hier soir, Cady?

L'enfant répondit d'une voix blanche:

--Je suis montée au sixième voir Maria qui était souffrante... Je lui

ai fait la lecture...

Un large halo bleuâtre cernait ses yeux, noircissait ses orbites;

elle semblait brisée de fatigue. Et, refermant ses paupières, elle se

rendormit.

Mlle Armande ne proféra pas une parole. Elle se rejeta sous ses

couvertures, où elle s'enfouit rageusement, se sentant à tout jamais

vaincue.

La petite Cady · 第 20 / 43 题