Les hurlements de l'enfant guidèrent Cady et Mlle Armande jusqu'à la
cuisine.
L'institutrice eut un cri d'effroi.
--Ah! mon Dieu!
Sous l'éclairage violent du gaz, dans la chaleur torride de la
pièce peinte en rose-chair, au dallage en damier rouge et blanc, la
cuisinière, assise à terre, tenait sur ses genoux le petit corps
renversé, tordu de convulsions d'une blondine décolletée, vêtue de
blanc. La femme bandait solidement avec un torchon, le bras de l'enfant
d'où s'échappait du sang abondamment. De larges gouttes maculaient le
carreau.
Tombée sur une chaise, Maria se lamentait, tandis que Valentin et les
autres domestiques couraient fermer toutes les portes, afin que les
cris stridents de Baby ne parvinssent pas jusqu'à la salle à manger.
La cuisinière hurla, menaçante.
--Allez-vous vous taire, petite bougresse!
L'enfant effrayée ne sonna plus mot. Ses yeux clairs errèrent égarés
autour d'elle; des sanglots convulsifs secouaient sa petite poitrine.
La cuisinière se releva et l'assit rudement sur une chaise.
--On dirait qu'on a saigné un cochon dans ma cuisine! bougonna-t-elle.
Maria, qui avait repris ses sens, se rapprocha.
--La bigre de mâtine! s'écria-t-elle aigrement. Elle avait bien
nécessité de nous donner ce tintouin, aujourd'hui!
--Comment cela lui est-il arrivé? demanda Mlle Armande toute
bouleversée.
La femme de chambre expliqua.
--Elle était là à nous embarrasser... Elle jouait avec un couteau à
défaire et elle est tombée dessus... C'est miracle qu'elle ne se soit
pas embrochée!
Et comme l'enfant étourdie glissait de sa chaise, la bonne la bourra.
--Tenez-vous, petite sotte!...
Mlle Armande s'étonna:
--Où est donc la personne chargée de cette petite?
Valentin, qui débouchait du bourgogne dans l'office, ricana.
--L'Anglaise?... Elle a filé comme ça lui arrive souvent!... Elle
rentrera saoule comme une bourrique!
--Couchez donc cette enfant, conseilla en passant le maître d'hôtel, un
vieux efflanqué sous son habit trop large.
Maria répliqua impatiemment:
--On ne peut pas, sans quoi il y a longtemps qu'elle serait collée au
pieu!... Madame a ordonné qu'on la tienne éveillée pour l'amener au
salon quand ces dames seront seules!...
Mlle Armande se récria.
--Jamais vous ne pourrez la montrer!
Mais Maria hocha la tête avec décision.
--Si, si, elle ira! Dans cinq minutes le sang ne coulera plus, je
mettrai du diachylum, puis je lui fourrerai des mitaines et on n'y
verra rien.
--Elle n'aura pas la force...
La femme de chambre se pencha, menaçante, sur l'enfant hébétée, pâle
comme une petite morte...
--Elle ira!... et elle ne se plaindra pas! Sans quoi, elle sait que
je reprendrais le couteau et que je lui ouvrirais le ventre. Hein, tu
entends, Baby?
Une lueur épouvantée passa dans les yeux de Jeanne. Elle balbutia des
paroles inintelligibles. Valentin accourait:
--On sort de table et madame demande la gosse!...
Maria enleva brusquement l'enfant.
--Au trot! Venez m'aider, mademoiselle Armande!...
Dans la chambre de Baby, elle arracha le pansement sans précaution. La
petite poussa un cri de douleur. Cady s'élança indignée, les griffes en
avant.
--Brute! tu lui fais mal!
Maria la bouscula.
--Ouste!... Ote-toi, tu me gênes! Et quoi? ça ne saigne plus, vous
voyez bien!
Le diachylum collé sur la blessure, elle enfila les menottes de la
fillette défaillante dans de longues mitaines blanches.
Puis, elle fit bouffer les cheveux blonds laborieusement bouclés de
Baby, renoua le ruban qui soulevait drôlement une mèche au-dessus de
son front, défripa la robe en mousseline blanche merveilleusement
brodée.
--En route!... Tâchez de vous réveiller et de ne pas chialer, hein?...
Ou je vous étripe!
Dix minutes plus tard, elle revenait, portant l'enfant demi-évanouie.
--Ouf! ça s'est bien passé, mais quelle souleur!... J'en ai mouillé ma
chemise!...
--On ne s'est aperçu de rien? demanda Mlle Armande.
--Non! Elles étaient bien trop occupées de sa robe pour regarder à sa
peau!...
Au galop, elle déshabillait la petite et la fourrait au lit.
--Maintenant, dormez, et plus vite que ça!...
L'enfant s'agita avec angoisse.
--Pas tout seule, j'ai peur!
Maria gronda.
--Ah! J'ai le temps de rester ici, en vérité!...
Cady se pencha sur le petit lit où sa sœur sanglotait désespérément.
--Eh bien, fit-elle, importante, j'endormirai Baby, moi!...
De la porte, Maria jeta, ironique:
--Tiens, qu'est-ce qu'il vous prend?... D'ordinaire, vous êtes si
jalouse d'elle?...
Restée seule avec la petite, Cady prit la menotte blessée et la posa
doucement sur l'oreiller. Puis, courbée, sérieuse, pressant l'autre
main fragile, elle contempla le visage convulsé et baigné de larmes de
Jeanne, emplie d'amers ressouvenirs personnels.
--Baby... pauvre Baby, murmura-t-elle doucement.
Les yeux des deux enfants se rencontrèrent, se prirent longuement avec
tristesse et timidité... Car, vivant si près l'une de l'autre, elles
étaient néanmoins presque étrangères, séparées par leurs bonnes et la
préférence de Mme Darquet pour la cadette.
Cependant, une expression de confiance et de soulagement montait dans
les prunelles claires de la petite Jeanne, alors que les regards de
Cady se chargeaient de pitié et de tendresse.
--Baby, pauvre Baby! répéta-t-elle, la voix basse, mouillée.
Ni l'une ni l'autre ne connaissaient les câlineries, les chansons, les
doux baisers de la mère qui, le soir, endorment les tout petits, dans
l'ombre tiède des rideaux tirés. Toutes deux avaient un embarras pour
offrir ou réclamer des caresses.
Néanmoins, leurs regards s'embrassaient et la voix attendrie de Cady
était une musique inestimable pour la petite abandonnée.
Les minutes se passaient; les paupières frissonnantes de Baby s'étaient
closes. La petite bouche entr'ouverte laissait passer un léger souffle,
où sifflait parfois un rappel de sanglots. Deux taches roses piquaient
les joues pâles. Baby dormait.
Cady détacha les petits doigts crispés aux siens et se leva, tout à
coup oppressée, saisie d'un inexplicable effroi dans le silence de la
pièce faiblement éclairée et devant le mystère du sommeil accablé de
Baby.
Elle recula lentement; puis, subitement, prit la fuite.