IV

Comme Cady passait rapidement, le cœur soulevé, devant la cuisine,

d'où soufflait une haleine nauséabonde de vaisselle grasse échaudée,

de sueur humaine et de rinçures de vin, la cuisinière Clémence

l'interpella:

--Dort-elle, la môme?

--Oui, répondit Cady, laconiquement.

--Le sang ne pisse plus?

--Non.

--Vous pourriez parler plus poliment!

La fillette passa sans daigner répondre.

Dans le couloir, Valentin lui barra le passage.

--Ecoutez, princesse, si ça vous dit, ce soir, d'aller au fumoir,

les mâles y sont, à pomper de la liqueur, pendant que les femelles

jaspinent au petit salon.

Les sourcils froncés, Cady secoua la tête.

--Je n'irai pas aujourd'hui.

Le valet de chambre rit, la serrant par le bras...

--Tiens! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas?

--Rien.

--Alors, tu vas venir avec moi à l'office?... Je t'ai gardé du

champagne.

Elle secouait son étreinte, impatiemment.

--Tu m'embêtes!

--Ecoutez donc!... Vous n'avez pas causé à Maria, toujours?

Elle répondit avec colère:

--Je me fiche bien de Maria et de vous, sale larbin!...

Il la laissa, piqué.

--Allez donc, boule de crin!

Et sifflotant, il regagna l'office, où il avait à expédier le nettoyage

des couteaux d'argent.

Du reste, cet incident avait modifié les dispositions de Cady.

Lorsqu'elle pénétra dans sa chambre, elle constata avec plaisir que

l'institutrice était déjà couchée et à moitié endormie.

--Vous vous mettez au lit, Cady? balbutia Mlle Armande.

--Oui, mademoiselle, répondit la fillette avec calme.

Pourtant, sa robe jetée à travers la chambre, elle enfla prestement un

fourreau de mousseline de soie gris pâle, qui seyait particulièrement à

sa longue taille souple, et peigna ses cheveux avec soin.

Ensuite, elle tira du fond d'une cachette une boîte de poudre de riz et

un bâton de noir. Et, devant la glace de son cabinet de toilette, elle

fit son visage, déjà fort experte.

Reculant alors, elle se contempla, ravie; étrange et séduisante

miniature de femme, à l'inquiétante flamme du regard à la fois

innocent et averti; curieuse fleur précoce de civilisation, adorable et

troublant petit monstre.

Elle glissa comme une ombre dans le corridor, gagnant les appartements

de réception, le cœur battant de la crainte de rencontrer sa mère.

Elle souleva doucement la portière du fumoir et étudia la pièce avec

une méfiance prudente avant de s'y hasarder.

Sept ou huit hommes qu'elle connaissait presque tous y étaient réunis,

assis ou debout, par groupes sympathiques, leur tête émergeant

vaguement de l'épais brouillard de fumée bleuâtre.

Cady respira avec délices cette atmosphère surchargée de tabacs divers

et de liqueurs multiples qui l'enivrait tout de suite: complément

nécessaire des jouissances obscures et aiguës qu'elle goûtait dans la

compagnie d'hommes qui l'adoraient et la traitaient ainsi qu'un jouet

vivant. Une tacite discrétion assurait l'impunité à la fillette pour

ces visites ignorées de Mme Darquet.

Elle allait s'élancer vers son père, lorsqu'une main l'arrêta au

passage, tandis qu'une grosse voix s'écriait gaiement:

--Voilà enfin notre petit démon! Tu as bien tardé, ce soir, Cady!...

Que faisais-tu? Tu endormais ta poupée?

Coquette et souple, Cady se laissa asseoir sur les genoux du vieillard

qui lui parlait et qui n'était autre que le sénateur Le Moël, dont les

on-dit faisaient son grand-père.

Il portait gaillardement ses soixante-douze ans. Admirablement

charpenté, avec un tempérament de bronze, il résistait depuis plus d'un

demi-siècle à une noce et un labeur réunis qui eussent écrasé tout

autre.

--Je ne joue pas à la poupée! déclara la fillette avec dédain.

--Alors, tu flirtes? railla Le Moël, la couvrant d'yeux attendris et

égrillards.

Elle ne répondit que par le roucoulement d'un long rire; et, fuyant

d'un geste rapide, elle vint s'abattre aux côtés de son père, qui

causait avec Alexis Lénine, le colossal diplomate russe, tous deux

demi-couchés sur un divan et soufflant d'énormes bouffées blanches.

--Papa, mon cher papa! murmura-t-elle caressante, s'allongeant près de

M. Darquet, enlaçant son cou et y nichant des baisers passionnés.

Dans sa démonstration tendre, il y avait une part de sincérité

indéniable; mais, aussi, la conscience nette, orgueilleuse du joli

tableau qu'offrait aux regards des spectateurs son corps mince étendu,

l'étoffe légère de sa robe collant à ses formes gracieuses, ses jambes

nerveuses et fines découvertes en leur gaine transparente de soie noire.

Des exclamations admiratives vinrent immédiatement la chatouiller.

Elle savourait, enfiévrée, les éloges presque brutaux de ces hommes

aux instincts raffinés qu'émouvait en secret ce fruit vert et qui

affectaient par convenance de la traiter ainsi qu'un simple animal

gracieux.

Du reste, elle ne s'attarda pas en sa pose et se redressa, les mains

dans celles de son père.

--Donne-moi une cigarette? supplia-t-elle.

--Jamais de la vie! s'écria Cyprien avec une fausse indignation.

Lénine l'attira; les poils rudes de son épaisse barbe d'or effleurèrent

le visage de la petite.

--Est-ce cette fois-ci que je t'emmène en Russie? plaisanta-t-il avec

son accent chantant...

Cady hocha la tête, entrelaçant ses doigts menus aux énormes doigts du

Russe.

--Ma foi non, j'ai peur des ogres!

Il se renversa en riant sur les coussins, sans désunir leurs mains,

en sorte que le corps souple de la fillette s'étala un instant

complètement sur le torse du géant.

--Prends garde que je te mange! fit-il en montrant une denture

formidable.

Mais elle eut tôt fait de se retrouver sur ses pieds; et, affectant de

bouder:

--Vous m'avez égratigné le bras!

--Pas possible?

--Oui... C'est cette vilaine breloque-là, pendue à votre chaîne.

Il détacha l'objet, un morceau d'ambre curieusement travaillé, et le

fourra dans l'ouverture décolletée du corsage de la fillette.

--Tiens, casse-le, ou jette-le.

Elle retira le cadeau avec vivacité, le baisa coquettement et le glissa

dans sa poche:

--Vous êtes tout de même gentil! s'écria-t-elle.

Et, lui tournant le dos sans plus de reconnaissance, elle courut à son

ami Victor Renaudin, le jeune magistrat originaire de la Sambre, qui

depuis un an, grâce au député, occupait les fonctions enviées de juge

suppléant près du tribunal de la Seine.

Celui-ci, qui avait suivi avec amusement la petite scène précédente,

l'accueillit en souriant.

--Ah! ma pauvre Cady, tu as tort de venir me trouver, railla-t-il.

Aujourd'hui, je t'ai oubliée, je n'ai rien à te donner.

Elle posa une main sur son cœur, roula des yeux passionnés et proféra

avec une intonation impayable:

--Si vous m'apportez votre amour, c'est tout ce qu'il me faut!...

Louis Albert-Debouvieille, l'élégant et toujours jeune conseiller

d'Etat, le champion de la Ligue pour la Paix universelle, ôta sa

cigarette de ses lèvres pour mieux rire.

--J'espère que voilà une déclaration!... Vous avez de la chance,

Renaudin!... Moi, je n'ai jamais pu me faufiler dans les bonnes grâces

de Cady!

Elle le toisa avec un sérieux comique.

--Pardi! s'écria-t-elle. Vous êtes un fumiste, vous! Je n'aime que les

bons types sincères!

Le ministre des colonies Martin-Menier s'esclaffa:

--C'est envoyé, cela!

Le docteur Trajan sourit, ironique, hochant sa tête fine à la moustache

d'officier autrefois blonde et qui s'argentait à présent.

--Sans compter qu'elle a du flair, cette enfant! remarqua-t-il

négligemment à demi-voix, en faisant tomber la cendre de son cigare

dans une soucoupe.

Le Moël et Cyprien Darquet s'étaient rapprochés. Le sénateur s'empara

du bout de l'oreille de Cady.

--Qu'est-ce que je te donnerai pour ta fête? Un bijou, ou toujours de

l'argent?

Elle répondit vivement:

--De l'argent!... Et le plus possible, tu entends, parrain?

Avec un rire complaisant, Darquet observa:

--Elle est d'une vénalité abominable, ma Cady!... Et avec cela, d'une

avarice sordide... Tout ce qu'elle extorque, elle le place sans en rien

dépenser!...

Assise sur le coin de la grande table-bureau, balançant ses jambes dans

le vide, Cady jeta, ironique et importante:

--D'abord, papa, qu'est-ce que tu en sais?... Mes dépenses sont

cachées, comme mes revenus!

Martin-Menier applaudit.

--Elle a ses fonds secrets!

--Enfin, continua Cyprien Darquet, tu ne nieras pas, petite Harpagon,

que tu as un livret de caisse d'épargne presque plein.

Elle l'interrompit joyeusement.

--Il l'est!... Depuis quinze jours, on m'a acheté du 3%!

Un éclat de rire accueillit cette communication.

--Ah çà! s'écria le député, stupéfait. Qui est donc ton homme

d'affaires?

Elle désigna du doigt le jeune magistrat qui souriait.

--Renaudin!... Il est peut-être bien un peu voleur comme tous les

hommes de loi, mais j'ai tout de même plus confiance en lui qu'en toi,

papa!... Et puis, il est très obéissant, et c'est l'essentiel...

Le juge salua.

--Très flatté du compliment, mademoiselle Cady!

Elle reprit, de plus en plus excitée par les rires louangeurs de son

cénacle:

--Sur mon nouveau livret, il y a déjà cinquante francs!

--A qui as-tu chipé cela? s'exclama Cyprien.

--A toi, papa! répondit-elle promptement.

--A moi? fit-il étonné.

--Parfaitement!... C'est l'argent que tu m'as donné pour avoir un

caniche.

--Comment, tu n'as pas acheté le chien?

--Maman ne l'a pas permis... Oh! ça, je le savais bien d'avance!...

Mais, si je te l'avais dit, tu ne m'aurais pas donné l'argent!...

Des rires et des bravos éclatèrent.

Elle sauta à terre, saisit les mains de son père et dit, les yeux

brillants, le petit bout de la langue passant sur ses lèvres:

--Je veux de la chartreuse!

--Du tout!... C'est très mauvais pour les enfants...

Elle courut, néanmoins, s'en verser un verre et revint, triomphante,

lapant le liquide avec des mines de chatte.

Caressant la tête de la fillette, Darquet déclara en riant:

--Gourmande, dissimulée, vénale, coquette, ivrogne, elle a tous les

vices en herbe, ma fille!...

Une voix juvénile et un peu affectée traversa la pièce.

--Elle est délicieuse!

Cady courut vers celui qui avait parlé.

--Enfin! s'écria-t-elle boudeuse. C'est heureux que vous m'aperceviez,

mon peintre!...

Et, appuyant son genou sur le canapé où était assis Jacques Laumière,

elle posa effrontément ses lèvres sur la joue imberbe du jeune homme

qui reçut cette caresse en riant, sans un geste pour arrêter la

fillette, ni pour l'encourager.

--Ah! c'est que ce soir j'ai un interlocuteur plus intéressant que toi,

ma petite! dit-il.

Cady jeta un regard méfiant et colère au personnage assis à côté de son

ami et qui fumait en l'examinant avec indifférence.

Celui-ci très brun, de forte carrure, l'air viril et énergique, portait

une barbe courte, où apparaissaient prématurément quelques fils blancs.

Son front se dégarnissait. Il avait cet on ne sait quoi d'ardent et de

desséché qui caractérise ceux qui ont vécu aux colonies.

Maurice Deber était, en effet, un fonctionnaire colonial en passe, vu

de solides protections, d'obtenir un poste fort élevé au Tonkin, malgré

sa jeunesse.

Car son apparence, ainsi que celle de son ancien camarade de collège

Jacques Laumière, était également trompeuse, en sens inverse.

Alors qu'on eût donné aisément dix ans de plus aux trente ans de

Maurice, ceux de Jacques eussent facilement bénéficié de sept ou huit

années en moins.

Le jeune peintre avait le teint blanc, la souplesse blonde de

la chevelure, la pureté indolente et comme lassée des yeux d'un

adolescent. Seule, une ride profonde, coupant en deux le front,

apportait une contradiction en ce visage menteur, car rien dans la

vie et l'âme de l'artiste ne confirmait la juvénilité de son aspect

physique.

--Tu reconnais l'original de mon tableau destiné au prochain Salon

de la Nationale? demanda-t-il à Deber, en désignant d'un clin de

paupières, la fillette absorbée dans sa contemplation malveillante.

Le colonial acquiesça.

--Certes... et j'ai une fois de plus admiré ton œuvre... Tu as précisé

avec une prodigieuse habileté la physionomie déconcertante de ton

modèle... Je ne me pique pas d'être un connaisseur; pourtant, il me

semble que tu as fait un chef-d'œuvre et je crois que ton succès sera

éclatant.

Jacques sourit avec satisfaction.

--Je t'avouerai que je l'escompte un peu... Moins à cause de mon talent

que tu veux bien louer que par suite de l'intérêt troublant qu'offre

cette petite énigme que je me suis efforcé de rendre avec fidélité.

Il attirait auprès de lui la fillette d'un geste tendre et familier,

ajoutant avec l'affectation qui lui était propre:

--N'est-ce pas qu'elle est affolante?

Le regard de Maurice Deber pesa un instant sur Cady.

--Oh! moi, tu sais, prononça-t-il froidement, je suis très vieux jeu...

Je n'admets pas les enfants modern-style... Cela me paraît de petits

monstres exaspérants et, en somme, rien moins qu'intéressants... Des

phénomènes destinés à faire des adultes pitoyables...

Sous l'insulte inattendue, Cady bondit comme une chèvre. Mais le

peintre la tenait solidement contre lui. Il éclata de rire.

--Calme-toi!... Ne fais pas attention aux rosseries de ce Tonkinois...

de cet opiumomane misogyne!... Il ignore la Parisienne et ne comprend

plus que la congaïe primitive!...

Maurice Deber eut un bon rire.

--Tu te trompes totalement!... D'abord, sache que j'ignore le goût de

l'opium, et apprends que la congaïe est certainement un être aussi

compliqué et mystérieux que la jeune personne que voilà. Si j'aime les

enfants vieux jeu, c'est que je puis les apprécier... J'en connais qui

sont de braves petites filles, couchées à neuf heures, candides comme

des agneaux et tout à fait ignorantes du flirt que, j'espère bien,

elles éviteront, même à l'âge où il deviendrait normal.

Jacques flattait de la main la joue de Cady frémissante, ses yeux

chargés de colère fixés sur Deber.

--Ah! oui! tes nièces, fit-il négligemment. Elles sont gentilles, mais

pas suggestives le moins du monde.

--Ma sœur serait enchantée de ton appréciation! riposta Maurice.

Maintenant, la main du peintre palpait le torse libre de la fillette

sous le léger corset sans baleines.

--Si tu sentais comme ce petit cœur bat d'indignation et de fureur en

ouïssant tes paroles peu galantes, tu serais honteux! s'écria-t-il en

riant.

Cady se dressa, les yeux étincelants, affectant un suprême dédain. Et,

à voix basse, elle glissa à l'oreille de Jacques:

--Moi?... Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse ce que dit ce vieux

monsieur grognon, chauve et mal habillé?...

Jacques éclata de rire et Deber lui-même sourit, car elle avait

parlé avec une adresse merveilleuse: assez distinctement pour être

parfaitement entendue de Maurice, et, néanmoins, assez bas pour n'être

point accusée d'impolitesse flagrante.

Le colonial s'inclina.

--Mademoiselle, vous êtes un jeune monstre, je ne m'en dédis pas...

Mais je comprends la séduction que vous exercez, et si je devais rester

dans votre voisinage, il est probable que j'en arriverais, moi aussi, à

vous trouver adorable.

Comme Cady ne désarmait pas, toujours irritée et palpitante, Jacques

prit sur le bureau un objet singulier, sorte de pierre grisâtre, de

forme irrégulière.

--Regarde bien ceci.

--C'est très laid! déclara Cady méprisante.

Jacques reprit avec emphase:

--Eh bien, mon enfant, c'est le cas de comparer ton nouvel ami, Maurice

Deber, à cette pierre qu'il vient d'offrir à ton père... Cette curieuse

pierre, jeune élève, d'aspect peu engageant, est néanmoins d'une valeur

inestimable!... Elle contient sous sa gangue grossière un diamant...

Telle la parole bourrue de l'homme que voici cache un cœur qui...

Cady appuya sa main sur la bouche du jeune peintre, tout à coup

vivement intéressée, oubliant son dépit.

--Assez! Tu nous rases!... Qu'est-ce que tu dis? Il y a un diamant sous

cette vilaine enveloppe? Un vrai?

Jacques regarda Maurice en riant.

--Est-elle assez femme, déjà! Parlez-lui pierre précieuse, et la voilà

conquise!... Toute femme a une âme de lapidaire.

Cady tournait la pierre entre ses doigts.

--C'est vrai, monsieur? demanda-t-elle au colonial.

--Oui, mademoiselle. Ce fragment contient un diamant. Non point de

valeur inestimable, comme le prétendait Jacques, mais curieux justement

à cause de cette gangue qui présente des particularités rares.

Cyprien Darquet approchait.

--Qu'est-ce que c'est?... Cady, fais moi le plaisir de ne pas toucher à

cet objet!... C'est un cadeau royal que me fait Deber, et je ne tiens

pas à ce que tu l'égares!...

Et il saisit la pierre des mains de la fillette qui protesta:

--Oh! papa; je veux encore la regarder!...

--Du tout!

Le député enferma le diamant dans un tiroir de son bureau.

Deber riait de la déconvenue de Cady.

--Mademoiselle, si vous étiez une simple gamine comme une de mes

nièces, je vous raconterais l'histoire de ce diamant qui, là-bas,

s'appelait la Pierre de Lune, et passait pour un talisman.

Tout doucement, onduleuse et avec une grâce singulière, la fillette

se glissa sur le canapé, dans l'étroit espace libre, entre les jeunes

gens; et, se blottissant contre tous deux, elle prononça avec une

simplicité et une candeur parfaitement jouées:

--Mais, monsieur, je suis aussi un tout petit enfant, et j'aime les

histoires...

Séduit, malgré lui, Maurice caressa les cheveux de soie de la

fillette, et, se penchant sur sa nuque parfumée, il dit:

--Eh bien, voici le conte de la Pierre de Lune...

Tandis qu'il poursuivait son récit, lovée de plus en plus intimement

contre lui, avec un étrange instinct de la séduction sensuelle que

la femme porte en soi, Cady s'efforçait sournoisement de troubler

le conteur par le contact irritant de ce trop jeune corps animé de

vouloirs encore obscurs, mais néanmoins disproportionnés à son âge...

Quand il se tut, peu à peu sourdement gagné par un embarras inexpliqué,

elle se haussa lentement et l'embrassa dans le cou, avec une apparente

douceur soumise.

--Je vous remercie, vous avez été très bon, fit-elle tout bas.

Et elle s'échappa d'un saut, tandis que le jeune homme avait un

geste impatient et gêné. Ses yeux rencontrèrent ceux de Jacques, qui

l'étudiaient.

--Singulière petite créature! murmura le colonial.

Jacques ralluma une cigarette.

--Etonnante.

Bas, pour ne pas être entendu des autres hommes, Maurice jeta, avec une

animation contenue:

--Veux-tu que je te dise? Cela m'indigne!... Inconsciemment, je

l'admets, mais bien réellement, on déprave ici cette enfant!... qui,

peut-être, sans la déplorable éducation qu'on lui donne, ferait plus

tard une femme charmante!

Jacques tira une bouffée de sa cigarette et proféra, candide:

--On la déprave? Comment cela? Tu as des idées bien perverses! C'est

une enfant, cette pauvre Cady! et elle n'entend pas plus malice que

nous.

Deber fit un geste et prononça sèchement, mécontent de s'être laissé

aller à une morale bien inutile en ce lieu:

--Mettons que je n'ai rien dit.

Valentin, le valet de chambre, venait d'entrer; et, tout en rangeant

les tasses à café, il glissa à l'oreille de Cady:

--Méfiance!... Y a une gonzesse qui réclame après son homme... On va

venir par ici... Faudrait calter...

Aussitôt la fillette disparut comme une souris.

Mais, au lieu de regagner sa chambre, elle courut à l'office, où elle

avala goulûment le champagne mis en réserve par Valentin.

Elle avait une indicible sensation de malaise physique et moral; tout

son être était enfiévré, écœuré, profondément intoxiqué.

Elle avait envie de mordre, de pleurer, de crier, surtout d'être

étreinte par des bras puissants et cruels, jusqu'à l'évanouissement.

Dans la petite pièce vide, souffrant follement de sa solitude, elle se

précipita à genoux, les coudes sur le siège d'une chaise où traînaient

des torchons, et, les mains sur son visage, elle éclata en sanglots

brefs et colères, évoquant l'image de Maurice Deber, qu'elle invectiva

tout haut avec haine.

--Méchant!... brute!... imbécile!...

La voix de Valentin la tira brusquement de son délire rageur.

--Eh bien! vous voilà dans un joli état!... Qu'est-ce qu'ils vous ont

donc fait, là-bas?...

Elle se releva d'un saut, essuyant ses larmes du revers de son bras.

--Toi, ne m'ennuie pas! dit-elle avec langueur.

Un revirement total se faisait en elle. Ses nerfs s'étaient amollis;

elle se sentait telle qu'un chiffon.

Le domestique s'assit sur la chaise qu'elle avait arrosée de ses

larmes, et l'attira contre lui.

--Viens me raconter ton chagrin, mon chou.

Elle ne s'offusqua point de cette familiarité et céda, docile.

Il avait passé les bras de la fillette autour de son cou à lui, et

il la tenait debout entre ses genoux, ses deux mains la serrant à la

taille:

--Allons, cause-moi, souffla-t-il, très sérieux, la respiration

écourtée.

Cady se courba, appuya sa joue sur l'épaule du jeune homme, la tête

alourdie, la pensée trouble, inexplicablement apaisée.

--Cause-moi donc, répéta-t-il avec une sorte d'impatience, l'étreignant

plus étroitement.

Elle demanda tout à coup, d'un accent timide et piteux:

--Dis-moi... Est-ce que je suis une petite fille?

Il répondit, ses mains s'attardant à palper les hanches frêles.

--Dame, pour sûr!...

Elle insista, avec une coquetterie renaissante:

--Mais, une vraie petite fille?... Ou presque une petite femme?

Il tendit les lèvres avec un rire sensuel.

--Embrasse-moi, et je te le dirai...

Elle allait obéir, lorsque la voix aigre de Maria éclatant dans le

corridor les fit se séparer précipitamment.

--Où te caches-tu donc, Valentin?

Cady se jeta dans un retrait que protégeait le battant ouvert d'un

placard.

Debout, ramenant son tablier blanc, Valentin s'écria:

--Voilà! voilà!

Radoucie à sa vue, Maria dit en riant:

--Crois-tu!... J'imaginais que tu étais couché avec la

mademoiselle-j'apprends!... Oui, avec l'institutrice!

Il haussa les épaules.

--Es-tu bête! Ce paquet d'os!

Et, dans sa cachette, Cady perçut un bruit de baisers, puis des paroles

crues.

Lorsque tous deux furent partis, elle regagna son lit, les jambes

molles, brisée de fatigue. Mais tous ses sens étaient trop exacerbés

pour qu'elle pût dormir. Très longtemps elle s'agita fiévreusement sur

sa couchette.

V

S'entortillant dans le peignoir de bain que Maria, en corsage blanc,

les bras nus, venait de poser sur elle, Cady s'écria, les yeux

pétillants:

--A vous, mademoiselle!

Maria remplaça prestement l'eau du tub et elles échangèrent en

cachette, un regard malicieux, escomptant les gaucheries, les

résistances pudiques de l'institutrice devant la nécessité du bain,

sous l'inspection de la femme de chambre, commandé par Mme Darquet.

«Elle n'est si guère dessalée!» l'avait jugée Valentin.

Cependant, Mlle Armande se défaisait, en apparence tranquille. Ni

Maria ni Cady ne pouvaient compter les battements précipités de son

cœur, ni sentir la chaleur du sang affluant à ses tempes. Elle s'était

préparée à cette épreuve, et s'était juré que l'on ne rirait point

d'elle.

D'un petit air décidé qu'elle croyait fort aristocratique, elle fit

voler sa chemise par-dessus sa tête, enjamba le tub et s'y accroupit.

Puis, saisissant la grosse éponge, elle s'aspergea d'eau qu'elle avait

voulue très chaude, déclarant haïr la douche froide.

--Bravo! ne put s'empêcher de s'écrier Maria.

Cady ne disait mot, très intéressée par l'inspection minutieuse du

corps de son institutrice.

--Ma foi, remarqua la femme de chambre, à vous voir habillée, on ne

vous dirait jamais si potelée.

La peau de Mlle Armande était bien d'un grain médiocrement fin et

sa couleur plutôt noiraude. Tout l'ensemble de l'académie manquait

d'élégance; mais ses jambes s'emmanchaient bien aux hanches minces et

les petits seins, que l'émotion gonflait, pointaient drôlement sur le

torse grassouillet.

--Aidez-la donc, dit Cady à Maria, en voyant que Mlle Armande

parvenait difficilement à se savonner le dos.

Les mains douces de la femme de chambre s'empressèrent sur l'épiderme

de l'institutrice qui frissonnait, inaccoutumée aux contacts étrangers.

Maria la fit lever.

--Montrez donc votre jambe; on dirait que vous avez une écorchure.

Et à genoux, inspectant la jeune fille de bas en haut, elle eut un rire:

--Ah! ça change d'avec madame!... Il paraît qu'elle a eu un corps

de statue, mais, depuis ses dernières couches, quelle cascade!...

C'est pas étonnant qu'elle ait remisé ses amants!... Ça en serait un

spectacle qu'elle leur donnerait!... Une série de tabliers... les seins

par-dessus le ventre... le ventre par-dessus les cuisses... Et des

plis, des fronces, des coutures!... Une vraie lingerie!...

Mlle Armande désigna Cady, qui écoutait en souriant froidement.

--Voyons, devant sa fille!...

Mais Maria se releva agilement, jetant le peignoir sur les épaules de

l'institutrice.

--Et après? s'écria-t-elle en riant. Ne vous esbrouffez pas, allez!...

Il y a longtemps que Cady sait comment Julienne est faite, et qu'elle a

rigolé dans les temps!...

Mlle Armande la considérant avec étonnement, elle pouffa et expliqua:

--Julienne, c'est une manière de surnom qu'on a donné à madame entre

nous, pour pas qu'on nous pige des fois à bavarder sur elle... et

monsieur, c'est l'Enflé...

Mlle Armande hocha la tête.

--Ah, bien!

Cady enfilait sa chemise, dansant un cake-walk effréné et chantant

d'une voix langoureuse et ironique:

«Julienne, Julienne, que tu me fais de peine!»

--Voulez-vous bien vous taire et être plus respectueuse! intima

l'institutrice pour la forme.

Après de courtes hésitations, Mlle Armande avait pris le parti de

faire résolument cause commune avec les domestiques contre les patrons,

et de tolérer toutes les excentricités de Cady. La tâche de réduire un

pareil petit diable paraissait trop rude à son indolence; d'ailleurs,

comment la soustraire à l'influence de son entourage?... Enfin, sa

courte entrevue avec Mme Darquet lui avait laissé un ferment de

haine, un désir de vengeance qu'elle était enchantée d'assouvir

sournoisement, par de quotidiennes trahisons cachées sous un mensonge

impudent et une correction imperturbable.

Cependant, une forte émotion l'étreignit, quelques heures plus tard,

lorsqu'elle pénétra dans la salle à manger pour la première fois, afin

d'y déjeuner avec ses patrons et son élève.

Cyprien Darquet s'y trouvait déjà, debout, causant avec l'un de ses

secrétaires, M. Listonnet, un jeune politicien en herbe, très blond,

myope, chauve, mais qui possédait de l'ampleur dans les gestes et une

magnifique voix de tribune.

Le député avait trois secrétaires. Le premier, le seul qui remplît

ces fonctions à proprement parler, paraissait très rarement rue

Pierre-Charron, séjournant continuellement rue Laffitte, où Cyprien

Darquet avait un bureau d'affaires. Les deux autres, exclusivement

politiques, secondaient leur patron à la Chambre et dans le travail des

commissions. Ils fréquentaient le salon de Mme Darquet sur un pied

de demi-intimité. Cady les avait en horreur et feignait d'ignorer leur

existence.

Le maître de la maison adressa de loin un sourire et un petit salut à

l'institutrice; mais elle eut le désappointement de n'entendre aucune

parole d'accueil et de ne point voir de main se tendre vers elle.

Une brève inclinaison de tête fut tout ce qu'elle obtint de Mme

Darquet, qui serra la main de Listonnet et, d'un geste, invita chacun à

s'asseoir.

Cady, raide et gourmée, ne soufflait mot, ses regards indifférents

voyageant de son assiette à son verre. Valentin passa des œufs à la

coque qu'elle refusa. Mlle Armande se repentit de n'en avoir pas

fait autant. D'une fraîcheur douteuse, peu cuits et froids, ils lui

causèrent une nausée.

M. Darquet parlait haut, donnant des explications touffues à son

secrétaire. Les mots voltigeaient, sonores, vides de sens pour

l'institutrice. La voix mesurée de Mme Darquet la fit tressaillir.

--Vous avez examiné Cady?... Elle est bien en retard, n'est-ce pas?...

Chez sa grand'mère son éducation a été fort négligée.

Mlle Armande reprit son aplomb, décidée désormais à mentir

effrontément en tout et pour tout. Et, simulant une surprise:

--Mais non, madame!... Sans doute, les connaissances de Mlle Cady

manquent de cohésion, il y a des lacunes... Mais, avec de l'application

et un bon système, elle aura bien vite rattrapé le temps perdu.

Sous la table, elle sentit le pied de la fillette frétiller sur le

sien, tandis que Cady dissimulait un fol accès d'hilarité derrière son

verre.

Un sourire satisfait de la mère récompensa l'impudence de

l'institutrice.

--Vraiment? Vous m'étonnez et vous m'enchantez... J'ai plusieurs fois

essayé de voir clair dans le savoir de ma pauvre Cady sans y parvenir.

Mlle Armande affirma, pédante:

--La méthode, madame, c'est tout!... Dans trois mois, je réponds que

Cady sera à la hauteur de jeunes filles beaucoup plus âgées.

--Est-elle docile? Je tiens à ce qu'elle vous obéisse sans observation.

Les yeux de Cady se tournèrent, narquois, vers Mlle Armande.

Celle-ci déclara résolument:

--Je n'ai qu'à me louer de Mlle Cady!

Cyprien écoutait par hasard.

--C'est très bien, ma mignonne, continue! s'écria-t-il ravi.

Puis il se replongea aussitôt dans sa conversation avec Listonnet. On

avait servi des côtelettes de mouton crues et molles avec des pommes

paille desséchées. Mme Darquet, suivant un régime, ne prenait que du

thé avec de minces tartines d'anchois.

Scandant ses paroles avec sa petite fourchette de vermeil qui frappait

rythmiquement la nappe, elle déclara à voix contenue, pour ne pas gêner

l'entretien de son mari avec le secrétaire:

--J'aurais voulu causer avec vous longuement, mademoiselle; mais

cela m'est impossible... Aujourd'hui, demain, toute la semaine

suivante, mes journées sont prises. Alors je m'en vais brièvement

appeler votre attention sur les points de l'éducation de Cady sur

lesquels j'exige que l'on ne transige jamais. Pour ce qui est de son

instruction, je m'en remets à vous, sous la réserve que je vous ai

indiquée, de ne pas heurter les principes religieux, fondamentaux...

Mais à côté de l'esprit de ma fille, il y a son âme, qu'il s'agit de

modeler et de réformer s'il en est besoin... Cady me paraît avoir une

tendance fâcheuse à la rêverie, au renfermement de ses idées et de

ses sensations... Habituez-la à penser tout haut, à montrer son cœur

ouvert... Du reste, je ne la crois pas menteuse, c'est simplement

timidité, pudeur morale mal entendue chez elle. Veillez à ce qu'elle

ait le moins de contact possible avec les domestiques... Jusqu'à

présent, elle a été intime avec sa vieille bonne; cela ne présentait

aucun inconvénient parce que c'était encore une enfant; mais,

désormais, j'entends qu'elle cesse toute familiarité avec mes gens,

bien que ce soient des personnes honnêtes et dévouées.

Mlle Armande s'inclina, comprenant que Mme Darquet attendait un

mot d'approbation.

--Vos domestiques m'ont paru, en effet, parfaits.

Mme Darquet continua:

--Peut-être Cady a-t-elle pris quelques libertés de langage à la

campagne. Vous proscrirez cela rigoureusement. Je tiens à une retenue

de termes, à une pureté grammaticale absolue dans sa conversation...

Inutile de vous dire que vous devrez observer une grande circonspection

dans les lectures que vous lui permettrez... Je suis tout à fait

contraire aux libertés que l'on accorde à beaucoup de jeunes filles et

je tiens à ce que l'on conserve à Cady, jusqu'au jour de son mariage,

une innocence et une ignorance complètes. En réalité, dans le monde,

on n'estime que les petites oies blanches, et Cady en restera une...

C'est dans ce but que j'éloigne ma fille de toute société d'hommes

chez moi et que je lui défends, au dehors, toute intimité avec des

étrangères ou des personnes qui ne soient pas sûres. Vous conduirez

Cady à ses cours de musique et de dessin, et vous tiendrez la main à

ce qu'elle ne se lie avec aucune de ses camarades. Comme relations

suivies, je lui permets uniquement ses cousines, Mlles Serveroy,

qui sont à peu près de son âge, des jeunes filles très sévèrement

élevées, irréprochables de tous points. Je suis tout à fait opposée à

ce que fillettes et jeunes filles se reçoivent entre elles et mènent,

en quelque sorte, une vie mondaine en dehors de leurs parents. J'ai

assisté à des réunions de ce genre, et j'ai été absolument scandalisée

des propos qui s'y tiennent et des manières qui y sont habituelles.

Cady sortira à dix-huit ans avec moi, et auparavant elle ne sera qu'une

petite écolière étudiant, acquérant des talents et se faisant une bonne

constitution. Tous les jours, vous prendrez au moins deux heures pour

lui faire faire de l'exercice... une marche régulière, d'un bon pas,

quelque temps qu'il fasse, de préférence dans les grands espaces...

Vous remonterez les avenues jusqu'au Bois... Ne la conduisez jamais

dans les rues du centre, l'air y est malsain et l'on y coudoie des gens

vulgaires, des femmes de mauvais genre. Ah! le jeudi, vous la mènerez

deux fois par mois aux matinées classiques de l'Odéon... Le dimanche,

elle le passe en compagnie de ses cousines. Vous vous arrangerez avec

leur institutrice afin que chacune de vous preniez un congé tous les

quinze jours.

Mlle Armande s'inclinait, imperturbable.

--Je n'oublierai aucune de vos prescriptions, madame, soyez tranquille.

Mme Darquet eut un rappel.

--Ah! comme j'exige que Cady n'ait jamais un sou en sa possession--je

déteste les petites filles qui boursicotent--vous passerez chez moi

tous les lundis matin pour que je vous remette les petites sommes

nécessaires pour vos menues dépenses avec Cady, petits pains et

chocolat pour le goûter, métro ou voiture si par hasard vous en aviez

besoin. Ne prenez jamais d'omnibus, je vous prie... sauf deux ou trois

lignes de tramways que Cady vous indiquera, où le public n'est pas trop

mélangé. Enfin, en général, préservez Cady avec vigilance du contact

avec les gens grossiers ou communs.

Pendant qu'elle prononçait ces derniers mots, s'apercevant que son mari

et le jeune Listonnet s'étaient tus, elle éleva la voix et y glissa une

intonation un rien vibrante:

--Mon rêve est que ma fille soit une fleur de serre, avec toutes les

délicatesses de celle-ci, soigneusement garantie de tout ce que l'air

du dehors a de rude et de desséchant!...

Cyprien approuva, touché et convaincu.

--On ne peut plus juste et charmant, ce que vous dites là, ma chère

amie!

Mlle Lavernière hocha la tête d'un air pénétré.

--Vos intentions seront religieusement suivies, madame, assura-t-elle

avec une austère simplicité.

Raide sur sa chaise, Cady épluchait, absorbée, une mandarine, à l'aide

d'une fourchette et d'un couteau à dessert, d'un petit air effarouché

et pudique, uniquement préoccupée d'éviter à la pureté de ses doigts la

souillure de cette peau d'orange.

Valentin en livrée, correct et sévère, allait et venait, sans bruit,

attentif seulement au service.

La petite Cady · 第 15 / 43 题