Maintenant qu'elle était seule, Mlle Armande suivait avec intérêt le
mouvement des couples ou des patineurs isolés voltigeant sur la glace.
Peu à peu, s'accoutumant à ce papillotant cinématographe, elle
parvenait à distinguer des personnages, les revoyait, les suivait dans
leurs évolutions.
Elle constata que Cady était une patineuse remarquable.
Presque toujours seule, au centre de la piste, elle exécutait
des voltes savantes, des exercices ardus, avec une précision de
professionnelle. Elle avait un air détaché, comme ne s'apercevant
point du cercle de spectateurs attentifs, jaloux ou admiratifs, qui
l'environnait. Puis, soudain, elle trouait le mur humain et se lançait
comme une flèche sur la glace du pourtour, venant unir ses bras à ceux
de ses cousines, qui circulaient avec aisance, mais ne possédaient
point un talent comparable au sien.
Elle patinait rarement avec un homme, bien qu'elle parût connaître un
grand nombre de jeunes gens, habitués du Palais. Ces collégiens ou
ces élèves des grandes écoles l'horripilaient, car ils étaient plus
préoccupés du sport pour lui-même, plus désireux de faire admirer leur
propre adresse que de profiter d'un tour de piste pour flirter. Si Cady
était fort sollicitée, c'était simplement à cause de sa virtuosité qui
eût mis en relief celle de son partenaire.
Les trois jeunes filles, les bras enlacés, s'arrêtèrent devant Mlle
Lavernière, alors que l'orgue terminait un morceau.
--Mme Garnier vous a quittée, je parie? demanda l'aînée des Serveroy
en riant et en échangeant des regards malicieux avec sa sœur.
C'était une grosse fille épaisse, aux jambes énormes, de très petite
stature pour ses quinze ans. Sa face de lune, pâle et malsaine, était
trouée de petits yeux sans éclat, ordinairement bordés de rouge.
Au contraire, Marie-Annette, qui atteignait quatorze ans, était grande
et svelte, assez gracieuse. Ses traits fins de brune eussent été jolis
sans une asymétrie très prononcée.
Toute sa figure semblait avoir été secouée, ses éléments séparés et
recollés de travers. Ce défaut, déjà très apparent quand sa physionomie
était au repos, prenait des proportions fantastiques dès qu'elle riait
ou parlait avec quelque animation.
Cady appelait ce phénomène le «tremblement de terre de Marie-Annette».
Mme Armande expliqua:
--Mme Garnier m'a demandé de la remplacer près de vous pendant une
heure.
Alice éclata de rire et le visage de Marie-Annette se tordit.
--Ah! s'écria celle-ci, vous pouvez être bien tranquille, on ne la
reverra pas! Comme d'habitude, nous serons obligées de rentrer seules
boulevard de Latour-Maubourg!
Alice appuya:
--Elle nous plaque comme cela presque tous les jours.
Mlle Armande s'étonna, sa curiosité éveillée.
--En vérité... Mais quelles occupations a-t-elle donc?
--Demandez-le-lui? Elle ne vous répondra sans doute pas plus qu'à nous.
Cady prit un air de mystère.
--Je le sais, moi. Une fois, je l'ai suivie, et j'ai vu... Elle va dans
les fours à chaux de Belleville pour faire de la fausse monnaie!
Alice écarquilla les yeux.
--C'est vrai?
--Je te le jure! certifia Cady imperturbable.
Marie-Annette pouffa, le visage disloqué.
--Oh! cette Cady!... D'abord, il n'y a pas de fours à chaux à
Belleville.
La fillette était déjà en fuite, disparue dans le cycle toujours en
mouvement des patineurs.
Soudain, Alice poussa le coude de sa sœur, tout émotionnée, et glissa,
bas:
--Oh! _le_ voilà!
Marie-Annette se tourna vivement:
--Où donc?
--Là, en face, appuyé à la balustrade. Il cause avec _elle_... Elle a
une robe nouvelle...
Marie-Annette eut un léger cri:
--Oh! vois son œil! C'est tout noir autour, comme s'il avait reçu un
coup.
Alice hocha la tête.
--Oui, il a un fameux pochon!... Peut-être qu'il est tombé et qu'il a
attrapé un coup de patin.
--Ou plutôt qu'il s'est battu. Tiens, Cady est déjà avec le petit
Georges...
Très intriguée par ce colloque, dont elle n'avait pas perdu un mot,
Mlle Armande s'efforça de distinguer le couple duquel les jeunes
filles s'entretenaient.
Mais justement, à cet instant, Cady passa, animée, une expression
inusitée sur ses traits. Elle patinait à petite allure, les mains
entrelacées à celles d'un petit garçon blond, aux longues boucles pâles
tombant sur son jersey de marin, au pantalon long épousant étroitement
ses formes qui gardaient le potelé de la première enfance.
Il pouvait avoir huit à neuf ans. Rien n'était plus joli que son
visage au teint délicat, à l'ovale rappelant celui des vierges de
Raphaël, aux doux yeux bleus un peu fuyants, bordés de longs cils très
foncés--peut-être artificiellement avivés de noir--car ses lèvres
rieuses et tendres avaient certainement été aussi frottées de rouge.
Il s'appuyait contre Cady d'un air câlin, et ses yeux attachés sur sa
grande amie exprimaient une affection passionnée.
Tous deux parlaient en même temps, sans s'écouter, en un besoin ardent
de se confier tout ce que leur cœur mettait en réserve, sans doute
depuis le dernier jour de leur rencontre.
Soudain, ils s'arrêtèrent, et Mlle Armande vit Cady tendre son front
pour un baiser à une très jolie femme qui patinait avec un jeune homme.
Elle était vêtue de velours vert, ses cheveux blonds bouffaient sous
une immense toque de renard blanc.
Et, surprise, Mlle Armande reconnut précisément le couple qui
attirait naguère les remarques des jeunes Serveroy. Le «pochon» de
l'œil de l'homme était caractéristique.
Si peu expérimentée que fût l'institutrice, elle ne pouvait se
méprendre sur la classe de ces personnages. Evidemment, la femme était
une demi-mondaine; et elle jugea l'apparence du jeune homme on ne peut
plus louche.
Il était, il est vrai, fort élégamment mis; sa taille était mince,
bien prise, son allure aisée; mais cette meurtrissure, cette trace
de violence mettait une sinistre expression sur son visage jeune
et pourtant extraordinairement fripé, aux yeux caves. Sa chevelure
et sa moustache, qui devaient être originairement noires, avaient
certainement subi une décoloration au henné, qui leur donnait une
singulière teinte acajou.
Et Cady causait familièrement avec ces gens!... La jeune femme l'avait
embrassée... l'homme lui serrait la main en souriant... Et le petit
garçon qui, visiblement, était le fils de la demi-mondaine dont il
avait tous les traits, enlaçait tendrement Cady, paraissait avec elle
dans la plus grande intimité!...
Mlle Armande s'apeurait.
Vraiment, les imprudences de son élève dépassaient les bornes, et il
arriverait quelque malheur dont elle serait responsable, elle, la
pauvre institutrice, si dénuée de moyens d'actions et de répression!...
Dieu! si Mme Darquet apercevait jamais sa fille en pareille
compagnie!...
Mlle Armande en avait d'avance la chair de poule!... Mais elle était
décidée à sévir, et dès que Cady reviendrait, elle l'interrogerait
avec sévérité et lui défendrait de continuer ces relations
compromettantes!...
Là-bas, adossée à la balustrade drapée de velours, sans quitter
les mains du petit Georges, Cady le questionnait, admirant la rare
luminosité des yeux de l'enfant, dont l'émail pur semblait nager dans
un bain de nacre fluide.
--Qu'est-ce que tu mets dans tes yeux pour qu'ils brillent comme cela?
Georges se renversa coquettement:
--Dedans, je ne mets rien... Ça me piquerait. Mais Paulette, la femme
de chambre de maman, me frotte les cils... C'est amusant, parce que
c'est gras... alors, si je ferme les yeux--tiens, comme cela--ça
colle... et puis quand j'ouvre, ça décolle et ça chatouille...
--C'est agréable?
--Ça m'amuse.
--Et tes lèvres, qu'est-ce qu'elle y met?
Georges rit, avec un air de mystère.
--Il y a trois choses rouges sur la toilette de maman... Une qui
brûle... Une qui a goût de vanille, tout à fait bonne quand on lèche...
et puis une autre qui est mauvaise... mais mauvaise!...
Cady écoutait, intéressée.
--Celle-là, tu n'en mets pas?
--De la mauvaise?... Si, quelquefois.
--Pourquoi?
--Des jours.
--Quels jours?
--Les jours où la grosse Loulou et Mme Darzy viennent.
--Qui est-ce, ces dames?
--Des amies de maman... Une grande vache et un sale chameau... Alors,
c'est à cause d'elles que je mets du rouge mauvais... parce qu'elles
m'embrassent et ça les fait gueuler!
--Elles t'embrassent sur la bouche?
--Oui, toujours... Alors, tu comprends, elles mangent l'amer... Et je
suis content, parce qu'elles me dégoûtent.
Cady fronçait les sourcils.
--Et les autres amies de ta mère, elles ne te dégoûtent pas?
Il sourit, le regard fuyant.
--Dame?... pas toutes.
Les lèvres de Cady frémissaient; ses narines battaient.
--Pour les autres, tu mets du rouge à la vanille? Et elles t'embrassent
aussi sur la bouche?...
Georges ne répondit pas, désireux de changer la conversation.
--Viendras-tu, ce soir, Cady? Y aura pas de vieux, on rigolera... Y a
Paul qui amène des copains à lui, et on boira du champagne...
Cady secoua la tête et les épaules avec une violente dénégation.
--Non, non, je n'irai pas!... D'abord, je ne peux pas, maintenant que
j'ai Mlle Armande au lieu de la vieille Mathurine qui ronflait douze
heures de suite comme un sabot. Et puis je pourrais que je n'irais pas,
bien sûr!...
L'enfant se serra contre elle, levant des yeux pleins de tendresse.
--Pourquoi? Si tu veux, on laissera les autres... On emportera des
gâteaux et du champagne dans la chambre de maman, et on fera souper
dans son lit?
La fillette répondit rudement:
--Non!
Et arrachant ses mains de celles de Georges, elle s'enfuit, de toute
la vitesse de ses patins, tandis que l'enfant demeurait consterné à sa
place.