Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
(Baudelaire.)
Pendant ma seizième année, je traversai une crise qui me rendit
souffrante. Pour me distraire, on me fit débuter dans le monde. Des
jeunes gens prirent l'habitude de venir me voir. Un d'entre eux était
pervers et méchant. Il avait des manières à la fois douces et hardies.
C'est de lui que je devins amoureuse. Mes parents l'apprirent et ne
brusquèrent rien pour ne pas me faire trop de peine. Passant tout le
temps où je ne le voyais pas à penser à lui, je finis par m'abaisser en
lui ressemblant autant que cela m'était possible. Il m'induisit à mal
faire presque par surprise, puis m'habitua à laisser s'éveiller en moi
de mauvaises pensées auxquelles je n'eus pas une volonté à opposer,
seule puissance capable de les faire rentrer dans l'ombre infernale
d'où elles sortaient. Quand l'amour finit, l'habitude avait pris sa
place et il ne manquait pas de jeunes gens immoraux pour l'exploiter.
Complices de mes fautes, ils s'en faisaient aussi les apologistes en
face de ma conscience. J'eus d'abord des remords atroces, je fis des
aveux qui ne furent pas compris. Mes camarades me détournèrent
d'insister auprès de mou père. Ils me persuadaient lentement que toutes
les jeunes filles faisaient de même et que les parents feignaient
seulement de l'ignorer. Les mensonges que j'étais sans cesse obligée de
faire, mon imagination les colora bientôt des semblants d'un silence
qu'il convenait de garder sur une nécessité inéluctable. À ce moment je
ne vivais plus bien; je rêvais, je pensais, je sentais encore.
Pour distraire et chasser tous ces mauvais désirs, je commençai à aller
beaucoup dans le monde. Ses plaisirs desséchants m'habituèrent à vivre
dans une compagnie perpétuelle, et je perdis avec le goût de la
solitude le secret des joies que m'avaient données jusque-là la nature
et l'art. Jamais je n'ai été si souvent au concert que dans ces
années-là. Jamais, tout occupée au désir d'être admirée dans une loge
élégante, je n'ai senti moins profondément la musique. J'écoutais et je
n'entendais rien. Si par hasard j'entendais, j'avais cessé de voir tout
ce que la musique sait dévoiler. Mes promenades aussi avaient été comme
frappées de stérilité. Les choses qui autrefois suffisaient à me rendre
heureuse pour toute la journée, un peu de soleil jaunissant l'herbe, le
parfum que les feuilles mouillées laissent s'échapper avec les
dernières gouttes de pluie, avaient perdu comme moi leur douceur et
leur gaieté. Les bois, le ciel, les eaux semblaient se détourner de
moi, et si, restée seule avec eux face à face, je les interrogeais
anxieusement, ils ne murmuraient plus ces réponses vagues qui me
ravissaient autrefois. Les hôtes divins qu'annoncent les voix des eaux,
des feuillages et du ciel daignent visiter seulement les cœurs qui, en
habitant en eux-mêmes, se sont purifiés.
C'est alors qu'à la recherche d'un remède inverse et parce que je
n'avais pas le courage de vouloir le véritable qui était si près, et
hélas! si loin de moi, en moi-même, je me laissai de nouveau aller aux
plaisirs coupables, croyant ranimer par là la flamme éteinte par le
monde. Ce fut en vain. Retenue par le plaisir de plaire, je remettais
de jour en jour la décision définitive, le choix, l'acte vraiment
libre, l'option pour la solitude. Je ne renonçai pas à l'un de ces deux
vices pour l'autre. Je les mêlai. Que dis-je? chacun se chargeant de
briser tous les obstacles de pensée, de sentiment, qui auraient arrêté
l'autre, semblait aussi l'appeler. J'allais dans le monde pour me
calmer après une faute, et j'en commettais une autre dès que j'étais
calme. C'est à ce moment terrible, après l'innocence perdue, et avant
le remords d'aujourd'hui, à ce moment où de tous les moments de ma vie
j'ai le moins valu, que je fus le plus appréciée de tous. On m'avait
jugée une petite fille prétentieuse et folle; maintenant, au contraire,
les cendres de mon imagination étaient au goût du monde qui s'y
délectait. Alors que je commettais envers ma mère le plus grand des
crimes, on me trouvait à cause de mes façons tendrement respectueuses
avec elle, le modèle des filles. Après le suicide de ma pensée, on
admirait mon intelligence, on raffolait de mon esprit. Mon imagination
desséchée, ma sensibilité tarie, suffisaient à la soif des plus altérés
de vie spirituelle, tant cette soif était factice, et mensongère comme
la source où ils croyaient l'étancher! Personne d'ailleurs ne
soupçonnait le crime secret de ma vie, et je semblais à tous la jeune
fille idéale. Combien de parents dirent alors à ma mère que si ma
situation eût été moindre et s'ils avaient pu songer à moi, ils
n'auraient pas voulu d'autre femme pour leur fils! Au fond de ma
conscience oblitérée, j'éprouvais pourtant de ces louanges indues une
honte désespérée; elle n'arrivait pas jusqu'à la surface, et j'étais
tombée si bas que j'eus l'indignité de les rapporter en riant aux
complices de mes crimes.