Dans l'auto qui filait à grande allure le long du boulevard
Saint-Germain, Mlle Armande, un peu effarée, encore tout étourdie
par ces événements étranges et la désinvolture de son élève, essayait
vainement de faire parler Cady.
--A qui est cette automobile?... Comment s'est-elle trouvée là pour
nous prendre, à la porte?
Cady s'étalait avec enchantement sur les coussins de panne bleu-ciel.
Elle montra le bouquet de fleurs de Nice entre les glaces claires, le
miroir, la pendulette, le coffret rempli de menus objets: flacon de
parfum, boîte de poudre de riz, bâton de rouge pour les lèvres...
--Vous voyez bien que c'est à une dame!...
--Qui est cette dame?... Votre tante?
Cady éclata de rire.
--Oh! non!... Ma tante n'a pas d'auto... Cela lui ferait mal aux
nerfs!...
--Alors qui?
Cady pointa tout à coup du doigt vers l'extérieur.
--Regardez!...
Mlle Armande sursauta avec effroi.
--Quelqu'un!...
--Mais non... tout simplement la Chambre des députés... Maman et père
sont là, derrière ces murs...
Puis, brusquement, elle s'effondra sur le tapis.
--Oh!
--Mon Dieu, qu'avez-vous?
Elle riait de tout son cœur.
--C'est Malifer, le second secrétaire de papa! expliqua-t-elle. Il
traversait la chaussée... On a manqué de l'aplatir!... C'est ça qui
en aurait fait une affaire!... Voyez-vous qu'on aurait arrêté l'auto,
dressé procès-verbal!... et qu'il aurait fallu donner notre nom!...
Mlle Armande pâlissait.
--Ah! Cady, vous m'entraînez dans des aventures absurdement
dangereuses!...
On traversait la place de la Concorde; Cady se releva du fond de la
voiture.
--Je vous dis des blagues!... Si on avait zigouillé Malifer, c'est le
chauffeur qui aurait répondu... Nous, on se serait défilé...
Devant le Palais de Glace, elle sauta à terre et glissa la petite pièce
dans la main du chauffeur qui souriait.
--Tenez, Emile!...
--Merci, mademoiselle Cady!...
La clarté du cirque de glace, le ronflement causé par les patineurs
lancés à toute vitesse, le tapage du grand orgue électrique éblouirent,
abasourdirent Mlle Armande qui ne savait littéralement ce qu'elle
voyait. Cady l'entraîna.
--Elles sont déjà là!
Mlle Armande retrouva à peu près ses sens devant le visage aimable
d'une femme d'une quarantaine d'années, courte et grosse, vêtue sans
élégance, qui lui tendit la main dès les premiers mots de Cady.
--Enchantée de faire votre connaissance, mademoiselle Lavernière!... Je
suis Mme Garnier, l'institutrice de Mlles Serveroy, les nièces de
M. Cyprien Darquet.
Dix minutes plus tard, les deux femmes causaient avec une subite
confiance, les jeunes filles envolées sur la glace et se confondant
parmi la foule des autres patineurs.
Mme Garnier hochait la tête, un sourire désillusionné aux lèvres.
--Oui, ma pauvre petite, vous êtes en plein désarroi... sentant
bien qu'il n'y a pas moyen de lutter contre ces mauvais singes ou
ces poupées folles qui nous sont confiées... et d'autre part vous
redoutez les représailles maternelles, au cas où l'on découvrirait vos
défaillances. Eh bien, à ce sujet, je vous dis tout de suite: n'ayez
aucune crainte... L'impunité vous est assurée comme à nous toutes,
gardiennes de ces malfaisants troupeaux qu'il nous faut bien laisser
brouter à tort et à travers... Non seulement les enfants sont forcément
nos complices et nos défenseurs, mais les mères ne se soucient guère de
la vérité et l'ignorent toujours... veulent toujours l'ignorer!... pour
avoir la paix, pour être libres, pour n'avoir ni à combattre, ni à se
tracasser, ni à se reprocher leur veulerie, leur égoïsme, leur sottise,
leur lâcheté à remplir leurs devoirs de mères!...
--Ah! que vous avez raison, et que vous les connaissez bien! s'écria
Armande avec un élan de haine. Si vous l'entendiez, ma patronne!...
dégoulinant ses grandes phrases: «J'exige que vous préserviez ma fille
de tout contact vulgaire... Elle n'aura aucune familiarité avec les
domestiques... Elle sera ignorante de tout jusqu'à son mariage...»
Miséricorde, il faut voir le phénomène dont il s'agit! Une enfant qui
parle un argot de voleur!... Qui en remontrerait à une sage-femme...
et qu'on trouve cachée dans tous les coins avec un voyou de valet de
chambre! Une enfant qui leur est plus inconnue que si elle était au
Thibet.
Mme Garnier l'apaisa du geste.
--Chut! ne parlez pas si haut, vous nous feriez remarquer. Et puis,
quoi, c'est la vie!...
--Alors, chez vous, c'est pareil? questionna Mlle Armande
curieusement.
--On ne saurait guère comparer Mme Serveroy à Mme Darquet.
Cependant en ce qui touche la question des enfants, aux résultats
obtenus, c'est identique. D'ailleurs, il en est de même dans tous les
intérieurs parisiens mondains... C'est toujours des enfants élevés Dieu
sait comment!... dont les parents ne s'occupent pas et que ceux-ci
ignorent complètement, ne les apercevant qu'à travers une image
convenue... stupéfaits quand ils découvrent soudain des tares, des
défauts, des vices inattendus dans ces chéris qu'ils ont laissés se
gangrener, les yeux fermés.
--Mme Serveroy est la sœur de M. Cyprien Darquet, n'est-ce pas?
--Oui... Plus jeune que son frère de huit ans, elle a profité de sa
beauté pour épouser un riche fabricant de pâtes alimentaires qui
l'aimait et qui était flatté de devenir le beau-frère d'un avocat qui,
à cette époque, avait déjà du renom. C'était un brave homme que sa
femme avait pris en grippe, et qui a eu la discrétion de mourir après
seulement quatre ans d'union.
--Mme Serveroy ne s'est pas remariée?
--Elle l'aurait pu; elle était riche, jolie, jeune encore; et soyez
sûre que si elle ne l'a pas fait, ce n'est pas par dévouement pour ses
filles! Elle a préféré se dorloter... C'est une malade imaginaire...
une égoïste dont vous ne trouveriez pas facilement le second numéro!...
Tout tourne autour d'elle... Rien n'existe que pour elle, qu'à cause
d'elle... On a inventé la terre pour qu'elle y marche, le soleil pour
qu'il la chauffe... Et, si on l'en croyait, personne d'autre qu'elle ne
profiterait de la terre et du soleil!...
Mlle Armande balança la tête.
--Eh bien, vous devez en avoir de l'agrément auprès de cette
femme-là!...
--Ah! la maternité ne lui a jamais pesé, à celle-là, je vous
en réponds!... Nous habitons un hôtel particulier, boulevard
Latour-Maubourg, dont elle occupe à elle seule tout le rez-de-chaussée
et le premier étage... Ses filles sont reléguées avec moi sous le toit,
où le calorifère ne chauffe pas en hiver, et où l'été on brûle sous les
ardoises... Marie-Annette, la cadette, adore la musique, mais on lui a
défendu le piano qui entête madame sa mère!... Jusqu'à dix heures, le
matin, interdiction d'ouvrir une persienne, de faire le moindre bruit,
de peur de troubler le précieux repos de Mme Serveroy... On ne mange
que des viandes blanches qui lui sont ordonnées. Alice, l'aînée, est
lymphatique, le médecin lui conseille la campagne, la mer, mais nous
ne quittons jamais Paris, pendant que Mme Serveroy court seule
les eaux où elle mène un train royal. Il y a deux ans, Alice a eu la
scarlatine... Aussitôt, on l'a conduite dans une maison de santé, où sa
mère n'a jamais mis les pieds, durant quarante jours où la petite a été
entre la vie et la mort... Quant à Marie-Annette, qui pouvait couver
des germes contagieux, on l'exila avec moi une partie de l'hiver dans
une maison de campagne inhabitée, appartenant à des amis. Si elle fût
tombée malade dans ce pourrissoir, c'était la mort...
Mlle Armande eut un cri:
--Ah! on n'est tout de même pas si rosse dans le peuple! Mes parents
n'étaient que des paysans, des brutes... Mon père nous cognait quand il
avait bu. N'empêche qu'il est tombé à la peine pour nourrir sa trôlée
de huit marmots!... Et ma mère l'a suivi, ravagée par le chagrin de
perdre, à cause de la misère, tous ses petits, sauf moi!
Mme Garnier acquiesça.
--Chez moi, c'était de même. J'appartiens à la bourgeoisie, mais à
celle qui, par suite du manque d'argent et de la simplicité forcée
de sa vie, se rapproche plus du peuple que de la classe fortunée...
Car, ne nous y trompons pas, ce qui perd les femmes et tue en elles
le sentiment maternel, la conscience éclairée de leurs devoirs envers
leurs enfants, c'est l'aisance et la richesse. Du jour où l'on n'est
plus forcé de s'ôter le pain de la bouche pour le donner à son petit,
on se laisse aller peu à peu à l'égoïsme, aux compromis... Il n'y a que
les devoirs pesants que l'on accomplit bien... Les autres, ceux qui
paraissent tout petits, et qui sont de tous les jours, de toutes les
minutes, on les écarte, on les élimine, on finit par les ignorer et les
nier. Votre mère s'est tuée pour vous, m'avez-vous dit? C'est que du
jour de votre naissance, elle vous avait donné le sang de son corps,
et que vous étiez bien vraiment une partie d'elle-même... Allez donc
demander du vrai amour, du dévouement à la mère qui n'a pas nourri son
enfant, qui a refusé de veiller près de lui, qui a redouté ses cris,
repoussé les fatigues, les sujétions qu'il représente!... Son enfant
lui est aussi étranger que celui qui passe dans la rue... Si elle a
les nerfs sensibles, elle éprouvera une émotion, un désespoir, une
épouvante, si, par hasard, il se trouve en danger... Mais c'est à fleur
de peau, c'est banal comme le trouble qui l'agite au théâtre devant
une scène pathétique. Et, de la minute où le drame s'éloigne, où le
petit n'est plus intéressant, la mère l'oublie et le rejette hors de sa
route...
--Et hypocrites, avec cela!... Faisant toutes étalage de leurs
sentiments maternels!... s'imaginant qu'elles leurrent ceux qui les
écoutent!...
--Elles ne sont pas toutes sciemment menteuses... Beaucoup croient
sincèrement que leurs simagrées, la parodie qu'elles jouent, c'est
bien vraiment tout l'amour maternel, tout le rôle de la mère... Où
l'auraient-elles appris, ce rôle?... Auprès de qui?... Ces jeunes
femmes ont eu des mères pareilles à elles-mêmes, se contentant de
semblants, et leur enfance abandonnée a souffert sans savoir de quel
mal elle souffrait ni ce qui lui manquait! D'ailleurs, je le répète,
le premier mal, c'est l'argent, le superflu qui permet de s'acheter
des remplaçantes, et qui procure des jouissances auxquelles pas une
de ces poupées ne saurait s'arracher... l'argent qui habitue à une
existence trop douce, trop gâtée!... Chez moi, ça n'était pas le cas,
je vous en réponds!... J'étais la fille d'un officier d'infanterie
sans fortune, et Dieu sait combien la vie se faisait difficile pour
nous!... Ma mère était phtisique--plutôt tuée par la lutte que vraiment
tuberculeuse. Eh bien, personne ne l'a su que trois semaines avant sa
mort, tant elle savait se dévouer à nous courageusement. Mon père est
mort subitement, alors que j'atteignais dix-huit ans, me laissant sans
ressources... Nous nous trouvions dans un pays minier, logeant chez
de braves gens qui m'ont recueillie... La mère, une veuve; le fils,
un contremaître qui, ma foi, m'a épousée trois ans plus tard, ayant
voulu attendre ma majorité, par délicatesse... Et, je l'aimais bien,
mon pauvre Pierre! Sans doute que j'eusse été heureuse avec lui, et
que j'aurais eu de beaux enfants... Mais, il n'y avait pas encore six
mois que nous étions mariés lorsque le malheureux est resté au fond de
son trou, avec soixante compagnons. Le lendemain, on trouvait sa mère
pendue au grenier... Et, j'étais encore seule! Le directeur de la mine
me plaça comme gouvernante dans une famille près d'un jeune enfant
qui est mort... J'entre chez d'autres gens, l'enfant meurt aussi...
Je reste cinq ans dans une troisième maison; la jeune fille, une
névrosée, se suicide... J'avais la guigne... et c'était à croire que je
portais malheur. Cela n'a pas empêché Mme Serveroy de me prendre...
Peut-être qu'elle n'aurait pas été fâchée de se débarrasser de ses
filles!... Mais, Dieu merci! rien de tragique n'est arrivé depuis huit
ans que je suis auprès d'elles!...
--Sont-elles aimables?... Vous êtes-vous attachée à elles?
Mme Garnier haussa les épaules.
--Oui et non!... On plaint ces pauvres petits produits de la famille
bourgeoise actuelle, mais on ne peut vraiment pas les aimer... C'est
si rosse, si vide!... Encore, votre Cady, si je ne me trompe, a-t-elle
quelque chose sous la peau... Mais mes élèves!... Ah! quelle bouillie!
Ça a été éduqué on ne sait comment, et, quand je les ai prises, santé
et moral, tout était détruit, fondu... Je n'avais plus de base pour
étayer quoi que ce soit. L'aînée a eu une nourrice tarie, le cachant
et l'empâtant de farines et de lait conservé... Elle est lymphatique,
grasse et molle, incapable d'aucun effort matériel ou intellectuel,
et il lui aurait fallu un autre régime que le sien pour refaire son
tempérament gâté dès le début... L'autre, au contraire, a été nourrie
par une créature malsaine qui lui a laissé dans le sang de mauvais
ferments, qui, parfois éclatent en boutons, ou démangeaisons, en
espèces de dartres... son caractère est inégal, fiévreux, désordonné...
Sortant de nourrice, elles ont jusqu'à huit ans passé de mains en
mains, d'Allemandes en Anglaises, battues, houspillées, mal nourries,
mal dirigées, tantôt ne sortant jamais de leur chambre, avec une
bonne qui les enfermait pour filer dehors des journées entières,
tantôt harassées de marches forcées, traînées par une fille qui allait
retrouver des amants à Grenelle et saoulait les enfants pour qu'elles
se tinssent tranquilles dans un coin du café pendant qu'elle montait
dans les chambres... L'une les bourrait de drogues et les soumettait
à une hydrothérapie féroce dont elles pensaient crever... Une seconde
avait inventé comme punition de les mener chez le dentiste... On m'a
remis de petits êtres mal équilibrés au moral et au physique, lâches,
menteurs, assoiffés de jouissances à force de privations, indifférents,
habitués aux coups, n'ayant aucuns besoins de tendresse... Par où
diable les prendre? Comment acquérir quelque influence sur des cœurs
atrophiés, les épidermes insensibilisés?... Comment réagir sur un
corps sans ressort et sans fond?... Et, de plus, on a derrière soi des
parents qui semblent contrecarrer exprès tout ce que l'on tente pour le
bien de ces vilains moineaux, alors qu'ils se désintéressent de tout ce
qu'il est urgent de surveiller...
Mlle Armande eut une exclamation approbative.
--Ah! comme c'est juste tout ce que vous dites! Mme Darquet prétend
adorer sa cadette... Mais, comment lui prouve-t-elle sa tendresse?...
En l'attifant de robes coûteuses dans lesquelles la petite grelotte et
attrape des bronchites!... Peu importe!... Rien n'est joli comme sa
poitrine et ses bras, et, sans écouter sa toux, on la déshabille!...
Pour obtenir de jolies frisures, on lui abîme ses cheveux pour
l'avenir... On l'empêche de dormir la nuit pour l'amener faire le
pantin devant des amies, et le reste du temps, elle est abandonnée à
une Anglaise qui la pince et la fouette, elle mange ce qu'elle vole
dans la cuisine, elle vit dans la chaleur des fourneaux, dans la
puanteur des éviers, se sature l'esprit des spectacles et des mots les
plus orduriers! Mais Mme Darquet a bien autre chose à faire que de
lever, de coucher, d'instruire, de faire manger et de faire jouer ses
enfants!... Elle préfère répéter--sans aller écouter ce qui se dit à
l'office!--que ses domestiques sont des perles!... que la bonne de
Baby est une perfection «si attachée à l'enfant!»--une personne de
confiance, «dont elle est plus sûre que d'elle-même!» Et elle dort sur
les deux oreilles, satisfaite, persuadée d'avoir accompli tout son
devoir de mère!...
--Si l'on n'examinait pas les choses de près, reprit Mme Garnier,
on pourrait nous blâmer de favoriser les désobéissances et de tolérer
les incartades de nos élèves. Car, il est certain qu'autant les bonnes
sont dures et toutes-puissantes auprès des petits enfants, autant
les institutrices qui, plus tard, ont la garde des jeunes filles, se
montrent faibles et complaisantes...
Mlle Armande l'interrompit avec feu.
--Parce que nous sommes désarmées!...
--Voilà le fait, acquiesça Mme Garnier. Pour nous juger avec
justice, il faudrait étudier loyalement le problème et connaître
réellement ce que sont les enfants, les démons malfaisants, les êtres
vicieux et viciés qui nous sont confiés... Les mères, en voulant que
nous réformions l'œuvre de dégradation et de pervertissement accomplie
par les bonnes, nous imposent une tâche impossible, nous demandent
d'obtenir près de leurs enfants des résultats qu'elles-mêmes se
garderaient bien de réclamer... Autant redresser un bossu ou guérir un
pied-bot! Du reste, en même temps, elles laissent entendre clairement,
ou alors prouvent par leur insouciance que les discours qu'elles
prononcent ne sont que du fatras, que leurs prétendus principes sont
un simple programme qu'il vous est loisible de négliger. Car personne
n'exigera la preuve que l'on a essayé de le suivre...
Mlle Armande approuva.
--Parfaitement!... Comme Cady se garde bien de prononcer devant sa
mère ses mots d'apache, ne répète pas un des propos injurieux qu'on
tient à l'office sur ses parents, Mme Darquet restera convaincue que
ses domestiques sont dévoués et respectueux et que sa fille parle un
langage de précieuse!... Comme elle n'irait pas pour un empire jeter
un coup d'œil à la cuisine, où cela sent le graillon, elle ne voit
pas Cady sur les genoux du domestique, ou l'embrassant à bouche que
veux-tu!... Ah! je ne sais pas ce que fera plus tard cette petite, mais
dès maintenant, je puis affirmer que dans l'avenir son mari n'aura que
les restes d'un valet de chambre!...
Mme Garnier haussa les épaules.
--C'est la coutume!... L'éducation passionnelle des enfants des
bourgeois est faite par les domestiques. Celle du collégien par la
femme de chambre, celle de la petite fille par le valet. Pour ce qui
est de nous, tout ce qui est nécessaire, c'est d'accepter docilement le
rôle que les mères nous assignent dans la comédie qu'elles se jouent
à elles-mêmes, et de mentir avec assurance. Mentir, mentir et encore
mentir, c'est là notre catéchisme, le leur, et celui des enfants qui
nous sont confiés... Et l'on ment sans que personne s'illusionne
complètement, mais l'on ferme les yeux et l'on vit en paix, en
s'appuyant avec complaisance sur toutes les faussetés tissées autour de
soi.
Mlle Armande allait ajouter de nouvelles réflexions amères, lorsque
Mme Garnier, se penchant tout à coup, consulta la pendule placée en
face d'elle.
--Déjà quatre heures!
Et, avec un regard inquisiteur à sa jeune collègue, elle demanda:
--Puis-je vous considérer dès à présent comme une amie et solliciter un
service?
--Mais certainement, assura Armande sans hésiter, quoique un peu
surprise.
--J'aurais besoin de m'absenter une heure ou deux. Voulez-vous garder
mes élèves avec la vôtre?... Je viendrai les reprendre vers cinq heures.
Mlle Armande sourit.
--Bien volontiers, le service est léger et je vous le rendrai souvent
si vous le désirez.
Mme Garnier parut enchantée et serra vigoureusement la main
d'Armande.
--Accepté, et à charge de revanche!
Et elle disparut si vite qu'Armande ne put deviner par où elle avait
passé.
--Où diable court-elle, si pressée? se dit-elle. Ce n'est pourtant pas
à un rendez-vous galant!...