Le mardi qui suivit le jour du crime, Mme Darquet, la femme de
Cyprien Darquet, le député de la Sambre, pénétra dans le cabinet du
juge d'instruction, leur ami, Victor Renaudin, suivie de sa fillette
Cady.
Le jeune magistrat, qui devait son poste de juge suppléant à l'active
protection du député, s'empressa au-devant de la femme influente,
s'excusant d'un air navré:
--Je suis désolé de vous déranger ainsi, madame!...
Mme Darquet fit un geste de condescendance, en s'asseyant dans le
fauteuil poussé devant elle.
--C'est bien naturel!... Seulement, notre témoignage aura peu de
valeur, car moi, vous savez que j'ignore tout; et rien ne peut vaincre
le mutisme stupide de ma fille.
Renaudin, s'emparant de la main de la fillette, l'attira sur une
chaise, près de lui.
--Voyons, Cady, avec un ami comme moi, tu ne l'entêteras pas?... Tu
comprends bien qu'il faut me raconter tout ce que tu as vu, tout ce qui
s'est passé...
Très grande pour ses douze ans, svelte, le teint mat et pâle,
l'ovale du visage élégamment allongé, avec de grands yeux gris clair
énigmatiques, la bouche crispée par une émotion énergiquement refoulée,
l'enfant répondit d'une voix calme:
--Mais, monsieur Renaudin, je vous ai toujours dit tout ce que je
savais... Je ne peux pas inventer.
D'un geste, le juge réprima la phrase colère qui commençait à
s'échapper des lèvres de Mme Darquet.
--Chut!... Laissez-moi l'interroger!...
Et, avec une douceur qui contenait pourtant une certaine solennité
et une sourde menace, tenant toujours la main de la fillette dans la
sienne, il dit:
--Ecoutez-moi bien, Cady... Rappelons les faits... Jeudi dernier, vos
parents étant en voyage et ayant emmené votre jeune sœur, vous vous
trouviez seule, à Paris, avec votre institutrice et les domestiques...
Le repas terminé, le soir venu, les domestiques sont montés au sixième,
vers dix heures, comme d'habitude... Vous m'avez dit qu'alors vous
dormiez déjà, ainsi que votre gouvernante, Mlle Armande Lavernière,
dans la chambre que vous occupiez toutes deux... Vous répétez encore la
même chose aujourd'hui?...
Cady, ses longs cils noirs baissés voilant complètement son regard,
répondit sans aucune émotion apparente:
--Oui.
--Et dans la nuit, vous n'avez été réveillée par aucun bruit?
--Non.
--Vous ne vous êtes pas aperçue que votre institutrice se levait,
quittait la chambre?
--Non.
--Vous n'avez entendu aucun cri? perçu aucun bruit de lutte?
--Non.
--Vous avez dormi tout le temps?
--Oui.
--Cependant, lorsqu'on vous a attachée et bâillonnée dans votre lit,
vous vous êtes éveillée?
La fillette essaya de dégager sa main de l'étreinte du juge et,
relevant ses paupières, ses yeux brillant d'un feu extraordinaire, elle
s'écria avec fermeté:
--Je n'ai été ni bâillonnée, ni attachée! Je n'ai rien vu, rien senti,
rien entendu... Je ne me suis réveillée qu'au matin...
Elle s'arrêta; Renaudin jeta vivement:
--Eh bien, continuez!...
Elle poursuivit, détournant son regard, mais toujours d'une voix nette:
--Alors, j'ai vu que Mlle Armande n'était pas dans son lit... Je me
suis levée, j'ai ouvert la porte de l'antichambre... Je l'ai aperçue
tombée à terre... Je l'ai appelée... elle n'a pas répondu.
Elle s'arrêta de nouveau. Le juge l'encouragea.
--Allez, allez!...
Sous ses doigts, il sentait frémir et se crisper la main frêle de la
jeune fille.
Elle reprit courageusement:
--J'ai couru à elle... Je l'ai soulevée... J'ai vu qu'elle était
morte... étranglée...
--Et vous n'avez pas crié? appelé?
--J'ai crié, mais pas bien haut.
--Pourquoi?
--Je savais que personne n'entendrait... qu'il faudrait aller chercher
les domestiques au sixième... et j'ai voulu la soigner d'abord...
--Qu'avez-vous fait?
Le frémissement de la petite main augmentait. L'épiderme devenait moite.
--J'ai coupé la corde avec des ciseaux... J'ai essayé de la faire
boire...
Elle se tut, avec une contraction pénible de tout son joli visage, au
rappel de la scène atroce.
Renaudin poursuivit pour elle:
--Puis, m'avez-vous déjà déclaré, voyant que Mlle Lavernière ne
revenait pas à elle, vous vous êtes décidée à appeler du secours. Vous
êtes montée chercher le valet et la femme de chambre.
--Oui.
--Quelle heure était-il?
--Huit heures.
Le juge se tourna vers Mme Darquet.
--A quelle heure descendent donc vos domestiques?
--Quand je suis à Paris, à sept heures au plus tard; mais lors de mes
absences, j'imagine qu'ils en prennent à leur aise.