_Il y a longtemps que l'on a dit et presque prouvé que les préfaces
n'étaient jamais lues; pourtant, pour la première fois dans ma vie
d'écrivain, je me risque à «parler au lecteur» directement, priant du
reste ceux qui auront la curiosité de lire ces lignes de n'en prendre
connaissance qu'après avoir lu le volume._
_Pendant la publication de la «Petite Cady» dans le_ Journal, _la
direction et moi-même nous avons reçu une infinité de lettres de
lecteurs, les uns indignés, les autres enthousiasmés._
_Après le tri fait des épîtres qui méritent qu'on les étudie et le
petit tas des bavures de jaloux, d'êtres insanes ou de vaniteux qui
croient reconnaître leur personnage silhouetté dans le roman jeté aux
ordures, il demeure un dossier encore respectable d'opinions de gens
convaincus._
_C'est à ces derniers et à leurs exemplaires similaires qui liront
le volume pour la première fois que je m'adresse ici, parce que
détracteurs et complimenteurs se trompant également, n'ont point su
voir dans mon roman ce qui s'y trouve réellement et le jugent de façon
absolument erronée._
_Les uns pour le louer, les autres pour le blâmer, ont aperçu dans
la succession des chapitres de la «Petite Cady», une sorte de
cinématographe raffiné et suggestif ayant uniquement pour but de
provoquer chez le lecteur une satisfaction que les uns qualifient
d'«artistique» et les autres de «polissonne»._
_Qu'ils ne s'étonnent pas, si je leur dis que je vois dans cette
appréciation l'incapacité d'analyse de beaucoup de lecteurs
d'aujourd'hui, qui aiment lire et qui ne savent pas lire, c'est-à-dire
qui, faute d'une certaine gymnastique intellectuelle, ignorent l'art de
comprendre la pensée d'un écrivain et interprètent un livre à l'aide
seule de leur propre pensée et selon leurs propres goûts._
_Chacun sait que l'art d'écrire s'apprend, se travaille, se
perfectionne à force d'étude. Tout le monde ne sait pas que lire
est également un art et que l'aptitude de juger, de critiquer, de
comprendre, ne s'obtient qu'après certaines études et certains efforts._
_Celui qui veut lire avec fruit, avec justesse, doit, non pas dévorer
à tort et à travers des lignes et s'en tenir à l'impression physique
et morale que celles-ci lui font éprouver, mais chercher chapitre par
chapitre et à la fin du roman la charpente de l'œuvre, le but poursuivi
par l'écrivain, l'idée générale qui se dégage des tableaux évoqués, des
caractères tracés._
_Celui qui lit sans analyser se trompe forcément, et chose curieuse,
c'est son âme à lui, ses tendances à lui, son être secret qu'il
révèle dans l'interprétation qu'il fait du livre lu. C'est ce qui
explique que, d'un même ouvrage, l'un puisse dire: «C'est noble. c'est
beau!»--et que l'autre s'écrie avec un ricanement égrillard: «Oh! comme
c'est cochon!»_
_Le premier n'a été frappé que par ce qui a fait vibrer son âme
généreuse; le second n'a ressenti que les émotions passionnelles qui
se dégageront toujours pour certaines natures de tableaux réels et de
peintures vivantes._
_Tous deux se trompent, en ce sens que l'un aussi bien que l'autre n'a
aperçu le roman que partiellement et ignore son ensemble, sa seule
raison d'être._
_La «Petite Cady» est le livre que j'ai le plus travaillé, surtout le
plus mûri. Il est--il n'est guère besoin de le dire--non point comme
quelques imbéciles le croient, un tissu de souvenirs personnels, mais
le résultat d'une dizaine d'années d'observation, où jeune femme et
mère s'occupant exclusivement de ses enfants, j'ai été en contact avec
les bonnes, les gouvernantes, les institutrices des autres--de mes
amies ou d'inconnues. Où j'ai vu, j'ai entendu, j'ai étudié la vie
spéciale que mènent, à l'écart des parents, les enfants de la classe
bourgeoise._
_Combien de fois, interdite, stupéfaite, navrée de ce que j'apprenais,
me suis-je demandé ce que pouvait devenir le cœur, l'esprit des enfants
qui, à l'insu de leur mère, entendaient un pareil langage, voyaient de
telles choses, étaient initiés à des mœurs, des idées si étranges, si
éloignées des nôtres. De combien de drames secrets, étouffés ou ignorés
j'ai été témoin! Que de documents j'ai enterrés, parce qu'ils étaient
trop tristes, trop ignobles, trop invraisemblables!_
_Et peu à peu, éliminant les faits trop cruels, j'ai construit
laborieusement la charpente d'un roman où les naïfs ne voient qu'une
suite légère et insouciante de tableaux suggestifs. J'ai voulu prendre
pour héroïne une enfant vivace, primesautière, énergique, qui dans un
milieu sain eût été certainement une femme de valeur et d'action. Et,
en la faisant passer par les phases d'une éducation pareille à celle
que reçoivent la plupart des jeunes filles bourgeoises, j'ai essayé
de rendre les déformations fatales que cette éducation apporterait
dans son être, dans ses sens et son intellectualité. Et je suivrai la
répercussion de cette éducation dans la vie tout entière de ce type
choisi, car «la Petite Cady» sera continuée par «Cady mariée», «le
divorce de Cady», «Cady remariée» et enfin «Son enfant»._
_Dans chacun des chapitres, sous la trame quelconque du récit, l'on
retrouvera net, le fait que j'ai voulu prouver, l'étude morale spéciale
qu'il comporte et pourquoi il existe._
_L'épisode du bain de l'institutrice accompagné des commentaires de la
femme de chambre de Mme Darquet a pour raison de montrer comment
toute pudeur physique est détruite en Cady et comment les domestiques
ont sali et ravagé en elle la silhouette maternelle._
_Celui du fumoir fait ressortir comment inconsciemment les hommes
dépravent une enfant rien que par l'ambiance malsaine dont ils
l'entourent, par tout ce qu'il y a de vice, de débauche en eux, émanant
d'eux et enveloppant, intoxiquant la petite fille comme la fumée de
tabac et les liqueurs qu'elle hume._
_Tout ce qui se rattache à la brève aventure du député avec
l'institutrice est créé pour que l'on comprenne l'écœurement, la
tristesse, la souillure d'une âme de fillette qui voit, qui comprend,
qui frôle la vilenie de cette liaison paternelle._
_Mais, à quoi bon citer?... Il n'est pas une scène, pas une ligne qui
n'ait une raison, qui ne soit une pierre apportée patiemment pour
l'édification de l'idée qui est tout le roman et que l'on pourrait
résumer par ceci: la mère moderne ne s'occupe pas de ses enfants,
confie leur être moral et physique à des individus indignes et ignore
absolument le résultat de l'éducation qui leur est donnée ainsi que
les personnalités qui sont modelées, à côté et en dehors d'elle._
_On m'a reproché et on m'a loué d'avoir créé le «type de la jeune fille
moderne» avec Cady. Rien n'est plus loin de ma pensée. Il n'y a pas
de «jeune fille», de «femme», d'«homme», modernes. Il y a cent mille
individus qui chacun ont leur caractère propre et qui sont à cent
lieues les uns des autres._
_Chaque caractère, chaque individu, est unique. Mais tous sont
influencés par les faits à peu près identiques de la vie moderne. Et
bien qu'évidemment les déformations qu'apporte une mauvaise éducation
soient différentes selon la nature de l'enfant qui la subit, ces
conditions ont toujours sur lui une influence néfaste._
_J'ai donc créé avec Cady un type spécial et non pas un type ayant
la prétention de représenter «la jeune fille» ni même une réunion de
jeunes filles. C'est un échantillon, unique si l'on veut, de la faune
parisienne, mais, ce que je revendique c'est la réalité, l'universalité
du cadre, du milieu où je la fais évoluer. Certes, la plupart des
jeunes filles ne seront point des Petites Cadys, quoiqu'elles aient
eu à peu près la même éducation; elles vaudront plus ou moins, en
tout cas, elles seront autres; cependant, toutes ou presque toutes
grandiront et se formeront intellectuellement en des conditions
analogues et ne comportant que peu de variantes. La plupart apprendront
le mensonge, la dissimulation, la grossièreté, la haine et le mépris
de leurs parents auprès d'une valetaille presque toujours pourrie,
toujours haineuse, toujours en lutte dissimulée contre les patrons.
Elles apprendront les réalités de la vie au travers du vice et de la
trivialité de ceux qui sont leurs véritables compagnons et il en est
qui--encore plus victimes que Cady de leur entourage--connaîtront non
pas seulement la défloration morale, mais encore la souillure physique,
les pires déchéances et les aventures les plus abominables à un âge où
elles devraient être une «page blanche»._
_Qui doit-on rendre responsables de cet état de choses?... Les mères
évidemment. Mais, il serait injuste de ne pas leur accorder des
circonstances atténuantes: elles pèchent surtout par ignorance et par
manque d'initiative. Elles «font comme tout le monde» et ne se doutent
réellement pas de ce qui se passe si près--et si loin d'elles._
_La conspiration du silence et du mensonge est si habilement établie
par la domesticité et la complicité de l'enfant--pour cent causes
différentes--est si solidement assurée qu'il ne faut point s'étonner de
l'aveuglement maternel._
_Les souvenirs personnels de la mère ne peuvent pas l'éclairer, car
il faut le reconnaître, il y a vingt ou trente ans, les domestiques
n'étaient pas l'ignoble «larbin» d'aujourd'hui. Les bonnes n'étaient
point ainsi que celles de l'heure présente--comme on peut s'en assurer
par les rapports de police--pour la plupart des amies, des complices de
cambrioleurs, et unissant fort souvent les deux métiers de domestique
et de prostituée. Les domestiques qui ont élevé les générations
précédentes étaient certes peu faites pour le rôle d'éducatrices
qui leur échéait, mais à part des exceptions, c'étaient des brutes
insignifiantes, grossières comme le sont les paysans mais non pas comme
les apaches de Grenelle ou des Buttes-Chaumont, et elles avaient encore
la pudeur de cacher aux enfants de leurs maîtres les irrégularités
de leur existence. Elles racontaient aux enfants des histoires à
dormir debout, leur farcissaient la tête de sottises, de préjugés,
les habituaient à la vulgarité, mais elles ignoraient elles-mêmes les
mœurs, le langage, la mentalité de Saint-Lazare, de batt' d'Af... et de
Maison Centrale qui sont l'apanage de nos serviteurs d'aujourd'hui._
_A l'époque actuelle, il ne faut pas se faire d'illusion, l'office
de la maison la plus correcte est un infâme égout. Et derrière leur
correction, leur impeccabilité, les domestiques entretiennent auprès
de vous une atmosphère immonde, qui vous échappe, mais au milieu de
laquelle se développe ce qu'il y a de plus précieux et de plus fragile,
de plus exposé: l'enfant... votre enfant._
_Dans le salon, dans votre chambre, dans votre cabinet de toilette,
vous voyez se mouvoir des êtres impassibles, fermés, au masque
impénétrable. Volontiers vous croyez qu'ils n'écoutent, ni ne pensent,
ni n'existent. La porte se referme, ils rejoignent l'office ou le
«sixième» et l'individu se transforme, s'abandonne, se livre; il est
abject, effrayant, les immondices sortent de sa bouche comme les
crapauds du conte. Lui, tout à l'heure si obséquieux, devient violent,
crapuleux, c'est un être de délire, de folie, il semble prêt à mordre,
à assassiner le maître devant lequel il se courbait tout à l'heure. Il
fouille dans la vie privée, dans la personne physique du patron, il
se repaît des tares vraies ou imaginées par sa cervelle méchante et
détraquée, il bave, il vomit..._
_Et tout cela, hélas! c'est devant l'enfant des maîtres qui entend, qui
écoute, qui ne comprend pas toujours, mais qui néanmoins est imprégné
lentement, sûrement, de cette boue._
_Chose singulière: alors que volontiers les femmes s'étendront sur les
défauts et les vices des cuisinières, des femmes de chambre et des
valets, la plupart accorderont aux bonnes chargées de leurs enfants
des qualités indiscutables et refuseront d'admettre qu'elles soient
modelées de la même pâte infecte que leurs autres collègues._
_C'est l'inverse qui devrait être. Car, il importe, en somme, assez
peu que la cuisine et le ménage soient faits par des apaches-femelles;
il est effrayant, lamentable au contraire que de jeunes enfants, des
fillettes grandissantes leur soient livrées._
_Que l'on essaie d'étudier, d' «espionner» ses domestiques avec
persistance et volonté d'ouvrir les yeux et l'on s'apercevra que les
types que j'ai mis en scène: Clémence, Maria, Valentin, l'Anglaise,
sont choisis--exprès--parmi les plus corrects, les moins abominables
de la gent domestique. J'aurais certes pu trouver dans la réalité des
personnages infiniment plus ignobles, plus criminels, mais j'ai préféré
prendre parmi la banalité ordinaire et ne point créer des types un peu
d'exception._
_Et cependant, quelle est la mère qui ne s'épouvanterait à l'idée que
sa fille va vivre côte à côte, sous l'influence d'une Miss, d'une
Maria, d'un Valentin!..._
_Qu'elle examine avec clairvoyance son personnel, et elle s'apercevra
que son «Jean», sa «Berthe», sa «Joséphine», rappellent par bien des
points mes fantoches, malheureusement copiés sur le vif._
_Alors, peut-être comprendra-t-elle qu'un seul cœur, qu'une seule
âme doivent être en contact permanent avec l'âme et le cœur d'un
enfant--fille ou garçon--ceux de sa mère. Que seules les mains d'une
mère doivent le toucher; que seule une mère chaste, délicate, aimante,
élevée, doit laver, habiller, promener, faire jouer, faire manger,
instruire, coucher et regarder dormir le petit être qui ne doit pas
être éloigné, jusqu'à ce qu'il soit adulte, du sein qui l'a enfanté._
_Peut-être comprendra-t-elle que la véritable maternité n'est point
d'avoir inconsciemment élaboré en soi une vie étrangère, mais qu'elle
réside dans la création, la réalisation d'un être vivant et pensant,
et cela depuis l'heure de sa naissance, jusqu'au moment où il peut
s'élancer seul dans l'existence, sain, fort et beau, parce que vous
avez su le préserver et le développer sainement, fortement, en réelle
et impeccable Beauté._
Camille PERT.